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 L'éternité devant soi

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LP de Savy
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MessageSujet: L'éternité devant soi   Ven 9 Déc 2005 - 23:28

Romain Gary : l'éternité devant soi

Olivier Delcroix
[08 décembre 2005] Le Figaro littéraire

Sept nouvelles inédites, un Cahier de l'Herne et trois ouvrages sont consacrés au romancier à l'occasion du 25e anniversaire de sa disparition.
«Un jour, en plongeant en direction de l'épave sous-marine, Billy vit un corps qui flottait au-dessus du pont. Le type avait de longs cheveux blonds, c'était la seule partie de lui qui paraissait encore vivante, flottant et ondulant dans l'outremer. Le mort et le vivant se regardaient fixement, suspendus l'un en face de l'autre, séparés seulement par l'éternité.»

Comment résister à cette merveilleuse image signée Romain Gary, mêlant étroitement la vie et la mort, tirée d'une nouvelle inédite (1) publiée à l'occasion de la célébration du 25e anniversaire de sa disparition, le 2 décembre 1980 ?


Il aura suffi de cet envoûtant passage pour se convaincre de la vigueur et de la modernité de l'oeuvre «garyenne». Celle-ci est actuellement redécouverte par les chercheurs et universitaires, tant dans le numéro spécial des Cahiers de L'Herne (2) que dans le rassemblement de textes inédits de L'Affaire Homme (3).


En revisitant l'intégralité des romans de Romain Gary (né Roman Kacew le 8 mai 1914, à Vilnius en Lituanie, et décédé 66 ans plus tard à Paris, en se suicidant d'une balle dans la bouche), on ne peut s'empêcher d'y voir une cohérence nouvelle. Comme le précise le philosophe Paul Audi, cette «oeuvre intempestive et anachronique» a dorénavant acquis une existence propre, au coeur de laquelle l'auteur des Racines du ciel (prix Goncourt en 1956) «aura voulu répandre le philtre de son imagination».


De L'Éducation européenne, son premier texte officiel, aux Cerfs-Volants, son dernier roman, l'homme n'a cessé de brouiller les pistes, utilisant nombre de pseudonymes, dont bien sûr Émile Ajar (patronyme sous lequel il obtiendra une seconde fois le prix Goncourt, en 1975, pour La Vie devant soi), mais aussi Fosco Sinibaldi, René Deville, Shatan Bogat, et John Markham Beach. Entre mystification et mythification, son inspiration apparaît aujourd'hui teintée d'humour, mais scellée par l'angoisse ; transfigurée par le courage, mais sans jamais la moindre complaisance.


Tel apparaît désormais Gary, ce «picaro moderne», comme il se définit lui-même dans un entretien donné en 1967. Si loin du jeune garçon ayant fui, avec sa mère, la Russie des persécutions, de la misère et des massacres. Et pourtant si proche de ce même ardent Niçois de 19 ans, qui signe en 1933 une oeuvre de jeunesse, Le Vin des morts, que nous fait, en partie, découvrir l'écrivain-psychiatre Philippe Brenot dans Le Manuscrit perdu (4). «Ce manuscrit, écrit-il, ressemble furieusement à un délire d'adolescent, une sorte de rêve éveillé porteur d'angoisses et d'incertitudes, de révolte, d'espoir et de désespoir. Mais il éclaire d'un jour inédit la problématique des identités successives chez Romain Gary.»


Paul Audi ne dit pas autre chose dans La Fin de l'impossible (5). «Toute la force de l'oeuvre de Gary, affirme-t-il, vient de ce qu'il a constamment cherché, entre les mots, sinon entre les lignes, à laisser entendre le cri de l'enfant qui n'est pas encore déçu, ou celui de l'homme mûr qui refuse de comprendre.»


La dernière création de Gary n'aura-t-elle pas été celle d'Émile Ajar ? Grâce à cet ultime masque, à la fois personnage et auteur, Gary «recommençait tout, confiait-il dans Vie et mort d'Émile Ajar. Tout m'était donné encore une fois. J'avais l'illusion parfaite d'une nouvelle création de moi-même, par moi-même». N'est-ce pas là le récit d'une victoire éternellement revécue ? Voilà bien ce qui définit le mieux aujourd'hui cet enchanteur aux mille visages.


(1) Le Grec, une des sept nouvelles inédites publiées pour la première fois en français dans L'Orage, Nouvelles inédites de Romain Gary, L'Herne, 215 p., 12,50 €.

(2) Cahiers de L'Herne, n° 85, Romain Gary dirigé par Jean-François Hangouët et Paul Audi, L'Herne, 362 p., 49 €.

(3) L'Affaire homme, textes rassemblés et présentés par Jean-François Hangouët et Paul Audi, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Folio, 356 p., 6,20 €.

(4) Le Manuscrit perdu : Gary-Ajar, de Philippe Brenot, L'Esprit du temps, 163 p., 15 €.

(5) La Fin de l'impossible, deux ou trois choses que je sais de Gary, de Paul Audi, éditions Christian Bourgois, 151 p., 15 €.


Dernière édition par le Ven 9 Déc 2005 - 23:30, édité 1 fois
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: L'éternité devant soi   Ven 9 Déc 2005 - 23:30

«C'était un écrivain-kaléidoscope» Propos recueillis par O. D.

[08 décembre 2005] Le Figaro littéraire

Fondateur de l'association Les mille Gary, Jean-François Hanguoët a codirigé avec Paul Audi Les Cahiers de l'Herne consacrés à Romain Gary, ainsi que les textes inédits réunis dans L'Affaire homme (Folio). Ingénieur à l'IGN (Institut géographique national), ce cartographe passionné par l'infinie variété des géographies romanesques «garyenne» tente de dresser un inventaire cohérent des mille et une facettes de l'écrivain.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. – Ving-cinq ans après sa mort, l'oeuvre de Romain Gary est-elle toujours perçue de la même manière ?

Jean-François HANGUOËT. – Je crois que nous ne cessons de redécouvrir Gary, depuis son suicide, le 2 décembre 1980. Selon moi, c'est en juillet 1981, que tout recommence. Paraissent simultanément deux ouvrages, Vie et mort d'Émile Ajar, ouvrage posthume signé Romain Gary, et L'homme que l'on croyait, de Paul Pavlowitch. Le voile se lève enfin, et les Français apprennent avec stupéfaction qu'Ajar et Gary ne sont qu'une même personne. Le monde littéraire réagit mal à cette nouvelle. Il se sent même un peu humilié de s'être laissé prendre à cette mystification «garyenne». Notamment certains romanciers, tel Michel Tournier, qui avaient écrit noir sur blanc pourquoi Emile Ajar ne pouvait absolument pas être Gary. Finalement, c'est Paul Pavlowitch qui souffrira le plus de ce diffus ressentiment germano-pratin.


Quelles sont les autres étapes ?

La deuxième redécouverte de Gary s'opère en 1987, à la parution de la première biographie de Dominique Bona (1), qui rassemble pour la première fois les éléments épars de la vie de Gary. Mme Bona nous fait découvrir Gary d'un bloc. Elle obtient le prix de l'Académie française, ce qui rejaillit sur le prestige d'une oeuvre, jusqu'alors un peu sujette à caution. L'étape suivante passe par l'université, où des thèses et des colloques se penchent de plus en plus sur la vie et l'oeuvre de l'auteur des Racines du ciel. En 2004, la parution de la biographie de Myriam Anissimov (2) a le mérite d'éclairer les origines géographiques et familiales de Romain Gary, sous un jour nouveau. Cette nouvelle biographie met en avant l'une des facettes du personnage. Mme Anissimov s'intéresse à l'homme, et à son côté angoissé. Voilà qu'apparaît Gary le névrosé, sans les protections de son «vestiaire», de ses poses ou de ses masques.

Aujourd'hui, le numéro des Cahiers de l'Herne, la parution de nouvelles inédites, L'Orage, ou la publication de textes réunis sous le titre Affaire homme, n'apportent-ils pas un nouvel éclairage sur les romans de Gary ?
Vingt-cinq ans après, il apparaît évident que nous possédons de nouveaux outils – ainsi que le recul nécessaire – pour analyser l'oeuvre dans toute sa cohérence. Nous la découvrons vaste et profonde, singulière et universelle.


Peut-on parler de réévaluation, sur un plan stylistique ?
L'écriture de Gary a très souvent été qualifiée d'orale. Le professeur Yves Baudelle, dans son article pour L'Herne, se penche sur «la phrase carnavalesque» de Gary. Il met en lumière une langue de l'immédiateté, faite d'un mélange de solennité, et de lyrisme. Tout en y faisant apparaître un style pétri d'indépendance, toujours un peu en recul, mais n'ayant pas peur de faire la part belle à une certaine grossièreté, sans s'embarrasser une seconde des canons du beau style.


Finalement, comment vous apparaît Gary aujourd'hui ?
Je ne crois pas qu'on puisse encore le qualifier d'écrivain caméléon. Gary avait, certes, l'habitude de raconter l'histoire de cet étrange animal, qui «éclate si on le place sur un plaid écossais». Mais c'était avant tout pour préciser que lui-même résistait bien à ce milieu hostile, et que la multitude des couleurs le portait surtout à naître en tant qu'auteur. Non, pour moi, Gary serait plutôt un écrivain-kaléidoscope. Dans son oeuvre, on retrouve sûrement les mêmes morceaux de verre colorés, mais toujours placés avec une infinie variété. Ce qui provoque un éblouissement à chaque fois renouvelé. Bref, on n'a pas fini de redécouvrir Gary.


(1) Romain Gary, «Le Mercure de France», 1987.

(2) Romain Gary, le caméléon, de Myriam Anissimov, 2004, Denoël.
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