Propos insignifiants

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 Libertad ! de Dan Franck

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LP de Savy
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MessageSujet: Libertad ! de Dan Franck   Mar 20 Déc 2005 - 11:30

Dan le Rouge

par Vanessa Postec
Lire, avril 2004


Une fresque foisonnante traversée par de grandes figures d'intellectuels engagés. Dan Franck transforme l'essai.

Rendez-vous est pris pour un mardi glacial de février. La veille, Dan Franck manifestait devant la prison de la Santé, en compagnie de Philippe Sollers et de Noël Mamère, pour réclamer la libération du romancier Cesare Battisti. Dan Franck est un écrivain engagé: marxiste au sens premier du terme, il milite contre toutes les formes d'autoritarisme.

Libertad!, qui fait suite à Bohèmes (chronique du Paris artistique du début du XXe siècle), est un récit sur la guerre d'Espagne, contre la montée du fascisme et les exactions du stalinisme. Avec, en toile de fond, une évidente tendresse pour les libertaires et tous les hommes libres. Dan Franck est enthousiaste et volubile. Avec Libertad!, il entend mener un combat, «défendre une conception du monde», affirmer que l'on ne peut s'en sortir que par l'art: «Le salut politique, c'est l'art! C'est dire les choses de façon libre comme Malraux, Gide ou Regler.» Mais Libertad! est bien plus qu'un simple document engagé. C'est une fresque vivante et foisonnante de l'entre-deux-guerres, la «biographie» d'une époque plus que celle d'un seul homme: Gala passe des bras d'Eluard à ceux de Dalí, Breton règne en despote sur le petit monde du surréalisme, Gide pontifie aux obsèques de Maxime Gorki, Paul Claudel s'érige en gardien de la morale chrétienne, Hemingway se brouille avec son grand ami Dos Passos, Malraux s'engage en Espagne, Aragon vend son âme à Staline pendant que Picasso peint et qu'André Friedmann, devenu entre-temps Robert Capa, photographie tout ce qui bouge et meurt.

Dans cette magistrale mise en scène, artistes, écrivains, journalistes et philosophes se croisent, s'admirent, se détestent ou se réconcilient entre Paris, Moscou, Berlin et Madrid. C'est parce qu'il estime que «l'histoire n'est jamais le fait d'un seul homme», que Dan Franck s'attache à narrer, en quelque cinq cents pages et soixante-trois courts chapitres, leurs rencontres, parfois improbables, souvent croustillantes, mais toujours vérifiables, à l'instar du fameux dîner entre Gide, de retour d'URSS, et Malraux, qui rentre d'Espagne.

Décryptage. Ce qui intéresse l'écrivain, c'est de découvrir «comment et pourquoi ils se rencontrent, ce qui les rapproche ou les oppose». Dan Franck cherche à comprendre, à établir le rôle de chacun durant cette période troublée: «Je voulais savoir pourquoi Malraux s'est à ce point investi dans la guerre d'Espagne, pourquoi Hemingway va jusqu'à casser la gueule à son copain Dos Passos, pourquoi Picasso est parti en vacances juste après avoir peint Guernica, pourquoi les peintres (à l'exception de Dalí, de Miró ou de Juan Gris) sont absents de la scène politique, pourquoi Aragon a été aussi lâche?»

Dan Franck déboulonne quelques statues? Tant mieux. Il a le don de l'anecdote, le talent du romancier (il est l'auteur, entre autres livres, de La séparation, prix Renaudot 1991) qui redonne chair et vie aux mythes poussiéreux. Convaincu par Olivier Nora, qui édita Bohèmes chez Calmann-Lévy, de poursuivre l'aventure, le romancier a enquêté durant cinq ans, s'est appuyé sur le travail des historiens, «sans lesquels, il n'aurait rien pu faire» tient-il à préciser, et lu tout ce que la période a pu produire de témoignages, de romans et de biographies. Il en est ressorti épuisé, mais heureux d'avoir renoué avec la guerre d'Espagne (thème de son premier roman en 1999, Les calendes grecques), d'avoir découvert le courage de Gide ou de Malraux, qu'il s'est «mis à aimer» et de pouvoir rétablir certaines vérités: «On l'a oublié aujourd'hui mais Jean Moulin, par exemple, était un type de gauche, extrêmement généreux!»

Dan Franck reconnaît volontiers n'être jamais aussi à l'aise que dans ces grandes sagas et avoue que ce travail «tourne à l'obsession»: Libertad! à peine terminé, il pensait déjà à la suite, consacrée à l'exode. Rendez-vous dans cinq ans!
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Libertad ! de Dan Franck   Mar 20 Déc 2005 - 11:32

PARIS, 1930-1939

Ecrivains contre le fascisme


En 1998, Dan Franck avait raconté avec bonheur, dans Bohèmes, la chronique du Paris des « années folles », celles de Montmartre et de Montparnasse, de l’invention tonitruante de la modernité picturale. Libertad ! poursuit la même entreprise narrative, mais en la situant cette fois entre 1930 et 1939. Les années de passage de l’après-guerre à l’avant-guerre. Changement de tonalité historique qui se traduit par une transformation de la scène intellectuelle et artistique. Les peintres abandonnent les premiers rôles aux écrivains. Seuls Dali et Picasso figurent encore dans les premiers plans de la fresque ; le premier comme une sorte d’image autocaricaturale du surréalisme, le second sortant un instant de son face-à-face avec l’histoire de l’art, pour peindre Guernica, l’emblème tragique d’une civilisation à l’agonie.

Place donc aux écrivains et à leurs joutes, puisque, à Paris, la guerre des mots l’emporte. Encore Dan Franck a-t-il choisi de ne mettre en scène que le seul camp des adversaires du fascisme : rien ou presque sur Drieu la Rochelle ni sur Céline, rien sur les intellectuels de l’Action française, rien sur les déchirements de la Nouvelle Revue française. Il est vrai que les aventures et les mésaventures des seuls amis de la liberté offrent une matière assez riche pour alimenter un récit alerte, solidement documenté et dont l’anecdote éclaire souvent davantage qu’elle n’égare. Car Dan Franck connaît le « milieu littéraire » comme sa poche. Il sait qu’il convient de le prendre au sérieux, mais qu’il serait naïf de le prendre au tragique. Derrière les déclarations fracassantes, les prises de position définitives, les amitiés indissolubles, les inimitiés mortelles, il sait faire la part du jeu, de la posture, de la sensibilité blessée, du souci de l’œuvre, du goût du pouvoir, de la frivolité sentimentale. Mais aussi celle du vrai courage, de la fidélité, de l’indépendance d’esprit.

Et puis, les affrontements de verbe et d’encre qui divisent à Paris les écrivains sont les mêmes que ceux, de violence et de sang, qui déchirent à Madrid et à Barcelone les défenseurs de la pauvre République espagnole. Au point qu’ici et là-bas la lutte commune contre le péril noir cède le pas aux haines internes, aux règlements de comptes partisans, à une véritable guerre. D’un côté, ceux qui prônent – par réalisme ou par idéologie – le total alignement derrière Staline ; de l’autre, ceux qui refusent d’accrocher l’espoir de liberté et de révolution à une dictature qu’ils devinent effroyable. Entre les deux, en équilibristes ou en opportunistes, ceux, comme Pierre Herbart, proche collaborateur de Gide, qui n’ont plus d’illusion sur le système stalinien mais qui ne veulent pas renoncer à en utiliser la puissance.

Sans surprise, Libertad ! s’organise autour de quatre figures : Gide et son aller-retour à lui-même via le communisme, Aragon et Breton, qui se mènent leur petite guerre d’Espagne stalino-trotskiste loin du champ de bataille, Malraux enfin, si beau parleur qu’il ferait douter d’être un aussi authentique combattant. Autour de cette constellation indiscutable, des personnages attachants et pittoresques mais qu’on pourrait imaginer remplacés par d’autres sans nuire à la qualité de l’évocation, tant sont lâches les relations que les uns et les autres entretiennent avec la guerre d’Espagne sinon avec la montée du fascisme.

Mais ce serait oblitérer tout un pan du récit auquel l’auteur tient beaucoup, celui des liaisons sentimentales et des aventures charnelles qui apparaissent comme une sorte de contrepoint, sinon comme une justification, à la fièvre créatrice et à l’effervescence intellectuelle. L’effet obtenu est assez saisissant : le « milieu littéraire » y semble moins une communauté articulée autour de la pensée, de l’écriture et de sa diffusion qu’une manière de tribu, enclose dans ses propres règles et ses dérèglements ritualisés.

Pierre Lepape.

LIBERTAD !, de Dan Franck, Grasset, Paris, 426 pages, 22 euros.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | août 2004 | Page 26
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/08/LEPAPE/11487
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Libertad ! de Dan Franck   Mar 20 Déc 2005 - 11:55

Dan Franck, conteur des temps rebelles

C'est, il l'avoue volontiers, un vieux petit garçon, "totalement immature dans bien des domaines". Un écrivain qui aime raconter des histoires, celles d'artistes, ces enfants rebelles, en prise avec l'histoire. La sienne a tôt croisé Mai 68, dont il est un pur produit. Né en 1952 à Paris d'un père humaniste de gauche - "j'ai dit humaniste, pas rad soc, je les déteste" - et d'une mère d'origine russo-polonaise, Dan Franck a 15 ans au moment des événements de Mai. "Si ça n'a pas changé grand-chose politiquement, ça a donné à des gens comme moi un sens aigu de la liberté."
De fait, Dan Franck quitte le domicile du pater familias à 17 ans et passe le bac tout en travaillant : coursier, boulanger, il vend même les toiles de ses amis peintres sur la place du Tertre à Montmartre. "Dans ma vie, j'ai dû être salarié moins d'un an. Je n'ai jamais dépendu d'un chef. On peut s'incliner devant le talent, pas devant un ordre hiérarchique", explique de sa douce voix cet éternel jeune homme tout de noir vêtu. Il écrit alors son premier livre, qui sera refusé partout : "J'avais 20 ans. J'ai mis dix ans à m'en remettre. J'ai continué à écrire, mais j'arrêtais vingt pages avant la fin."
Il décrypte alors les bandes magnétiques pour des livres-entretiens que, très vite, il réécrit. De rewriteur, il devient nègre. S'il a aujourd'hui arrêté, Dan Franck a tout de même "écrit" pas moins d'une cinquantaine d'ouvrages pour des chanteurs, médecins ou sportifs. Le soir, pourtant, il continue à écrire, pour lui. Ce sera bientôt Les Calendes grecques (Calmann-Lévy, 1980) et le Prix du premier roman. Ou l'histoire d'un ancien des Brigades internationales, ancien de la révolution espagnole qui participe, seul, à la "marée de ses vieux jours". La mémoire, les femmes, la guerre d'Espagne et le fascisme : toute la thématique des livres à venir est déjà en place.
"La matrice historique de la seconde partie du siècle est là, au moment de la guerre d'Espagne. Ce sont les compagnons de Lénine qui ont fait le forcing pour que Staline intervienne. S'il était venu plus tôt, je pense que les républicains auraient gagné, et alors qu'aurait donné la deuxième guerre mondiale ?", s'interroge-t-il encore aujourd'hui. "Le fascisme, ça ne se discute même pas, c'est le pire du pire du pire. Je suis allé à Vitrolles faire des trucs contre le Front national : ce n'est pas les faisceaux italiens, mais ça pourrait l'être."
C'est aussi pour ça et comme ça que les aventures de Boro (parues chez Fayard) sont nées. "C'était au Salon du livre de Paris. J'avais peur du ventre mou de la droite, de l'extrême droite bientôt montante. J'ai discuté de ça avec Jean Vautrin, que je rencontrais pour la première fois. On avait cette même idée : les années 1930 comme rétroviseur de notre époque." Boro, ce reporter-photographe inspiré par Robert Capa, est un personnage de gauche, à moitié juif, hongrois donc immigré, un héros qui défend la veuve, l'orphelin et les libertaires.
Quand les Allemands ont acheté l'adaptation télévisée de ce "roman populaire anti-SAS", ils ont pourtant tiqué, raconte Dan Franck : "Il n'y avait pas d'Allemands sympathiques ; ce qui est faux, il y a Dimitri. Réponse : "Oui, mais il est juif." De même, la séquence où Hitler pète a été coupée : "Hitler reste un chef d'Etat, et un chef d'Etat ne pète pas.""
PARIS ÉTAIT UNE FÊTE
Qu'à cela ne tienne, Dan Franck écrit encore et toujours : Les Adieux, Une jeune fille, ou encore deux textes plus intimes sur le divorce et les familles recomposées, La Séparation - prix Renaudot en 1991 - et Les Enfants. Des scénarios aussi, dont celui de Jean Moulin : "Il est présenté comme un gaulliste pur et dur. Pour moi, c'était un préfet de gauche qui avait été courageux pendant la guerre d'Espagne. Un antifasciste depuis toujours. Un homme de plaisir, un homme à femmes qui peignait et aimait l'art."
Et puis il y a, bien sûr, Bohèmes (Calmann-Lévy, 1998), et sa suite, qui sort aujourd'hui, Libertad ! C'était le temps où la France était une terre d'accueil et où Paris était une fête. Un lieu où l'on pouvait vivre, peindre ou écrire en hommes libres. Dans Bohèmes, Dan Franck faisait revivre, d'une plume alerte, l'art et la culture de cette époque-là ; ses lieux - le Bateau-Lavoir, Le Dôme, La Rotonde, la Closerie des lilas - et ses héros - Apollinaire, Modigliani, Soutine. Ceux de Libertad !s'appellent Prévert, "ce rebelle à tout", Aragon, Malraux ou Picasso.
Dan Franck habite d'ailleurs aujourd'hui un des ateliers de ce dernier, ce "chef d'une bande de joyeux drilles bien parfumés à l'alcool". C'était une époque - que Dan Franck maîtrise parfaitement - où l'on défendait encore une conception du monde... Pourtant, il n'est pas nostalgique de cette période qu'il n'aurait "pas aimé vivre". Il note juste que, "dans les après-guerres, il y a quelque chose qui relève de la fête, tout comme souvent dans les avant-guerres. C'est la Belle Epoque, Montparnasse, et après c'est le jazz à Saint-Germain-des-Prés. Elles ne sont pas molles, ces années-là. On s'amuse, on se bagarre, l'art est florissant. Il y a une invention, un courage. Aujourd'hui, on est plutôt dans le repli, on est sécuritaire, on n'est pas généreux."
Dan Franck en a voulu à la gauche de ne pas régulariser les sans-papiers qui l'avaient demandé malgré les promesses qui avaient été faites. C'est par générosité aussi, sûrement, qu'il a pris parti pour l'écrivain Cesare Battisti : "D'abord, si ça avait été un coiffeur ou un garagiste, j'aurais fait la même chose. Tu ne peux pas dire à quelqu'un : "Installez-vous chez moi" et, vingt-cinq ans après, le virer et casser sa vie." Mais s'il l'a défendu, c'est aussi parce que cette affaire arrive dans le climat des lois Perben II, qui "menacent les droits de la défense" et le révoltent, tout comme le révolte l'interdiction faite à des jeunes de se réunir dans les escaliers. "On est dans un tout-sécuritaire qui dépasse l'idée de départ."
Quand on le traite de révolutionnaire, il rétorque : "Romantique, certainement. La faculté d'indignation, à quoi on a le droit dans un pays démocratique, c'est sain ; tout comme l'utopie est nécessaire au développement social et le rêve à la société. Je n'aime pas qu'une société se venge. Le débat historique, ça fait partie de la mémoire, la condamnation n'est pas la seule manière de discuter."
Emilie Grangeray
Libertad !, de Dan Franck. Grasset, 424 p., 22 € .

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BIOGRAPHIE
1952
Naissance à Paris.
1980
"Les Calendes grecques" obtiennent le Prix du premier roman.
1991
"La Séparation" obtient le prix Renaudot.
2004
Parution de "Libertad !" aux éditions Grasset (la plupart de ses livres sont en poche, "Points" Seuil).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.04.04 Le Monde
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