Propos insignifiants

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 La République désintégrée ?

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LP de Savy
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MessageSujet: La République désintégrée ?   Mer 9 Nov 2005 - 1:30

La République désintégrée ?

Par Jacques de SAINT-VICTOR
[03 novembre 2005] Le Figaro littéraire

Les communautés de tout genre mettent en cause depuis quelques années notre socle républicain. Dans son dernier essai, Alain-Gérard Slama montre que l'abandon de l'universalisme des Lumières par certains de nos dirigeants au profit de logiques identitaires, loin d'être «moderne», renoue avec une tradition qui, depuis l'aube de 1900, veut qu'à chaque grande crise nous préférerions au conflit démocratique le repli communautariste. La controverse sur le passé colonial de la France illustre ce phénomène dont Max Gallo décortique le mécanisme.

POUR MENER, selon leurs dires, « un combat commun de tous les exploités », les auteurs du manifeste des « Indigènes de la République » se présentaient, le 18 janvier 2005, comme des « descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés ». Et cela, sans considération du fait que l’esclavage n’ait jamais existé en métropole (« nul n’est esclave en France ») et qu’il ait été aboli dès 1848 dans les Colonies. Cet exemple illustre bien le « repli », voire le « fantasme identitaire » que dénonce avec force Alain-Gérard Slama dans son dernier essai.

Indéniablement, depuis quelques années, le socle républicain s’effrite sous une pression communautaire de tous bords, ethnique, religieuse, sexuelle, etc., dont l’objectif est d’en finir avec l’aspiration universaliste et individualiste des Lumières, jugée au mieux « ringarde », au pire injuste, en tous les cas inadaptée à notre époque. Prenant acte de ce que la République aurait failli à sa mission d’intégration, comme le laisseraient penser les récentes émeutes de Clichy-sous-Bois, les politiques de tous bords, gauche et droite réunies, ont préféré négocier avec les communautés, surtout celles qui, au nom d’une « identité traumatique » (1) (colonialisme, esclavage, etc.), exigent non seulement une légitime reconnaissance des souffrances passées mais aussi des droits et la repentance.
Des mots et des principes - tolérance, droits de l’homme, égalité, dignité de la personne - sont détournés de leur signification, pour justifier une remise en cause de tout ce qui a permis aux Français, depuis deux siècles, de « vivre ensemble ». La tradition républicaine, qui a eu pour ambition, depuis le XVIIIe siècle, d’arracher l’homme au déterminisme de son milieu physique, ethnique, religieux ou social, se retrouve au banc des accusés.

Avec sa double casquette d’éditorialiste au Figaro et de professeur à Sciences po, Slama est un des derniers pouvant allier le savoir de l’universitaire au brio du chroniqueur pour décrypter avec précision les raisons profondes de cette dérive communautariste. Sans y toucher, avec le talent qui est le sien, l’auteur reprend ici le pesant débat philosophique qui a fait rage outre-Atlantique - après les dissipations des brumes marxistes - entre libéraux (Rawls, Dworkin) et communautariens (Taylor, Sandel). Slama s’inscrit avec force dans le camp libéral et il écarte d’un revers de la main (c’est-à-dire dans une note) les thèses communautariennes qu’il qualifie de « déprimantes ». Peut-être le débat aurait-il mérité d’être approfondi sur ce point car ces thèses ont pris aujourd’hui, même en France, une grande importance, inspirant toutes ces mesures favorables aux communautés, telles la loi sur la parité, l’introduction des intérêts ethniques, religieux et sexistes dans le Code pénal, les projets de discrimination positive, les révisions « politiquement correctes » de la langue, sous la pression de certains groupes identitaires, etc.
Si le politique, autant par pragmatisme que par opportunisme, n’hésite plus à se livrer désormais à ce triste marchandage de boutiquier avec les intérêts identitaires, c’est qu’il est démuni face à certaines lacunes (pourquoi ne pas l’avouer ?) de l’individualisme des Lumières. Peut-on limiter l’individu au statut de simple « agent rationnel » de la vision post-kantienne ? N’est-il pas le fruit de son environnement, « situé » par le groupe, comme le disent Taylor et les théoriciens du « lien social » ? L’exemple de la religion illustre cette objection : bien que collective, une telle croyance finit par définir l’individu. Peut-on alors totalement séparer ce dernier de la communauté qui le détermine, si on se dit favorable à l’individu ?

Trahison des élites
Là où Slama tape fort et juste, c’est en montrant les aveuglements et les périls où cette logique communautaire nous conduit si on cède à ses objections. Dans le contexte français - et, en ce domaine, « l’esprit général propre à chaque nation », comme disait Montesquieu, a son importance -, l’auteur a parfaitement raison de rappeler que ces thèses, sous les dehors alléchants du modernisme anglo-saxon, rappellent tout simplementÿ la doctrine pétainiste. « L’idéologie de la Communauté était au coeur de la Révolution nationale », écrit Slama. Et si cette idéologie est réapparue si facilement en France, dans les années 1990, c’est parce que nous ne serions pas sortis, au fond, de ce « siècle de M. Pétain » qui, depuis l’aube de 1900, avec les Barrès, les Drumont, les Bourget, veut qu’à chaque grande crise morale, économique et politique, nous préférerions au conflit démocratique (politique ou social) le repli identitaire, l’angoisse des Déracinés, la fameuse « haine de soi » et de l’individualisme.

Comme toujours, comme à l’heure de la débâcle surtout, ce sont les élites qui trahissent les premières, nous rappelle bien à propos Slama. Leur trahison la plus dangereuse, car la plus pernicieuse, c’est notamment celle qui a égaré entre 1941 et 1942, à Uriage, Mounier et certains écrivains brillants d’Esprit ; c’est de croire qu’un compromis est possible entre l’individu rationnel des Lumières et les communautés sentimentales. « Qu’une démocratie puisse faire richesse de cette diversité est un leurre », avertit Slama. Car les communautés, toutes aussi estimables soient-elles, ne sont pas conciliables entre elles. Chacune cache en elle-même sa « fierté », une « volonté de puissance » qu’elle exprime d’ailleurs de plus en plus par le recours à la loi pénale - d’où cette terreur nouvelle du « politiquement correct » - ou la menace.

Et cette menace n’est pas un vain mot, comme le croient les sceptiques. Etait-ce, par exemple, un simple cauchemar cette récente émission où on a pu voir un comédien de série B agresser verbalement Salman Rushdie parce qu’il n’avait pas sa vision de l’islam, n’hésitant pas une seconde avant de s’en prendre à l’écrivain symbole des victimes de l’intolérance religieuse, à l’homme qui a subi cette oppression dans son être même ? Et cette triste pantalonnade n’a pas eu lieu dans l’islam des mollahs, mais tout bonnement en France, à la télévision, sous le regard ébahi d’un public conditionné à applaudir n’importe quoi... A ce rythme-là, les guerres de religion ne sont pas loin !
Ne pas renoncer à l’émancipation d’un « individu pluriel », ne pas céder à la tentation « pétainiste » d’enfermer l’individu en le réduisant à une identité, tel est le message courageux (et hélas aujourd’hui nécessaire) du plaidoyer libéral et républicain d’Alain-Gérard Slama.



(1) Sur ce concept, voir l’article d’Olivier Pétré-Grenouilleau, le Débat, octobre 2005 Le Siècle de Monsieur
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: La République désintégrée ?   Mer 9 Nov 2005 - 1:33

Du passé ne faisons pas table rase... Trois ouvrages pour nourrir la réflexion sur notre héritage colonial.

Par Paul-François PAOLI
[04 novembre 2005] Le Figaro littéraire

DOIT-ON établir un lien de cause à effet entre les échecs de l’intégration et une histoire coloniale que les Français ne seraient pas capables d’assumer ? Chanté depuis des années par une gauche radicale chez qui la stigmatisation du passé national paraît parfois tenir lieu de raison d’être, ce refrain est repris dans La Fracture coloniale par un collectif d’historiens et de sociologues, sous l’égide des éditions de la Découverte qui avaient lancé la pétition des « Indigènes de la République ». Que sont venus faire Marc Ferro et Benjamin Stora dans cet ouvrage où sont pris à partie, parfois sur un ton haineux, Alain-Gérard Slama, Raoul Girardet, ou d’autres, qui ont le tort de ne pas abonder dans l’esprit de repentance ?

A l’écart de la polémique, André Nouschi, spécialiste de l’Afrique du Nord, retrace dans Les armes retournées les différents enjeux du processus colonial et de la décolonisation : économiques, politiques et idéologiques. Un livre qui confronte les points de vue du colonisateur et du colonisé aussi bien en Indochine qu’en Afrique noire et au Maghreb. Enfin, dans Au-delà du Noir et du Blanc, Gaston Kelman, Français d’origine camerounaise qui exprimait son refus de l’« ethnicisation » de la société dans Je suis noir et je n’aime pas le manioc persiste et signe. Dans son nouvel essai, il critique les manipulations du thème de l’identité par les partisans du communautarisme afro-antillais.
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MessageSujet: Re: La République désintégrée ?   Mer 9 Nov 2005 - 1:35

Max Gallo : «L'histoire ne doit pas se confondre avec le devoir de mémoire»

Propos recueillis par Paul-François Paoli
[03 novembre 2005]

LE FIGARO LITTÉRAIRE. – Quels sont, selon vous, les effets pervers du «devoir de mémoire» ?

Max GALLO. – Il serait dangereux que la société se partage en communautés ayant chacune une mémoire entrant en concurrence avec celle des autres. Il y a aujourd'hui une concurrence des victimes, on l'a vu avec l'affaire Dieudonné, où des gens font de la surenchère par rapport à la Shoah. C'est inacceptable. Nous avons des devoirs de mémoire mais ce qui est plus capital encore, c'est le devoir d'histoire. Arguer de l'existence de l'esclavage pour instruire un procès contre l'Occident est sur ce plan, inepte. Les travaux d'Olivier Pétré Grenouilleau l'ont montré : les Européens n'ont pas été les seuls, ni même les plus grands esclavagistes. Quand ils arrivent en Afrique, l'esclavage existe depuis des siècles à travers les traites interafricaines, et celles organisées par les Arabes seront plus importantes encore. Il faut aussi dire que, tout en condamnant l'esclavage, les Européens ont introduit le travail forcé, qui en est une autre forme. Toujours l'ambivalence de l'histoire. C'est cette dualité de l'histoire que les historiens doivent restituer contre les manipulateurs de la culpabilité collective.


Le débat sur le passé colonial vous semble relever de cette
culpabilisation ?

Ce débat est devenu central parce que la mémoire est un enjeu politique et que la question du passé de la France est décisive. L'histoire ne doit pas se confondre avec le devoir de mémoire, or on confond de plus en plus les deux. Prenons la guerre d'Algérie : certains éléments de l'armée ont pratiqué la torture et il y a eu des déplacements forcés de population. Nous devons évidemment nous en souvenir. Mais si on ne parle que de cela, on ne fait pas son travail d'historien. En novembre 1954, au début de l'insurrection, on abat dans une école un couple de jeunes instituteurs : les Monnerot. Doit-on effacer leur mémoire au bénéfice de la première ? Non. On doit se souvenir aussi des Européens qui ont disparu à Oran en 1962 par milliers, sans parler des harkis par dizaines de milliers. Autrement dit l'histoire n'a pas à opposer une mémoire à une autre, mais à les rassembler pour pouvoir appréhender une période donnée.


N'est-ce pas le cas aujourd'hui ?

Nous assistons plutôt au réchauffé d'une conception pénitentielle de la mémoire. Ecoutons ce qu'écrit Camus, en 1958. «Si certains Français, écrit-il dans Chroniques algériennes, considèrent que par ces entreprises coloniales la France, et elle seule au milieu des nations saintes et pures, est en état de péché historique, ils doivent s'offrir eux-mêmes à l'expiation. En ce qui me concerne, il me paraît dégoûtant de battre sa coulpe comme nos juges pénitents sur la poitrine d'autrui, vain de condamner plusieurs siècles d'expansion européenne, absurde de comprendre dans une même malédiction Christophe Colomb et Lyautey. Il est bon que notre nation soit assez forte de tradition et d'honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu'elle peut encore avoir de s'estimer elle-même. Il est dangereux en tout cas de lui demander de s'avouer seul coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle.» Il avait tout dit... !


Les juges pénitents sont toujours là ?

Oui. La violence inhérente à la colonisation ne doit pas masquer les progrès qu'elle a aussi pu générer, ici et là. Quand la France crée un Institut Pasteur à Saigon ou lorsque le docteur Schweitzer fonde des centres médicaux, est-ce de la prédation ? En 1939, Camus dénonce la misère en Kabylie mais il évoque aussi les écoles. Ce qui a changé ce ne sont pas les faits, mais leur perception. Confrontés à l'existence de l'anthropophagie en Afrique, les colons étaient persuadés qu'ils apportaient le progrès, ils n'avaient pas cette compréhension des autres cultures qui est la nôtre. En 1931, durant l'exposition coloniale de Paris, on exposait des Kanaks, et nul n'était choqué. Et en 1945, lors des émeutes de Sétif les communistes traiteront les rebelles d'hitlériens ! Chez le colonial trois hommes se côtoient ; le prédateur qui conquiert, le raciste qui croit appartenir à une engeance supérieure et l'humaniste qui veut émanciper par la médecine et l'école. Le colonialisme français c'est à la fois la réussite de Senghor grâce à l'école et la publicité de Banania sur le tirailleur sénégalais ! On s'est moqué de la formule «nos ancêtres les Gaulois» mais c'est aussi l'expression des valeurs d'égalité ; les racistes n'ont par définition pas d'ancêtres communs avec ceux dont ils se disent supérieurs...
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