Propos insignifiants

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 René Girard à l'Académie française

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LP de Savy
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MessageSujet: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:04

Michel Serres reçoit René Girard sous la Coupole

e philosophe et anthropologue René Girard a été reçu, jeudi 15 décembre, à l'Académie française. Il prend la place laissée vacante par le révérend père Ambroise-Marie Carré, au 37e fauteuil, celui dont le second titulaire fut Bossuet. "Tous deux étaient des orateurs célèbres qui, à Notre-Dame, prêchèrent le carême avec un immense succès", rappela l'auteur de La Violence et le Sacré.

Pour le recevoir sous la coupole, Michel Serres, qui partage avec René Girard de longues années d'enseignement dans les universités américaines, a salué en lui rien de moins que "le nouveau Darwin des sciences humaines".

" Anthropologique et tragique, le modèle que vous proposez à notre méditation, en illuminant notre expérience, part du mime et du désir qui en découle. Tel aime la maîtresse de son ami ou l'ami de sa maîtresse ; tel autre jalouse la place de son proche voisin (...). Nous désirons le même, le désir nous fait mêmes, le même fait le désir, qui se reproduit, monotone, sur la double carte de Tendre et de Haineux, que vous dessinez avec le pinceau du mime, a indiqué M. Serres.

" Un jour les historiens viendront vous demander d'expliquer l'inexplicable : cette formidable vague qui submergea notre Occident pendant le XXe siècle. (...) Ces abominations dépassent largement les capacités de l'explication historique ; pour tenter de comprendre cet incompréhensible-là, il faut une anthropologie tragique à la dimension de la vôtre. Nous comprendrons un jour que ce siècle a élargi, à une échelle inhumaine et mondiale, votre modèle sociétaire et individuel", a-t-il poursuivi.

" Derechef, d'où vient cette violence ? Du mime, disiez-vous. (...) Or quand tous désirent le même, s'allume la guerre de tous contre tous. Nous n'avons encore rien à raconter que cette jalousie haineuse du même qui oppose doubles et jumeaux en frères ennemis. Quasi divinement performative, l'envie produit, devant elle, indéfiniment, ses propres images, à sa ressemblance. Les trois Horaces ressemblent aux Curiaces triples ; les Montaigus imitent les Capulets ; saint Georges et saint Michel miment le Dragon ; l'axe du Bien agit symétriquement, selon l'image, à peine inversée, de l'axe du Mal", a continué Michel Serres.

Par son oeuvre, René Girard a ainsi renouvelé la critique littéraire, l'histoire et la psychologie. "Nous entrons plus avant, grâce à vous, dans l'anthropologie, l'histoire des religions et la théologie, en redonnant son importance au sacrifice, en resituant les religions juive et chrétienne par rapport aux divers polythéismes (...). Pour comprendre notre temps, nous disposons non seulement du nouveau Darwin de la culture, mais aussi d'un docteur de l'Eglise", a dit l'auteur de Cinq Sens.

Alain Beuve-Méry

Article paru dans l'édition du 16.12.05 Le Monde
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:12

René Girard, le penseur absolu

Séance solennelle, hier, pour la réception du philosophe chrétien, célèbre dans le monde entier grâce à ses travaux sur la violence. Portrait.


Sébastien Lapaque
[16 décembre 2005] Le Figaro

«CERTAINES FORMES de violence nous apparaissent aujourd'hui intolérables, nous confiait un jour René Girard. Nous n'accepterions plus Samson secouant les piliers du Temple et périssant en tuant tout le monde avec lui. Notre contradiction, c'est que nous sommes les bénéficiaires du christianisme dans notre rapport à la violence et que nous l'avons abandonné sans comprendre que nous étions ses tributaires...»


L'auteur de la Violence et le Sacré songeait notamment au terrorisme islamiste que l'homme occidental, privé de certitudes et de points de comparaison, ne peut même plus interpréter. Quand le rite religieux amène une plus grande violence au lieu de protéger l'homme, tous nos codes volent en éclat. L'humanité qui ne peut plus faire la différence entre l'aliéné qui tire dans la foule et le fou de Dieu qui se fait sauter avec une ceinture de dynamite, entre dans l'insensé complet. Voilà pourquoi il est urgent de reprendre les grands livres de René Girard, pour la plupart traduits dans le monde entier. A propos de cette violence, dont les hommes ont tant de mal à se libérer, ils nous obligent à mesurer le chemin parcouru depuis deux mille ans et la mise à mort en public d'un certain charpentier de Galilée.

Franc-tireur

Effrontément seul parmi les penseurs de son temps, l'auteur de La Route antique a fait de la Croix le point nodal de sa réflexion sur la condition humaine. Pour lui, elle est le signe d'une culture dépassant la violence : avec le Christ, le bouc émissaire cesse d'être coupable et les origines de la violence sont révélées. Son sacrifice nous délivre des religions archaïques, en montrant l'absurdité de tout holocauste. «L'histoire de Jésus est un retournement de mythe, comme l'avaient été celles de Joseph et d'Abraham dans la Bible hébraïque. Elle qui nous apprend que la victime dit la vérité et que c'est la persécution qui porte le mensonge.»


Il y a quelque bonheur à songer qu'un penseur aux théories très en prise avec le réel puisse parler de cette manière aujourd'hui. Anthropologue, philosophe franc-tireur aux hardiesses de théologien, René Girard est, depuis quarante ans, l'un des hommes dont les travaux ont le plus complètement renouvelé le ciel des idées. Depuis Mensonge romantique et Vérité romanesque, La Violence et le Sacré et Le Bouc émissaire, ses livres ont refondé l'idée que l'on se faisait de la violence et de ses représentations avant de déboucher sur une défense anthropologique du christianisme. Nous sommes quelques-uns à lui devoir beaucoup : le goût de l'exercice de la pensée véritable, la passion de l'aventure intellectuelle au sens plein. Tournant le dos aux prétentions scientifiques de son siècle et aux doctrines occupées à «tuer le sujet», René Girard s'est employé à démontrer que les Evangiles étaient une théorie de l'homme avant d'être une théorie de Dieu. Quand ses contemporains cherchaient la vérité sur l'origine des institutions humaines chez Marx et Freud, il s'est obstiné à la trouver dans les Ecritures, lues et relues avec les grands romans du XIXe siècle non pas interprétés comme «contenants» à déconstruire comme un Mécano, mais comme «contenus» faisant sens. En plein triomphe du relativisme et de la french theory, il a eu l'audace de proposer une nouvelle théorie générale. C'est ainsi que l'écrivain a expliqué la violence du monde en décortiquant le mécanisme du désir mimétique. «C'est toujours en imitant le désir de mes semblables que j'introduis la rivalité dans les relations humaines et donc la violence.»


Par le mécanisme de la rivalité mimétique, l'adversaire se transforme en modèle et le cycle de la vengeance déroule ses maléfices en spirale infinie. Ce mouvement premier de l'imitation comme coïncidence des opposés avait déjà été observé par saint Augustin, chez qui le penseur avoue volontiers retrouver les trois quarts de ses conclusions. De telles lectures et de telles positions lui ont longtemps valu le dédain d'une intelligentsia française fascinée par le structuralisme et la déconstruction.

Un monde effrayé


Catholique romain assez peu en phase avec les agitations de ses contemporains, l'auteur de Critique dans un souterrain ne s'en est guère soucié. Il a vécu une grande partie du dernier demi-siècle aux Etats-Unis. A l'origine de son exil américain, le goût du voyage d'un jeune homme de 24 ans, fraîchement sorti de l'Ecole des chartres où il avait mis ses pas dans ceux de son père. Destiné à une carrière d'archiviste-paléographe assez peu excitante, René Girard a eu l'occasion de franchir l'Atlantique pour occuper un poste d'assistant de français à l'université d'Indiana. C'était la chance de sa vie, il ne l'a pas laissé passer. Sur les campus américains, il a bénéficié de conditions de travail idéales qui ont permis l'écriture de son oeuvre et l'épanouissement de sa pensée.


En 1957, après un doctorat d'histoire, il a été engagé à l'université Johns-Hopkins de Baltimore, avant de rejoindre celle de Buffalo, dans l'Etat de New York. Désormais connu et reconnu aux Etats-Unis, René Girard a été nommé à l'université de Stanford en 1974. Il y a dirigé le département de langue, littérature et civilisation françaises. Partagé entre la France, où il passe deux mois par an, et les Etats-Unis, dont il est devenu citoyen, il vit toujours à Stanford, où il accompagne encore quelques recherches.

Surtout, il y observe un monde effrayé, effrayant, assourdissant, déboussolé, que ne satisfait plus le consensus nihiliste. Un monde qui a besoin d'une réflexion sur une violence de plus en plus en plus tentante.


«Cette violence est d'autant plus inquiétante que la technologie est tombée entre les mains d'êtres déraisonnables. Cette fois-ci, on ne peut pas rendre Dieu responsable. C'est de l'homme que vient la violence. L'optimisme de la philosophie des Lumières est mis à mal par cette réalité. Il existe un mal avec lequel il faut compter. Ce mal, c'est la vengeance, c'est le ressentiment.» Comment René Girard pourrait-il l'exprimer plus clairement ? En repoussant sans cesse l'heure de son renoncement à la violence, l'humanité prend le risque fatal de sa destruction totale.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:22

«Une soif de divin inextinguible» [16 décembre 2005] Le Figaro

M. René Girard, ayant été élu à l'Académie française à la place laissée vacante par la mort du R.P. Carré, y est venu prendre séance le jeudi 15 décembre 2005, et a prononcé le discours suivant :
Pour tout nouvel académicien, parler sous la Coupole pour la première fois pose un dilemme redoutable. Les sentiments qu’il éprouve sont intenses mais d’une banalité telle qu’il se demande s’il ne ferait pas mieux de les taire que de les exprimer. Dans mon cas, cependant, le silence serait injuste envers l’Académie. Ma dette à son égard est exceptionnelle. Le premier de mes livres qu’elle a couronnés est aussi le premier que j’ai publié.

Cette faveur ancienne fut suivie de plusieurs autres au cours de ma carrière et finalement d’un prix magnifique de la fondation Gal. Et le prix le plus magnifique de tous, c’est évidemment, mon élection à l’Académie.

Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle, la seule institution française qui m’ait persuadé que je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays, en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie française.

***

Comme toute carrière d’académicien, la mienne commence, aujourd’hui même, par ce discours dont une tradition aussi sage que vénérable me dicte le sujet et même, jusqu’à un certain point, la manière de le traiter. Je vais faire l’éloge de mon prédécesseur immédiat, le dernier occupant du fauteuil où les académiciens m’ont fait le grand honneur de m’élire.

Il s’agit du trente-septième fauteuil, dont le second titulaire fut Bossuet et le dernier le R. P. Ambroise-Marie Carré, un des deux seuls membres du clergé régulier jamais élus à l’Académie. Tous deux étaient des orateurs célèbres qui, à Notre-Dame, prêchèrent le carême avec un immense succès. Tous deux étaient des dominicains. Le premier, le célèbre Lacordaire, restaura son ordre en France après la Révolution.

Le second fut le père Ambroise-Marie Carré. Il était si zélé pour la prédication qu’il exerça cet art jusque dans les théâtres, casinos et cinémas dont l’amitié de nombreux artistes lui facilitait l’accès. Il est aussi l’auteur d’une œuvre écrite dont le rôle augmenta dans sa vie à mesure que diminuait, l’âge venant, celui de la prédication orale.

Le père Carré publia beaucoup d’ouvrages édifiants, beaucoup d’œuvres de circonstance, beaucoup d’éloges funèbres, beaucoup de préfaces, parmi lesquelles il faut mentionner une introduction aux Écrits spirituels du cardinal de Richelieu.

Même dans ses œuvres les plus mondaines, les quatre volumes de son journal, le père Carré ne parle presque jamais des affaires politiques de son siècle. Dès 1940, il joua un rôle glorieux dans la résistance à l’occupant nazi. Plusieurs fois, il faillit être arrêté. Pour lui, cet engagement allait de soi et il parlait plus volontiers des prouesses des autres que des siennes.

Dans le domaine religieux il était presque aussi discret. Bien avant Vatican II, certes, il écrivait en faveur de certaines réformes adoptées plus tard par le Concile. À la différence de beaucoup d’ecclésiastiques, il n’attendit pas que l’Église fût affaiblie pour critiquer son conservatisme et sa bureaucratie. Dès que l’institution ecclésiale lui parut menacée, en revanche, il fit taire toutes ses revendications. Il n’y avait aucun opportunisme en lui. La politique du coup de pied de l’âne n’était pas son fort.

Pendant les années troubles, le père Carré ne fit guère parler de lui que par ses sermons et son intense activité pastorale. Cette discrétion était si rare à l’époque qu’elle attira sur lui l’attention des catholiques lucides, inquiets pour l’avenir de leur Église.

Avec le temps, la blancheur de sa robe devint emblématique de tout ce que le chaos post-conciliaire dilapidait, le sens du péché, l’engagement sans retour, l’amour du dogme catholique, le mépris des polémiques vaines. Pour s’assurer que ces vertus n’étaient pas mortes, les fidèles se tournaient volontiers vers ce bloc immaculé de marbre blanc, tels les Hébreux jadis vers le serpent d’airain.

Pendant les années convulsionnaires, le Père fit preuve d’une dignité exemplaire. Ce qui le détournait de l’agitation post-conciliaire, c’était d’abord, je pense, son sens de la fidélité. C’était aussi l’intensité de ses activités pastorales. Toute sa vie, il a consacré un temps considérable aux malades et aux mourants, notamment dans le milieu des comédiens et des artistes dont il fut le premier aumônier officiel. Ses innombrables amis ne cessaient de solliciter ses conseils, et beaucoup de gens aussi qui le connaissaient à peine et qui, d’instinct, lui faisaient confiance.

La première cause de sa discrétion, c’était, je pense, une forte dose d’indifférence. Pas pour les individus concernés mais pour les activités brouillonnes auxquelles, pendant la seconde moitié du XXe siècle, tout un clergé s’adonna avec une passion que le recul du temps rend mystérieux. À l’époque où tous les ambitieux mettaient une majuscule au mot Contestation, la futilité de ce que recouvre ce terme lui parut toujours évidente.

Sa discrétion n’empêchait pas toujours le père Carré d’attirer l’attention de ses lecteurs sur des expressions caractéristiques du trouble dans l’Église, avec plus d’humour d’ailleurs que de méchanceté. Plusieurs fois, par exemple, il s’est interrogé sur l’expression « en recherche », très utilisée à l’époque par les prêtres qui hésitaient indéfiniment entre l’Église et le monde.

Il lui arrive de signaler à ses lecteurs des fautes de goût et même de langage que, dans la foulée du Concile, l’Église multipliait. Voici, par exemple, l’entrée de son Journal à la date du 25 mai 1996 :

« Jean-Paul II dit le Rosaire en français » : tel est le titre d’une cassette où le pape récite le Notre Père et le Je vous salue, Marie, d’une voix forte et claire. […] « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Le pape ne retient pas la formule actuelle : « …comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Cet aussi passe mal. Avec joie je vais le supprimer désormais dans ma prière privée.

Dans la rage de chambardement déclenchée par le Concile, l’Église avait ajouté cet aussi à une phrase jadis magnifique du Notre Père. Une forte odeur de « religieusement correct » émane de la nouvelle traduction. Sa pâteuse redondance affaiblit ce qu’elle prétend souligner, la réciprocité du pardon, parfaitement exprimée dans la traduction ancienne. Détruire l’harmonie d’une phrase n’est pas un bon moyen d’en renforcer le sens. Le père Carré a raison : « Cet aussi passe mal. »

Le Père était trop discipliné pour désobéir à ses supérieurs hiérarchiques. Depuis la réforme du Notre Père, même dans ses prières privées, il mastiqua courageusement l’adverbe réglementaire jusqu’au jour trois fois béni où il entendit le pape lui-même aligner toute une ribambelle de Notre Père débarrassés de leurs aussi. Le pape n’est-il pas l’autorité suprême en matière de liturgie ? N’est-ce pas sur lui qu’un humble prêtre doit se modeler, au moins dans ses prières privées ?

L’Église de France a parfois besoin du pape, on le savait déjà, pour corriger des erreurs de doctrine. Ce qu’on ne savait pas et le père Carré nous l’apprend, c’est qu’elle a besoin du pape aussi, fut-il polonais, pour corriger ses fautes de français.

Le père Carré n’abusait pas de ce genre de satire. Il avait d’autres soucis en tête. Et le plus important à ses yeux, c’était le drame spirituel qui l’a accompagné toute sa vie.

Ses confidences à ce sujet sont peu nombreuses, fragmentaires, pas toujours faciles à interpréter. Le Père n’en a jamais fait un récit complet. C’est ce que je vais essayer de faire maintenant.

Le texte le plus important, je pense, sous le rapport qui nous intéresse, n’a qu’une vingtaine de pages. Il se trouve au début d’un ouvrage intitulé Chaque Jour je commence, publié en 1975. Il décrit une expérience très remarquable qui remonte, pense l’auteur, à sa quatorzième année, plus d’un demi-siècle avant le compte rendu que je vais vous lire.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:26

(suite)

Après quelques mots affectueux mais rapides sur sa famille, le Père annonce que les souvenirs d’enfance ne l’intéressent pas. Il passera donc les siens sous silence, à l’exception d’un seul, si important celui-là, qu’il le décrit en grand détail. Voici cette description :
« ... [Ce souvenir] m’accompagne comme une présence à la fois douce et exaltante. Il m’accompagnera jusqu’à la dernière heure. Un regard suffit à le ranimer, un regard vers cette fenêtre de l’immeuble où, à Neuilly, ma famille habitait. Quel âge avais-je ? Quatorze ans, me semble-t-il. Un soir, dans la petite pièce qui me servait de chambre, je ressentis avec une force incroyable, ne laissant place à aucune hésitation, que j’étais aimé de Dieu et que la vie, [...] là devant moi, était un don merveilleux. Suffoqué de bonheur, je suis tombé à genoux. »

Même à un demi-siècle de distance, le père Carré ne peut pas évoquer cette soirée sans réveiller en lui l’émotion de l’expérience originelle. En règle générale, dans tout ce que nous appelons souvenir, les traces de l’événement remémoré sont tout juste suffisantes pour empêcher l’oubli. Ici, en revanche, elles sont si profondes que le mot souvenir, à la réflexion, semble inadéquat. Tout de suite après le passage que je viens de lire, le Père retourne à l’expérience de Neuilly et, sans signaler sa propre volte-face, il la définit comme le contraire d’un souvenir :
« Un commencement absolu (ou ce qui s’en rapproche le plus) : voilà comment se caractérise pour moi, à plus de cinquante ans de distance, le seul événement qui ait jamais mis de l’évidence dans ma foi, l’événement aussi qui m’apporta une joie qu’aucune autre joie n’a pu par la suite surpasser. »

Dans les pages suivantes, le Père évoque son éducation supérieure, ses études de futur prêtre mais sans jamais perdre de vue son expérience de Neuilly. Il la tient pour responsable de tout ce qui lui arrive de bon dans sa jeunesse. C’est elle, écrit-il, qui lui permit d’apprécier l’enseignement de ces gloires dominicaines que furent les pères Chenu et Sertillanges. Le positif dans son existence est la traînée lumineuse derrière la comète qui illumina un soir le ciel de son enfance :
« J’ai souvent évoqué […] l’instant miraculeux où une vie prend conscience de la réalité de Dieu et de son lien avec lui, lorsque, plus tard sous la conduite du père Chenu, j’étudiais avec enchantement la théologie des Pères grecs. L’incarnation du Christ est pour eux comme une recréation de l’humanité. Oui, j’avais été recréé ce soir-là. »

À cette même expérience de « recréation », le père Carré rattache l’intérêt que lui inspirera, quarante ans plus tard, le père Teilhard de Chardin. Le bruit fait autour de cette œuvre était souvent motivé par le désir d’en faire une arme contre l’orthodoxie. Sans prêter attention à ces manœuvres, le père Carré va droit à ce qui, dans l’œuvre de Teilhard, lui rappelle son expérience de Neuilly : « Chaque individu est créé à longueur de vie » : cette phrase tomba sous mes yeux, il y a trois ou quatre ans à Washington. Les lettres du père Teilhard — que je lisais avec avidité entre deux sermons de semaine sainte pour la colonie francophone — agissaient sur moi comme un révélateur. Le dépaysement, le silence du matin favorisaient une telle mise à jour, et aussi cet état étrange que j’ai toujours connu avant de prêcher, (et) où se mêlent l’inquiétude, le besoin quasi viscéral de me trouver au plus vite sur le lieu de la parole et en même temps [...] une indéniable fébrilité... »

Le Père finit par rattacher à l’événement de Neuilly, en somme, tout ce qui l’a passionné à un moment ou l’autre de son existence, y compris l’éloquence religieuse. Pour lui, nous dit-il, l’art oratoire fut une grande cause de « fébrilité ». Ce dernier terme désigne un état mental très éloigné de la « présence douce et exaltante » qui émane de Neuilly, inséparable pourtant de cette grande expérience, enracinée dans un effort maladroit pour en tirer parti, pour lui donner des suites.

Comment définir ce qui s’est passé dans la chambrette de Neuilly ? Il y a une réponse évidente et certains d’entre vous, certainement, y ont déjà songé : c’est une expérience mystique. Bien des gens se méfient de cette expression qui, selon eux, n’a aucune signification précise. Et pourtant les traits majeurs de cette énigme sont assez bien dessinés, notamment dans la description qu’en donne le père Carré, celle-là même que je viens de vous lire...

Un premier trait est le caractère passif, involontaire de l’expérience mystique. Aucun avertissement ne la précède et elle ne requiert aucun effort. Un second trait est la joie, « qu’aucune autre joie ne put par la suite surpasser ». Un troisième trait est l’impression d’éternité qu’elle donne, inséparable de son pouvoir infini de renouvellement, de son extraordinaire fécondité. Le dernier trait résume tous les autres et c’est l’intuition d’une présence divine.

Pour ceux qui se détournent de l’expérience mystique, son « imprécision » n’est qu’un prétexte, je pense, et la vraie raison ce sont les controverses que cette notion inévitablement suscite. Pour les incroyants fermes dans leur incroyance, il s’agit forcément d’une illusion ou d’une imposture. Sans exclure ces possibilités, les croyants en ajoutent une autre : l’expérience mystique réelle, authentique. Elle est alors la perle de grand prix dont parle l’Évangile, si précieuse qu’il faut tout sacrifier à son acquisition.

Le futur père Carré n’hésita pas. Il décida de se faire missionnaire en terre païenne, avec « la palme du martyre » comme unique perspective. Les prêtres de son collège, Sainte-Croix de Neuilly, s’efforcèrent de calmer cette exaltation. C’est alors que l’adolescent s’orienta vers l’ordre dominicain.

***

Si l’expérience mystique est une source de bonheur qui ne tarit jamais, si elle transcende la durée, le père Carré aurait dû jouir toute sa vie de la foi rayonnante que la rumeur publique lui attribue. Un examen attentif de ses écrits ne vérifie pas cette supposition. Le Père se plaint assez fréquemment du silence de Dieu et du désespoir qui en résulte pour lui. Après Neuilly, les « consolations mystiques »— c’est l’expression consacrée — lui ont presque toujours fait défaut.

Faut-il penser que, dans Chaque jour je commence, le Père a embelli ses souvenirs ? Je ne le crois pas. Il me paraît incapable de mensonge ou même d’exagération.

Pour comprendre la crise intense et durable qui suivit la ferveur des premières années après Neuilly, il faut réfléchir d’abord, je pense, à la précocité extraordinaire de cette expérience.

De toute évidence, le Père a vu d’abord en Neuilly la plus grande affaire de sa vie, un sommet indépassable. À mesure que le temps passait, toutefois, il s’habituait à son bonheur. Et peu à peu, il le réduisit à un simple point de départ dans une conception dynamique de son avenir religieux.

Pour définir l’ambition qui l’entraînait au-delà de Neuilly, le Père parle souvent de sa vocation de sainteté. Pour lui, comme pour beaucoup d’aspirants à la vie mystique, le mot « sainteté » implique beaucoup plus qu’un contact unique avec Dieu, toute une suite de contacts, chacun plus intense et prolongé que le précédent. Toutes ces expériences mystiques viendront scander les étapes de la vie, pour déboucher enfin sur l’éternité, but ultime du processus de sanctification. Ce projet, si noble soit-il, réduisait l’expérience de Neuilly au rôle de première marche, la plus basse, sur un escalier pointé vers le ciel...

Ce projet reflète une ambition mystique typiquement occidentale et moderne. Il n’est pas exempt de « fébrilité », au sens que le père Carré donne à ce terme. Nous autres Occidentaux ne nous contentons jamais de ce que le Ciel nous envoie, nous rêvons tous de conquêtes inédites et d’exploits inégalables...

Quel est le jeune homme ou la jeune fille dans notre monde qui, placé dans une situation analogue à celle du père Carré, croyant ce qu’il croyait, n’aurait pas réagi de façon analogue ? Comme tant d’autres aspirants modernes à la sainteté, le père Carré prenait pour modèles ceux que notre société admire, les hommes d’action, les « réalisateurs », les « entrepreneurs » au sens presque américain de la libre entreprise.

Ce qui confère au monde moderne un immense avantage dans le domaine pratique, son activisme, son volontarisme, sa passion rivalitaire, se solde sans doute par un désavantage sous le rapport mystique. Nous autres, Occidentaux, n’hésitons guère à prendre des initiatives dans des domaines qui, en principe, ne relèvent que de Dieu. Ne nous étonnons pas si les résultats ne répondent pas toujours à notre attente.

À mesure que les années passaient, le Père attendait, toujours plus impatiemment, de nouvelles expériences mystiques qui ne venaient jamais. Dans Chaque jour je commence, une phrase que j’ai déjà citée suggère clairement l’amertume de cette déception. En 1975, le père Carré définit Neuilly comme la seule chose qui ait jamais mis de l’évidence dans [s]a foi. C’est dire que rien de comparable à Neuilly n’était venu, à cette date, étancher une soif de divin rendue inextinguible par la puissance même de l’expérience qui l’avait suscitée. Le père Carré a vécu cette situation tantôt comme un échec personnel, tantôt comme une carence de Dieu lui-même.

Les effets de cette sécheresse spirituelle, aggravés avec le temps, s’ajoutaient aux désastres dans le monde et aux désordres dans l’Église pour miner la confiance du père Carré en la bonté et parfois même en l’existence de Dieu : « Je ne peux pas parler ouvertement », écrit-il, « parce que ma foi paraît si assurée, si contagieuse — d’après ce que l’on en dit — que je scandaliserais mon prochain. » Il n’est pas difficile de trouver des textes où les doutes du père Carré s’expriment sans la moindre équivoque : « Seigneur [...] si tu existes, rends-moi mes certitudes. Et si tu me laisses néanmoins dans les ténèbres, accorde-moi l’intime conviction que ce temps de détresse a son utilité. »
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:27

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Si étonnantes qu’elles paraissent dans le contexte de Neuilly, ces plaintes sont faciles à rattacher, indirectement, à cette expérience. Rien de plus commun, chez les mystiques, que les crises dites de « sécheresse » ou d’« aridité ».

Plus on se familiarise avec le père Carré, plus on s’aperçoit que toute réflexion philosophique et même théologique est subordonnée chez lui au désir de contact personnel avec Dieu. Ce désir, longtemps insatisfait, se transforme parfois en une espèce de révolte qui ne verse jamais, néanmoins, dans le nihilisme anti-chrétien partout répandu à notre époque.

Il faut voir, il me semble, dans le père Carré non pas un écrivain religieux analogue à tant d’autres, ou même un penseur mystique mais, plus radicalement, un mystique au sens le plus concret. Le fait d’avoir bénéficié, pour commencer, d’une expérience exceptionnelle fit de lui, par la suite, un mystique souvent frustré et découragé.

Du point de vue qui est le nôtre, l’intérêt de cette hypothèse — car c’en est une — est la lumière qu’elle projette sur l’œuvre du père Carré. Elle éclaire très directement sa prédilection pour les saintes et les saints qui souffrirent de crises analogues aux siennes. Sainte Thérèse de Lisieux est l’exemple le plus fréquemment invoqué : « Je m’étonne de voir tant de chrétiens ignorer encore que la foi de Thérèse fut laborieuse, traversée de tempêtes. Elle ne demeura fidèle qu’à force d’héroïsme. Elle a craint de blasphémer en racontant ce que fut son épreuve, en donnant écho aux voix des ténèbres qui, durant des mois, se déchaînèrent dans son cœur. [...] Or, elle a tenu bon, par amour du Christ et par amour des pécheurs. »

Le Père s’intéresse aussi à des personnages de l’entourage même de Jésus. Il leur attribue une foi « difficile » ou « laborieuse ». Ces deux adjectifs reviennent souvent pour qualifier sa propre foi.

Dans ce contexte, l’apôtre Thomas est un choix très classique, bien entendu. Celui de la Vierge Marie, en revanche, étonne par son audace. Voici un texte caractéristique :
« … [La Vierge Marie] a été mon principal soutien dans les moments de doute. Car la foi a toujours été difficile pour moi.
Nous sous-estimons le choc que Marie reçut le jour de l’Annonciation. [...] la dernière parole dite, Marie se trouve devant l’inconnu. Voici que commence le temps de la foi difficile. »

***

La précocité extrême de Neuilly inspire au père Carré, je l’ai déjà suggéré, des réactions ambiguës. La fierté de l’enfant prodige qui rencontra Dieu à quatorze ans se double chez lui d’une certaine humiliation à l’idée que rien d’aussi remarquable n’interrompit jamais, par la suite, la routine de ses observances religieuses.

Le Père a longtemps craint, je pense, de passer pour puéril, immature comme disent si laidement les psychologues contemporains. Il oubliait que, dans notre monde, les derniers mystiques sont des enfants. Il oubliait les paroles divines sur l’enfance en général : « Je te bénis, père, seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché tout cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. »
(Mt 11, 25)

Pour comprendre ce genre d’oubli, chez un chrétien aussi informé que le père Carré, il faut tenir compte des pressions qui s’exerçaient sur lui, dans un monde toujours plus vide de Dieu, un monde auquel de moins en moins d’enfants échappent désormais.

Voici le récit d’un entretien entre le père Carré et les combattants juvéniles de la plus picrocholine de nos guerres, celle qui n’a jamais eu lieu et dont on dissimule pudiquement le non-être derrière une formule stéréotypée « les événements de mai 68 » :

« […] j’avais accepté de me livrer à l’interrogatoire de 70 ou 80 étudiants et étudiantes en droit. Sans aucun ménagement, bien sûr, avec une indiscrétion qui faisait partie des règles du jeu, ils me tournèrent et retournèrent sur le gril. Le point crucial était la justification de ma fidélité. Dans quelle mesure celle-ci est-elle commandée par mon passé ? Ne suis-je pas prisonnier aujourd’hui de vieilles habitudes ? L’appel de jadis (qu’il vînt du Seigneur ou de mon imagination) explique-t-il encore quotidiennement ma vie, ou bien n’est-ce que son écho, très affaibli, imperceptible parfois, dérisoire en tout cas, que j’entends sans vouloir me 1’avouer ? »

Le père Carré avait très évidemment commis l’imprudence de confier le grand secret de sa quatorzième année à ces jeunes gens qui étaient plus conformistes encore que féroces, mais dans le style exigé par leur époque. Rien de plus scandaleux à leurs yeux que ce vieillard accroché à un vieux rêve de sainteté. C’était l’époque où rien n’était plus méprisable que la constance et la continuité. Seules les « ruptures épistémologiques » passaient pour estimables. Le père Carré incarnait à la perfection ce que ces jeunes gens appelaient un demeuré.

Le frêle vieillard se prétend écrasé, annihilé par le lynchage spirituel auquel il s’est follement exposé. Mais il y a de l’humour, je pense, dans cette peur panique qu’il fait mine d’éprouver.

Les soixante-huitards se croyaient capables de « déconstruire » leur victime d’un point de vue maoïste. En réalité, ce sont eux qui sont silencieusement déconstruits. Le Père voyait très bien que ses persécuteurs n’étaient pas plus chinois que lui. Souvent même ils venaient de Neuilly tout comme lui, ou peut-être du XVIe arrondissement.
Ces ignorants attribuaient les idées du Père à son éducation religieuse, c’est-à-dire « bourgeoise », sans se souvenir qu’ils sortaient eux-mêmes du même milieu et, à peu de choses près, c’est la même éducation qu’ils avaient reçue, celle des collèges et lycées les plus huppés de la région parisienne. Leur maoïsme n’était qu’un sous-produit très temporaire et banal d’une décadence culturelle plus avancée, bien moins intéressante que la soif mystique du père Carré. Loin de dominer la comédie sociale du moment, les soixante-huitards en étaient les protagonistes les plus mystifiés.

Le père Carré devinait sans peine qu’après s’être payé leur petite révolution culturelle, exempte de tout risque pour leurs précieuses personnes, ces révolutionnaires en carton-pâte se lanceraient allègrement dans les brillantes carrières auxquelles leur condition bourgeoise les destinait, une fois les enfantillages terminés. Aujourd’hui même, bon nombre d’entre eux sont encore installés dans les conseils d’administration de nos grandes affaires capitalistes ou étatiques. Ils se préparent à prendre une confortable retraite.

Le père Carré voit plus loin que ceux qui le retournent sur le gril. Ce n’est pas à ses propres forces qu’il doit sa lucidité, c’est à cette expérience que ses interlocuteurs prennent pour l’obscurantisme le plus noir. C’est elle, au fond, qui, l’a toujours protégé non seulement de la futilité contestataire mais de tous les fantasmes intellectuels auxquels tant de jeunes et de moins jeunes privilégiés autour de lui ne cessaient de succomber, le nietzschéisme, l’althussérisme, etc.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:29

(suite)

Dans les dernières pages autobiographiques de Chaque jour je commence, le père Carré se livre à une autocritique sévère mais nullement désespérée. Il s’assimile au grand symbole de la tiédeur religieuse dans l’Apocalypse de saint Jean, l’église de Laodicée :
« Je connais ta conduite », dit le narrateur, « tu n’es ni froid ni chaud, — que n’es-tu l’un ou l’autre ! — ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. [...] Ceux que j’aime, je les semonce et les corrige.
Allons ! Un peu d’ardeur, et repends-toi ! »

Le Père s’accuse d’avoir perdu la ferveur de sa jeunesse mais, de même que Laodicée, il n’a jamais complètement perdu la foi et il est invité à la reconquérir. Son cas n’est pas vraiment désespéré ; la conclusion le confirme : « C’est triste même si c’est admirable de ne savoir que s’accrocher ! »

À quoi le père Carré s’est-il accroché toute sa vie, « tristement », sans doute, mais « admirablement » ? À « la seule chose qui ait jamais mis de la certitude dans sa foi », à l’expérience de Neuilly. Au lieu de se conduire en enfant gâté et de réclamer toujours davantage, en digne contemporain des soixante-huitards, le père Carré comprend qu’il aurait dû cultiver modestement, pieusement la grâce de sa jeunesse. Ce n’est pas Dieu qui l’a plongé dans l’incertitude, c’est son ambition excessive.

Après un demi-siècle d’attente toujours vaine, le père Carré se décida finalement à regarder les choses en face : depuis sa quatorzième année, le sommet de sa vie religieuse s’était toujours situé non pas dans l’avenir, devant lui, mais derrière, dans l’expérience de Neuilly. Pour la première fois, il cherche vraiment à renouer avec l’événement extraordinaire qui, négativement parfois, mais positivement surtout, a dominé toute son existence.

C’est d’abord sans beaucoup d’espoir, je pense, que le Père s’est mis à tisonner les braises d’un feu éteint, croyait-il, depuis un demi-siècle. Et soudain, voilà que le miracle des anciens jours s’est renouvelé. Sous ses yeux, l’expérience de Neuilly se métamorphose en une belle au bois dormant émergeant, radieuse, d’une longue nuit obscure. Loin d’avoir disparu à jamais, la présence de jadis ressuscitait, plus douce, plus exaltante que jamais.

Pour cette réévaluation positive du passé, toujours dans Chaque jour je commence, le père Carré cherche des témoins tout près de lui et il en trouve, le romancier Julien Green, par exemple, dont il cite une phrase d’une pertinence remarquable : « Le souvenir d’une grâce passée peut être une nouvelle grâce. »

Chez Julien Green comme chez le père Carré, le mot « grâce » désigne une faveur spirituelle, une assurance que Dieu donne de son amour. Ce mot est un synonyme plus discret, en somme, d’expérience mystique.

Pour comprendre ce qui motive l’appel à Julien Green, il faut revenir aux deux définitions de Neuilly que nous avons déjà trouvées dans Chaque jour je commence : la première faisait de cette expérience un souvenir privilégié ; la seconde un commencement absolu.

À la lumière de Julien Green, ces deux définitions n’en font qu’une. Se souvenir intensément d’une expérience mystique, même ancienne, c’est la ressusciter. Peu importe la façon dont on définit le résultat... Souvenir très intense ou expérience entièrement nouvelle, la différence tend à s’effacer...

En citant Julien Green, le Père rend grâce à son expérience fondatrice trop longtemps négligée. Il en reconnaît la fécondité, longtemps stérilisée par sa propre « fébrilité ». Il se tient désormais pour responsable de ses longues crises d’aridité.

Pourquoi réclamer de nouvelles grâces si le souvenir permet de ranimer les anciennes ? Pour mieux se convaincre de cette vérité, le Père veut l’entendre proclamée par une autre bouche que la sienne. La parole d’autrui a plus de prestige que la nôtre : elle semble plus proche du divin. Pour se maintenir sur la bonne route, le père Carré fait appel non seulement à Julien Green mais à d’autres esprits fraternels, Gabriel Marcel par exemple.

***

C’est un retour à l’expérience enfantine qui s’effectue, en somme, dans les écrits tardifs. Le texte le plus révélateur est aussi, semble-t-il, le plus tardif de tous. C’est une nouvelle conclusion pour la réédition d’un livre sur la sainteté. Elle paraîtra en janvier 2004, le mois même de la mort du père Carré. C’est un admirable bilan de toute la vie religieuse de son auteur :

« J’entre dans ma quatre-vingt-seizième année. Le Seigneur m’a comblé de grâces. [...] : puisque [...] il m’a conservé si longtemps au doux royaume de la terre, c’est sans doute pour exercer [...] le ministère du grand âge, qui consiste en la prière et l’intercession. »

Loin de définir l’existence en ce bas monde comme une vallée de larmes, le père Carré célèbre « le doux royaume de la terre ». Dans ses périodes de « fébrilité », il s’est beaucoup reproché, je pense, son trop d’amour des choses de ce monde. Maintenant, il se le pardonne.

Sa grande vieillesse fut, je pense, la période la plus heureuse, avec son enfance. Ses collègues de l’Académie ont beaucoup contribué à ce bonheur tardif. Dans ses dernières années, tout lui était prétexte à les remercier.

Pendant les vacances d’été, le père Carré regrettait la fermeture de l’Académie. Lorsqu’on admirait son assiduité au travail académique, il répondait que ce n’était pas le travail qu’il regrettait, ni même l’Académie elle-même, c’étaient les académiciens. Si ces derniers l’aimaient beaucoup, il le leur rendait bien. Les académiciens sont des gens si délicieux, disait-il, qu’après les avoir fréquentés, on ne peut plus se passer de leur amitié.

Seul le lecteur ignorant du vocabulaire spirituel du père Carré peut s’imaginer que sa grande expérience mystique est absente des lignes que je viens de lire.

Regardons la première phrase. « Le Seigneur m’a comblé de grâces. » Le pluriel ne doit pas nous égarer. Cette phrase est une allusion à l’expérience de Neuilly, unique en tant qu’événement, infinie dans ses conséquences et prolongements. Pendant les années de sécheresse et d’aridité, le père Carré se croyait abandonné à lui-même. En réalité, c’était lui qui se détournait de Dieu en essayant dans son volontarisme moderne de se rapprocher de Lui par ses seuls efforts. Il était le vrai responsable du malheur dont il s’est cru frappé. L’affirmation qu’il est « comblé de grâces » ne peut s’interpréter qu’à la lumière de la vieille expérience mystique infiniment démultipliée et plus féconde que jamais, après quatre-vingts ans de bons et loyaux services.

Les ultima verba du père Carré résument parfaitement, il me semble, l’histoire spirituelle que j’ai essayé moi-même de résumer. Pour bien s’en convaincre, lisons jusqu’au bout le texte dont je n’ai cité encore que les premières lignes ; voici le reste :
« Je relisais, ces derniers temps, des notes prises lors de ma retraite d’ordination. La nécessité pour moi de la sainteté y paraît avec une vigueur qui me frappe, au sens littéral du mot. Tant de lumière, des certitudes aussi fortes qui me faisaient écrire : « Si je ne deviens pas un saint, j’aurai vraiment trahi. » Je ne renie pas ces lignes écrites à l’âge de vingt-quatre ans... Mais j’ai maintenant une expérience longuement acquise, celle du voyageur qui, sur une route fatigante, fait de moins en moins confiance à ses forces et sait qu’atteindre le terme ne dépend pas seulement de sa volonté. Une certaine fébrilité du désir laisse place aujourd’hui à la douceur de l’espérance. Sainteté ou non ? La question ne se pose plus ainsi. Je ne pense qu’à la tendresse de Dieu. »

Chaque phrase, ici, et presque chaque mot font écho à nos observations précédentes. Le Père répudie expressément ce qu’il y avait d’orgueil inaperçu dans son projet de sainteté. Lorsqu’il disait : « Si je ne deviens pas un saint, j’aurai vraiment trahi », il se tendait à lui-même le piège qui s’est ensuite refermé sur lui, mais son humilité finale l’a libéré.

Neuilly fut en somme l’occasion sinon d’une chute, au moins d’un long piétinement, non pas en raison de quelque perversité intrinsèque mais à cause de l’utilisation naïvement égotiste qu’en fit le père Carré. Finalement, il comprit son erreur et le texte que nous venons de lire en est la preuve. L’exploitation « fébrile » de l’expérience mystique était presque inévitable étant donnée l’extrême jeunesse de son bénéficiaire...

Au lieu de faire de Dieu un Everest à escalader, le dernier père Carré voit en lui un refuge. Ce n’est pas un humanisme sceptique qui s’exprime ici, mais un abandon à la miséricorde divine. Sans renier ses aspirations mystiques, le Père se reconnaît incapable de les réaliser par ses propres moyens.

Ce n’est pas moi, bien entendu, qui formule ces critiques, c’est le père Carré lui-même. J’adopte sur lui la perspective de son dernier texte, le plus profond, je pense, et on pourrait le commenter indéfiniment.

Le père Carré a lâché d’abord la proie pour l’ombre ; heureusement pour lui, la présence douce et exaltante ne s’est jamais découragée. Elle était toujours là, silencieuse, à ses côtés. Elle a survécu à toutes les usures, à toutes les lassitudes, à tous les abandons.

Sous prétexte que l’insatisfaction et l’aridité ont joué leur rôle dans la vie religieuse du père Carré, il faut se garder de voir en lui un mystique manqué, un mystique raté. Il fut d’abord un mystique trop vite comblé. De ce fait même, il resta longtemps un mystique frustré, victime de ce qu’il appelait sa « fébrilité ».

Son avidité juvénile appelait une leçon et elle lui fut administrée. À en juger par les propos que nous venons de lire, cette leçon fut comprise et assimilée avec une grande humilité.

En dépit des apparences, on ne peut pas rêver d’un destin préférable à celui-là et je n’en souhaite pas d’autre à ceux qui m’écoutent, sans m’oublier moi-même.

Pour moi qui n’ai jamais connu le père Carré, c’est une véritable épreuve que de parler de lui à tant de gens ici qui le connaissaient et qui ne cesseront jamais de l’aimer. J’espère ne pas les avoir trop déçus et mes vœux seront comblés si, à quelques-uns d’entre vous, au moins, j’ai transmis le désir d’aller plus loin que je n’ai su le faire dans l’exploration des œuvres mystiques du Révérend Père Ambroise-Marie Carré.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:31

Réponse de Michel Serres au discours de René Girard

[16 décembre 2005] Le Figaro

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

D’où parviennent jusqu’ici ces aboiements ? Reconnaissons-nous, de même, dans le récit de Théramène, les chevaux emportés qui traînent le cadavre d’Hippolyte sur la plage, écartelé ? Qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
Merci, Monsieur, de nous avoir fait entendre, en ces abois, ces hennissements, ces hurlements d’animaux enragés, nos propres vociférations ; d’avoir dévoilé, en cette meute sanglante, en cet attelage emballé, en ce nœud de vipères, en ces bêtes acharnées, la violence abominable de nos sociétés ; d’avoir révélé, enfin, en ces corps déchiquetés, les victimes innocentes des lynchages que nous perpétrons.
Tiré de Racine, ce bestiaire hominien eût pu s’échapper, furieux, de l’Antiquité grecque, où des femmes thraces dépècent Orphée, de la Renaissance anglaise ou de notre XVIIe siècle classique, où chaque tragédie porte en elle, imagée ou réelle, une trace immanquable de cette mise à mort. Les Imprécations de Camille, chez Corneille, réunissent contre Rome tous les peuples issus du fond de l’univers et, dans Shakespeare, les sénateurs, assemblés, plantent leurs couteaux croisés dans le thorax de César. L’origine de la tragédie, que Nietzsche chercha sans la trouver, vous l’avez découverte ; elle gisait, tout offerte, en la racine hellénique du terme lui-même : tragos signifie, en effet, le bouc, ce bouc émissaire que des foules prêtes à la boucherie expulsent en le chargeant des péchés du monde, les leurs propres, et dont l’Agneau de Dieu inverse l’image. Merci d’avoir porté la lumière dans la boîte noire que nous cachons parmi nous.
Nous.
Nous, patriciens, au marais de la Chèvre, assemblés en cercles concentriques autour du roi de Rome ; nous, parmi les ténèbres d’un orage parcouru d’éclairs ; nous, découpant Romulus en morceaux, et, la clarté revenue, fuyant, honteux, chacun dissimulant, dans le pli de sa toge, un membre du roi de Rome dépecé ; nous, soldats romains, pressés autour de Tarpeia, jetant nos bracelets, nos boucliers sur le corps virginal de la vestale chaste ; nous, lapidateurs de la femme adultère ; nous, persécuteurs, lançant pierre après pierre sur le diacre Étienne, dont l’agonie voit les cieux ouverts…
… nous, bannissant ou élisant tel candidat en inscrivant son nom sur des tessons de terre cuite, souvenir oublié de ces pierres de lapidation ; nous, désignant un chef par nos suffrages, sans nous remémorer que ce mot fractal signifie encore les mêmes fragments, jetés sur l’élu ; de ces pierres assassines, nous bâtissons nos villes, nos maisons, nos monuments, notre Coupole ; nous, désignant roi ou victime, parmi nos fureurs temporairement canalisées par ce suffrage même ; nous, vos confrères, qui, de nos suffrages, vous avons élu ; nous, sagement assis autour de vous, debout, discourant de notre Père Carré, mort.
Grâce à vous, je vois pour la première fois le sens archaïquement sauvage de cette cérémonie, les cercles concentriques des sièges, fixés au sol, immobilisés, séparés ; j’entends le silence du public, apaisé de fascination, vous écoutant, vous, élu, debout ; je découvre aussi pour la première fois cette chapelle ronde autour du tombeau de Mazarin, tous deux faits des pierres d’une lapidation gelée, reproduisant, comme en modèle réduit, les pyramides d’Égypte, résultats elles aussi, elles sans doute parmi les premières, d’une lapidation longue, celle du corps de Pharaon, accablé couché sous ce monceau. Les institutions élèvent-elles nécropoles et métropoles à partir de ce supplice primitif ? La Coupole en dessine-t-elle encore le schéma oublié ?
Que signifie le sujet que nous appelons toi ou moi ? Sub-jectus, celui qui, couché, jeté dessous, jeté sous les pierres, meurt sous les boucliers, sous les suffrages, sous nos acclamations. Et quelle abominable glu colle les collectifs en ce sujet pluriel que nous nommons nous ? Ce ciment se compose de la somme de nos haines, de nos rivalités, de nos ressentiments. Sans cesse renée, mère mimétique de soi-même, marâtre des groupes, la violence, molécule de mort aussi implacablement repliquée, imitée, reprise, reproduite que les molécules de la vie, voilà le moteur immobile de l’histoire. Profonde leçon de grammaire élémentaire et de sociologie politique : vous, sous la boîte noire des pierres, voici le bouc émissaire ; nous, dans la boîte noire de la nuit, voilà, sans qu’ils le sachent, d’anciens persécuteurs. Leçon d’anthropologie et d’hominisation, j’y reviendrai.
D’où provient cette violence ?

Observez nos habits verts. Pourquoi un groupe parade-t-il ainsi, en uniforme ? Pourquoi femmes et hommes suivent-ils une mode vestimentaire, intellectuelle, parleuse ? Pourquoi ne désirons-nous passer pour d’exceptionnelles singularités qu’à la condition de faire comme tout le monde ? Pourquoi ladite correction politique exerce-t-elle tant de ravages sur la liberté de pensée ? Pourquoi faut-il tant de courage pour dire ce qui ne se dit pas, penser ce qui ne se pense pas, faire ce qui ne se fait pas ? Pourquoi l’obéissance volontaire fonde-t-elle les pouvoirs ? Pourquoi nous prosternons-nous devant les grandeurs d’établissement, dont la cérémonie d’aujourd’hui donne un si parfait exemple ?
Vous avez découvert, aussi, cette autre et première glu dont l’adhérence fait une bonne part du lien social et personnel : le mime, dont les gestes et conduites, les paroles, les pensées nous rapprochent de nos cousins les singes, chimpanzés ou bonobos, sur lesquels, Aristoteles dixit, nous l’emportons en imitation. Combien de fois, observant, dans un ministère, une réception officielle, ou, dans un hôpital, la visite d’un professeur de médecine au chevet d’un malade, n’ai-je pas vu, de mes yeux vu, de grands anthropoïdes se livrant aux jeux dérisoires de la hiérarchie, où le mâle dominant parade face aux dominés ou à ses femelles soumises ? L’imitation produit la dominance plus ou moins féroce que nous exerçons ou subissons.
Anthropologique et tragique, le modèle que vous proposez à notre méditation, en illuminant notre expérience, part du mime et du désir qui en découle. Tel aime la maîtresse de son ami ou l’ami de sa maîtresse ; tel autre jalouse la place de son proche voisin ; quel enfant ne s’écrie « moi aussi » dès que frère ou sœur reçoivent un cadeau, et quel adulte peut se défendre d’un même réflexe ? L’état d’égaux crée une rivalité qui, en retour, nous transforme en jumeaux, réattisant à la fois la haine et l’attirance. Le paysage entier des sentiments violents, des émotions de base, divers et coloré en apparence, jaillit de cette gémellité uniforme et pourtant productive. Nous désirons le même, le désir nous fait mêmes, le même fait le désir, qui se reproduit, monotone, sur la double carte de Tendre et de Haineux, que vous dessinez avec le pinceau du mime.
Mieux encore, ce mimétisme jaillit du corps, du système nerveux comprenant ces neurones miroirs, découverts récemment par des cognitivistes italiens et dont nous savons aujourd’hui qu’ils s’excitent aussi bien lorsque nous faisons un geste qu’au moment où nous voyons un autre le faire, comme si la représentation équivalait à l’acte. Ainsi le mime devient-il l’un des formats universels de nos conduites. Nous imitons, nous reproduisons, nous répétons. La replication propage et diffuse le désir individuel et les cultures collectives, comme les gènes de l’ADN reproduisent et disséminent la vie : étrange dynamisme de l’identique dont l’automatisme redondant, repliqué indéfiniment, va se répétant.
Vous avez mis la main sur l’un des grands secrets de la culture humaine, spécialement de celle que nous connaissons aujourd’hui, dont les codes envahissent le monde exponentiellement plus vite que ceux de la vie – trois milliards huit cents millions d’années pour l’une, quelques millénaires à peine pour l’autre – parce que ses grandes révolutions – taille de la pierre au paléolithique, écriture dans l’Antiquité, imprimerie à la Renaissance, industrie de chaînes et de séries depuis quelques siècles, nouvelles technologies, plus récemment — inventèrent toutes, sans exception, des replicateurs, codes ou opérations de codage dont la surabondance envahissante caractérise notre société de communication et de publicité. Ces replicateurs, dont la similitude excite et reproduit le mimétisme de nos désirs, semblent imiter, à leur tour, le processus de reproduction de l’ADN vivant.
Les objets qui nous entourent désormais, voitures, avions, appareils ménagers, habits, affiches, livres et ordinateurs… tous proposés à nos désirs, comment les nommer, sinon des reproductions d’un modèle, à peu de variations près ? Que dire, aussi, de ce que l’inculture de nos élites appelle management, pour les entreprises privées, ou de l’administration, pour les services publics, sinon que l’effroyable lourdeur de leur organisation a pour but de rendre homogène et reproductible toute activité humaine et de donner ainsi le pouvoir à ceux qui n’en ont aucune pratique singulière ? Et que dire des marques, partout propagées, dont nous connaissons l’origine : les traces de pas que laissaient en marchant, imprimées sur le sable des plages, les putains d’Alexandrie, révélant ainsi leur nom et la direction de leur lit ? Le long de leur marche dupliquée, ne revenons-nous pas au désir ? Quel président d’une grande marque, aujourd’hui partout repliquée, se sait, — s’il ne le sait pas, je jouis de le lui apprendre – se sait, dis-je, fils de ces putains d’Alexandrie ? Nous avons créé un environnement où le succès lui-même, où la création elle-même, dépendent désormais de la reproduction plus que de l’inimitable.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:32

(suite)

Le danger majeur que courent nos enfants, le voilà : les fils de putain, à qui je viens de rappeler leur digne lignée, les plongent dans un univers de codes repliqués ; nous les écrasons de redondance. La crise de leur éducation, la voici : fondé naturellement sur l’imitation, l’apprentissage enseigne à devenir des singularités inimitables. Tonitruants, les médias, la publicité, le commerce et les jeux répètent, au contraire : imitez-moi, devenez les véhicules automatiques de la répétition de nos marques, pour que votre corps et vos gestes répétés multiplient en les répétant nos succès commerciaux ; timide et quasi sans voix face à ces potentats, l’éducation leur souffle : n’imitez personne que vous-mêmes, devenez votre liberté. Devenue pédagogique, notre société a donc rendu l’éducation contradictoire. La crise de la création, la voici enfin : dans un univers de replicateurs, de modes et codes reproducteurs, de clones bientôt, l’œuvre inimitable reste cachée jusqu’à la fondation d’un nouveau monde. Ainsi nous avez-vous révélé comment le désir personnel et la culture humaine amplifient l’un des secrets de la vie, de la naissance, de la nature.
Aveuglés par la monotonie du même, nous voyons mal la répétition. Comprenons-nous, par exemple, comment les techniques, sorties du corps, reproduisent, d’abord, les fonctions simples de nos organes : le marteau frappe comme le poing ; la roue tourne comme les articulations des genoux et des chevilles ; le nouveau-né tète au biberon comme au sein… imitent, ensuite, les systèmes : les machines à feu miment la thermodynamique de l’organisme ; télescopes, microscopes, miment les systèmes sensoriels… miment, ensuite, certains tissus : les réseaux de voies ferrées, maritimes, aériennes, électroniques imitent le tissu nerveux… miment, enfin, l’imitation même de l’ADN… ?
Voilà un autre mimétisme caché : appareillées du corps, les techniques finissent par entrer dans son secret de se reproduire pareillement. Elles se ramènent donc à des biotechnologies. Partis du corps, les appareils, bien nommés, y reviennent aujourd’hui. Leur histoire raconte comment les objets que nous fabriquons explorent, les unes après les autres, les performances de la vie. J’ai appelé cela, jadis, l’exo-darwinisme des techniques ; grâce à vous, je comprends qu’il continue, qu’il imite, culturellement, le darwinisme naturel. Je vous nomme désormais le nouveau Darwin des sciences humaines.
Je veux, par deux aveux, compléter le tableau du mimétisme tel que vous le décrivez : le premier concerne nos psychologies. Si, d’exercice ou de nécessité, nous cherchions, le plus loyalement du monde, ce que nous désirons vraiment, ou ici et maintenant, ou globalement pour notre vie entière, n’entrerions-nous point, pour longtemps, dans une autre boîte noire, intime, où nous nous égarerions, sans trouver, en ce fond sombre de nous-mêmes, le plus petit élément de réponse à cette exigence, immédiate ou large, de plaisir ou de bonheur ? Face à l’inquiétude induite par un tel égarement, nous nous précipitons vers l’imitation parce que nous ne pouvons pas ne pas combler, au plus vite, un vide aussi angoissant.
Aussi difficile que se présente, d’autre part, la morale la plus austère, ne constitue-t-elle pas, elle aussi, un substitut facile à la même absence ? Évidence plus que paradoxe : la route malaisée de la morale, comme le chemin aisé du mime, semblent des voies d’accès plus accessibles que la quête inaccessible de l’authentique plaisir. Puisque je ne sais pas ce que je veux, autant désirer ce que les autres paraissent vouloir ou ce que des normes féroces m’imposent.
Deuxième aveu, plus logique à la fois et plus personnel : il ne se présente pas de cas, dit Karl Popper quelque part, où certaines théories, le marxisme et la psychanalyse par exemple, se trouvent en défaut. Voilà des théories qui ont toujours raison ; mauvais signe, car, exact ou rigoureux, le savoir se reconnaît à ce qu’il connaît toujours des lieux où il défaille. Il n’y a donc de science que falsifiable. Or, çà et là, nous entendons dire que votre modèle, trop universel, tombe sous ce couperet. Il n’y aurait, dit-on, aucune exception à votre théorie du double et de la rivalité mimétique. On ne pourrait que la vérifier ; or, je le répète, pour qu’elle puisse entrer en science, il faudrait la falsifier.
Aussitôt, je m’y emploie. Voici déjà presque trente ans que, me prétendant votre ami, je reçois de vous des marques d’amicale réciprocité. En public, ce soir, je puis jurer les dieux devant les autels du monde, et sans risque de parjure, que je n’ai jamais ressenti ombre de jalousie ni de ressentiment à votre égard, quelque admiration que je vous porte. Veuillez donc me considérer comme un monstre, comme un double sans rivalité, donc falsificateur de votre modèle ; de la sorte, nous pouvons l’admettre dans l’exactitude rigoureuse du savoir. Quoi de plus réjouissant, vous en conviendrez, qu’un ami vrai joue assez au faux ami pour pouvoir démontrer, en la falsifiant, la vérité décrite par son ami ?
Et puisqu’il s’agit là de vous et de moi, pourquoi ne pas avouer, en entrant plus avant dans les confidences, que, cependant, je vous jalouse sur un point ? Vous naquîtes en Avignon, expression qui m’induit, et voilà l’exception, en rivalité mimétique ; car issu, moi aussi, moi toujours votre double, d’une ville dont le nom commence par un A, je ne bénéficie pas, comme vous et certain de nos amis né, par chance, en Haïti, de la préposition en dont l’euphonie évite à vos compatriotes l’hiatus dont l’horreur haïssable hante qui habita à Agen. Je me laisse brûler, là, par les feux de l’envie. Mais si, vous avantageant et me punissant, ce point de grammaire nous sépare, deux ponts, comme il se doit, nous rassemblent : alors que vous dansez sur celui d’Avignon, nous nous enorgueillissons de notre pont-canal.
Quasi jumeaux, nous naquîmes donc sous la même latitude, mais seuls les Parisiens, gens de peu d’oreille, croient que nous parlons, avec le même accent, une même langue d’oc. Alors qu’ils croient la France coupée seulement en Nord et Sud, ils ne la voient pas, comme nous, séparée aussi en Est et Ouest : nous, Celtes et même Celtes-Ibères et, vous, Gaulois latinisés d’Arles ou de Milan, promis au Saint Empire romain germanique ; nous, atlantiques, versés vers un océan ouvert, vous, continentaux d’une mer intérieure ; nous, de la barre pyrénéenne, vous de l’arc alpin ; nous Aquitains, Gallois ou Bretons, humides et doux, vous, Méditerranéens venteux, piquants et secs ; nous, Basques ou Gascons, cousins des Écossais, Irlandais, Portugais ; vous, Provençaux, voisins rhodaniens du Rhin et du Pô ; vous, Zola, Daudet, Giono ; nous, Montaigne ; vous, Cézanne ; nous, Fauré.
Si l’espace nous sépare, il nous a unis aussi. À la fin de la dernière guerre, vous avez émigré, terrifié, comme je le fus, des folies criminelles de nations européennes. Pour mieux la penser, sans doute, vous mettiez, instinctivement, de la distance entre votre corps et cette mortelle violence. Et, de même que je parle avec une certaine émotion de la France rurale d’avant la coupure du conflit, vous parlez souvent avec la même nostalgie des États-Unis que vous connûtes alors, pays, comme le nôtre, à culture rurale et chrétienne, avant qu’il ne s’américanise. En cherchant la paix, vous deveniez, parmi les tout premiers, ce que nous devons tous devenir désormais : métis de culture et citoyens du monde.
Je ne vous rejoignis que vingt ans après. Vous souvenez-vous des paquebots, de ces traversées bénies dont la durée ne coûtait au corps aucun décalage horaire ? En le perdant, l’on gagnait du temps, alors que nous en perdons, maintenant, en croyant le gagner, entassés dans des aéronefs. De ce moment, j’ai en partie partagé votre errance de campus en campus et d’Est en Ouest. Vous souvenez-vous des blizzards de Buffalo, des hivers où nous cassions la glace sur la route où les congères, accumulées par la neige des Grands Lacs, nous interdisaient parfois de sortir de nos maisons ? Vous souvenez-vous des automnes lumineux de Baltimore, d’étés indiens où les rouges du feuillage renvoient au ciel une clarté que son azur ne connaît pas ? Vous souvenez-vous des chaleurs humides du Texas, des forêts de Caroline ? Avec quelle tristesse, la vieillesse venue, devrai-je bientôt me passer de vous retrouver, comme depuis plus de vingt ans, sur les bords du Pacifique, entre la baie de San Francisco et l’océan ?
De même que votre pensée connecte plusieurs disciplines, votre vie traversa lentement cet immense continent. Vous en connaissez l’espace, vous en savez, mieux que personne, les mœurs, les vertus, les excès, la grandeur, les émotions, les religions, la politique, la culture. Jour après jour, j’ai appris les États-Unis en vous écoutant et je souhaite souvent qu’à la suite d’Alexis de Tocqueville, dont j’occupe le fauteuil, vous écriviez demain une suite, contemporaine et magnifique selon ce que j’entendis, de la Démocratie en Amérique. Les souvenirs de votre vie nous doivent ce dernier ouvrage-là.
Vous avez traversé la mer pour vous évader de la violence ; vous, principalement, et moi, votre double dans l’ombre, n’en parlons pas pour rien, en effet. Dès 1936, nous avions tous deux autour de dix ans, je n’en perdrai jamais la souvenance, nous autres, enfants rares issus des rescapés de la Première Guerre mondiale, recevions déjà les réfugiés d’Espagne, rouges et blancs, jumeaux échappés des atrocités d’une guerre civile qui annonçait la reprise des horreurs subies par nos parents. Souvenez-vous, alors, de la suite en cataracte, souvenez-vous des réfugiés du Nord, poussés par la Blitzkrieg de 39, souvenez-vous des bombardements, des camps de la mort et de l’Holocauste, des luttes civiles entre résistants et miliciens, de la Libération, joyeuse mais abominable de ressentiment sanglant, souvenez-vous d’Hiroshima et de Nagasaki, catastrophes pour la raison et le monde. Ainsi formée par ces atrocités, notre génération dut, en plus, porter les armes dans les guerres coloniales, comme en Algérie. Nous partageâmes une enfance de guerre, une adolescence de guerre, une jeunesse de guerre, suivant une paternité de guerre. Les émotions profondes propres à notre génération nous donnèrent un corps de violence et de mort. Vos pages émanent de vos os, vos idées de votre sang ; chez vous la théorie jaillit de la chair. Voilà pourquoi, Monsieur, vous et moi, mêlée à notre corps de guerre, avons reçu dès cet âge une âme de paix.
Un jour les historiens viendront vous demander d’expliquer l’inexplicable : cette formidable vague qui submergea notre Occident pendant le XXe siècle, dont la violence sacrifia, non seulement des millions de jeunes gens, pendant la Première Guerre mondiale, puis des dizaines de millions autour de la Seconde – selon la seule définition de la guerre qui tienne et selon laquelle des vieillards sanguinaires, de part et d’autre d’une frontière, se mettent d’accord pour que les fils des uns veuillent bien mettre à mort les fils des autres, au cours d’un sacrifice humain collectif que règlent, comme les grands prêtres d’un culte infernal, ces pères enragés que l’histoire appelle chefs d’États – et qui, pour couronner ces abominations d’un pic d’atrocité, sacrifia, dis-je, non seulement ses enfants, mais, par un retournement sans exemple, sacrifia aussi ses ancêtres, les enfants de nos ancêtres les plus saints, je veux dire le peuple religieux par excellence, le peuple à qui l’Occident doit, sous la figure d’Abraham, la promesse de cesser le sacrifice humain. En l’atroce fumée sortie des camps de la mort et qui nous étouffa tous deux en même temps que l’atmosphère occidentale, vous nous avez appris à reconnaître celle qui sortait des sacrifices humains perpétrés par la sauvagerie polythéiste de l’Antiquité, celle, tout justement, dont le message juif, puis chrétien, tenta désespérément de nous délivrer. Ces abominations dépassent largement les capacités de l’explication historique ; pour tenter de comprendre cet incompréhensible-là, il faut une anthropologie tragique à la dimension de la vôtre. Nous comprendrons un jour que ce siècle a élargi, à une échelle inhumaine et mondiale, votre modèle sociétaire et individuel.
Derechef, d’où vient cette violence ? Du mime, disiez-vous. Il pleut du même dans les champs du désir, de l’argent, de la puissance et de la gloire, peu d’amour. Il pleut du mime comme il pleuvait jadis, dans le vide, du même, atomes, paroles ou lettres, pour la fondation du monde.
Or quand tous désirent le même, s’allume la guerre de tous contre tous. Nous n’avons encore rien à raconter que cette jalousie haineuse du même qui oppose doubles et jumeaux en frères ennemis. Quasi divinement performative, l’envie produit, devant elle, indéfiniment, ses propres images, à sa ressemblance. Les trois Horaces ressemblent aux Curiaces triples ; les Montaigus imitent les Capulets ; saint Georges et saint Michel miment le Dragon ; l’axe du Bien agit symétriquement, selon l’image, à peine inversée, de l’axe du Mal. Ainsi généralisé, couvrant tout l’espace par l’imitation, le conflit risque de supprimer les guerriers jusqu’au dernier. Épouvantés de cette possible éradication de l’espèce par elle-même, tous les belligérants se retournent, parmi cette crise, contre un seul. Des humains en foule tuent l’humain unique, en un geste d’autant plus répété que les meurtriers ne savent ce qu’ils font.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Sam 17 Déc 2005 - 23:39

Je n'arrive pas à avoir la fin du discours, si quelqu'un l'a...
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Lun 19 Déc 2005 - 0:30

La voici :

Jusqu’ici, nous n’avons rien à raconter parce que le récit, redondant, répète toujours la même ritournelle, ce cauchemar monotone de mime et de meurtre que communément l’on appelle l’histoire. Il n’y a rien à raconter parce que, aveugles ou hypocrites, nous cachions, sous les mille circonstances multicolores de l’histoire - le verbe historier signifie ce bariolage enjolivé d’un décor de racontars - cette uniformité d’un message sans aucune information. Du kaléidoscope de ses fureurs, de ses oripeaux d’arlequins, l’histoire couvre son vide d’information, issu de la monotonie repliquée de la violence.

Alors, mais alors seulement commence le récit : celui que racontent à la fois le Livre des Juges (XI, 34-40) ou la tragédie grecque et qu’à mon tour, enfin, je puis relater. Si je gagne cette guerre, supplie Jephté, général des armées, j’offrirai au Seigneur en holocauste la première personne que je rencontrerai. Si les vents se lèvent à nouveau pour virer mes voiles vers Troie, prie Agamemnon, amiral de la flotte, je sacrifierai, sur les autels de Neptune, le premier qui viendra vers moi. Une bonne brise enfle la voilure des vaisseaux de guerre grecs et ce père, roi des rois, voit venir vers soi sa propre fille Iphigénie. L’armée juive écrase les fils d’Ammon et, dansant et jouant du tambourin pour fêter la victoire, sort de sa maison, à Miçpa, la fille de Jephté soi-même courant, joyeuse, vers son père triomphant, mais déchirant ses vêtements. Dans les plaines mornes des batailles et chamailles des mêmes contre les mêmes, tous deux désirant le même, sans nouvelles donc et sans information, montent, alors, et jusqu’au ciel, le plus improbable des messages, le comble de l’horreur et de la cruauté. Les plus nobles des pères deviennent les pires.

La vie, le temps, les circonstances et l’histoire tirent au hasard ces premières venues. Le dieu Baal et le Minotaure terré au labyrinthe de Crète dévorent les premiers nés des notables de Carthage ou d’Athènes. Les fils et les filles, toujours les enfants. La victime de la violence paraît se tirer à la courte paille, mais, toujours, le sort tombe sur le plus jeune, sur le mousse… voilant ainsi le secret, que j’avais deviné, de la guerre : le meurtre de la descendance, dont l’organisation, par ces pères ignobles, se cache sous l’aléa.

En cette deuxième monotonie du sacrifice humain, désormais sans cesse repris, la première vraie nouvelle vint d’Abraham, notre ancêtre, au moins adoptif, qui, appelé par l’ange du Seigneur (Genèse, XXII, 10-13), arrêta son poing au moment où il allait égorger Isaac, son fils. Cela montre, mieux encore, qu’Agamemnon et Jephté avaient sacrifié leur fille de gaieté de coeur et cachaient cette abomination sous le prétexte du hasard et du premier venu, comme d’autres ailleurs, le dissimulaient dans la nuit, à l’occasion d’un orage. La pitié, la piété monothéistes consistent, nouvellement, en l’arrêt du sacrifice humain, remplacé par la vicariance d’une victime animale. L’éclair de la violence bifurque et, miséricordieusement, épargne l’enfant. Au passage, pour venir en aide à votre idée sur la domestication des animaux, aviez-vous remarqué l’enchevêtrement des cornes du bélier dans le buisson ? Cette attache veut-elle dire que la bête avait quitté déjà la sauvagerie ?

La deuxième vint de la Passion de Jésus-Christ ; à l’agonie, celui-ci dit : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Ici, la bonne nouvelle porte sur l’innocence de la victime, l’horreur du sacrifice et le dessillement des bourreaux aveugles. La troisième vient de vous, qui dévoilez cette vérité, à nos yeux comme aux leurs cachée.

Moins connue à ce jour, quoique assourdissante, la quatrième exigerait de longs développements. Par l’imprimé, la parole et les images, les médias d’aujourd’hui, reprennent le sacrifice humain, le représentent et le multiplient avec une frénésie telle que ces répétitions recouvrent notre civilisation de barbarie mélancolique et lui font subir une immense régression en terme d’hominisation. Les technologies les plus avancées font reculer nos cultures aux ères archaïques du polythéisme sacrificiel.

Vous dites aussi que le dévoilement du mécanisme victimaire en a usé le remède. De fait, nous ne disposons plus de rituels pour tuer des hommes. Sauf sur nos écrans, tous les jours ; sauf sur nos routes, souvent ; sauf dans nos stades et nos rings de boxe, quelquefois. Mais, j’y pense, cette loi souveraine qui nous fit passer du meurtre à la boucherie, cette loi, dis-je, qui dérive notre fureur de la victime humaine à la bête, notre violence ne la dérive-t-elle pas, aujourd’hui, sur ces objets dont je viens de dire qu’ils sortent, justement, de nos corps, par un processus copié de votre mimétisme ? Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées sans victimes humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins des horreurs de la guerre et à qui l’histoire enseigna, contre le message d’Abraham et de Jésus, le bûcher de Jeanne d’Arc ou celui de Giordano Bruno ; avons-nous vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme, que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence collective passa, jadis, de l’homme à l’animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur.

Comme un revenant, le sacrificiel ne cesse donc de nous hanter. Pourquoi ? Enfants, l’on nous enseignait à l’école que Zeus, Artémis et Apollon peuplaient le panthéon des religions antiques. Fausses, ces appellations font oublier qu’aux yeux des anciens existaient seulement les divinités spécifiques des villes. Couverte de seins, l’Artémis d’Éphèse se distinguait de l’amazone chasseresse d’une autre cité ; Apollon régnait à Delphes et Athéna sur la communauté exclusive des athéniens ; ces noms propres unifiaient un collectif local.

Ces ancêtres croyaient-ils aux déités ainsi nommées ? Non. Aucun verbe, dans leur langue, ne désignait une foi. Ils y croyaient, certes, mais seulement au sens où certains, moi compris, participons parfois avec chaleur aux exploits de notre équipe régionale ou nationale de rugby, au sens où un concitoyen confesse sa confiance en la République. Cette créance transit l’appartenance. À l’ombre du Parthénon, Athéna symbolise un territoire éponyme comme une équipe de football ou autres partis désignent d’autres niches. Il arrive que l’on y brandisse un étendard sanglant devant de féroces soldats, dont des paroles racistes disent encore le sang impur. De ces appartenances découle tout le mal du monde. Des conflits perpétuels entre villes et empires éradiquèrent la Grèce, l’Égypte et Rome et, en trois guerres successives, les nationalismes d’Occident faillirent s’en suicider. Par bonheur, notre génération inventa une Europe qui, pour la première fois de l’histoire occidentale, vit en paix depuis soixante ans. Votre polythéisme meurtrier du sacré, je le généralise en religions belliqueuses et militantes de l’appartenance. La Foi les délaisse, usées.

Les polythéismes et les mythes associés collent les collectifs avec une efficacité sanglante, mais cette solution, toujours temporaire et donc à recommencer sans cesse, s’use, pendant que ces sociétés en périssent. L’Antiquité mourut de ses religions. Quand le judéo-christianisme parut, il enracina peu à peu la Foi dans les individus. Avant saint Augustin et Descartes, saint Paul invente l’ego universel.

Il y a deux sortes de religions : les anthropologies et les sociologues épuisent le sens de celles qui fondent l’appartenance, où règnent la violence et le sacré. Inversement, pour celles de la personne, les expressions « sociologie, politique des religions » sentent l’oxymore. La distinction monothéisme-polythéisme ne se réduit point à la croyance en un ou plusieurs dieux, mais désigne une séparation plus radicale entre croyance et foi, entre social et individuel. Quand l’Évangile recommande la dissociation entre Dieu et César, il distingue la personne de son collectif. L’Empereur maîtrise le nous ; Dieu s’adresse au moi, source ponctuelle sans espace de ma Foi en Lui. Je dois l’impôt à la société dominée par le pouvoir impérial ; je sauve mon âme. Pour n’avoir aucune place dans le monde, la nouvelle religion fonde sa sainteté dans l’intime de l’intérieur.

Cependant, elle fonde aussi une Église, qui s’enferme, d’abord, dans les catacombes, à côté des tombes, non pas seulement pour échapper aux persécutions de Rome, mais pour se cacher d’une société violente usée jusqu’à la corde, pour tenter de constituer un collectif nouveau, laissant l’appartenance sacrée pour la communion des saints. Je vois les premier chrétiens, dames patriciennes, esclaves, étrangers de Palestine ou d’Ionie, sans distinction de sexe, de classe ni de langue, ne cessant de focaliser leur regard et leur attention fervente sur l’image de la victime innocente, en partageant une hostie symbolique plutôt que les membres épars d’un lynchage. Si nous comprenions ce geste, ne changerions-nous pas de société ?

Que l’Église ait réussi ou non un tel pari, l’histoire, trop brève, peut-elle en juger ? Je sais seulement que toute société, celle-là autant que les autres, se trouve, aussitôt que née, empêtrée dans la nécessité de gérer sa violence inévitable. Aucun collectif n’échappe à cette loi d’airain, pas même celui des théologiens, philosophes, scientifiques, historiens, académiciens… aussi persécuteur que n’importe quel groupe en fusion. La puissance sociétaire de la violence et du sacré l’emporte sur les vertus douces des individus et dévaste vite la communion des saints. Peut-elle échapper au mimétisme, à la rivalité, aux mécanismes aveugles du bouc émissaire ? Ceux qui prétendent se battre pour Dieu tombent alors et n’assassinent que pour un fantôme de César. Au milieu des guerres de religion, Montaigne notait qu’il ne trouvait pas un furieux sur mille qui avouât tuer pour sa Foi. La violence revient toujours parmi nous et aussi bien parmi le divin. Nous vivons, aujourd’hui encore, le retour de ces revenants.

Considérer la religion comme un fait de société ou d’histoire, loin de caractériser une approche scientifique, fait, au contraire, partie de la régression contemporaine vers les religions sacrificielles de l’Antiquité. Le savoir, là, s’adonne au même aveuglement que les médias ; dans les deux cas, Dieu mort, nos conduites reviennent aux religions archaïques ; depuis que le monothéisme se tait, nous errons, redevenus polythéistes, parmi les revenants du sacrifice humain.

Pourquoi tous les jours, à midi et le soir, la télévision représente-t-elle avec tant de complaisance cadavres, guerres et attentats ? Parce que le public se coagule par la vue du sang versé. Rats pour les autres hommes, nous autres, hommes, béons devant la violence et ses revenants. Le polythéisme sacrificiel colle si bien le collectif que je l’appellerais volontiers le « naturel du culturel ». Les prophètes écrivains d’Israël connaissaient bien ce retour fatal du sacrifice, dans une société qui n’arrive point à vivre la difficulté d’un monothéisme qui l’en prive.

Comme aux temps bibliques, cela nous arrive aujourd’hui. Un prophète seul peut le rappeler ; nous devons vous écouter.

Il y a deux sortes de religions. Presque naturellement, les cultures engendrent celles du sacré, qui se distinguent de celles que ces collectifs mêmes peuvent à peine tolérer parce que, saintes, elles interdisent le meurtre. Rare et difficile à vivre par son exception insupportable, le monothéisme porte la critique la plus dévastatrice des polythéismes courants, sans cesse revenants dans leur fatalité. Le saint critique le sacré, comme le monothéisme l’idolâtrie.

Vous décollez la foi des crimes de l’histoire, y compris de ceux perpétrés au nom du divin, non pas pour justifier la religion, mais pour rétablir la vérité, dont voici le critère : ne jamais verser le sang.

Méditant ainsi, vous portez la raison en des matières de violence qui semblaient l’exclure. Elle n’appartient, de droit, à personne, à aucun savoir, à nulle institution, mais se conquiert seulement d’exercice. Il paraît, certes, aisé de la pratiquer dans les sciences exactes ; or vous l’introduisez dans des domaines autrement difficiles. On entend souvent, aujourd’hui, réduire la religion à un fidéisme fade et irrationnel en dehors de tout rationalisme ; comme si, venue d’un coeur au douceâtre écoeurant, la foi tournait le dos à la raison. Vous renouez, au contraire, avec la plus haute de nos traditions où l’une cherche l’autre en les réconciliant.

Vous le faites, de plus, en suivant un chemin d’une longueur peu commune. Je mesure l’importance de votre hypothèse avec l’extension de son rayonnement ; elle a renouvelé, en effet la critique littéraire : j’ai tenté de faire entendre, en commençant, que nous lisons désormais autrement la tragédie, grecque, renaissante et classique ; mais nous quittons un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux penser, grâce à vous, les tragédies que nous vivons ; elle a renouvelé l’histoire : nous interprétons désormais autrement la fondation de Rome, les conflits, les mouvements de foule, les révolutions ; mais nous quittons un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux comprendre, grâce à vous, l’horreur de notre xxe siècle ; elle a renouvelé, de même, la psychologie : si le triangle à la française rafraîchit la lecture des romans du xviiie et du xixe siècles et leurs mensonges romantiques, nous quittons aussitôt un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, car votre mimétisme permet de mieux interpréter le narcissisme, les relations amoureuses, l’homosexualité, de relire même la psychanalyse ; de mieux comprendre aussi les mécanismes du désir et de la concurrence qui modèlent notre économie ; nous entrons plus avant, grâce à vous, dans l’anthropologie, l’histoire des religions et la théologie, en redonnant son importance au sacrifice, en resituant les religions juive et chrétienne par rapport aux divers polythéismes ; mais nous quittons aussitôt un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux saisir enfin les monotones nouveautés de l’âge contemporain. Pour comprendre notre temps, nous disposons non seulement du nouveau Darwin de la culture, mais aussi d’un docteur de l’Église.

Votre pensée, décidément, me ramène toujours aux temps présents. J’ai hâte de les rejoindre.

Je disais tantôt que l’espace nous sépare et nous unit ; mais le temps aussi nous rassemble ; nous naquîmes tous deux à la pensée par celle d’une femme dont je veux évoquer la vie et le visage par reconnaissante piété ; sensiblement au même âge, nous lûmes Simone Weil ; son génie et les atrocités de la guerre firent de cette femme inspirée, juive à la fois et chrétienne, la dernière des grandes mystiques, l’ultime philosophe pour qui l’héroïsme et la spiritualité avait autant, sinon plus de densité que la vie même. Je me souviens de réunions, en Californie, entre Allemands et Français, ennemis en des temps effacés de nos mémoires, devenus amis depuis, qui avouaient de concert avoir commencé à méditer sous l’égide douce de cette héroïne qui voua son existence à la sainteté.
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MessageSujet: Re: René Girard à l'Académie française   Lun 19 Déc 2005 - 0:31

(suite)

De fait, pourrions-nous vivre, écrire et penser seuls, nous autres faibles mâles, sans d’autres saintes femmes ? Votre oeuvre, Monsieur, convertit qui la lit à la certitude du péché originel, dont la constante traînée dans l’histoire, nous oblige sans cesse à gérer parmi nous une violence irrépressible. Face à ce modèle dur, votre vie s’accompagna d’une deuxième image féminine, plus douce, plus aimable, irremplaçable. Outre ses douze apôtres mâles, Jésus-Christ lui-même eut besoin de saintes femmes, et, parmi elles, d’une Marie-Madeleine, pour répandre sur lui le parfum, et d’une Marthe pour le quotidien des jours. Voilà deux figures de l’inspiratrice nécessaire à qui se jette, assoiffé, par le désert de l’oeuvre. La verseuse du nard précieux, accapareuse de la meilleure part, reçut, dans l’histoire sainte, assez d’éloges et fit le modèle d’assez de représentations profanes pour que je la passe sous silence au profit, enfin, de la seconde, dont nul ne dit mot. Toujours à la peine, jamais à l’honneur.

Je la vois américaine, porteuse d’une tradition chrétienne aussi ancienne que l’immigration, solide, loyale, généreuse et douce, retirée. Vous incarnez, Madame, les vertus que nous admirons, depuis des siècles, dans la culture de votre pays : la fidélité, la constance et la force, le conseil, la justesse de jugement, la finesse dans l’appréhension des sentiments d’autrui, le dévouement, le ressaut vif après l’épreuve, le dynamisme et la lucidité devant les choses de la vie. Sans vous, sans votre présence inimitable, peu de gens le savent, qu’ils l’apprennent aujourd’hui, les grandes pensées que j’ai la lourde charge de louer ce soir, n’auraient sûrement pas vu le jour. Avec vos enfants et vos petits-enfants, dont je vois en ce moment les visages amis, vous incarnez, de plus, le lien entre ce qui se passa naguère dans le Moyen Ouest de votre Nouveau Monde et ce qui se dit aujourd’hui, à Paris, en des habits antiques. Voici : un citoyen français, professeur à Stanford University, reçoit sous la Coupole, l’une des plus anciennes institutions de France, un citoyen américain, français de naissance, professeur lui-même dans la même université. Il ne s’agirait que d’un double, si vous n’assistiez point à la séance et complétiez le triangle, pour une nouvelle et miraculeuse fois sans mimétisme ni rivalité. Vous liez nos deux personnes, par l’affection que je porte à votre mari et à vous-même ; vous liez aussi nos deux pays, dont je célèbre l’infiniment précieuse amitié. Qu’elle ait connu l’épreuve de nuages passagers, la plus serrée des relations le dirait d’elle-même.

Sur vos épaules repose le pont du monde. La paix règnera, l’humanité se construira, mêlée, moins à l’aide des traités entre nations, moins par la politique, le droit ou les échanges commerciaux que par d’humbles liens amoureux tissés par les femmes aux mariages sans frontières. Alors, dans leur foyer sonnent, ô merveille, deux langues maternelles. L’harmonie à venir s’ouvre sur cette musique métisse, multipliant les chanterelles et les passerelles entre les cultures. Madame, j’entends depuis longtemps le pont de votre voix.

Monsieur, je reviens vers vous, qui avez inventé l’hypothèse la plus féconde du siècle. J’ai pris un temps de repos en ces confidences parce que j’avais du mal à soutenir l’élévation vers la grandeur des choses que vous dites. À retenir une seule des leçons que j’en tire, voici celle sur laquelle je voudrais finir.

Des « lambeaux pleins de sang et des membres affreux » dont j’agitais l’horreur en mon commencement, vous avez généralisé les actions sacrificielles auxquelles s’adonnent les cultures connues. L’hémoglobine dégouline du corps des victimes humaines et animales, bref de ces meurtres collectifs dont vous nous dégoûtez irrémédiablement. Or, en jugeant la victime coupable et en innocentant les assassins, les fables qui les relatent mentent. Vous nous enseignez donc que la fausseté accompagne le crime et le mensonge l’homicide, l’un suivant l’autre comme son ombre. Du sang versé naissent des dieux, antiques ou contemporains, toujours faux. Jumeaux, l’erreur et le meurtre demeurent inséparables. Sublime rationalisme.

Inversement, innocenter la victime amène à ne pas tuer en dévoilant la vérité. Cherches-tu le vrai ? Tu ne tueras point ! La révélation d’innocence équivaut, alors, à une généalogie de la vérité, à qui l’Occident, par le monothéisme juif, la géométrie grecque et le christianisme judéo-grec, tous trois critiques des mythes, doit sa maîtrise unique des raisons et des choses. De la vérité découle la morale. Rationalisme sublime.

Du coup, vous m’avez appris ceci, qui a changé ma vie, de distinguer le saint du sacré, ni plus ni moins que le faux du vrai. Théologie, éthique, épistémologie parlent, en trois disciplines, d’une seule voix.

Écoutez la circonstance qui m’advint voici quelque quinze ans, et qui, à mes yeux, passa pour une expérience quasi cruciale du bien fondé de votre hypothèse. Jamais je n’eus devant moi des étudiants comparables aux prisonniers de Fresnes ou de la Santé ; contrairement aux élèves ordinaires, ils disposent de temps et donc forcent de mutisme et d’attention. À l’aise en ces lieux, j’avais en commun avec eux d’avoir vécu, de longues années d’adolescence, pensionnaire en des lycées aux architectures pareilles à leur enfermement. Ils me demandèrent, un jour, de parler du sacré. L’un d’eux protestait, prétendant que, rouleau d’écriture, ciboire, pierre noire… il se réduisait à une simple convention. Arbitraire ou non, c’était la question. Fidèle à une méthode dont l’exigence refuse le cours magistral, je leur demandai de se préparer à y répondre en méditant sur la mort quelques instants, à part. Me reprenant vite, je rectifiai ma proposition, ajoutant : non seulement la mort que vous et moi allons subir, de toute nécessité, mais aussi celle que l’on peut donner, par accident ou de volonté. Alors, trois d’entre eux se levèrent soudain, comme piqués d’un aspic : « Moi, moi, je sais le sacré ! ». Il s’agissait des condamnés pour meurtre. Jamais je n’obtins un silence aussi contemplatif, extatique et prolongé devant l’évidence. Les faux dieux nous visitaient.

Le saint se distingue du sacré. Le sacré tue, le saint pacifie. Non violente, la sainteté s’arrache à l’envie, aux jalousies, aux ambitions vers les grandeurs d’établissements, asiles du mimétisme et ainsi nous délivre des rivalités dont l’exaspération conduit vers les violences du sacré. Le sacrifice dévaste, la sainteté enfante.

Vitale, collective, personnelle, cette distinction, recouvre celle, cognitive, du faux et du vrai. Le sacré unit violence et mensonge, meurtre et fausseté ; ses dieux, modelés par le collectif en furie, suent le fabriqué. Inversement, le saint accorde amour et vérité. Surnaturelle généalogie du vrai dont la modernité ne se doutait pas : nous ne disons vrai que d’innocemment aimer ; nous ne découvrirons, nous ne produirons rien qu’à devenir des saints.

Au cours de réunions où je regrettais que vous n’assistiez pas, notre compagnie hésita, récemment, à définir le mot religion. Vous en dites deux familles : celles qui unissent les foules forcenées autour de rites violents et sacrés, générateurs de dieux multiples, faux, nécessaires ; celle qui, révélant le mensonge des premières, arrête tout sacrifice pour jeter l’humanité dans l’aventure contingente et libre de la sainteté, pour lancer l’humanité dans l’aventure contingente et sainte de la liberté.



Je veux finir par ce que sans doute peu de gens peuvent ouïr de leur vivant ; que je n’ai encore prononcé devant personne : Monsieur, ce que vous dites dans vos livres est vrai ; ce que vous dites fait vivre.

Le sacrifice épuisé, nous ne nous battrons plus que contre un ennemi : l’état où nous désirions réduire l’ennemi lorsque, jadis, nous nous battions. Alors, seul adversaire en ce nouveau combat, la mort, vaincue, laisse place à la résurrection ; à l’immortalité.

Madame la Secrétaire perpétuelle, permettez-moi maintenant, comme entorse au règlement, de quitter, sur le mot terminal, le vouvoiement cérémoniel. En notre compagnie, fière de te compter parmi nous, entre, maintenant, mon frère.

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