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 Fenêtres de Manhattan d'Antonio Muñoz Molina

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LP de Savy
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MessageSujet: Fenêtres de Manhattan d'Antonio Muñoz Molina   Sam 19 Nov 2005 - 0:20

La ronde des souvenirs d'Antonio Muñoz Molina

Le Monde des livres | 17.11.05 |

New York est une ville imaginaire. Archétype de l'asile pour exilés, refuge des désirs de cité, mégapole des rêves. Un lieu mythique pour les écrivains en transit, magnifié par les narrations qu'il inspire. Quadrillée par les hommes de plume américains, cette fourmilière fut aussi arpentée avec ivresse par des voyageurs traqués ou vagabonds. L'étranger y cherche la trace de Fitzgerald au bar du Plaza, les chambres hantées par Kerouac à Greenwich Village, ou les endroits où Dorothy Parker allait noyer ses heures blêmes. Mais autant que par les ombres de ceux qui parlent la langue d'Hubert Selby, il est obsédé par celles d'Arthur Cravan au bras de Mina Loy, de Stefan Zweig en cavale, Saint-John Perse en exil, Céline à la recherche de Lola.

"On n'y entre qu'à pied, comme à l'église", écrivait Céline dans son Voyage au bout de la nuit en parlant de Manhattan. C'est la démarche adoptée par l'Espagnol Muñoz Molina, qui, des mois durant, a parcouru l'île sac au dos et crayon à la main, de musée en café, de marché en galerie d'art, de quartier en bar à jazz. Créateur, dans son oeuvre vouée à la mémoire et au désir, d'une ville littéraire fictive nommée Magina, quelque part en Andalousie, Muñoz Molina avait romancé New York dans Le Royaume des voix (1), où le narrateur décrivait une ville mirage. Un espace onirique, sanctuaire de la liberté, des voyages et de l'amour. Un labyrinthe où retrouver les fantômes du passé et écouter les échos de Lou Reed, Otis Redding, Janis Joplin. Fiasque de Glenfiddich sur la table de nuit du Homestead Hotel, odeur de feuilles détrempées dans Central Park, vaine attente d'une femme fugitive.


IDÉOLOGIE DISCIPLINAIRE


"J'entends les sirènes et les murmures de New York", écrivait Federico Garcia Lorca, de Harlem, en 1930. Attentif au rugissement, sourd vacarme qui monte de Manhattan, Muñoz Molina est cette fois immergé dans le réel, et dépeint ce que suggèrent en lui ses itinéraires hasardeux dans le tourbillon des foules, déambulations distillant "une espèce d'étourdissement de rotation planétaire", balades générant réminiscences sensorielles, fatras d'émotions et d'images intimes et universelles. Journal du dépaysement de l'étranger immergé dans ce grouillement de toutes les couleurs de l'humanité, dans ce repaire de la modernité reflétant tous les mondes possibles, des jadis et des présents, des nostalgies et des terreurs, Fenêtres de Manhattan est le récit de la promenade d'un individu seul dans un espace d'effervescence ("personne ne vous regarde"), de la dérive physique et mentale d'un "citoyen invisible" qui, au coeur d'une capitale de l'anonymat, se sent "davantage (lui-même) que jamais, plus que n'importe où".

"Je suis la chair et le sang de mon identité personnelle, une certaine manière de se trouver dans le monde, de revivre le plus précieux et le plus décisif de ce qu'on a déjà vécu" : c'est avec un appétit de vivre inouï que Muñoz Molina arpente Manhattan, "Monsieur Personne" dégustant la ferveur de regarder, déguster, s'éblouir, se souvenir. Une cure d'émerveillement humain, mais aussi culturel : "Je revis à Manhattan l'état de transe que j'ai connu sur une place de Grenade un soir d'été, alors que j'avais 25 ans, quand j'ai soudain découvert, lesté de ma légère biographie, que le spectacle de la ville autour de moi contenait toutes les possibilités de la littérature et que tout ce que mes yeux voyaient méritait d'être célébré et raconté, les oiseaux dans les feuillages des tilleuls, les gens dans les cafétérias, les femmes qui commençaient à porter des minijupes..."

Nul angélisme. Muñoz Molina ne fait pas l'impasse sur l'autoritarisme administratif, la paranoïa d'un pays dont le contrôle d'immigration renvoie l'image dure, cruelle, d'une idéologie disciplinaire. Il ne fait pas non plus de son séjour un compte-rendu paradisiaque : il fut témoin de l'attentat perpétré un funeste jour de septembre contre les tours du World Trade Center et raconte longuement l'atmosphère qui s'abattit alors autour des ruines, migration, "agitation sans clameurs", malaise, panique, odeur d'enfer, "étrange lumière d'éclipse".

Mais ce livre magnifique, ciselé de son style majestueux, cette houle limpide et musicale, puise l'essentiel de sa magie dans la polyphonie des références, la ronde des souvenirs, la manière dont l'observation quotidienne réveille des visions, des sons, des émotions, un univers que la peinture, la musique, le cinéma et la littérature ont rendu mythique. Sans confondre clins d'oeil et clichés, Muñoz Molina a l'art de nous plonger dans un tableau d'Edward Hopper en dépeignant une chambre d'hôtel, de ressusciter la "douce beauté pop de la vie moderne" en citant les toiles joviales de Roy Lichtenstein, de faire résonner la sébile agitée par Julius Rosenberg quêtant pour les orphelins de la guerre d'Espagne, de voir les marcheurs de Giacometti errant dans les amas de ferraille fumante des Tours jumelles. New York, ici, est synonyme de l'Arthur's Tavern où trône un pianiste qui chante "à la manière aimable de Nat King Cole". D'une aquarelle d'Alex Katz. A Central Park, c'est Joseph Cotten et Jennifer Jones, Orson Welles et Rita Hayworth dont on entrevoit les spectres. Ici, c'est une fenêtre filmée par Alfred Hitchcock qui projette vers le mystère et la mort, là des livres de William Irish, des disques de Bill Evans ou d'Ella Fitzgerald, des photographies de Richard Avedon, des dessins de Richard Crumb, qu'il est plus délicieux d'évoquer quand on est au côté d'une amante, sans laquelle on pourrait suspecter que tous ces émois furent rêvés.


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FENÊTRES DE MANHATTAN (Ventanas de Manhattan) d'Antonio Muñoz Molina. Traduit de l'espagnol par Philippe Bataillon, Seuil, 348 p., 22 euros.

(1) Seuil, "Points", 790 p.


Jean-Luc Douin
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