Propos insignifiants

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 Gary, la promesse de l'éternité

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LP de Savy
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Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Gary, la promesse de l'éternité   Ven 18 Nov 2005 - 23:20

Gary, la promesse de l'éternité

Le Monde des Livres | 17.11.05 | 12h42

Deux décembre 1980, il pleut sur Paris. Une sorte de neige fondue. Un temps à ne pas mettre le nez dehors. En fin d'après-midi, allongé sur son lit, vêtu d'un sous-vêtement rouge, la tête sur un oreiller recouvert d'une serviette de bain rouge, Romain Gary se tire une balle de revolver dans la bouche. Un revolver Smith & Wesson de type 38 spécial qu'il garde toujours à portée de main. Si le geste est théâtral, l'idée du suicide ne l'a jamais quitté. Dans La Promesse de l'aube, il raconte qu'il a eu, par trois fois, la tentation de se tuer. La mort fait partie de son horizon "naturel". Il trouve même qu'on lui fait "trop d'honneur". Rappelons-nous la merveilleuse tirade du señor Galba dans Clair de femme : "En serbe, la mort ça se dit smrt (...) Ce sont les Slaves qui ont su trouver le meilleur nom, le son le plus vrai pour la chose. Chez nous en Occident, ce sont des sonorités assez nobles : la mort, la muerte, Tod. Mais Smrt... On dirait un pet ignoble qui file le long de la jambe."


Ce jour-là, Gary a déjeuné avec Claude Gallimard, au restaurant Récamier. Refusant de se faire raccompagner par le chauffeur de la maison, il est rentré chez lui à pied. Peu auparavant, il avait terminé son dernier texte par cette phrase : "Je me suis bien amusé. Au revoir et merci." Ce 2 décembre, il laisse au pied de son lit une lettre datée "Jour J", qui s'achève par ces mots : "Je me suis enfin exprimé entièrement." (1)

Vingt-cinq ans après ce geste, plusieurs parutions tentent de réévaluer l'apport de celui que l'on associe d'abord à l'une des plus belles mystifications de l'histoire littéraire : le dédoublement Gary-Ajar, cet "autoclonage", fameux et finalement funeste, qui lui permit d'obtenir deux Goncourt, l'un en 1956 pour Les Racines du ciel, l'autre en 1975 pour La Vie devant soi. Dirigé par Paul Audi et Jean-François Hangouët, un passionnant Cahier de l'Herne (366 p., 49 euros) s'attache à définir "l'humanisme garyen". Il montre notamment comment ce "picaro moderne" se sera battu toute sa vie pour préserver ce qu'il appelait "la marge humaine" : tout ce qui dans l'homme "échappe aux définitions que peuvent en donner les idéomaniaques" et qui, pour cela, "rend le roman possible". Gary y parle de lui-même comme d'un homme en permanent devenir. ("Lorsqu'on dit de moi : "C'est une forte personnalité", cela m'étonne : des personnalités, j'en ai vingt et je ne vois pas comment un conflit constant entre elles peut donner une seule forte personnalité.") Il voit là la condition même du romancier, qui "naît de ce que l'homme n'est pas". Et explique sa tentation compulsive du pseudonyme comme une sorte de "boulimie du monde, d'expérience, de vie" — même si "Gary" et "Ajar", qui signifient en russe "brûle" et "braise", suggèrent moins l'élan vital que la consomption par le feu (2).


FIÈVRE SENSUELLE


Toutes ces obsessions (démultiplication, fuite, suicide) sont en germe dans les textes qui paraissent aussi à L'Herne sous le titre L'Orage (avant-propos d'Eric Neuhoff, 224 p., 12,50 euros). Pour deux d'entre eux, "A Bout de souffle" et "Le Grec", il s'agit d'ébauches de romans datant vraisemblablement des années 1960 et 1970. Des inédits comme la plupart des nouvelles qui les accompagnent, la plus poignante étant sans doute celle qui donne son titre au recueil. Ecrite en 1935 — Gary a 21 ans —, "L'Orage" mêle les thèmes de la possession charnelle et de la lèpre, de la fièvre sensuelle inextricablement liée au spectre de la mort ; un condensé de nombreux thèmes à venir.

Mais la surprise vient surtout de L'Affaire homme (Folio, 368 p., 6,20 euros), qui réunit des textes épars publiés entre 1957 et 1980. Non des fictions mais des prises de position, commentaires ou réflexions sur cette époque, sur les femmes, la grossièreté, l'ONU, l'antisémitisme ou l'humanité ("une assez sale histoire dans laquelle tout le monde est compromis"). Ce sont là des pages tranchantes, limpides, prophétiques parfois. Comme dans "La Société du harcèlement", où l'auteur s'interroge sur les causes profondes de la violence des jeunes en 1968. On y découvre un Gary penseur, polémiste, témoin de son temps beaucoup plus engagé qu'il n'y paraît.

On croyait connaître Romain Kacew-Gary-Ajar. L'enfant pauvre et sa mère mythomane fuyant jusqu'à Nice la misère de Vilnius, le zélé soldat de De Gaulle, le consul à Los Angeles, le mari de Jean Seberg, l'"aventurier de la rue du Bac" avec ses "bagouses" et ses chapeaux de rastaquouère. On ne le lisait plus guère et on avait tort. Le grand mérite de cet anniversaire et des publications qui l'entourent est de nous montrer que, au-delà des mythes et de leurs limites, notre Gary n'était plus valable.


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(1) Voir les biographies passionnantes de Dominique Bona, Romain Gary (Folio n° 3530) et de Myriam Anissimov, Gary, le caméléon (Denoël, 2004).

(2) Sur les identités successives et Le Vin des morts, premier roman inédit de Gary, voir Le Manuscrit perdu, de Philippe Brenot (éd. L'Esprit du temps, (BP 107, 33491 Le Bouscat Cedex), 168 p., 15 euros).


Florence Noiville
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Gary, la promesse de l'éternité   Ven 18 Nov 2005 - 23:24

L'"admiration passionnée" de Paul Audi

Le Monde des Livres | 17.11.05 | 12h42

Dans L'Europe et son fantôme (2003), Paul Audi, brillant philosophe qui ne craint pas d'avouer son "admiration passionnée" pour Gary, avait déjà entrepris de restituer à cet Européen visionnaire une dimension qu'on lui dénie trop souvent : celle du penseur. Dans ce nouvel essai, c'est d'abord au Gary rebelle et insoumis, à ce grand créateur pour qui le temps n'avait que deux modes — le passé et le possible —, qu'il entend rendre hommage. Un Gary qui, à l'instar de l'homme du souterrain de Dostoïevski, aura refusé tout au long de son existence d'admettre que "deux et deux font quatre".

Le principe qui condense à cet égard l'essentiel de sa pensée, l'auteur en trouve la trace dès les années 1950. Il tient en une phrase : "Est faux ce qui nous asservit, est vrai ce qui nous laisse à peu près libre — éternel improvisateur de lui-même, l'homme ne s'inclinera ni devant la vérité, ni devant l'erreur, mais seulement devant sa propre fragilité." Pour Paul Audi, cette "tentative révolutionnaire" doublée d'une foi irrépressible dans la capacité de l'esprit humain à nier ce qui l'écrase tire toute sa consistance de la lutte que Gary n'a cessé d'engager contre l'autorité dictatoriale de la raison, du destin ou de la nécessité. Ce combat pour "prendre le monde de vitesse" est peut-être perdu d'avance. Il n'en atteste pas moins de "l'attribut primordial" de l'homme. D'autant qu'il reste l'acte de création, par quoi il nous est donné de "limer peu à peu le mur de l'impossible". En cela, "l'oeuvre de civilisation" de Gary peut se lire comme un hymne à l'art en général et à la littérature en particulier. Le roman n'est-il pas cette réalisation quasi miraculeuse — fictive — qui permet de rendre présent ce qui a disparu ? Gageons en tout cas que cette Fin de l'impossible marquera aussi celle de l'ostracisme dont l'auteur de La Promesse de l'aube continue de souffrir auprès de trop nombreux philosophes.


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LA FIN DE L'IMPOSSIBLE. DEUX OU TROIS CHOSES QUE JE SAIS DE GARY de Paul Audi. Ed. Christian Bourgois, 152 p., 15 euros.

Alexandra Laignel-Lavastine
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