Propos insignifiants

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 Bruckner et Finkielkraut

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LP de Savy
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MessageSujet: Bruckner et Finkielkraut   Mar 15 Nov 2005 - 23:59

Bruckner et Finkielkraut, trente ans après

Propos recueillis par Jean Sévilla

[12 novembre 2005] Le Figaro Magazine

Les deux philosophes se sont fait connaître, dans les années 70, en écrivant des livres ensemble. Depuis, leurs routes se sont séparées. Ils font ici le point sur leurs itinéraires respectifs et sur notre époque.

Depuis sa parution, le dernier livre d'Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes (Ellipses), figure dans le palmarès des meilleures ventes. Cet essai suscite un débat d'autant plus vif que le philosophe n'hésite pas à contester le mythe du Progrès. Ancien de Mai 68, mais marchant désormais à contre-courant, Finkielkraut a accompli un sacré bout de chemin au cours des vingt dernières années...

Dans les années 70, Pascal Bruckner et lui étaient considérés comme des jumeaux : ils publiaient des livres rédigés à quatre mains (notamment le Nouveau Désordre amoureux). Un jour, le duo s'est dissocié et chacun a poursuivi son oeuvre de son côté. Comme Finkielkraut, Bruckner, à la fois essayiste et romancier (son dernier roman, l'Amour du prochain, est paru au début de l'année chez Grasset), a connu sa propre évolution. Nous les avons réunis pour des retrouvailles en forme de dialogue, où ils font le point sur leur histoire à eux, sur l'aventure de leur génération et sur l'état de notre société.

Le Figaro Magazine - Il y a trente ans, vous étiez si proches l'un de l'autre que vous décidiez d'écrire ensemble. Sur quoi se fondait votre «gémellité intellectuelle» ?
Alain Finkielkraut - Il y avait d'abord une amitié, née lors de vacances passées à Dublin, en 1967, un mois après la sortie de Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band. C'était les années Beatles. Au plus fort de cette amitié est venue la décision d'écrire ensemble. Pascal avait déjà publié des livres, moi des articles. Il voulait élaborer une critique érotique du sexe roi ; agacé par la véhémence antisentimentale de l'époque, je réfléchissais à la formule «je t'aime» : nous avons décidé de joindre nos forces et de combattre l'emprise du discours de la révolution sexuelle sur le domaine amoureux. Nous appartenions à la génération 68, mais nous refusions déjà les diktats du tout-politique.


Pascal Bruckner - J'ai été un pur spectateur en 68, contrairement à Alain qui a fait un passage chez les maos. Ne pas nous être engagés à fond nous a évité des déclarations dont nous aurions aujourd'hui à rougir, comme d'avoir traité la France gaulliste de pays fasciste. En ce qui concerne la gémellité, c'est vrai qu'elle a été réelle à un certain moment : une similitude de réflexion, de comportement, presque une similitude vocale. C'est elle qui nous décidera, un jour, à faire carrière séparément. Nous avons cessé d'écrire ensemble pour sauvegarder notre amitié.

A. F. - J'ai été engagé dans le gauchisme des années 70, mais je me suis peu à peu rendu compte qu'à force d'avoir réponse à tout, je perdais la complexité du monde. Quant à notre génération, elle a inventé la jeunesse à perpétuité : nous sommes des adolescents éternels, et c'est cette adolescence partagée qui provoque les confusions évoquées par Pascal. Mais notre séparation à tous les deux n'a pas pris la forme d'une rupture : nous avions d'autres choses à écrire, et il y a des choses qu'on ne peut écrire que seul. Comme nous sommes nés avec les Beatles, nous nous sommes pensés comme John Lennon et Paul McCartney. Mais qui était Lennon et qui était McCartney...


Pourquoi cette épidémie de jeunisme ?
P. B. - Le jeunisme est la maladie d'une société vieillissante. C'est la volonté d'une génération qui prend de l'âge de s'accrocher aux signes extérieurs de l'enthousiasme, du dynamisme, de la forme, et de ne jamais lâcher la rampe. Derrière le slogan de Mai 68, «Ne faites jamais confiance à quelqu'un de plus de 30 ans», il y a l'héritage de Rousseau et des surréalistes : l'enfance, la jeunesse seraient l'excellence de la vie, après quoi il ne peut y avoir que déchéance. Comme si mûrir, c'était toujours mourir un peu. Mais dans cet enthousiasme pour la puérilité, ce sont les jeunes qui sont sacrifiés, car les aînés ont pris leur place. Nous avons banni dans nos sociétés toute philosophie des âges de la vie. Les rôles jadis dévolus aux enfants et aux adultes sont désormais confondus. Quant aux vieillards, rebaptisés seniors, ils n'ont d'autre choix que de singer les juniors. Ils ne sont plus transmetteurs de valeurs ou de sagesse.


A. F. - La civilisation contemporaine a abandonné l'idéal de la vie bonne pour celui de la vie jeune, et il est vrai que notre génération en est partiellement responsable. Nous pouvons prendre individuellement la décision d'accepter de vieillir, nous pouvons tenter de redonner corps et puissance à l'idée de maturité, ce ne sont jamais que des coups d'épée dans l'eau de jouvence sociale. J'ai été frappé, il y a quelques mois, par la grève des enseignants et la manière dont certains justifiaient leur refus d'enseigner : après 60 ans, disaient-ils, on ne peut pas infliger aux enfants des visages ridés, ce serait une violence. A la jeunesse de former la jeunesse.
Cette étrange injonction met en péril l'idée même de culture : qu'est-ce que se cultiver, sinon vieillir ? En effet, plus vous lisez, plus vous êtes vieux. Or si la vie jeune devient la vie bonne, un tel désir de se cultiver n'a plus de sens. Maintenant, d'ailleurs, la culture, c'est le culturel. Et le culturel, c'est ce que chacun trouve en soi tout de suite. Les uns s'éclatent à la musique techno, les autres à la musique funèbre de Purcell. A chacun son émotion. Sous le nom de pratique culturelle, la subjectivité, désormais, fait loi.
Et les jeunes se retrouvent incarcérés dans leur génération. L'adolescence, c'est l'âge par excellence où s'exerce la tyrannie des pairs, comme l'a montré Hannah Arendt, mais jamais le pouvoir n'a été aussi absolu qu'aujourd'hui : l'autorité, abandonnée par les adultes, est transférée aux copains, le groupe étant le seul et implacable arbitre des goûts.


P. B. - L'allongement de la durée de la vie a quand même eu un effet extraordinaire, c'est que, il y a un siècle, à 50 ans, on était fini, et, pour les femmes, c'était pire. Aujourd'hui, on peut recommencer sa vie à 40, 50 ou 60 ans. Cette augmentation de l'espérance de vie comporte aussi un aspect négatif : la confusion entre exister et durer. L'important est-il de tenir le plus tard possible, jusqu'à 90 ou 100 ans, au prix d'une dépendance accrue, ou de profiter pleinement des années qui nous sont allouées ?

A. F. - Que les femmes aient gagné dix ou vingt ans de séduction, c'est extraordinaire. Mais la dernière utopie, c'est le désir d'immortalité. Nous consentons à toutes les tentatives imaginables en matière de clonage ou de manipulations génétiques parce que, au bout de tout cela, nous cherchons le recul indéfini de la mort. Une nouvelle métaphysique s'est mise en place, non plus l'opposition du corps et de l'âme, mais l'opposition du corps et de la machine. C'est même davantage qu'une métaphysique, c'est une gnose : le corps est haï en tant qu'il est précaire et corruptible, en tant qu'il abrite la mort. Rendre le corps aussi impeccable qu'une machine, voilà notre nouvelle utopie.


P. B. - Il est vrai que la haine du corps est un aspect paradoxal de la modernité, parce que l'insurrection des sens s'est faite au nom d'un corps écrasé par la religion ou le travail. On a cru que les années 60 allaient être l'explosion du corps, mais d'un corps rendu à ses splendeurs, à ses fragilités. Et ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Avec la révolution sexuelle, l'interdit s'est installé dans le plaisir même et a produit l'orgasme obligatoire. Les curés de la jouissance sont légion de nos jours, qui font entrer l'amour dans l'ordre de la performance et du dogme.
Cette méfiance s'est étendue ensuite à la sphère du sport. Le culte de l'exercice physique s'est transformé en obsession de la forme, et a fait de nos salles de fitness l'équivalent moderne des chambres de torture, à cela près que nous sommes des torturés consentants. Chesterton disait que le monde moderne est rempli d'idées chrétiennes devenues folles. Le corps glorieux que promettent les théologiens, le corps incorruptible, imputrescible, nous le voulons maintenant, tout de suite.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Bruckner et Finkielkraut   Mer 16 Nov 2005 - 0:00

Si la notion de progrès est en cause, si le concept de raison aussi, sont-ce les valeurs des Lumières qui sont en crise ?
A. F. - Notre société est toujours plus rationnelle, mais aussi de moins en moins raisonnable. Les deux adjectifs tirés du mot raison se sont séparés : il y a un fossé grandissant entre le rationnel et le raisonnable. A telle enseigne que les concepts des Anciens redeviennent d'actualité. On n'a jamais autant parlé de la démesure, l'hybris grecque. On est sans cesse confronté à la démesure, mais dans la stupeur, car qu'est-ce que la modernité sinon le congé donné à l'idée de nature par celle de liberté ? L'homme de l'humanisme, cet animal indéterminé, est mal armé pour résister à la démesure. Il ne dispose plus du concept qui lui permettrait de fixer des limites aux comportements ou aux processus qui l'inquiètent. Je l'ai remarqué à propos du sport, qui était l'emblème de la modernité puisque le sportif doit sans cesse battre des records. Ce qui n'était pas vrai pour le sport antique, qui demandait à l'homme non pas de se dépasser, mais de s'accomplir. Jusqu'où mènera, aujourd'hui, la course aux records ?

P. B. - Les Lumières portaient une promesse impossible à tenir : que la prospérité et l'instruction iraient de pair avec l'amélioration morale de l'homme. Or notre richesse matérielle n'a pas éradiqué la cruauté du coeur de l'homme. L'industrialisation de la mort dans les camps nazis et soviétiques a prouvé un élargissement terrifiant de nos capacités de destruction. N'importe quel terroriste peut aujourd'hui, avec une technologie rudimentaire, éliminer un maximum de ses contemporains. Au fond, la modernité déçoit non pas parce qu'elle a échoué, mais parce qu'elle a trop bien réussi. Et ce n'est que cela ! Les avancées spectaculaires de la médecine ont accru notre peur de la mort et des maladies graves. La démocratie, parce qu'elle récuse le malheur, en fait la base de droits toujours nouveaux...


A. F. - Je suis moins sensible à l'échec des Lumières qu'à l'emballement des droits de l'homme. Aujourd'hui, l'autorité est confondue avec le pouvoir, et le pouvoir avec la tyrannie. Au fondement de cette confusion, il y a l'idée de liberté et l'idée d'égalité devenues folles, sorties de leur orbite, les droits de l'homme lancés à l'assaut du monde humain. L'école est le théâtre de cette démence. Voyez la fortune sociologique du concept d'humiliation : la belle langue «humilie» les élèves et les mauvaises notes apparaissent comme les survivances macabres d'un Moyen Age sadique.
Tocqueville voyait dans l'égalité deux tendances : l'une qui porte l'esprit de l'homme vers des pensées nouvelles, l'autre qui conduit au nivellement, à l'uniformité. Habitée par ce ressentiment, notre démocratie semble avoir pris la mauvaise direction.

P. B. - Combien de théories sociologiques qui se veulent des armes pour les dominés ne sont mues que par la rancoeur et l'esprit de vengeance ? Nietzsche parle lui-même quelque part d'un athéisme du ressentiment, qui érige Dieu en bouc émissaire... Toute la difficulté des doctrines de l'émancipation est de ne pas dégénérer en idéologies de la revanche.

Croyez-vous tous deux que le politique peut encore avoir une emprise sur la marche du monde ?
A. F. - Dans le tout-politique tel que nous l'avons vécu, il y avait une ontologie effrayante, l'idée selon laquelle toute adversité procède d'un mal à éradiquer. La politique guérie de cette vision totalitaire, j'aimerais penser qu'elle peut avoir une prise sur les choses. C'est bien la raison pour laquelle j'ai choisi d'intervenir en enseignant, en écrivant, en prenant position, notamment sur la question de la culture ou de l'école. Mais il m'arrive de penser qu'en certains domaines la catastrophe n'est pas à venir, elle est derrière nous. Que faire pour sauver l'école du désastre ? Imaginez qu'on prouve que l'introduction massive d'ordinateurs dans l'enceinte scolaire ne sert à rien, quel homme politique aura le courage de le dire ?

P. B. - Je ne suis pas certain que l'informatique à l'école soit contradictoire avec la dictée. La folie, c'est de croire que l'ordinateur dispensera les élèves du travail de l'apprentissage, que la machine tiendra lieu de formation. Mais je suis d'accord avec Alain sur un autre plan, en ce sens que nous avons politiquement perdu. Pour nous, l'essentiel, c'était l'antitotalitarisme contre le communisme, le tiers-mondisme. Or triomphe aujourd'hui un anticapitalisme primaire antérieur à Marx, un néo-tiers-mondisme qui nous parle de fracture coloniale comme si rien ne s'était passé depuis la décolonisation, et enfin le retour triomphal, chez les radicaux chics, du léninisme, du «bobolchevisme».
La principale vertu d'un homme politique devrait être le courage, le risque d'affronter l'impopularité. Avouons que cette qualité est rarissime en France, à droite comme à gauche. Le même phénomène se constate au niveau européen, où l'Union est toujours prête à piétiner ses principes au nom d'une realpolitik cynique. La conjonction d'une Amérique à la fois vulnérable et messianique jusqu'à la déraison et d'une Europe frileuse, qui n'arrête pas de battre sa coulpe, est très préoccupante.

Une question personnelle à Alain Finkielkraut. Pourquoi, contrairement à Pascal Bruckner, n'avez-vous jamais été tenté par l'écriture romanesque ?
A. F. - Parce que ce n'est pas mon talent ! Mon effort a consisté à mettre dans l'essai une émotion qui est généralement réservée au domaine romanesque. Dans mes livres et mes cours, la philosophie est présente, mais aussi, j'espère, la vision littéraire du monde. A la philosophie toujours tentée par l'esprit de système, la littérature rappelle l'exigence de penser et de vivre selon la nuance.
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