Propos insignifiants

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 La grande parlerie

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LP de Savy
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MessageSujet: La grande parlerie   Sam 10 Déc 2005 - 12:56

La grande parlerie

La vie littéraire est-elle vivifiée par l'Internet ? Des sites officiels d'éditeurs à la mise en ligne de textes, en passant par les forums, débats et autres blogs, un tour d'horizon.

Jacques-Pierre Amette (Le Point 8/12/05)

«Le monde houellebecquien à 500, 1 000 ou 2 000 ans du nôtre n'est que la résurgence d'une rivière souterraine, aussi vieille que l'âme. Le "mal du siècle" que pointait Chateaubriand est pour Houellebecq celui d'une espèce. » Signé Laurent Simon, sur le site « Critiques libres ». Ou bien : « Il suffit de franchir le périphérique pour se rendre compte qu'on arpente un monde qui n'est pas celui qu'ont voulu mes parents. J'ai expliqué à plusieurs reprises que j'avais certainement utilisé un langage un peu trop violent quand j'ai parlé des "bêtes sauvages". Mais il faut replacer ça dans le contexte : je lisais dans la presse des rapports sur les tournantes, des lapidations de jeunes femmes... » Ces paroles sont signées Maurice G. Dantec, interviewé sur le site « Zone littéraire ».

Donc, une évidence : la vie littéraire sur le Net est toute bruissante d'opinions, de franchise, d'aveux, de déclarations fines ou tonitruantes. C'est un nouvel espace culturel en expansion. Les débats, les questions, les réponses, les opinions des internautes forment une immense parlerie. Le grand marché de l'échange est ouvert sur le Net. Un grand nombre d'écrivains connus l'utilisent, de Max Gallo à Michel Houellebecq, d'Amélie Nothomb à Bernard Werber (voir encadré), de Ken Follett à Didier van Cauwelaert, de Maurice G. Dantec à François Bon. Forums, débats, critiques, confessions libres, opinions personnelles, commentaires politiques... le Net littéraire tient de la conversation de bistrot, du pamphlet, du panneau d'affichage, du défouloir, de la surface de réparation des injustices, du spot publicitaire, de l'album de famille avec photos, du débat philosophique, de l'auto-interview, du plaidoyer pro domo, de l'autofiction en ligne, et aussi, il faut le dire, de la foire d'empoigne et de petits règlements de comptes.

Les blogs (journaux intimes en ligne tenus avec régularité) se multiplient où l'on cogite à la fois sur l'avenir de la planète et sur sa vie de quartier ou sa vie sexuelle. Le Net permet à un lycéen de se défouler (« Je voudrais qu'on m'explique l'intérêt qu'il y a à lire l'histoire d'une femme qui s'ennuie », déclare un internaute, sous le pseudonyme de Maya à propos de « Madame Bovary », de Flaubert) et il permet également à un professeur japonais du Minnesota de publier une magistrale leçon sur la tension amoureuse chez Marivaux. Le Net est, comme la langue d'Esope, la pire et la meilleure des choses...

Il faut distinguer plusieurs types d'intervention. Les sites officiels, d'abord. Ils sont souvent tenus par les éditeurs qui présentent leur catalogue et commentent les nouveautés. Outils de promotion marketing, ils possèdent l'avantage d'être bien tenus à jour et de donner des informations exactes ou de faire visiter l'intérieur de la maison d'édition pour expliquer à l'internaute le fonctionnement ou la constitution du comité de lecture, ou présenter les nouveautés du catalogue. Exemple : Gallimard, qui décline ses multiples collections, raconte l'histoire de la famille ou photographie son comité de lecture. Dans un second temps, ces sites éditoriaux renvoient à des liens qui sont en général des sites d'écrivains tenus par eux-mêmes ou avec l'aide d'un informaticien ami. Ils ont l'atout d'être agrémentés de photos de famille et sont de véritables tribunes (parfois bilingues) qui permettent aux auteurs de commenter leurs oeuvres, préciser leurs opinions politiques, réagir à chaud sur l'actualité (souvent avec virulence) ou répondre aux innombrables questions de leurs lecteurs.

Parfois, comme chez Fred Vargas (l'auteur de « Pars vite et reviens tard »), le site se fait tribune pour défendre la cause de l'ex-militant italien d'extrême gauche Cesare Battisti, en fuite. Echanges presque en temps réel, rapidité de réaction, le Net est le courrier (du coeur plus que de la raison) des écrivains. Il faut ajouter les « sites non officiels », tenus en général par des admirateurs d'auteurs, des « fans » qui tiennent à jour citations, chiffres de vente, traductions, messages, scannent les articles de presse ou, parfois, contestent le site officiel, comme ce fut le cas pour les « ennemis des amis de Michel Houellebecq » ou le SNOB (site non officiel de Frédéric Beigbeder). Sur le site « Evene » : « Message de Barque : "D'après vous, monsieur Beigbeder, les cons aiment être flattés, les intelligents critiqués. Je ne lis qu'éloges et flatteries, que dois-je en conclure ?"


Des guerres picrocholines. Enfin, il y a des revues littéraires sur le Net. Elles sont nombreuses. Depuis « evene.fr. » jusqu'à « zazie » (voir encadré). Les unes reproduisent uniquement leurs articles et critiques, d'autres inventent une graphie, expérimentent des formules, et surtout font discuter en direct les internautes dans un jeu de ping-pong. C'est le lecteur lui-même qui apporte sa contribution au contenu rédactionnel. Par bonheur, on ne filtre pas les humoristes tel ce « Charles » qui, à la question de l'internaute Titsou « Houellebecq prix Nobel de littérature, qu'en pensez-vous ? » répond : « Vu le marketing autour de son image, il a peut-être plus de chance avec le Nobel d'économie ! » Dans cet immense bal masqué des pseudos, on tombe sur des bobards, des plaisanteries, mais aussi des analyses claires, des fulgurances, des textes vigoureux ou de simples bonnes questions.

Le Net offre aussi à l'amateur de livres introuvables un formidable marché, de « abebook.fr » à « Slam-livre.fr ». (site du Syndicat national de la librairie ancienne et moderne).

Bien sûr, les Fnac et Amazon développent des sites de vente dynamiques et très fréquentés qui ouvrent des forums de discussion, avec des internautes qui notent les nouveautés romanesques et s'expriment sur un ton vif, et même parfois très à vif. On y voit s'affronter les pro-Amélie Nothomb et les anti. Il y a ainsi des guerres picrocholines amusantes à suivre sur son écran d'ordinateur. Par pseudos interposés, on se siffle, on s'appelle, on s'interpelle, on se soulage, on fusille ou on porte aux nues. Il s'y invente une nouvelle critique littéraire spontanée, brute de décoffrage, mitrailleuse, dans laquelle la nuance a peu de place.

Mais la grande innovation du Net, c'est, bien sûr, l'immense réservoir de textes qui y apparaissent et qui permettent aux éditeurs ayant pignon sur rue d'y découvrir des auteurs. Exemple : cette jeune Chinoise, Mu Zimei, publiée chez Albin Michel (1), dont le journal intime et les confidences sexuelles jettent un jour nouveau sur la Chine actuelle. La censure étatique a voulu s'exercer, mais elle a été contrée par les internautes - son blog avait atteint le chiffre record de 30 millions de connexions/jour. Aujourd'hui, Mu Zimei est publiée chez les éditeurs du monde entier. Le Net devient alors un énorme gisement potentiel.

D'ailleurs, les éditeurs exploitent le filon. « Il est évident que c'est beaucoup plus facile pour moi de décider mon PDG à publier "Le journal de Max" quand je lui dis que 30 000 personnes ont déjà spontanément aimé le texte, précise Sylvie Delassus, l'éditrice qui l'a repéré. En plus, comme le blog donne la possibilité aux internautes d'ajouter leurs commentaires en marge du texte, j'ai déjà une foule de rapports de lecture. Plus l'article du Times qui me permet de susciter un intérêt à l'international ! » Car la véritable révolution est là : non seulement les internautes permettent de créer la sensation autour d'un film ou d'un texte, mais en plus ils en assurent la légitimité, voire le succès. Comment juger suspect un engouement apparu spontanément sur le Web, sans matraquage médiatique ? De là à ce qu'un nouveau métier apparaisse, il n'y a qu'un pas. Verra-t-on bientôt officier dans les grandes maisons de Saint-Germain-des-Prés des « têtes chercheuses du Net », mandatées par les éditeurs pour débusquer sur la Toile ces manuscrits d'un nouveau genre ? Tony Cartano, même s'il édite en français la blogueuse chinoise Mu Zimei, n'y croit pas : « Le fait que les textes viennent d'Internet n'est quand même pas une vertu en soi, et d'ailleurs, ils ne sont pas toujours comestibles dans la version papier. »

Certains signes, pourtant, ne trompent pas. Le Publishers Lunch, une chronique quotidienne de la vie littéraire américaine que reçoivent déjà certains éditeurs français, vient de créer une rubrique « blog ». Moralité en forme de conseil aux écrivains en herbe : continuez à envoyer vos manuscrits par la poste, mais n'oubliez pas de faire un blog !

Quand tout cela a-t-il commencé ? Chacun s'accorde à dire que tout a débuté en France dans les années 1995/1996. En 1995, notre collaborateur Christophe Ono-dit-Biot publie le « Journal de l'énervé » sur Internet. C'est un blog avant l'heure. Mais les auteurs de polars, de François Bon à Fajardie, de Dantec à Daeninckx, ont été les premiers intéressés par la création de sites. Les Salons du livre ont permis à des informaticiens-lecteurs de rencontrer des écrivains pour les aider techniquement à créer leur site. Ils ont fait affaire, souvent sans contrepartie financière. En général, l'informati-cien crée le site, et l'auteur le nourrit, le réactualise, multiplie les déclarations et publie son arbre gé-néalogique aussi bien que des photos de lui bébé.


C'est l'irruption de cet homme muet et caché, le lecteur. Certains auteurs, comme François Bon, ont, sans aucune aide, commencé dans leur garage, bricoleurs électrisés par la virtualité des publics à conquérir et des liens à créer. Mais ils sont rares : moins de un sur cent a pu créer un site sans l'aide de professionnels. « Le grand décollage a eu lieu quand les salles des professeurs ont été équipées d'ordinateurs », précise Jérôme Goudeau, informaticien spécialisé dans les sites littéraires ou cinématographiques.

L'histoire du Net, née dans la pleine liberté, est en train de se chercher des règles. Faut-il sauver, par exemple, le soldat Fabrice Neaud, auteur de BD, Prix coup de coeur au Festival d'Angoulême, dont la thématique homophile déplaît à certains membres du conseil municipal de Viroflay ? Faut-il mobiliser les internautes sur le sort de l'ex-brigadiste rouge Battisti sous prétexte qu'un bon auteur de polar y voit son affaire Dreyfus ? Un internaute est-il juridiquement responsable ? Cela pour ne rien dire des débats que provoque la mise en ligne des textes dans la plus totale anarchie. Débats en la demeure autour du copyright, du droit moral de l'auteur, des rétributions...

En tout cas, la mutation du Net est en marche. C'est le plus grand lieu de rencontres, davantage foire du livre que salon XVIIIe genre Mme du Deffand. Car c'est l'irruption de cet homme muet et caché, ce fantôme, cet inconnu dans la maison littérature, le lecteur qui bouleverse la donne. Ça permet de relancer une nouvelle dynamique, comme si un Mai 68 avait saisi le village littéraire mondial. Ça représente la plus ahurissante parlerie offerte à ceux auxquels le silence de la lecture traditionnelle ne suffit plus.
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