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 Romain Gary par Stéphane Denis

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LP de Savy
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MessageSujet: Romain Gary par Stéphane Denis   Mar 15 Nov 2005 - 23:55

Encore plus fort qu'Émile Ajar : Gary vivant et bien vivant

par Stéphane DENIS

[12 novembre 2005] Le Figaro Magazine


Elles sont excellentes, ces nouvelles de Romain Gary, vraiment excellentes, un peu obsédées par le sexe comme on l'était encore vers 1970 (aujourd'hui, c'est par la fin de l'amour). Cette époque nous paraît joyeuse, libre, riche de possibilités. Même si les choses finissaient souvent mal, elles étaient dignes d'être racontées et se passaient de la réflexion théorique, du baratin sentencieux, du prêchi-prêcha intérieur qui a envahi la littérature. Celle-ci était plus personnelle et, soyons nets, beaucoup moins chipoteuse. Les écrivains faisaient au moins l'effort de raconter une histoire, qu'elle les touchât de près ou non. (J'imagine que ce que je viens d'écrire pourrait s'adapter à n'importe quelle époque et que Job sur son fumier trouvait déjà que l'année littéraire n'était plus ce qu'elle avait été.) Mais prenons un écrivain comme Gary qui est lui-même l'objet d'une abondante littérature et sur lequel d'autres écrivains, bien sûr des générations suivantes, ont terriblement disserté. Il a mis fin à ses jours et réussi une supercherie qui lui a permis d'empocher deux fois le prix Goncourt ; ce sont les deux raisons principales qui font parler de lui, deux raisons usées à force d'avoir servi. Il en est une autre aujourd'hui, l'édition de ces nouvelles publiées dans des journaux, des revues, voire inédite comme le Grec, qui après A bout de souffle est sans doute la meilleure, au moins par le style, les phrases, les citations qu'on aimerait reproduire ici, notamment le passage qui commence ainsi : «Madame Karadjouglou se prenait pour une ancienne déesse grecque de l'amour et quand on a ce genre de réputation à défendre, ça ne rime à rien d'habiter une petite île dans laquelle il n'y a que deux ou trois hommes valables.» Je passe la suite mais que le lecteur sache que le personnage masculin, qui s'appelle Bill et n'est pas bien vieux, en arrive à un moment où il commence à s'inquiéter et, je cite toujours, se demander s'il va jamais pouvoir récupérer sa mise. Rien que pour lire cela j'enverrais volontiers promener Emile Ajar qui, convenons-en, ne vaut pas le Gary du Grec même s'il n'a pas terminé son histoire. C'est vif, intelligent, drôle, d'une qualité continue de ton qui m'a poussé à lire dans le Cahier de l'Herne qui accompagne ou précède l'édition des nouvelles, les articles écrits par Gary à peu près dans les mêmes années. Faut-il écrire sur le temps qui passe ? Ce qu'on appelle l'air du temps dans les journaux ? Hum, mieux vaut avoir un sujet. Là où Gary est bon, encore très bon, ce n'est pas dans France Soir où il tenait son Journal d'un irrégulier (ne jamais annoncer la couleur, si vous voulez mon avis) mais dans les papiers plus convenus (diraient ceux qui les avaient commandés et qui regrettent toujours de les recevoir, ignorants des trésors qu'ils ont sous les yeux) ; des papiers consacrés aux Kennedy, à l'Imperial Hotel de Bangkok ou à Norman Mailer. Le papier sur John et Jackie Kennedy (23 novembre 1963) se termine par ces mots : «Un de ces hommes providentiels auxquels il ne peut rien arriver.» Il est mort la veille, le 22. Eh bien je suis persuadé que Gary avait parfaitement compris qu'il n'était pas prévu qu'il arrive quelque chose au président Kennedy. Ça rend ce portrait affreusement idyllique beaucoup plus vrai que les deux mille récits que j'ai pu lire de la tragédie du clan : la beauté avant la mort.




Il est dommage que Gary, qui aimait à voyager, n'ait pas davantage écrit pour les journaux. Je veux parler des journaux où il y a de la place. La sienne n'était pas à France Soir mais sur au moins deux doubles pages du modèle que j'ai appelé dans une vie antérieure le gris qui accompagne les photos. Sauf qu'il n'y aurait pas eu besoin de photos. Mais ce sont des papiers qu'on n'écrit pas tous les jours, que les journaux ne commandent pas assez, ou pour lesquels, finalement, il n'y a plus de place. Ou pour lesquels, encore, on dira qu'on ne trouve pas de photos. Alors que justement il faut les passer sans photos. Bref Gary préférait peut-être tenir son journal dans un journal. Moins de tintouin, et l'illusion de la liberté. Le sujet qui vous vient sous la main de lui-même, avec votre talent vous n'aurez aucun problème, etc. Eh bien, c'est un piège que les écrivains évitent difficilement et le résultat est toujours catastrophique. J'appellerais cela le mythe de l'aviateur bombardé. Bombardé à son poste, naturellement. Des exemples me viennent aux lèvres.




Heureusement nous avons les nouvelles qui se passent en Grèce, aux îles Fidji, en Amérique, en Indochine, en Angleterre, en Afrique. Madame Karadjouglou est toujours à l'ouvrage et nous admirons un écrivain qu'on nous présente systématiquement comme impuissant, rongé par le doute et convaincu d'en finir. Mais il n'a pas toujours été vieux et il n'a pas toujours renoncé à être Romain Gary. C'est très bien, la mort, mais dans la vie d'un écrivain, c'est comme tenir son journal : ce n'est pas le plus important.


L'Orage, de Romain Gary, préface d'Eric Neuhoff, L'Herne, 22O p., 12,50 E. Et Romain Gary, Cahiers de l'Herne, 362 p., 49 E.
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Jacques Layani
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MessageSujet: Re: Romain Gary par Stéphane Denis   Mer 16 Nov 2005 - 12:15

Je ris. Une fois, deux fois, trois fois. Ces nouvelles, dans l'ensemble, ne sont pas bonnes et l'édition présentée est une véritable foutaise. Je m'en suis expliqué sur le site de Romain Gary auquel je participe :

http://romaingary.org/read.php?f=1&i=2134&t=2134
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MessageSujet: Re: Romain Gary par Stéphane Denis   Mer 16 Nov 2005 - 23:48

Merci pour le lien Jacques. Cela fait un petit moment que j'ai envie de faire un saut sur ce forum. Vous m'en offrez l'occasion.
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Jacques Layani
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MessageSujet: Re: Romain Gary par Stéphane Denis   Jeu 17 Nov 2005 - 11:22

Ah tant mieux. Cela fera une voix nouvelle -- voix que j'aime bien, en plus.
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