Propos insignifiants

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 Rappel à l'ordre (suite)

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LP de Savy
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MessageSujet: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 10:57

Un procédé éditorial engagé par Pierre Bourdieu

A la fin des années 1990, on ne comptait pas une fondation qui ne tentât d'avoir "sa" note.

A chaque époque du débat intellectuel semble correspondre désormais une forme éditoriale. La Fondation Saint-Simon, autodissoute en juin 1999, dont l'historien Pierre Rosanvallon fut le dernier secrétaire général, s'était rendue célèbre en diffusant, très sélectivement, ses "Notes vertes" de sensibilité libérale à un public de journalistes, de chefs d'entreprise, d'intellectuels et d'hommes politiques.

En ressuscitant le genre de la brochure politique, les "saint-simoniens" obéissaient à une stratégie bien précise qui consistait à produire des idées à ne diffuser qu'au sein des "élites".

Cette forme a suscité des émules. Au point qu'à la fin des années 1990 on ne comptait pas une fondation, fût-elle bien plus à gauche que Saint-Simon, qui ne tentât d'avoir sa note, identifiée par une couleur. Aujourd'hui, En temps réel, un club de réflexion réformiste où se croisent des hauts fonctionnaires, des chefs d'entreprise et des intellectuels, s'efforce de perpétuer cette tradition via des "cahiers" à la couleur orange assourdie – la dernière en date était intitulée 2002 : le parti de la réforme est mort. Vive la réforme ?

La République des idées, lancée d'abord confidentiellement en 2001 sous la présidence de Pierre Rosanvallon, et dont le trésorier est Jean Peyrelevade, président du Crédit lyonnais, vise un tout autre objectif. En dépit d'une activité fermée de réunions et de réflexion, ce laboratoire intellectuel, étroitement associé à la revue Esprit, cherche également à s'adresser à un public élargi, au moyen d'une collection coéditée avec le Seuil.

Plusieurs titres sont d'ores et déjà parus au cours de l'année 2002, comme celui de l'économiste Eric Maurin, L'Egalité des possibles, ou Politique du chaos, de Thérèse Delpech.

La maquette comme le style de ces petits ouvrages d'une centaine de pages rappellent immanquablement celui des livres lancés dans la foulée du "mouvement social" de décembre 1995 par Pierre Bourdieu. La ressemblance est d'autant plus frappante que l'éditeur est le même : Le Seuil. La maison de la rue Jacob à Paris, qui fut longtemps liée, spirituellement mais non matériellement, à Esprit, édite aussi la revue Actes de la recherche en sciences sociales, ainsi que la collection "Liber" toutes deux fondées et dirigées par Bourdieu.

Raisons d'agir éditions – diffusé par Le Seuil – fut lancé par l'auteur de La Distinction en 1996. Il s'agissait d'opuscules d'"intervention sociologique" dont certains ont constitué de francs succès de librairie. Tel fut le cas de Sur la télévision, de Bourdieu lui-même, ou des Nouveaux chiens de garde, du journaliste Serge Halimi, sévère critique des médias qui ont dépassé les 200 000 exemplaires. L'audience de la sociologie critique s'en est retrouvée démultipliée par rapport à son public traditionnel formé d'universitaires et de chercheurs. Elle se voyait étendue à la dimension, du reste explicitement recherchée par son initiateur, "d'encyclopédie populaire internationale". La collection d'Attac – une association qui se réclame aussi du mouvement des universités populaires – publiée par Mille et une nuits s'est depuis lors adressée à un public comparable. L'avenir dira si le réformisme de La République des idées, empruntant les mêmes canaux, rencontrera un succès éditorial analogue à celui des "nouvelles radicalités" de Pierre Bourdieu.

Nicolas Weill

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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 10:58

Daniel Lindenberg : rester à gauche après le totalitarisme

Historien des idées, l'auteur de "Rappel à l'ordre" entend poursuivre sa réflexion sur les nouvelles critiques de la démocratie en France.

La trajectoire de Daniel Lindenberg est caractéristique de celle d'une génération d'intellectuels qui, après avoir été marquée par l'engagement dans l'extrême gauche, a su opérer un retour critique sur le totalitarisme sans passer du côté droit.

Son dernier ouvrage, Rappel à l'ordre, constitue peut-être le terme de ce mouvement introspectif initié à la fin des années 1970. Il y reproche à certains de ses pairs d'avoir été trop loin dans la remise en question de leur choix politique de jeunesse ; mais n'en a-t-il pas lui-même emprunté quelques chemins ?

Daniel Lindenberg est né en 1940 à Clermont-Ferrand, de parents immigrés juifs polonais que les hasards de l'exode avaient conduit dans la capitale auvergnate. Après des études d'histoire et de sociologie à la Sorbonne, il adhère dans les années 1960 à l'Union des étudiants communistes, dont la fraction gauchiste fut "épurée" par le PCF. Puis il passe à l'Union des jeunesses communistes (marxiste-léniniste), un groupe maoïste où milite également Blandine Kriegel, dont il croise l'itinéraire. C'est sous l'influence de la philosophe qu'il dit avoir rompu avec le marxisme.

Il devient ensuite historien des idées - sa carrière se confond avec celle de l'université de Vincennes (aujourd'hui Paris-VIII, où M. Lindenberg est professeur depuis 1996). Ses premiers livres se ressentent des options politiques en vogue : L'Internationale communiste et l'école de classe (1972), sous l'inspiration du philosophe althussérien Nikos Poulantzas, aux éditions Maspero, et Le Marxisme introuvable (1975).

Un autre essai, Lucien Herr, le socialisme et son destin, écrit avec Pierre-André Meyer, défend les socialistes contre les attaques d'un autre dreyfusard, Charles Péguy. Le livre provoque la rencontre avec Paul Thibaud, plus favorable à Péguy, et avec la revue Esprit. A cette époque, Lindenberg tente de trouver une tradition socialiste française non marxiste, une démarche proche de celle de Jacques Julliard. Ami d'Olivier Mongin, le successeur de Paul Thibaud à partir de 1988, il publie des articles consacrés à l'histoire intellectuelle - objet de ses Années souterraines (La Découverte, 1990) ainsi qu'au conflit israélo- arabe.

Daniel Lindenberg est un partisan du modèle du franco-judaïsme contre des versions plus communautarisantes dans la ligne, affirme-t-il, de l'œuvre de la sociologue Dominique Schnapper. Il milite pour une version "laïque et humaniste" de la judéité - ce dont témoigne son essai sur le marranisme intitulé Figures d'Israël : l'identité juive entre marranisme et sionisme (Hachette Littérature, 1997).

Aujourd'hui, Daniel Lindenberg, qui est membre du PS, se définit comme "plutôt jospiniste" et se dit intéressé par Arnaud Montebourg et Julien Dray. Comme il ressent "une certaine insatisfaction de [s]'être exprimé de façon allusive" à propos de la polémique qui entoure son Rappel à l'ordre, il entend approfondir le sujet dans le cadre de son séminaire bientôt consacré aux "Nouvelles critiques de la démocratie en France", notamment chez Pierre Manent et Marcel Gauchet.

Nicolas Weill

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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 10:59

Trois questions à Pierre Nora

En tant que fondateur de la revue le débat, quelle lecture faites-vous de cette "enquête sur les nouveaux réactionnaires"?

Le livre lui-même me choque profondément, parce que, au prétexte de cerner une nébuleuse en formation, il se contente d'un amalgame confus qui mélange tout, en faisant croire que c'est justement ce mélange qui est significatif. En multipliant en plus les erreurs, les fausses interprétations, les à-peu-près douteux.
Bref, de la bouillie pour les chats, du mauvais travail intellectuel, où la nomination dénonciatrice compte davantage que l'analyse des idées, et qui détonne dans une collection qui se veut clarificatrice.

Comment expliquer le climat de violence créé par cette polémique ?

Sur le fond, j'ai l'impression, dans les milieux intellectuels, d'un effet de sidération consécutif au 21 avril, comparable à certains égards à l'effet de souffle du 11 septembre sur la mentalité américaine. Sauf que, là-bas, c'est une glaciation à droite et, ici, une régression à gauche. Il est inquiétant que, au lieu d'ouvrir les yeux, une partie de la gauche intellectuelle ne voie d'issue que dans l'anathème et le retour aux réflexes de la belle époque stalinienne.

Daniel Lindenberg évoque une charge contre la démocratie. Qu'en pensez-vous ?

Ce que ce livre a d'absurde, c'est de laisser entendre que toute critique de la démocratie est le fait des ennemis de la démocratie. A ce compte-là, la liste est large, et l'un des principaux reproches que l'on peut faire au livre de Lindenberg est d'isoler arbitrairement un petit nombre d'auteurs qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, alors que quantité d'autres devraient y figurer, en faisant les distinguos nécessaires et éclairants. La démocratie est le régime qui vit de sa propre critique. Qu'est-ce que cette démocratie propre que nous propose Lindenberg, qui commencerait par bâillonner ceux qui mettent le doigt sur ce qui fait problème ?

Ce que le livre a de vrai, c'est que nous sommes dans une situation de crise de la démocratie. Les gens dont il parle, chacun à leur façon, fort différente, témoignent de cette crise. Ils en sont pour les uns les contempteurs, pour d'autres les dénonciateurs, pour d'autres encore les analystes. D'après Lindenberg, tout va bien, et ce seraient les gens qui signalent la crise qui en seraient la cause. Tuons le thermomètre pour croire le malade guéri. Ce n'est pas comme cela que la gauche se refera une santé.

Propos recueillis par Jean Birnbaum

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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:01

Pierre Rosanvallon : "Il faut refaire le bagage d'idées de la démocratie française"

Entretien avec ce professeur au Collège de France et président de l'association La République des idées.
Cet entretien a été relu et amendé par M. Rosanvallon.

Comment expliquez-vous la violence des réactions au livre de Daniel Lindenberg ?

Leur brutalité m'a surpris.

Mais elles s'expliquent à la fois par la forme et par le fond de ce livre. Sur le fond, il rend lisible un ensemble de recompositions du milieu intellectuel qui étaient jusque-là rampantes, implicites, et cet "effet de révélation" oblige soudain à un repositionnement des uns et des autres. En gros, l'espace politique était traditionnellement structuré entre, d'une part, l'ensemble droite libérale/social-démocratie et, d'autre part, un pôle de radicalité. Or on voit maintenant apparaître une sensibilité inédite, un mouvement indissociablement critique et réactif : Pierre-André Taguieff a parlé d'une réorientation "résistancielle-conservatrice", Régis Debray de l'avènement de "traditionalistes subversifs" et Alain Besançon, plus sobrement, de "réactifs". Quels que soient les mots, on voit bien émerger là une nouvelle culture politique, aux contours certes encore mouvants.

C'est ce qui a justifié pour moi l'édition de ce livre, même si, sur la forme, son mode d'exposition pointilliste, son choix de citer nombre d'auteurs assez rapidement entraînent des rapprochements et des risques d'amalgames qui peuvent donner le sentiment d'une certaine confusion. Mais cette confusion est aussi celle de la réalité elle-même. L'élément nouveau, dans ce déplacement de la scène politique et intellectuelle, ce n'est pas une doctrine encore constituée, c'est d'abord un front commun de dénégations et de détestations partagées, un ensemble de chassés-croisés et de résonances entre des œuvres fort disparates ; par exemple une même façon de mettre en scène un rapport simplificateur entre le peuple et les élites.

Un passé de militant, une chaire au Collège de France et une collection de petits livres musclés, destinée au large public : certains vous soupçonnent de vouloir prendre la place de Pierre Bourdieu...

Ne fantasmons pas. Le problème n'est pas d'occuper des places, mais d'être fidèle à une certaine vision du travail intellectuel où l'universitaire s'engage par les objets qu'il se donne (en ce qui me concerne les transformations de la démocratie) et non par les postures qu'il adopte. Je n'ai pas attendu mon entrée au Collège de France pour avoir cette conception du lien entre travail intellectuel et vie civique. Il ne faut pas prendre Bourdieu comme le seul exemple de l'intellectuel qui ait eu le souci de la société ! Remettons les choses à leur juste place.

Ce que je cherche avec cette collection de livres (eux-mêmes adossés à des travaux plus savants), c'est d'aider à un supplément d'intelligibilité dans des domaines où l'on sent confusément que des choses se passent mais sans bien arriver à les identifier. Il s'agit par là de participer à la refondation d'un débat public qui ne soit plus simplement structuré par un affrontement de positions déjà acquises.

Je pense comme Camille Desmoulins que le propre de la République, c'est d'appeler les hommes et les choses par leur nom.

En même temps, le ton du livre de Lindenberg apparaît largement pamphlétaire.

Les années 1990 ont été celles d'intenses recompositions intellectuelles. Ce livre rend visible un phénomène qui n'avait pas encore été décrit : l'apparition d'une nouvelle forme d'illibéralisme. La dénonciation de la société ouverte s'opère en effet maintenant au travers d'une sensibilité que l'on peut appeler "critique réactionnaire".

Alors que le débat a longtemps opposé les visions modérée et révolutionnaire du progrès, l'actuelle décomposition des pensées de l'histoire a débouché sur une propension à la détestation générale de ce qui change, de ce qui bouge, et sur une volonté de retour au passé. La question n'est pas simplement celle d'un virage à droite de la société. C'est quelque chose de plus profond.

La démocratie implique bien sûr une capacité permanente à l'autocritique. Mais ce que l'on voit surgir déborde de ce cadre. Ce sont des sentiments plus négatifs, la vision morose d'un déclin, voire d'une décadence. Il y a une panne de l'intelligence critique et des pensées de la modernisation, qui alimente aujourd'hui une sorte de repli sur une pensée réactive. Cela me paraît effectivement dangereux.

Le livre de Daniel Lindenberg met en cause certains de vos collègues du Centre Raymond-Aron (EHESS). Serait-ce la fin d'une famille politique ?

Nous vivons dans un paysage intellectuel qui a certes beaucoup changé. La proximité historique de ceux qui se sont retrouvés dans le Centre Aron à la fin des années 1970 a été fondée par deux points communs très importants : la critique du totalitarisme et le sentiment d'un essoufflement des cultures traditionnelles, appelant une nécessaire réappropriation de l'héritage libéral. D'où un travail d'édition et de relecture d'œuvres comme celles de Constant ou de Tocqueville. Vingt ans après, ce travail de rattrapage est accompli, et, même si ce n'est jamais définitivement acquis, la question du totalitarisme est derrière nous ! Mais la vie universitaire commune continue, car les divergences politiques et intellectuelles n'empêchent pas d'être dans la même institution. La vie des idées consiste en effet à confronter des œuvres entre personnes qui ont une même vision de l'exigence intellectuelle, et non à disserter d'étiquettes politiques. Relativisons donc dans ce cadre la portée des critiques adressées par Lindenberg à tel ou tel.

De la Fondation Saint-Simon à La République des idées et des fines notes vertes aux petits livres rouges, quelle a été l'évolution de votre projet ?

Quand a été créée la Fondation Saint-Simon, le problème-clé était la modernisation d'une gauche qui avait gagné les élections avec un programme commun inscrit dans la tradition séculaire du socialisme de la fin du XIXe siècle. Aujourd'hui, nous sommes entrés dans le monde de l'après-communisme et dans celui d'un nouvel univers du capitalisme. Il ne s'agit plus d'aggiornamento, mais de refondation intellectuelle, pour reconstruire une analyse de la réalité. Car même si les grèves de l'hiver 1995 ont semblé leur donner un nouvel élan, il y a bien une crise des anciennes pensées critiques, qui se sont réduites à de simples postures politiques, du type "résister à l'air du temps, à la mondialisation", et qui ne sont plus fondées sur une analyse constructive du monde en d'émergence.

Comment votre démarche s'inscrit-elle dans la quête actuelle de redéfinition d'une gauche moderne ?

On voit aujourd'hui se multiplier les clubs et les think tanks. On ne peut que s'en réjouir. Mais la plupart restent des machines politiques auxiliaires. Notre but est plus du côté de la production de connaissances que du côté de la politique partisane. Je pense que oui, il faut refaire le bagage d'idées de la démocratie française. La République des idées est liée à cette nécessaire refondation intellectuelle d'une gauche réformiste.

Propos recueillis par Jean Birnbaum

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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:04

13 Novembre 2002 - CULTURES

Les Lettres Françaises

Philippe Sollers : " Je ne peux pas inventer une révolte. Il faut qu'elle se manifeste. Je l'appelle de mes voeux. "


Philippe Sollers. Il y a un livre, à mon avis, qu'il faut relire d'urgence, la Servitude volontaire de La Boétie. On y trouve formulé pour la première fois, d'une façon décisive et périodiquement oubliée, l'axiome suivant : " Tout pouvoir ne vit que de ceux qui s'y résignent. " On agite toujours le fait que le méchant serait à l'ouvre, à l'insu des peuples ou contre eux, sans qu'ils participent le moins du monde à ce qui leur arrive : comme si, les intellectuels n'avaient pas décidé de baisser les bras, voire de ne pas se battre. La servitude volontaire insiste pourtant sur le fait que le tyran, quel qu'il soit, si on cessait de le soutenir, s'effondrerait de lui-même. Supposons que ce qu'on a appelé " la gauche ", dans toutes ses composantes et ses histoires souvent dramatiques, parfois glorieuses, soit structurée masochistement : le surmoi lui dit à l'oreille de l'inconscient : " Tu jouiras de perdre, car c'est la seule voie qui te soit offerte imaginairement pour jouir. " Ça jette une lumière sur ce qui peut arriver dans certaines périodes de l'histoire - à considérer simplement l'hexagone (mais tout est lié). Et ce petit hexagone est une sorte de jardin politiquement cocasse par rapport à ce qui se passe ailleurs, à New York le 11 septembre, à Moscou tout récemment, au Proche-Orient sans arrêt, en Indonésie. Et ce n'est qu'un début. Le petit hexagone a voté massivement pour le statut quo masochiste, sous prétexte qu'il fallait faire barrage au sadique Le Pen, qui du coup a envahit la totalité du paysage. Ce que réclame l'électorat de Le Pen, c'est ce qu'il faut lui donner si on ne veut pas que ce soit Le Pen lui-même qui le fasse : sécurité, morale minimum, répression minimale. Le spectacle que donne la gauche est donc tout à fait étonnant et en un sens pathétique parce qu'y pointe, en effet, de nouveau, la formule : " Tu jouiras de perdre. " Bien entendu, elle se dresse contre la censure, la répression... C'est le discours habituel des intellectuels, prompts à s'indigner, parfois à juste titre, selon une vieille rhétorique, usée jusqu'à la corde, qui consiste à se plaindre - toute plainte étant une accusation, mais une accusation qui revient vite sur elle-même pour désigner qu'au fond perdre, c'est bon. Ce qui veut dire que personne n'a envie de gagner. Pour avoir envie de gagner, il faudrait trouver son plaisir dans la bataille, devenir tacticien et stratège de la guerre qui s'imposerait, ne pas se définir a priori comme martyr potentiel, martyr à feux doux dans les démocraties ou dans l'hexagone, martyr à feux fulgurants dans le terrorisme tel qu'il s'élabore et donne ses preuves un peu partout - car c'est bien là que la pulsion de mort surgit de façon martyrologique. Si je me fais exploser ici ou là, je vais au paradis, en islam pur et dur, détourné et retourné bien sûr. Tout le monde a vu ces images de femmes en tchador endormies par les gaz de Poutine qui n'y va pas de main morte lorsqu'il s'agit de tuer à petit feu. C'est ce que j'appelle le " théatro-gaz ". Tout le monde a vu l'image de ces femmes sorties d'on ne sait quel Moyen ¶ge, endormies, mortes, avec leurs bombes sur les genoux comme une sorte de bébé mortifère. Elles sont là dans leurs voiles noirs avec sur leur ventre la bombe qu'elles auraient fait exploser sans état d'âme pour rejoindre l'élection. Ce n'est qu'un début. Le masochisme comme fonctionnement de l'horizon de la jouissance n'est pas, à mon avis, suffisamment analysé. Qu'il soit d'essence féminine est d'ailleurs quelque chose avec quoi on devrait se familiariser pour autant qu'on ait feuilleté un peu Freud. Mais tout ça est bien oublié, et va dans le sens de la servitude volontaire et de la jouissance qu'elle procure. Je ne parle pas d'Histoire d'O, là. Je ne convoque même pas la pornographie. Ce n'est pas la peine. C'est quelque chose de plus routinier, de plus train-train, de plus syndical, de plus associatif, de plus familial, de plus rassurant, de plus provincial, de plus médiocre. Et c'est une force considérable. Nietzsche a une très belle définition de l'Etat : " J'appelle Etat le lieu où le lent suicide de tous est appelé la " vie ". " Le lent suicide de tous, on le constate, tous les jours. D'où la fascination qu'exerce et exercera de plus en plus, les passages à l'acte de la violence explosive. Encore une fois, nous n'en sommes qu'au début. Le lent suicide de tous, qu'on appelle la vie, s'organise à peu près partout, y compris chez les artistes et les intellectuels. Ils protestent, ils s'indignent, ils signent des pétitions... mais ils ne se battent pas. Quand l'un d'eux se bat, alors il y a de fortes chances qu'il soit rappelé à l'ordre par les chiens de garde du lent suicide de tous et que ça déplaise à tout le monde. Deux exemples : j'ai écrit " La France moisie ", trois pages, et j'en suis encore à numéroter semaine après semaine les récurrences de la façon dont je suis injurié à propos de ce texte, transformé complètement à contresens. Par exemple, je lis dans Marianne, sous la plume de Jean-François Khan (ou pseudonyme peu importe), une fois de plus, que " la France moisie " d'un certain écrivain, " caricaturalement français " c'est la même chose que les Décombres de Rebatet, fasciste notoire. Or, si on a un minimum d'honnêteté intellectuelle, en lisant " La France moisie ", on voit bien que c'est tout le contraire d'un texte fasciste, puisque je décris ce à quoi la France est habituée lorsqu'elle s'est courbée plusieurs fois non seulement sous le fascisme mais aussi sous le stalinisme. Ça fait beaucoup de monde, beaucoup de familles, beaucoup de mémoires, infectées bien sûr. Ce qui d'ailleurs, d'une certaine façon, m'enchante puisque ça vise à faire de moi d'une façon à peu près constante donc globale, le mauvais français. Je suis tellement le mauvais français que je passe mon temps, n'est-ce pas, à faire l'apologie des Lumières, du XVIIIø siècle, de Voltaire. Et c'est peut-être pour ça, si tu inverses le discours, que je me signale à la désapprobation générale comme étant le mauvais français. Alors que bien évidemment - ce qu'on peut demander à un ordinateur qui le dirait facilement - plus français que moi, tu meurs ! Donc, c'est étrange.


Jean Ristat : Les nouveaux réactionnaires, aussi ?


Oui, le Monde diplomatique me signale comme étant le valet de Bush, de Sharon... ce qui implique que, comme par hasard, je suis éventuellement sur la liste des attentats de l'extrême droite. Le Monde diplomatique donnait mon nom, en quelque sorte, pour qu'il soit marqué sur une liste de l'extrême droite. Le phénomène ne peut uniquement être décrit comme étant de droite, de gauche, d'extrême droite ou d'extrême gauche. C'est autre chose. Nous touchons au ressentiment ou à l'esprit de vengeance, que j'appelle aussi masochisme à tendance de servitude volontaire. Si on appelle à la liberté par les moyens convenables, c'est-à-dire historiquement informés, il est normal qu'on soit désigné par inversion du discours comme quelqu'un qui cherche à renforcer la tyrannie. Un écrivain dérange en tant que tel, lorsqu'il se bat dans ce qu'il écrit, dans ses propositions même, dans sa forme et dans son fond. On aura tendance alors à le présenter comme un mauvais citoyen. Je suis le mandarin, le parrain, le bookmaker, l'homme de réseau qui s'impose, qui impose sa tyrannie au monde de la littérature, de l'édition, de la presse, etc. Ce qui est d'une cocasserie extrême, mais intéressant au niveau du symptôme. Je parle des gens qui se battent et qui par conséquent provoquent des réactions, sinon on s'arrange avec le système du lent suicide de tous - c'est le cas de Michel Houellebecq, écrivain dérangeant qui publie un livre qui a beaucoup de succès. Dans une interview de lui pour le magazine Lire menée au cours d'une soirée un peu arrosée, on retient qu'il a dit à un moment donné, en oubliant tout le reste, que " la religion la plus con, c'est quand même l'islam ". Ce qui provoque immédiatement la plainte de quatre associations musulmanes. Le recteur de la mosquée de Paris est venu vociférer au tribunal, où je suis resté quand même sept heures, comme témoin. Et, ô surprise ! La Ligue des droits de l'homme se trouvait là dans une curieuse compagnie. J'ai été obligé de le faire remarquer à l'audience. Ce procès aura été - les plaignants sont en appel - d'une importance considérable. On a vu une opinion assez molle à ce sujet : " Après tout, il exagère, ce Houellebecq, avec sa façon d'aller parler de sexualité prostitutionnelle en Thaïlande... " Il a du succès, ça rend jaloux. Une opinion assez molle. Or, ce qui se jouait au tribunal était d'une extraordinaire importance selon le droit français puisqu'il s'agissait ni plus ni moins de savoir si on rétablissait le délit d'opinion ou le délit de blasphème. Le procureur, une femme, peut-être que ça a aidé à sa position, a plaidé la relaxe. Il a été relaxé. Au cours d'une interview télévisée, un journaliste m'a dit : " Mais Michel Houellebecq a été condamné non pas pour son livre mais pour un certain propos. " Il n'a pas été condamné : il a été relaxé. Supposons le contraire, qu'il ait été condamné, selon le droit français : alors on n'en finirait plus, ça serait plaintes après plaintes... Il a beaucoup plus été question de l'affaire Rose bonbon dans les médias que de l'affaire Houellebecq. Pour l'affaire Rose bonbon, bien entendu, le ministre de l'Intérieur a reculé. Mais il y a eu beaucoup plus d'articles, beaucoup plus de solidarité que dans l'affaire Houellebecq. J'analyse le fait que la plainte contre Houellebecq, n'étant pas d'essence sexuelle, provoquait moins de vitalité dans la protestation. Ce que je considère là encore comme un symptôme très intéressant. Il faudrait donc en conclure que les serviteurs volontaires seraient près à laisser passer des énormités de situation pour peu qu'on les laisse tranquille dans leur sexualité. Qu'est-ce qui est premier ? La censure doit être écartée par principe, comme la liberté d'expression défendue. Nous sommes bien d'accord. Sauf que moi, je remarque des différences d'appréciation très importantes : à savoir, après tout, la religion... surtout celle-là, la deuxième de France, celle des opprimés peut-être. Ah ! Là nous sommes sur une question très importante. Si Houellebecq s'est battu, c'est bien parce qu'il n'a pas envie d'être masochisé religieusement ou sexuellement. Et quant à moi, ma position dans l'existence n'a rien de précisément masochiste. Ce qui m'est vivement reproché. Car si je prenais le rôle de l'ascète pénétré qui se met en position de bourreau, de référence spirituelle, morale, je crois que tout irait beaucoup mieux pour ma réputation qui, cela peut se prouver, est particulièrement impure, bigarrée, mélangée, médiatique, caméléonesque. Le système de la servitude volontaire n'arrive pas à m'attraper pour me mettre dans son sac masochiste. C'est tout. Donc, les intellectuels, les écrivains, les artistes me font rire. Ils ne se battent pas.
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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:04

Suite Sollers :


Comment devraient-ils se battre ?


J'ai appelé un livre la Guerre du goût pour cette raison : c'est la guerre. Et je n'arrive pas à rencontrer beaucoup de personne, il y en a quelques-uns uns mais qui ne sont pas connus. Il faudrait qu'ils le deviennent en étant attaqués, mais pour cela il faudrait qu'ils aient du succès.


Oui mais... (inintelligible).


Il faut qu'ils se débrouillent. Or c'est très simple. Aujourd'hui, une feuille de chou bien dirigée, avec une ligne théorique juste, provoquerait une inquiétude considérable et aurait du succès. Pour cela, évidemment, il faut se mettre un peu au boulot, penser, savoir écrire de la pensée qui soit adaptée aux conditions où nous sommes, alors se manifesteraient des gens décidés, qui ont beaucoup lu, d'une grande culture, très au-delà des préjugés, qui manient l'ironie de façon percutante, qui savent taper où ça fait mal exactement. Je ne peux pas inventer une révolte. Il faut qu'elle se manifeste. Je l'appelle de mes voux. Mais, il est fort inquiétant que dans ce pays, depuis trente ans, alors que les livres sont à la disposition de tous, il n'y a jamais eu autant de " libertés ", jamais ne se manifeste une radicalité pointue. Mais il y a beaucoup de fausse radicalité. Bien sûr. Au point même que je serais accusé d'être un faux subversif, quelqu'un qui est des deux côtés, qui ne paye pas le prix pour sa subversion. Et comme me l'a dit le ministre de l'Education nationale, qui pour une fois à son franc-parler, au cours d'un déjeuner, en me tutoyant, de surcroît : " Tu es au fond un paria pépère. " Je me suis permis de lui faire observer qu'il restait en effet dans la fantasmagorie du XIXø siècle : les poètes maudits doivent mourir sous les ponts et de préférence clochards, alcooliques ou à l'asile. Là, j'aurais eu droit, peut-être, à la visite à l'hôpital, oh ! pas de lui-même, mais d'une attachée de presse pour peut-être m'exhorter à faire une déclaration en faveur d'un gouvernement aussi humaniste. Paria pépère. Eh bien voilà en quoi ce que je dis est inaudible. Oh comme vous êtes génial ! Oh comme vous êtes beau ! Et bien, vous allez donc souffrir. On vous en prie. Vous en avez assez de souffrir, d'être marginal, condamné, de gigoter en vain en appelant la malédiction sur vos persécuteurs ? On connaît ce disque. Vous allez le rechanter. Vous n'allez pas dire que vous êtes là, dans un bureau bien éclairé, en train de parler de subversion ! Mais pour qui vous prenez-vous ? Sous les ponts, si vous voulez gagner votre sainteté dans le futur, qui n'existera plus ! C'est ça que j'avais proposé à Messier, qu'on me reproche tant d'avoir rencontré, on venait de vendre le manuscrit du Voyage au bout de la nuit de Céline pour 12 millions de francs. Je lui dis : " Donnez-moi cette somme tout de suite. Une goutte d'eau dans votre océan. Vous aurez un manuscrit. Ça m'arrangerait de l'avoir tout de suite, comme ça, parce que, après ma mort... " Et il me répond : " C'est quand même beaucoup d'argent. Est-ce que vous ne croyez pas qu'un créateur doit avoir des embarras et souffrir ? " Mais ça, c'est le XIXø siècle, ce n'est plus du tout comme ça ! Je veux être un paria pépère. Pour quoi faire ? Mais pour me battre. Car il faut des moyens. Et qui ne veut pas les moyens ne veut pas la fin. Donc, tout individu qui ne se débrouille pas, par énergie spontanée, par intelligence, pour avoir les moyens de son combat est un esclave volontaire. Tout individu qui est installé dans le système en s'indignant de façon périodique mais sans faire beaucoup d'efforts, comme ça, par routine, l'intellectuel de gauche classique, enfin ce qu'il en reste parce qu'il y en a eu d'une autre envergure, le mouton, le mouton installé de gauche... (voilà pourquoi, il s'agit d'ailleurs de savoir si je suis de droite ou si je suis de gauche parce que cette position ne convient ni à l'une ni à l'autre partie) il feint de se battre. Ses ouvres montrent sa place. Elles ne sont pas à l'attaque. Voilà la situation. Autrement dit, une tyrannie possible joue sur du velours. Elle peut être douce et nous sommes en une tyrannie douce, vraiment. Raison pour laquelle ce que je désignais en commençant, ce surmoi qui implique un certain arrangement avec la jouissance de perdre, est à mon avis le point capital. Je sais que ce que je suis en train de dire va provoquer des tollés, de nouveau, car c'est tellement plus simple et plus confortable de se plaindre d'un méchant supposé plutôt que de soi. That's it. Vive la République ! Vive la France !

Entretien avec Jean Ristat

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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:06

IDÉES La polémique sur les « nouveaux réactionnaires »
Intelligences serviles...

Pris à partie dans le livre de Daniel Lindenberg, Rappel à l'ordre, enquête sur les nouveaux réactionnaires(1), Alain Finkielkraut et Philippe Muray ont déjà réagi dans nos colonnes. En sens inverse, Daniel Bensaïd, philosophe et militant de la Ligue communiste révolutionnaire, dont les idées se rapprochent de celles de Maurice Maschino qui, dans le Monde diplomatique d'octobre, avait lancé la polémique, intervient aujourd'hui dans le Figaro.

PAR DANIEL BENSAÏD *
[19 novembre 2002] Le Figaro

Le livre de Daniel Lindenberg suscite une tempête dans un dé à coudre dont le microcosme médiatique est friand. Toujours à l'affût de quelque bataille d'Hernani, on s'y écharpe gaillardement, tantôt en s'indignant du silence des intellectuels, tantôt en s'exaspérant de leurs bavardages. Ces flatulences polémiques sont inversement proportionnelles à l'importance des enjeux, comme s'il fallait s'inventer à tout prix de bonnes causes domestiques pour mieux se détourner des grandes causes qui ébranlent le monde.
Ainsi a-t-on vu un grand quotidien du soir consacrer pas moins de 125 articles, tribunes, entrefilets, à « l'affaire Renaud Camus ». Mais, si les écrits de cet antisémite suranné soulèvent aussitôt une levée de boucliers justifiée de la part des associations contre le racisme et l'antisémitisme, la presse branchée tresse avec insouciance des lauriers littéraires aux authentiques réacs parfaitement contemporains que sont les Marc-Édouard Nabe, Dantec ou Houellebecq. Et le président de la société des lecteurs du Monde a pu, sans que le petit monde qui fait profession de penser ne songe à s'en émouvoir, s'indigner que l'on ait pu reprocher, « au nom du respect des populations civiles » (sic !), aux Anglais d'avoir bombardé Dresde et aux Américains, Hiroshima : en ces temps de guerre sans limites, pour Alain Minc, y-faut-skifaut, y compris l'arme atomique si nécessaire.

« Nouveaux réactionnaires » ? Réactionnaires ? Certainement. Nouveaux ? Pas tellement. En la matière, on fait un peu de neuf avec beaucoup de vieux. Dans la galerie des « nouveaux réactionnaires », on retrouve en effet au grand complet les ex-« nouveaux philosophes » fourbus et blanchis sous le harnais, d'avoir fidèlement servi, un quart de siècle durant, le nouvel ordre libéral. On y retrouve les girouettes professionnelles comme Sollers, l'homme qui tourne plus vite que son ombre, et, bien sûr, la voix chevrotante de l'Occident impérial en la personne de Revel. Rien de très nouveau, donc, si ce n'est que la réaction se porte désormais en bandoulière. Le rapprochement fusionnel entre la droite du centre et la gauche du centre a rendu les frontières si poreuses qu'un Luc Ferry pourrait passer d'un ministère Raffarin à un ministère Fabius sans avoir même l'air de retourner sa veste.

Ainsi, en pleine négociation sur le Pare, a-t-on pu voir Blandine Kriegel (récompensée depuis par l'Élysée), Alain Finkielkraut et quelques autres notables du concept déjeuner joyeusement au siège du Medef, à l'invitation du duo François Ewald-Denis Kessler. On a pu voir aussi Alain Finkielkraut (de tous les mauvais coups), Alexandre Adler et Pierre-André Taguieff – les deux premiers éditorialistes à leurs heures – témoigner à charge dans un procès contre Daniel Mermet, ignoblement accusé d'antisémitisme. L'accusation fut bien sûr déboutée, mais la calomnie laisse toujours des traces. Nos Pieds-Nickelés y auront honteusement contribué en plaidant pour la censure contre un journaliste de radio soucieux d'exercer son métier sans perdre son sens critique. C'est à ces petits riens qu'on mesure l'étendue de leur faillite intellectuelle et morale.

La trahison des clercs est une vieille histoire. Les intellectuels ne sont pas faits d'une autre étoffe que le citoyen lambda. Ils ont majoritairement tendance à se ranger du côté du manche, plutôt que du côté qui prend les coups. Les 121 signataires du manifeste du même nom sont toujours des minorités dissidentes, à rebrousse-poil des majorités consentantes. Pour un Zola, un Sartre, un François Maspero, un Vidal-Naquet, combien d'intelligences serviles ? Le père Hugo lui-même, vénéré comme conscience morale de la République, salua avec ferveur les massacres de juin 1848. Il n'a pas manqué d'écrivains déchaînés contre la Commune. Le camp anti-dreyfusard eut ses intellectuels, non moins nombreux que les dreyfusards. Travailler sur les idées ou sur les mots n'est pas une garantie de clairvoyance politique ou de sainteté éthique.

Ce qui est réellement nouveau, c'est la situation elle-même. Les béatitudes mondialisées chères à Alain Minc s'effondrent dans la crise. Après les tours de Manhattan, l'année écoulée aura vu la chute de la maison Enron, symbole de la nouvelle économie, et la débâcle de l'économie argentine, hier encore élève modèle du FMI. La planète vit depuis un an dans l'état d'exception permanente décrété par Georges Bush. Sharon occupe la Cisjordanie, écrase Jénine et parque les Palestiniens derrière un nouveau mur de la honte. Le militarisme impérial repart de plus belle. On se demande chaque jour quand la guerre de Troie (ou de Babylone) aura lieu.

Les demi-teintes, les bienséances, les connivences mondaines n'y résistent pas. Les masques tombent et les maquillages s'écaillent. Le juste milieu des moralistes qui craignent de tomber entre deux feux s'affaisse. Ils aimeraient tant que l'histoire les laisse en paix, avec leurs bouquins, leurs revues, leurs abonnés, leur bon sens et leurs bonnes manières. Mais la guerre, ça fâche. Le monde se déchire. Difficile pour les gouvernants européens de concilier le soutien à la croisade antiterroriste de Bush et la défense de la cause tchétchène ? Alors, on ferme pudiquement les yeux devant les crimes de Poutine : union sacrée impériale oblige ! Difficile, pour Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann, de combattre la purification ethnique dans les Balkans et de l'ignorer quand elle s'exerce contre les Palestiniens ? Alors on la boucle et on regarde ailleurs : union sacrée occidentale oblige !

Si nouveauté il y a, elle est aussi dans la massification du travail intellectuel et dans son extension à toutes les sphères du travail social. À mesure que le « général intellect » se socialise, les maîtres-penseurs se font rares. Qui s'en plaindrait ? Michel Foucault avait prévu ce passage de l'intellectuel généraliste à « l'intellectuel spécifique ». Il avait moins prévu l'avènement de l'intello mégalo qui s'épanouit dans le spectacle postmoderne. Concurrencés dans leur sacerdoce, frustrés de leur perte d'aura, beaucoup cherchent une compensation dans la cooptation et la consécration médiatique. Ils finissent ainsi par chérir leur propre image et par croire que ce sont leurs idées qui mènent le monde.

Face à ce narcissisme de caste, une figure nouvelle d'engagement – non comme don ostentatoire de sa personne mais comme participation modeste aux combats communs – prend forme, de Porto Alegre à Florence, dans les mouvements contre la guerre im périale et contre la mondiali sation capitaliste. Harold Ro senberg considérait l'intellectuel militant comme un intellectuel qui ne pense pas. On pourrait lui opposer qu'un intellectuel qui ne milite pas (quelle que soit la forme, partisane, associative ou syndicale, de son engagement) est un intellectuel irresponsable, qui ne rend de comptes à personne et peut zapper ses errements de la veille sans jamais avoir à s'en expliquer.

Les manifestants de Florence ont posé les vraies questions : pour ou contre la guerre impériale, pour ou contre la mondialisation li bérale, pour ou contre une charte européenne des droits sociaux. C'est une bonne ligne de partage des eaux, non seulement entre les intellectuels mais dans l'ensemble de la société.

« Il faut non seulement que cesse l'exploitation de l'homme par l'homme mais que cesse l'exploitation de l'homme par le prétendu Dieu d'absurde et provocante mémoire. Il faut que soit révisé de fond en comble, sans trace d'hypocrisie, le problème des rapports de l'homme et de la femme. Il faut que l'homme passe avec armes et bagages du côté de l'homme. Assez de faiblesses, assez d'enfantillages, assez d'idées d'indignité, assez de torpeurs, assez de badauderie, assez de fleurs sur les tombes, assez d'instruction civique entre deux classes de gymnastique, assez de tolérance, assez de couleuvres ! » Ce programme énoncé par André Breton il y a cinquante est toujours d'une revigorante actualité.

* Dernier ouvrage paru : Passion Karl Marx. Textuel. 190 pages, 295 F.

(1) Éditions du Seuil.
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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:07

Qui est «réactionnaire» ? Qui est «progressiste» ?

Réflexions sur une passion française
Lumières, République : on liquide


PAR ALAIN-GÉRARD SLAMA (Le Figaro)
[02 décembre 2002]

Après deux semaines de guerre picrocholine, la signification de l'offensive menée à l'intérieur de la gauche sous la signature de Daniel Lindenberg et avec la bénédiction de Pierre Rosanvallon contre quelques intellectuels emblématiques commence à se découvrir. L'apparence était un pamphlet, assez mal ficelé – Daniel Lindenberg, avec ses Années souterraines, nous avait donné naguère beaucoup mieux –, contre les dérives «réactionnaires» d'une génération en rupture avec l'héritage de Mai 68.
La réalité est assez différente. Il s'agit d'une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes, dans laquelle les Modernes, armés de la panoplie des sciences sociales, annoncent leur rupture avec un autre héritage, qui est, ni plus ni moins, celui des Lumières. L'ordre dont il est question dans le titre de l'article, Le Rappel à l'ordre, publié sous forme de livre par Daniel Lindenberg, n'est en aucune façon l'ordre moral, qui peut être, au surplus, de droite comme de gauche. Les «rappels à l'ordre» incriminés dans ce texte, et qui valent à leurs auteurs l'étiquette de réactionnaires, sont essentiellement ceux qui s'inscrivent dans la continuité de l'ordre républicain.

Lumières, République : on liquide. Tout doit disparaître. Tel est le message qui ressort d'un discours développé dans la plus extrême confusion.

Pour apporter un peu de clarté dans l'affaire, ni le réquisitoire ni même la défense, convenons-en, ne nous ont facilité la tâche. Le libelle est obscurci par le fait qu'il mélange, pour les besoins de sa démonstration, des écrivains d'humeur, comme Maurice Dantec et Michel Houellebecq, dont peu importe qu'ils soient ou non réactionnaires, avec des intellectuels, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Pierre Manent ou Pierre-André Taguieff, qui sont de purs produits de la tradition républicaine.

En regard, la riposte flamboyante des stigmatisés s'est conclue sur un manifeste publié par L'Express, qui a plaidé la cause de la liberté d'expression de l'intellectuel. Cette réponse a consisté dans une mise en garde contre les procès d'intention «politiquement corrects», appuyés sur ces deux piliers de la langue de bois que sont le nominalisme et l'amalgame. Mais est-ce tellement là le danger qui nous menace ?

Une thèse fait florès en ce moment : nous assisterions à une radicalisation de la droite et de la gauche, avec réaction, racines et communautés d'un côté, et droits de l'homme, égalité, métissage, de l'autre. Un néo-maurrassisme, ou plutôt un néo-barrésisme à droite, contre un néo marxisme-léninisme à gauche. De part et d'autre de cette ligne de clivage, nous assisterions au passage de quelques transfuges de chaque camp. Une telle radicalisation est possible, encore que douteuse : la droite est beaucoup trop pragmatique pour cela, et la gauche, qui s'arme pour la prochaine élection présidentielle, ne commettra pas l'erreur de lâcher la bride aux groupuscules impatients de la remarxiser.

Le débat de fond auquel Pierre Rosanvallon voudrait apparemment attacher son nom est plus subtil. C'est un avatar, revu à la lumière des sciences sociales, de la querelle entre républicains et démocrates, qui remonte à 1989. Cette querelle oppose les tenants de l'individualisme universaliste hérité des Lumières aux adeptes du multiculturalisme identitaire. Ce qui rend le débat particulièrement complexe et sensible est qu'il divise de l'intérieur la droite et la gauche.

Nul ne sait, sinon les intéressés eux-mêmes, si Debray, Finkielkraut, Manent ou Taguieff sont de droite ou de gauche. Ce qui est sûr est qu'il faut n'avoir rien compris à l'histoire et à la géographie des mouvements d'idées dans notre pays pour prétendre que ceux-ci sont du côté de l'identitarisme et de la «réaction». Il est vrai que chacun, à sa manière, s'inquiète, avec nombre d'autres, des dérives de la culture de masse, du «droit-de-l'hommisme», de l'égalitarisme et de l'islam. Cela n'en fait pas pour autant des «réactionnaires». Le point de vue qui détermine leurs critiques est même rigoureusement inverse de celui qui leur est reproché.

Le procès du «droit-de-l'hommisme», par exemple, n'est en aucune façon celui des droits de l'homme. Contrairement à ce qu'affirme Daniel Lindenberg, son angle d'attaque se situe aux antipodes de la célèbre formule de Joseph de Maistre, l'un des pères de la contre-révolution, qui disait avoir rencontré des Anglais, des Espagnols, des Allemands, des Persans, mais n'avoir jamais rencontré l'Homme abstrait, avec majuscule, de sa vie. Le problème posé par les critiques du «droit-de-l'hommisme» est celui de la défense de droits particuliers, droits des minorités et des identités sexuelles, ethniques ou religieuses, au nom d'une conception pervertie, retournée contre elle-même, des droits universels de l'homme.

Les principes fondateurs de la construction politique des Lumières ne sont pas en effet des outils, adaptables et pour ainsi dire corvéables à merci selon la nature des problèmes à résoudre, comme on l'a vu, il y a deux ans, dans le débat sur la parité. Ils constituent un projet de libération de l'individu dont les éléments ne sont pas séparables. On ne peut séparer les droits de l'homme de la distinction entre Dieu et César, entre la loi et le droit, entre le droit et la morale, entre l'espace public et la sphère privée, entre le politique et le social, entre le social et le culturel, etc. Ce sont ces séparations qui fondent l'autonomie du citoyen responsable. Et c'est sur la pertinence de ce projet, sur la manière de le mettre en oeuvre et de hiérarchiser ses critères, que porte la réflexion de la plupart des philosophes visés par Daniel Lindenberg. Leurs réponses peuvent diverger, comme ce fut le cas à propos du conflit serbo-croate ou du Kosovo. Mais on est loin, avec une telle approche, de la thèse de la «réaction».

Le danger du «droit-de-l'hommisme» est la tentation de répondre, en son nom, à des revendications de discriminations positives qui bafouent la simple dignité humaine. Par exemple, va-t-on accepter d'accorder aux Corses, comme le projet Jospin y tendait, la préférence nationale en matière d'emploi que l'on a toujours refusé de reconnaître sur le plan de l'ensemble du pays ? S'opposer à l'instauration d'un système aussi fortement négateur du principe de l'égalité de tous devant le droit, principe qui est la meilleure garantie de l'autorité de la loi, n'est pas, que l'on sache, de la «réaction».

Il est, de même, deux manières de faire le procès de l'islam. L'une consiste à reprendre à son compte l'idée d'un conflit de civilisations, conflit à l'intérieur duquel l'Occident se place sous l'étendard de sa vieille tradition catholique. L'autre consiste à s'inquiéter, pour les sociétés libérales, quelles qu'elles soient, des offensives menées par les pratiquants de la religion musulmane contre les contraintes de la laïcité. Cette inquiétude, qui se place dans la perspective du projet émancipateur des Lumières, n'est pas, que l'on sache, de la «réaction».

On pourrait multiplier les exemples à propos de l'articulation entre l'égalité et l'école, la résistance à l'oppression et la sûreté, la justice et la liberté. Ce qui compte, en l'occurrence, est la fidélité à un projet politique multiséculaire, qui est loin d'être achevé.

Or telle n'est pas du tout l'attitude de ceux qui, comme Pierre Rosanvallon, se placent du côté de la modernité. Leur perspective, qui est celle des sciences sociales, est un regard sans projet. Dans cette approche, les principes organisateurs de la société ne sont pas des valeurs hétéronomes dont les points d'application sont débattus par les élus et arrêtés par la loi. Ce sont des valeurs autonomes, endogènes à la société, qui font l'objet de délibérations publiques entre les groupes et qui sont médiatisées par les experts et par les juges.

Alors que pour les Anciens la maîtrise du processus historique repose sur l'éducation et sur les institutions, les Modernes, ou supposés tels, prennent appui sur la connaissance des rapports sociaux et sur la reconnaissance des forces en présence. Dans le phénomène de l'éducation de masses, par exemple, le paramètre clef est la réalité des masses. L'Ancien aura beau chercher un moyen de sauver la transmission des grands principes et de la culture, de façon à élever globalement ces masses, sans sacrifier ni le haut ni le bas de l'échelle, le Moderne répond que la priorité est de prendre en compte le nombre, et que tout le reste doit s'ensuivre : le pédagogisme, la révision des programmes vers un plus petit commun dénominateur, la reconnaissance des cultures, langues et pratiques minoritaires, etc. Un infini sépare ces deux regards.

Le Moderne prétend que l'idéologie n'est pas son fort. En réalité, il a substitué le social au politique. La foi dans la possibilité de formuler un savoir scientifique sur la société, de faire coïncider le bien, le juste et le vrai à partir d'une stricte observation des faits est son idéologie, et même son credo. A l'opposé de la philosophie des Anciens, cette logique, qui encourage l'éclatement de la société en communautés enracinées dans une foi et une culture, et placées en situation de négociation permanente les unes avec les autres, est la pourvoyeuse de l'ordre moral, qui est un mixte d'identitarisme idéologique et d'utilitarisme social.

Conservatrice par essence, puisqu'elle entérine les faits et se borne à en tirer les résultantes, c'est elle qui recueille, en fait, à droite l'héritage du maurrassisme et à gauche celui du marxisme-léninisme. Elle consacre la revanche de l'expert sur l'intellectuel. Elle triomphe dans les milieux universitaires. Elle fait impression sur les médias. Le pouvoir politique actuel lui résiste. Pour combien de temps ?
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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:08

Fustigés par Daniel Lindenberg, ces intellectuels compagnons de route de la droite brisent les tabous de la parenthèse socialiste.

Soyons réactionnaires

Par Catherine PAUCHET (Libération)

vendredi 29 novembre 2002

Catherine Pauchet est sociologue.

Que demande le peuple dont on vient de redécouvrir qu'il ne se limitait pas à la catégorie magnifique des «bobos» ?


Le retour à l'ordre que Daniel Lindenberg (1), politologue, membre du Parti socialiste, courant Jospin, pointe à travers les propos tenus par des intellectuels de combat (Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff...) sur l'islam ou la sécurité en particulier, le positionnement politique récent affirmé par d'autres (Luc Ferry, Blandine Kriegel...) questionne. Pourquoi la parole influente s'affranchit-elle des sujets jusqu'ici tabous ? Pourquoi des philosophes, rompant une tradition bien établie, s'affichent-ils compagnons de route de la droite ? A terme, notre démocratie est-elle menacée par ce retournement des élites ?

Ne nous cachons pas la réponse : plus qu'une défaite de la gauche plurielle, les derniers résultats électoraux annoncent la fin du socialisme à la française et, avec elle, le retour à la liberté de ton, aux débats que l'on espère passionnels et aux valeurs de la France profonde dont nous avions perdu l'habitude pour ne pas désespérer Matignon et la Rue de Solférino (2).

Osons un parallèle. En 1990, le système communiste trépasse. Qu'a-t-on vu dans les pays de l'Est ? Une extrême droite en force, une économie vieillie et inadaptée, déterminée par l'idéologie plus que par l'échange international, des peuples coupés de leur culture, éduqués par la propagande, qui ignorent l'histoire et le droit. Aujourd'hui, tout se passe comme si le communisme n'avait été qu'une parenthèse et qu'il fallait reprendre le développement économique, la pensée politique, l'action éducative au point d'avant la grande «libération».

Poursuivons. En 2002, la gauche se brise sur la volonté populaire. Toutes proportions gardées, qu'a-t-on vu dans notre pays ? Une extrême droite puissante, une économie largement orientée par l'idéologie (35 heures) et ignorant les réformes inévitables (retraites, Sécurité sociale, fiscalité), une France repliée sur son «exception» au point que la francophonie n'a cessé de refluer dans le monde. Quant à l'Education nationale, elle fournit, depuis des années, sa cohorte d'élèves méconnaissant les faits religieux, les institutions politiques et l'histoire actuelle. Vous avez dit Indochine et Algérie ? Avec les échecs électoraux, la parenthèse socialiste, ouverte en 1981, se referme. Revenons au point d'avant le grand «passage de l'obscurité à la lumière» (3). Soyons réactionnaires et que s'ouvre ­ enfin ! ­ un libre débat sur la modernisation économique, politique et éducative de notre société.

En fustigeant les «nouveaux réactionnaires», Daniel Lindenberg oublie les anciens. Ceux qui poursuivent impudiquement leur travail de refondation de la droite nationale. Leur figure emblématique reste Jean-Marc Varaut dont le dernier ouvrage sur Descartes rencontre la faveur des médias. De même, on ne compte plus les incitations à (re) lire Charles Maurras, réhabilité meilleur penseur politique, qui fut, avant l'heure, le théoricien de la coupure entre le peuple et ses dirigeants. Cette cause est habilement soutenue par ce que Robert Badinter a appelé «la lepénisation des esprits» : les campagnes de dénigrement de la classe politique, Canal + étant à la pointe de ce travail de sape. Du fascisme oui, mais intelligent.

Nul doute qu'en utilisant le terme péjoratif de «réactionnaire», Daniel Lindenberg vise le discrédit. Y est-il parvenu ? Pas sûr. Car, où se situent ces nouveaux réactionnaires honnis ? Parmi les intellectuels qui, avec la fin du socialisme, de la bien-pensance de gauche et du parler politiquement correct, discutent librement les fondamentaux de notre société et écoutent les Français. En résumé, parmi ceux qui font leur travail.

Du coup, il est vrai, avec ces derniers, les contenus ont évolué. Ainsi, la nation française n'est plus jugée aliénante mais fondatrice de civilisation. Au nom de quoi d'ailleurs devrions-nous rougir de notre histoire et de notre patrimoine ? Que demande le peuple dont on vient de redécouvrir qu'il ne se limitait pas à la catégorie magnifique des «bobos» ? Il réclame avec insistance le droit de participer aux décisions qui le concernent. Il veut aussi une éducation savante pour que ses enfants construisent l'Europe du XXIe siècle. Il attend une baisse de l'insécurité qui n'est pas un «sentiment» mais bien une réalité. Il exige le respect de son identité et de ses croyances. Aux thuriféraires de l'islam, forcément modéré, Max Gallo rappelle l'essence de la chrétienté, porteuse de nos valeurs et de notre esprit de tolérance.

Au passage, les nouveaux réactionnaires redéfinissent la démocratie : c'est à la majorité des citoyens qu'il appartient de fixer les règles du jeu politique et culturel. On est loin de la dictature des minorités (homosexuels, immigrés, antimondialistes...) qui font vivre la France au gré de leurs prises d'otages médiatiques, quand bien même leurs revendications seraient légitimes.

Longue vie donc aux nouveaux réactionnaires ! Leur rappel à l'ordre, pour être fécond, se doit d'ouvrir la voie à un nouvel humanisme, loin des idéologies et des partis pris.

(1) Le Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil.
(2) Siège national du Parti socialiste.
(3) C'est ainsi que Jack Lang qualifiait la victoire de François
Mitterrand en 1981.
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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 11:09

En êtes-vous ?


Joseph Macé-Scaron
[27 novembre 2002](Le Figaro)

«Alors quoi de neuf ?», me demanda la duchesse de Guermantes, avec ce mélange de hauteur et de vulgarité qui n'appartient qu'à la bonne société du boulevard Saint-Germain. «On dit que Swann a rejoint les rangs des Nouveaux Réactionnaires», chuchotai-je. «Swann en est aussi ?, s'amusa-t-elle. On m'avait dit que Bergotte en était, mais Swann, je ne l'aurai jamais cru».
«Que se passe-t-il ?», demanda Saint-Loup qui avait bien vu l'agitation gagner le salon. «Swann en est !», lâcha la duchesse de Guermantes. A ce moment, elle ressemblait à cette Judith que j'avais maintes fois admirée sur un des vitraux de la chapelle de Méséglise.

«Moi aussi, je veux adhérer !, s'écria le bon docteur Cottard qui passait par là, chargé d'une assiette de petits fours. «On n'adhère pas aux Nouveaux Réactionnaires ! rétorqua Saint-Loup sèchement. On en est, voilà tout !». «Etre dans le libelle de Lindenberg est bien plus chic que d'être au Jockey ! C'est le «must», hasarda Mme Verdurin qui voulait aussi «en être ».

«Je ne connais pas ce Monsieur Lindenberg. Je suis confus. Mais qui en est alors ?», s'enquit timidement Cottard. «Mais tout le monde, répondit Mme de Guermantes, Finkielkraut, Taguieff, Dantec, Manent, Houellebecq, Gauchet, Muray, Trigano, Thibaud... Vous voyez bien, tout le monde en est ! Il faut en être ! Nous n'avons pas le choix.»

«Et qu'est-ce qui relie ces gens entre eux ?» continua le bon docteur qui décidemment n'avait rien compris. «Rien, ils sont cités et cela seul suffit» s'irrita Mme Verdurin.

«Alors, j'en suis ! lança témérairement Cottard et je vais demander de ce pas au baron Charlus s'il en est aussi !». Il me laissa le plateau de petits fours et je m'abîmais quelques secondes dans cette curieuse rosace qui me rappelait les goûters que maman me confectionnait à Balbec.

J'entendis tout à coup un terrible rugissement et vis le baron de Charlus, sa canne brandie au-dessus de la tête du pauvre Cottard. «Comment ça si j'en suis ? Comment osez-vous me demander si j'en suis espèce de misérable ?». Le docteur avait battu précipitamment en retraite. Aussi blême que ces héroïnes de Puvis de Chavannes, il se protégeait tant bien que mal de la colère de celui qui comptait dans ses ancêtres deux rois de Sicile, trois ducs d'Anjou et une myriade de marquis. «Si j'en suis, Cottard ?». «Des Nouveaux Réactionnaires, monsieur le baron, des Nouveaux Réactionnaires...», articula avec peine l'impétrant.

Passant du rouge pivoine au rose, le baron de Charlus baissa lentement sa canne et fit naître sur ses lèvres fardées un sourire d'ange. «Ah ! Des Nouveaux Réacti onnaires ?». Cottard hocha douloureusement la tête. «Mais bien sûr docteur que j'en suis ! J'en suis ! J'en suis !», s'écria-t-il. Et il s'éloigna avec ce sautillement que j'avais remarqué le soir où je l'avais surpris en grande conversation avec Charlie Morel.

PS. Ce texte est inspiré d'un inédit de Marcel Proust écrit par... Jean Cau, il y a vingt-deux ans. A l'époque, il s'agissait non pas des «Nouveaux Réactionnaires» mais de la «Nouvelle Droite».
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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 16:34

La suite de la polémique sur les «Nouveaux réactionnaires»
Le nouvel opium des intellectuels


Pierre-André Taguieff *
[27 novembre 2002](Le Figaro)

Voilà donc un livre qui se présente comme une enquête sur «les nouveaux réactionnaires», qui, par le «rappel à l'ordre» qu'ils opéreraient, à travers «la puissance corrosive des idées» qu'ils diffuseraient et légitimeraient en France, doivent d'urgence, selon Daniel Lindenberg (disons, L.), être dénoncés comme l'une des principales menaces pesant sur «la démocratie», incluant notamment l'État de droit, la Constitution et les droits de l'homme, l'idéal égalitaire et le pluralisme libéral. Faut-il prendre à la lettre cette défense du «projet démocratique»? Faut-il la prendre au sérieux? Doit-on, lorsqu'on est fermement attaché à l'existence de la démocratie pluraliste et constitutionnelle (ce qui est mon cas), suivre L. , «conseiller» du directeur de la revue Esprit (Olivier Mongin), dans sa croisade contre les représentants de la «nouvelle réaction qui se met en place»? Ou encore: les «nouveaux réactionnaires» existent-ils, et, s'ils existent, constituent-ils un danger réel pour «la démocratie»? Ces dangereux auteurs de livres remettraient-ils en question la «société ouverte», voudraient-ils en finir avec l'idéal égalitaire, pour revenir à un ordre social «fermé» fondé sur la hiérarchie et l'intolérance?

D'entrée de jeu, le lecteur constate que l'objet de la dénonciation litanique n'est pas défini, qu'il n'est en aucune manière construit comme catégorie de l'analyse idéologico-politique. Il s'agit d'une petite machine de guerre dirigée contre tous ceux qui ne font pas partie du grand club socialo-libéral-libertaire, le club des conformistes heureux. L'ennui, c'est qu'elle tourne autour d'un concept vide: «les nouveaux réactionnaires». Simple catégorie d'amalgame, procédé d'étiquetage idéologique de tout contradicteur qu'on veut disqualifier.

Dans un contexte où l'humanité entière communie dans l'éloge de «la démocratie», L. s'indigne devant ce qu'il appelle confusément «l'entropie actuelle de l'enthousiasme démocratique.» Sa tentative d'intimidation se fonde sur l'accusation sloganique : le «retour des/aux années trente.»
L'ennui, c'est qu'aucun des philosophes stigmatisés ne s'affirme partisan du rétablissement d'un ordre social prédémocratique ou antidémocratique ! S'ils critiquent l'ordre démocratique existant, c'est au nom des valeurs et des normes de la démocratie, lesquelles peuvent être équivoques ou contradictoires entre elles (ce qui égare tout pense menu). On n'aperçoit, chez ces prétendus «réactionnaires», nulle nostalgie d'un quelconque «Ancien Régime» (ce qui ne leur interdit pas d'éprouver des nostalgies, toutes coupables selon L.). Le dénonciateur est contraint d'aller chercher dans les écrits souvent provocateurs de Marc-Édouard Nabe, de Michel Houellebecq ou de Maurice Dantec des fragments censés illustrer les dérives «réactionnaires» de tous les auteurs cités. Cette multitude bariolée offerte à la détestation publique n'illustre en aucune manière une catégorie définie, ni même définissable.

Cette première faiblesse du libelle suffit à en détruire la portée. L'imprécation y est soigneusement évitée, la dénonciation édifiante domine. Bizarrerie textuelle : un pamphlet tiède. Le commissaire aux idées «propres», effrayé par son audace, invente malgré lui le terrorisme intellectuel terrorisé ! Mais l'inquisiteur se double d'un visionnaire : la soixantaine venue, le «conseiller» L. est saisi par une horrifique vision, celle «d'authentiques régressions» et de «retours en arrière», il croit voir «revenir au galop» ce qu'il appelle «les passions les plus archaïques de la communauté intellectuelle» ou «des passions naguère encore inavouables.» Il identifie un «tournant passéiste» qui s'annonce dans «les «retours» et autres «rappels» «à l'ordre dans les arts.» Avec son sérieux inébranlable, il s'interroge : «Une nouvelle «Action française» est-elle pour demain ?» , et répond avec gravité : «Tout paraît possible...» Ce qui menace la société française, ce n'est pas le terrorisme islamique, ni l'augmentation du chômage, c'est le spectre de Maurras.

Le «conseiller» L. ne prend pas la peine de discuter les thèses de penseurs tels que Pierre Manent, Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut, Alain Besançon, Shmuel Trigano, Jean-Claude Milner ou Alain Badiou, il se contente d'épingler leurs noms sur sa liste noire. Par la magie de l'argument sophistique (mais inusable) de la «pente glissante», l'accusation peut être lancée : ceux qui commencent par critiquer «la démocratie» en tel ou tel de ses aspects supposés (culture de masse, liberté des moeurs, «mai 68» (...), «droit-de-l'hommisme», etc.) sont insensiblement mais fatalement conduits à la rejeter (posture «réactionnaire»), pour finir dans le camp de ses ennemis (posture «fasciste»). Le message implicite est le suivant : «réactionnaires» aujourd'hui, «fascistes» demain.

La dénonciation néo-antifasciste des suspects possède comme telle une force d'intimidation, qui permet de faire l'économie d'une discussion critique approfondie des thèses et des arguments dénoncés. Pour l'inquisiteur L., critiquer le fonctionnement observable de la démocratie libérale (en France ou ailleurs) est comme tel un critère de «pensée réactionnaire». S'interroger, d'une façon non apologétique, sur l'héritage de mai 68, c'est hautement suspect. Penser qu'il importe de lutter contre l'insécurité, c'est sombrer dans l'autoritarisme (toujours «populiste»). Douter des vertus de la «culture de masse», c'est donner dans un élitisme «passéiste». Mettre en doute les bienfaits du «tourisme de masse», ne pas croire qu'il s'agit là d'un progrès considérable propre aux «sociétés ouvertes», c'est mépriser les masses, et douter des «progrès» de «la démocratie». Soumettre à un examen critique ce qu'il est convenu d'appeler l'«antiracisme», c'est insensiblement glisser vers le racisme et la xénophobie. Ne pas croire que le «métissage» sauvera l'humanité, c'est un acte d'incrédulité exécrable, car la «société métissée» est l'avenir de l'humanité «citoyenne». Avouer son écoeurement devant les instrumentalisations des «droits de l'homme», ou les manipulations des sentiments humanitaires, bref, dénoncer l'imposture du «droit-de-l'hommisme», c'est scandaleux. S'inquiéter des dérives fondamentalistes ou jihadistes de l'islam, prendre le terrorisme islamiste au sérieux, c'est de l'islamophobie. S'élever contre la diabolisation d'Israël, refuser la mise en question de son droit à l'existence, c'est être un suppôt de Sharon, assimilé à un «nazi». Constater avec inquiétude l'installation d'une vulgate antijuive dans le monde (et en France tout particulièrement), accompagnée d'actions violentes visant les juifs dans leurs personnes ou dans leurs biens (synagogues brûlées, attentats terroristes, etc.), c'est à la fois un mirage et (aussi) un indice d'islamophobie, etc. Ravages de l'islamophilie des imbéciles, telle qu'elle se développe aujourd'hui dans les milieux bien-pensants de gauche et d'extrême gauche.

Ce libelle de commande aurait pu porter le titre de «Sales Réacs !», et se réduire à une liste de suspects, jetés en pâture à un public supposé crédule. Quel rapport existe-t-il entre les pensées respectives de Jean-Claude Milner et de Pierre Manent ? Entre celles d'Alain Badiou et de Marcel Gauchet ? Entre celles de Régis Debray et de Shmuel Trigano ? Entre celles de Pierre Bourdieu (même lui !) et d'Alain Finkielkraut ? D'Alain Besançon et de Jacques-Alain Miller ? Pour répondre à ces questions préjudicielles, il aurait fallu que le dénonciateur de toutes ces figures de la vie intellectuelle commençât par analyser comparativement et scrupuleusement leurs oeuvres, au lieu de citer ou de paraphraser vaguement, avec une malveillance systématique, des propos tronqués extraits d'interviews hâtivement parcourues (Pierre Manent, cible privilégiée, fait l'objet d'un traitement de tradition stalinoïde, particulièrement odieux.) Le cas de Shmuel Trigano est vite réglé : caractérisé comme «le porte-parole le plus influent du communautarisme juif d'aujourd'hui», épinglé lourdement comme juif maurrassien, dénoncé comme l'un des intellectuels juifs qui pensent «dans une direction aussi peu républicaine.» L. glisse au passage, à propos de la «vague d'antisémitisme» dénoncée par certains intellectuels qui «se sont fait les porte-parole de la «communauté juive»», que sa «réalité en tant que telle reste (...) sujette à caution.»

Sur ce point L. a le mérite de la clarté. Il se met à douter publiquement de la «réalité» de ladite «vague d'antisémitisme». Alors qu'elles s'étaient bruyamment indignées devant les malheurs des Kosovars, érigés en victimes innocentes ou en courageux résistants, les belles âmes d'Esprit, à en croire leur délégué antiréactionnaire, doutent du caractère «antisémite» des violences antijuives, observables en France depuis octobre 2000. L'indice saute aux yeux : on ne trouve, dans la revue dirigée par Olivier Mongin, aucune mention de cette vague de judéophobie qui, portée par certains milieux néogauchistes autant que par les mouvances islamistes, balaie la société française depuis plus de deux ans. Ce silence et ces doutes équivalent à une négation.

D'ailleurs, l'extravagant L. dont l'engagement propalestinien n'est plus un secret pour personne, précisera, au cours d'une émission de France-Culture («La suite dans les idées», le 13 novembre 2002), que cette «vague» de judéophobie n'est à ses yeux qu'une «construction intellectuelle». Manière de rejoindre les positions des plus fanatiques «antisionistes» d'extrême gauche (à la José Bové). L. ne perçoit en France que de l'«islamophobie» ! Cette attitude dubitative à l'égard des manifestations contemporaines de judéophobie est d'autant plus significative qu'elle va de pair, dans la revue, avec une sous-estimation systématique de la menace islamiste et une présentation idéalisée de l'islam (réel).

Nous voici donc, à l'automne 2002, entrés dans une nouvelle phase de «vigilance» magique. Le robespierrisme timide et fielleux de L. en constitue l'un des indices. Si l'on veut donner un sens politique à cette opération, il ne peut être que le suivant : accuser une partie notable de la classe intellectuelle d'avoir, par ses critiques hérétiques, rendu possible le score inquiétant de Le Pen le 21 avril 2002. Avant le premier tour de l'élection présidentielle, en effet, le libelle ne devait viser que les quelques écrivains épinglés. L'échec de la gauche jospinienne ou «plurielle», loin d'être dû à ses propres illusions et maladresses s'expliquerait par les crimes d'hérésie et d'apostasie commis par nombre d'intellectuels et d'écrivains ! Vision consolante.

Les douaniers de la pensée sont de retour. L'opium «néofasciste» permet aux «intellectuels de gauche» les plus invertébrés de se supporter eux-mêmes. Leur ressentiment se fixe sur ceux qui sauvent l'honneur de la réflexion libre, dont l'existence même leur porte ombrage. Les règlements de comptes comblent le vide creusé par la disparition, à gauche, des perspectives d'avenir et des horizons d'attente. Le culte des «bons sentiments» et l'épuration magique remplacent les projets. Un irrespirable mélange de stalinisme prolongé, de maccarthysme retourné et de «politiquement correct» d'importation récente leur tient lieu d'idéologie politique. Tel est le nouvel opium des intellectuels «de gauche», d'une gauche de confort. Il est temps, pour les esprits non résignés qui se situent à gauche, d'ouvrir les yeux sur le monde sans lunettes déformantes et de s'ouvrir à autrui sans arrière-pensées malveillantes.

* Directeur de recherche au CNRS. Dernières publications L'Illusion populiste, Paris, Berg International, 2002 ; L'Idée de progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Les Cahiers du Cevipof, n° 32, septembre 2002.
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MessageSujet: Re: Rappel à l'ordre (suite)   Mar 25 Oct 2005 - 16:35

Nouveaux réacs ?

Les «réacs» seraient de retour. Autour d’un petit livre dressant la liste de penseurs et d’écrivains suspectés de fomenter un grand complot réactionnaire, le débat médiatique s’agite. Y a-t-il un péril réac ?
Cela aurait pu rester une tempête dans un verre d’eau, mais les médias sont friands de ces polémiques où sifflent noms d’oiseaux et mises en cause personnelle. Ainsi, un petit livre - plus exactement une plaquette - signé par un obscur universitaire fait l’objet depuis quelques jours de dossiers, débats et réponses enflammées à la une des magazines et des quotidiens les plus sérieux. La thèse est simple. Il soufflerait en France, dans le paysage intellectuel et littéraire, un vent mauvais jugé réactionnaire. Qui sont ces mauvais génies ? Des penseurs ou des écrivains tels Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Marc-Edouard Nabe, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa ou Philippe Muray.

Il est interdit de dire

De quoi sont-ils jugés coupables ? De ne guère priser l’Islam et en particulier ses dérivés intégristes. De déplorer la destruction de l’école et l’enseignement général de l’ignorance. De ne pas s’agenouiller tous les matins devant les commandements soixante-huitards (tu n’interdiras point, tu jouiras sans entraves…). De ne pas réciter le catéchisme droit-de-l’hommiste (qui est aux droits de l’homme, ce que BHL est à la philosophie : une caricature). De ne pas abdiquer face à la vulgarité, la violence et la médiocrité d’une époque si fière d’elle. Bref, de porter un jugement tour à tour critique, inquiet, ironique, voire carrément féroce sur un monde livré à la fois au cynisme du marché et à la bêtise des idéologues du temps présent. Voilà pour ce qui les rassemble. Mais ce qui sépare quelques-uns des accusés est au moins aussi important. Quel point commun entre Nabe, radicalement antisioniste et antiaméricain, et Finkielkraut ferraillant contre la diabolisation d’Israël ? Entre Maurice G. Dantec, écrivain à la pensée confuse (il avoue écrire sous l’effet de psychotropes) farouche partisan de l’Otan et de Bush, et Taguieff, intellectuel rigoureux peu enthousiasmé par les «guerres humanitaires» type Kosovo ? Sous la catégorie très large des «nouveaux réactionnaires», on trouve donc une liste noire aussi panachée qu’un inventaire à la Prévert. Tous les individus visés partagent en effet une capacité de «réaction», mais il semble difficile d’en tirer un portrait de groupe convaincant. En fait, l’auteur de cet opuscule ne fait que reprendre le thème d’un article publié récemment par Le Monde Diplomatique qui épinglait déjà des «nouveaux réactionnaires» (mais pas vraiment les mêmes !). On est habitué depuis longtemps à ce type de procès. C’est la vieille phrase de Sartre - «Tout anticommuniste est un chien» - remise régulièrement au goût du jour. Mais, à défaut de nous éclairer sur le paysage intellectuel hexagonal, cette polémique trahit le désarroi de ses instigateurs. Et en cela elle est intéressante.

Table rase

L’»homo gauchistus» perd son sang froid. Telle est peut-être la seule leçon à tirer du faux débat actuel. Qu’il soit «intello de gauche», ancien soixante-huitard, bien-pensant encarté gauche plurielle, trotskiste énervé, écolo sympa, lecteur de Libé ou électeur de Delanoë : «l’homme de gauche» sent bien que quelque chose lui a échappé. Pas seulement les dernières élections présidentielles et législatives. Non, quelque chose de plus profond. La réalité ne correspond plus à ses clichés. Chaque jour, la propagande assénée se lézarde. Ces dernières années, les chantres du «progrès» et du mouvement nous avaient vanté les mérites d’une France sympa, conquérante (dont Messier et Michel Bon étaient les héros économiques), «black-blanc-beur», tolérante, où l’insécurité était un fantasme de beaufs. Ils avaient esquissé avec l’ère jospinienne (et ses prodigieuses conquêtes : 35 heures, techno parade, pacs, allongement du congé paternité et allègement de la fiscalité sur les stock-options…) leur idée du paradis terrestre. Grâce au téléphone mobile, aux start-up, à la trottinette, la rave party et à Internet, nous entrions dans le meilleur des mondes. Pendant ce temps, les classes populaires souffraient, l’insécurité explosait, la loi républicaine reculait sous le poids des gangs dans les banlieues comme en Corse, un nouvel antisémitisme surgissait, l’extrême droite accédait au deuxième tour de la présiden-tielle… L’intérêt général ? Le bien commun ? Oubliés. Les bien-pensants des beaux quartiers et les cailleras des banlieues avaient scellé un pacte inconscient au nom d’un individualisme déchaîné. Les élites et les médias nous avaient expliqué qu’Haïder ou Milosevic menaçaient la paix mondiale. Pendant ce temps, Ben Laden et ses sbires préparaient leur croisade. Aujourd’hui, les «modernes» ont pris un coup de vieux. Ils ont méprisé le peuple et la réalité, ces derniers leur ont bien rendu. Ils n’ont rien vu venir. Ils ont ridiculisé l’autorité, mis à bas les valeurs de transmission, d’humilité, de respect, de civilité… Et maintenant ? On voudrait nous amuser et nous abuser avec la grande peur du réac. Il s’agit évidemment d’un rideau de fumée visant à éliminer tout débat sur la responsabilité de la génération de 68. On déclenche une chasse aux sorcières au nom de la démocratie en péril, ce qui ne manque pas de sel quand les épurateurs de 2002 ont biberonné pendant des années aux mamelles du léninisme, du trotskisme ou du maoïsme (tel l’auteur du bouquin sur les nouveaux réacs) avant de se reconvertir - leurs vieux jours arrivant - aux bienfaits du capitalisme. Tenter de faire le procès de quelques intellectuels ou écrivains jugés «réacs» ne sauvera pas les ex-soixante-huitards qui tiennent le pouvoir médiatique (tels Plenel et July, respectivement directeurs du Monde et de Libé) du ridicule. Les roitelets sont nus et leur magistère inutile. Ces anciens combattants de barricades se sont érigé des monuments de pacotille et s’étonnent qu’on les moque. Il y a aussi sans doute dans cette crispation, ce terrorisme intellectuel et cette campagne d’intimidation une angoisse existentielle. Les élites soixante-huitardes se rendent compte, à l’aube de leur vieillesse, qu’elles n’auront laissé aux générations nées après le divin mois de mai - outre le champ de ruines dont elles refusent la paternité - que quelques slogans, deux ou trois bouquins illisibles de Bourdieu, un poster du Che ou encore la nostalgie d’idéologies mortifères. C’est vexant. Cours camarade, le vieux monde est derrière toi…

Christian Authier (L'Opinion indépendante 19/11/2002)
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