Propos insignifiants

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 Plaidoyer pour une histoire libre

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LP de Savy
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MessageSujet: Plaidoyer pour une histoire libre   Mar 27 Déc 2005 - 0:06

Plaidoyer pour une histoire libre

Par Jacques de SAINT VICTOR
[22 décembre 2005] (Le Figaro littéraire)

Polémique autour de la pétition de dix-neuf des plus grands historiens français demandant l’abrogation des dispositions législatives édictant des « vérités historiques ».

Sera-ce une façon de sortir de la crise par le haut ? Ou, au contraire, l’ouverture d’un nouveau front de discorde ? Plus de deux mois après le début de la polémique sur les effets « positifs » de la colonisation et le malaise officiel à l’égard du bicentenaire d’Austerlitz (voir les articles de Max Gallo et d’Emmanuel Le Roy Ladurie dans les Figaro du 30 novembre et du 1 er décembre 2005), une vingtaine des plus grands historiens français ont décidé de briser le silence. Dans une pétition intitulée Liberté pour l’histoire ! ils rappellent que, « dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement, ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique » . « L’histoire, ajoutent-ils, n’est pas un objet juridique. Il faut arrêter de se tourner vers le Parlement pour régler des controverses historiques » (lire le Figaro du 14 décembre 2005). Et la pétition demande l’abrogation, non seulement de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 mais aussi de toutes les dispositions législatives qui ont, depuis une quinzaine d’années, « restreint la liberté de l’historien », y compris l’emblématique loi Gayssot.
Cette prise de position témoigne d’un réel malaise qui couve dans la communauté historique depuis quelques années. Animé par les meilleures intentions du monde, le législateur français a pris en effet le goût de légiférer dans le domaine historique. Cela a commencé en 1990, avec la loi du 13 juillet (dite loi Gayssot), qui désirait sanctionner la négation de crimes contre l’humanité. A l’époque, face à une montée du négationnisme, il s’agissait de protéger la mémoire des les victimes de la Shoah. Le texte fut assez largement approuvé, à l’exception de quelques personnalités éminentes, comme Madeleine Rebérioux. Le débat en serait resté là si, à la faveur de la montée des « revendications communautaristes », le législateur n’avait été tenté de renouveler l’essai. En 2001, deux lois sont prises, l’une le 29 janvier, en reconnaissance du génocide arménien, l’autre le 21 mai, « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité ». Il importait de rappeler ces souffrances. Mais cette dernière loi, dite Taubira, permet aussi à des associations d’agir en justice. Ainsi le travail de l’historien tombe de plus en plus sous la menace du juge. Et les universitaires n’ont pas tardé à prendre la mesure du danger, puisque l’un d’eux, Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur d’une remarquable synthèse sur les traites négrières (lire Le Figaro littéraire du 11 novembre 2004), vient d’être traduit en justice pour « révisionnisme »par un collectif des Antilles à la suite d’un entretien dans la presse.
« Une dérive législative malsaine »
Aussi, lorsqu’un amendement parlementaire a instauré dans la loi du 4 février 2005 une disposition sur « le rôle positif de la présence française outre-mer », ce fut, comme le dit Pierre Nora, « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». La nouvelle loi a beau être un signe (purement incitatif, en outre) en direction d’autres oubliés de l’histoire, les rapatriés et surtout les harkis, dont le sacrifice au service de la France a trop longtemps été occulté, les avis des historiens sont désormais tranchés : « Il faut arrêter cette dérive législative malsaine », résume Paul Veyne, professeur au Collège de France, et l’un des prestigieux signataires de la pétition.
Ce repli sur une mémoire compartimentée, dont ces dispositions législatives ne sont qu’une des expressions les plus visibles, paraît la marque d’un pays qui ne s’aime plus. « Comme si l’âme collective de la France, ce mythe nécessaire, était en train de se dissoudre », écrit Jacques Julliard, dans Le Malaise français. Le silence officiel sur la commémoration d’Austerlitz en offre une autre preuve, même si on peut comprendre que la République ne se sente pas redevable envers un Empereur (à qui on doit quand même le Code civil). Mais comment expliquer, en revanche, la médiatisation d’un pamphlet négligeable sur Napoléon ? Dans n’importe quel pays, ce genre d’écrit aurait été ignoré. En France, son auteur fait le tour des plateaux de télévision. Les historiens, de moins en moins invités dans ces émissions, même sur les chaînes de service public, assistent, médusés, à la promotion d’un auteur, à qui son goût du scandale tient lieu de sésame. Peut-être faudra-t-il s’interroger un jour sur les mécanismes d’une telle dérive ?
Toujours est-il qu’aujourd’hui se profile le spectre d’une « guerre de mémoires », comme la France en a connu avant la Révolution entre « romanistes » et « germanistes ». Chacun a bien conscience qu’il faut sortir de cette impasse. Les pouvoirs publics y semblent prêts. Le président de la République a réuni une mission pluraliste pour évaluer l’action du Parlement dans le domaine de la mémoire et de l’histoire. Aboutira-t-elle à conforter la pétition des historiens ? Il est probable que le projet d’abolir des dispositions aussi symboliques que celles de 1990 ne se fera pas sans douleur. Une pétition d’une trentaine de personnalités, dont Serge Klarsfeld, Claude Lanzmann ou Didier Daeninckx, circule déjà depuis avant-hier, jugeant « pernicieux de faire l’amalgame » entre la loi de 2005 et les autres lois qui « ne restreignent en rien la liberté de recherches et d’expression ».
Une chose est sûre : « Une société ne peut rester indéfiniment en colère avec elle-même. » Dans sa tribune au Journal du dimanche, le ministre de l’Intérieur a justement cité Paul Ricoeur. Cela suppose de reconnaître les souffrances passées. Mais de ne pas confondre une mémoire, de plus en plus orientée de part et d’autre, et l’histoire.
Au milieu du XX e siècle, Marcuse et Adorno craignaient l’apparition d’un « homme sans mémoire ». A la faveur de la crise économique, de la mondialisation et du repli identitaire qu’elle suscite en réaction, nous voilà plutôt menacés d’un homme obsédé par sa mémoire. Et celle-ci se fait de plus en plus revendicatrice, procédurière, voire haineuse. Rien n’est plus malsain, car si nul n’est responsable de ses ancêtres, il est en revanche comptable du degré de haine qu’il transmet aux générations à venir : « Nous sommes ce que vous fûtes, disaient les anciens Spartiates, mais nous serons ce que vous êtes. »
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Plaidoyer pour une histoire libre   Mar 27 Déc 2005 - 0:07

Pierre Nora : «La mémoire est de plus en plus tyrannique» J.-S. V.
[22 décembre 2005]

L'historien et éditeur Pierre Nora, membre de l'Académie française, directeur de la fameuse collection Les lieux de mémoires, est un des signataires de la pétition «Liberté pour l'histoire !».

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Pensez-vous, dans le contexte actuel, que cette pétition des historiens soit de nature à apaiser le débat.


Pierre NORA. - Il faut bien à un moment ou un autre tirer la sonnette d'alarme pour donner un coup d'arrêt à cette dérive pernicieuse du législateur français. Nous sommes le seul pays en Europe à voter de telles lois «mémorielles». Entendons-nous bien : ces textes ne sont pas moralement condamnables, ils visent à reconnaître des génocides, à rappeler des souffrances, à combattre l'oubli. Une communauté qui refuse son passé n'a pas d'avenir. Mais il ne faut pas confondre justice et histoire. C'est aux historiens de travailler sur ces questions. L'intervention du Parlement n'est pas intellectuellement acceptable car le législateur, en édictant des vérités officielles, opère une sanctuarisation juridique de certains pans entiers de l'histoire et condamne le travail des historiens.

Vous vous en prenez, dans cette pétition, à la loi Gayssot, la première de ces lois sur la mémoire. Ne craignez-vous pas de susciter l'incompréhension ou la colère chez ceux qui combattent le négationnisme ?

Certains ont cru, à l'origine, que la loi Gayssot pouvait avoir des effets positifs. Beaucoup de mes amis ou de mes confrères étaient de cet avis. Il est vrai que ce texte s'inscrivait dans un contexte particulier, marqué par la montée du révisionnisme. J'ai compris les raisons de cette loi. Mais, dès cette époque, j'avais déjà des doutes sur sa démarche et sur ses résultats, et c'est pour cette raison que je n'ai pas signé la pétition des historiens en faveur de son adoption. Nous étions deux, avec Madeleine Rebérioux, à nous y opposer. Le dispositif juridique existant, notamment l'incitation à la haine raciale, était, à mon avis, suffisant pour ne pas avoir besoin d'édicter des vérités officielles. Mais on préfère en France faire des lois. La loi Gayssot fut un signe en faveur de communautés légitimement indignées. Mais il me semblait déjà qu'il s'agissait du type même de logique d'inspiration totalitaire qui allait nous entraîner dans un engrenage fatal.


N'y a-t-il pas une distinction à faire entre le passé lointain et le passé proche ? La loi de 1990 avait été votée pour protéger les survivants de la Shoah contre ceux qui niaient l'horreur de ce qu'ils avaient personnellement vécu.


Oui et c'est pour cette raison que j'ai compris les intentions de cette loi. Mais, quinze ans après, les lois «mémorielles» se sont multipliées et nous avons la triste démonstration de leurs effets pervers. Ce processus est sans fin car l'histoire est pavée de crimes contre l'humanité. Il n'est pas du rôle du législateur de favoriser un compartimentage de l'histoire, ni d'arbitrer la compétition victimaire qui se fait jour. Pourquoi ne pas légiférer sur le massacre des Albigeois, les horreurs des guerres de religion ou de la Terreur... ? Nous n'en sortirons plus. Il est probable que l'article 4 de la loi de 2005 est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il est urgent de stopper cette surenchère. En outre, les nouveaux moyens de communication, notamment Internet, rendent sans effet les dispositions de ces lois.


Vous aviez jadis contribué par vos travaux à revaloriser une certaine «mémoire fondatrice». Diriez-vous aujourd'hui que vous avez été trop entendu. Nous souffrons d'une mémoire envahissante ?


J'avais déjà dénoncé voilà vingt ans, dans la conclusion des Lieux de mémoire, les dangers d'une certaine «tyrannie de la mémoire». La mémoire, ce n'est pas l'histoire. Mais, depuis, les choses se sont aggravées. A l'époque, les minorités sociales, sexuelles, provinciales, etc., qui s'exprimaient demandaient avant tout une certaine reconnaissance légitime. La mémoire était, si l'on peut dire, «modeste». Ces groupes ne revendiquaient pas de droit. Aujourd'hui, certains défenseurs de la mémoire ont une tendance à se montrer agressifs. Ils imposent une mémoire tyrannique, parfois terroriste, notamment vis-à-vis de la communauté scientifique. Des historiens très sérieux sont jetés en pâture à des groupes de pression qui utilisent de plus en plus la menace de la loi pour occulter des vérités qui ne leur conviennent pas. Il faut empêcher les gardiens de telle ou telle mémoire de prendre en otage la recherche historique. Ils exigent que l'histoire les serve parce qu'ils projettent les préoccupations du présent sur les événements du passé. C'est ce péché d'anachronisme qu'il faut dénoncer. Et ce n'est pas le législateur qui peut le faire, mais seulement les historiens.
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MessageSujet: Re: Plaidoyer pour une histoire libre   Mar 27 Déc 2005 - 0:09

Napoléon et l'esclavage : une polémique inepte

Thierry Lentz, spécialiste de Napoléon et auteur d'une Nouvelle histoire du premier Empire, réagit à la publication du pamphlet de Claude Ribbe.

Par Thierry Lentz
[22 décembre 2005] Le Figaro littéraire

Oui, Bonaparte a rétabli l'esclavage en 1802. Oui, il a rétabli la traite abolie par la Convention en 1794. Oui, il a interdit les mariages mixtes et l'accès du territoire métropolitain aux gens de couleur. Oui, il a dépêché aux Antilles plusieurs expéditions militaires dont certains chefs se sont livrés, notamment en Guadeloupe, à une brutale répression.


Ces faits ne sont ni contestés ni passés sous silence par les historiens. Reste à s'interroger, sans anachronisme ni mélange des genres, sur les motivations du gouvernement consulaire. L'histoire ne peut en effet se comprendre hors de son contexte.

Éliminons d'emblée l'idée d'un projet «génocidaire» contre les Noirs : on peut sans risque mettre au défi tous les Claude Ribbe de la place de trouver un texte, un témoignage ou une déclaration de Napoléon qui prouve le contraire. Quant à l'esclavage, il ne prévoyait pas de le rétablir, ainsi qu'il le déclara au Conseil d'État peu après son avènement. Alors pourquoi changea-t-il d'avis ?

Le facteur économique fut décisif. Le commerce colonial et ses activités induites fournissaient du travail à près d'un Français sur dix. Il était perturbé par la guerre maritime avec l'Angleterre et par le soulèvement des Noirs aux Antilles. Napoléon voulut reprendre en main ces bases commerciales essentielles, d'où les expéditions de Leclerc (Saint-Domingue) et Richepanse (Guadeloupe). Dans l'un et l'autre cas, Bonaparte ne donna aucun ordre de massacre systématique mais des consignes de fermeté. C'est indépendamment de cette reconquête des Antilles qu'il accepta le rétablissement de l'esclavage et de la traite. Il y fut encouragé par un «lobby» composé de hauts personnages comme Cambacérès, Barbé-Marbois ou Talleyrand, mais aussi par le gouvernement anglais qui fit savoir qu'il ne s'opposerait pas aux expéditions coloniales tant la «remise en ordre» était un intérêt commercial commun.


La loi du 20 mai 1802 ne décréta d'ailleurs pas un rétablissement général de l'esclavage mais son «maintien» là où il n'avait jamais été aboli (à l'ouest du cap de Bonne-Espérance) et dans les colonies rendues par l'Angleterre après la paix d'Amiens (comme la Martinique). Il ne fut jamais rétabli à Saint-Domingue, mais le fut en Guadeloupe par la seule volonté du général Richepanse, qui ne fut pas désavoué par Paris. Quant au rétablissement de la traite, il fut limité par la reprise de la guerre avec l'Angleterre. On estime que 20 000 individus furent concernés sous le Consulat et l'Empire (on est donc fort loin des centaines de milliers de morts évoqués dans un ouvrage récent). L'Empereur finit d'ailleurs par abolir la traite en 1815, qui ne fut rétablie que par la Restauration.


Pendant tout l'épisode, c'est bien l'Angleterre qui eut le monopole de la traite dans le monde et ne s'en priva pas, ce que les tabloïds britanniques ont, eux, passé sous silence dans leur récent déchaînement de francophobie au sujet du «French Hitler» qu'aurait été Napoléon. Il est vrai que cette nouvelle offensive avait été bien préparée par nos médias qui s'étaient jetés avec avidité et sans recul sur le prétendu brûlot intitulé Le Crime de Napoléon.


Le Crime de Napoléon

de Claude Ribbe

Ed. Privé, 206 p., 18 €.
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MessageSujet: Re: Plaidoyer pour une histoire libre   Sam 4 Mar 2006 - 16:41

Contre la tyrannie mémorielle

Défense de dire. Défense de rire. Défense de choquer. Défense de diverger. L'affaire des caricatures de Mahomet ou le débat houleux sur la colonisation mettent en lumière ce constat : il est de plus en plus difficile, en France, d'échapper à la police de la pensée.

Elisabeth Lévy

Ce ne sont ni d'éternels rebelles ni des pétitionnaires professionnels, mais la fine fleur des historiens français. Pas le genre à défiler en rangs serrés tous les quatre matins. Ils fréquentent plus les colloques universitaires que les plateaux de télévision. Ces éminents savants sont pourtant entrés en dissidence avec éclat. Contre la bigoterie mémorielle qui prétend imposer à chacun une lecture unique, moralisante - et forcément sombre - du passé national, ce commando de choc revendique la « liberté pour l'Histoire ». Cri d'alarme qui est le titre du manifeste dans lequel les 19 signataires initiaux demandent l'abrogation de toutes les lois mémorielles, ou plus précisément de leurs articles normatifs, quel que soit l'événement qu'elles prétendent mettre à l'abri des « assassins de la mémoire ». C'est que le danger ne vient plus tant des assassins que des adorateurs d'une mémoire nécessairement souffrante. « Descendante d'esclave », selon l'étrange définition acceptée sans examen par une partie notable des élites, la romancière Françoise Chandernagor plaide pour que l'on sorte de la confusion. « La mémoire est tissée d'erreurs et d'affects, alors que l'Histoire remet à distance. Quand le Parlement décide de célébrations, très bien, il est dans son rôle. Mais comment les députés peuvent-ils décréter que les Arméniens ont été victimes d'un génocide ou que la colonisation a été positive ? »

Qu'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit pas d'une querelle interne à la corporation savante. En prenant en otage le discours sur le passé, en imposant une histoire pieuse, c'est la liberté de penser qu'on assassine, assurent les élégants conjurés. C'est dire le sens d'un combat qui se livre à coups de pétitions et de tribunes, dans les journaux, les forums de discussion, les bureaux feutrés d'éditeurs parisiens, mais aussi dans les amphithéâtres et salles de professeurs. Effervescence qui prouve au moins que les censeurs n'ont pas gagné. Ils sont loin d'être défaits.

Défense de dire. Défense de rire. Défense de choquer. Défense de diverger. La France s'enorgueillissait d'être l'un des berceaux de la pensée critique - une terre où les idées combattent les idées. Elle paraît saisie par la passion de l'interdit. Soustraits à l'examen par la loi et la doxa, vérités officielles et points de vue certifiés conformes pavent les chemins de la connaissance. Les contrevenants sont menacés du tribunal de l'opinion - ou du tribunal tout court. Pourquoi leur répondre quand il est si gratifiant de les réduire au silence avec en prime l'agréable certitude d'oeuvrer pour le Bien et le Vrai ? Au mieux infréquentables, au pire délinquants. De quoi dissuader toute réflexion, toute polémique sur les sujets sensibles, dont la liste s'allonge en même temps que celle des minorités plus ou moins agressives décidées à sanctuariser leur part de passé. « Personne n'a envie de se lancer sur les terrains à procès », s'exclame Françoise Chandernagor.

La mollesse de certaines réactions, notamment politiques, dans l'« affaire des caricatures de Mahomet » confirme partiellement ce sombre diagnostic. « Vive la liberté d'expression, mais il ne faut pas blesser les gens », décrète le Quai d'Orsay le plus sérieusement. Tout groupe minoritaire peut donc exiger non seulement de contrôler sa propre histoire, mais d'être protégé contre la critique. Certes, on peut contester la qualité des caricatures ou l'opportunité de les publier. Faut-il pour autant plier devant la menace, l'anathème ou l'exclusion ? « Je suis consterné par ces dessins, qui illustrent la persistance des vieux stéréotypes sur l'islam, explique Abdelwahab Meddeb, l'un des plus fins connaisseurs de l'islam. Seulement, il faut les dénoncer, pas les interdire. Le droit au blasphème est une invention occidentale, mais aussi une conquête de l'humanité. L'islam l'a très peu connu, il faut qu'il l'accepte. »

Reste que deux versions du Bien peuvent entrer en collision. L'islam est certes minoritaire en Europe, mais il demeure une religion, autrement dit l'une des vieilles lunes dénoncées comme obsolètes par la pensée dominante. Ce qu'observe Philippe Muray : « Il est facile d'annoncer pour la énième fois que "la liberté d'expression est non négociable", surtout quand on applaudit par ailleurs à chaque nouvelle destruction légale de la liberté de pensée et que l'on vient justement de saluer une première condamnation par les tribunaux pour "propos homophobes". La vaillante défense de la liberté et de l'Etat de droit contre les autorités religieuses serait plus crédible si elle s'exerçait aussi contre les innombrables nouveaux clergés qui font régner une terreur mille fois plus efficace que les vieilles puissances religieuses. »

Autant dire que les temps sont durs pour les enfants des Lumières. « On étouffe », la formule revient sans cesse. « Si ça continue, on ne pourra bientôt parler qu'en privé », s'alarme Elisabeth Badinter. « On ne peut déjà plus rien dire », pense la majorité silencieuse, quotidiennement sommée de faire acte de contrition pour les crimes de ses lointains ancêtres. « Le risque est précisément que l'on assiste à une révolte de la majorité contre les minorités », redoute Pierre Nora. Académicien, éditeur, historien, le maître d'oeuvre des « Lieux de mémoire » est à la pointe du combat contre la tyrannie mémorielle, comme s'il voulait contribuer à maîtriser sa créature devenue folle.

On finit par regretter l'époque où on faisait le coup de poing, quand « cocos » et « fachos » se mettaient des peignées au quartier Latin. C'est à la loyale, par la vigueur de leur verbe et de leur conviction, que les dreyfusards ont fait triompher la vérité. Au sortir d'un siècle de fer, on répète pieusement « plus jamais ça ». Contre les prêcheurs de haine, on ne sait plus que dégainer des lois. Comme s'il était acquis que la Raison ne peut rien contre Faurisson. De surcroît, lorsqu'on commence à refuser la liberté aux ennemis de la liberté, la tentation est grande de définir comme tels tous ceux avec qui on n'est pas d'accord.

Placé sous tutelle par le Parlement, tenu en joue par le juge, le débat, qu'il porte sur le passé ou sur le présent, se réduit de plus en plus à une litanie de procédures et d'excommunications. Raffinement suprême ou supercherie éhontée, la vindicte se pare des atours de la générosité, l'exclusion se décrète au nom du pluralisme. Pour avoir refusé de se joindre au choeur compassionnel qui a élevé les incendiaires de nos banlieues au rang de victimes innocentes, Alain Finkielkraut est dénoncé comme raciste, c'est-à-dire, selon sa propre expression, comme ennemi de l'humanité. « C'est à ce moment-là que j'ai compris qu'il fallait agir », affirme Elisabeth Badinter.

Pour nombre de chercheurs, c'est avec le procès intenté par le Collectif DOM à Olivier Pétré-Grenouilleau, paisible savant devenu à son corps défendant le symbole de la liberté menacée, que la ligne blanche est franchie. L'idée du manifeste et d'une association chargée d'assister les chercheurs attaqués est d'ailleurs née au cours d'une réunion organisée à Sciences po pour le soutenir. Il est vrai que cet historien reconnu avait commis l'inacceptable en critiquant la « loi Taubira » - qui qualifie de crime contre l'humanité « la traite et l'esclavage », mais seulement quand ils ont été commis par l'Occident. Critiquer une loi, c'est osé. Mais alors, faut-il promptement traîner en justice ceux qui se sont déchaînés contre le texte prohibant les insignes religieux à l'école ? Et ceux qui se sont opposés au vote de l'état d'urgence, les laissera-t-on jouir de l'impunité ? « Ce n'est pas pareil », rétorquent les chercheurs de sensibilité plutôt bourdivine, qui, depuis un an, ont concentré leurs attaques contre la loi sur « les effets positifs de la colonisation » - seul texte mémoriel issu des rangs de la droite. Gérard Noiriel, historien de l'immigration, est l'un des leaders de cette révolte volontairement sélective. « On ne peut pas mettre sur le même plan une loi qui fait l'apologie de la colonisation avec celles qui condamnent le racisme, l'esclavage, la persécution de masse. Avant de supprimer les articles concernés, déclare-t-il à L'Express, il faut s'interroger sur les réactions des groupes sociaux ou des groupes de pression mémoriels concernés. » On ne saurait dire plus clairement que la loi n'est plus l'expression de la volonté générale mais la traduction des rapports de forces entre groupes d'oppression, heureuse définition de Muray.

Concernant les crimes commis par l'Occident, la seule attitude acceptable est une vénération de nature quasi religieuse. C'est à se demander s'il valait la peine de libérer les affaires humaines de l'emprise de l'Eglise pour fabriquer du sacré catégoriel dont les prêtres sont des associations persécutrices traquant l'hérétique avec autant de fougue - mais heureusement moins de pouvoir- que la Sainte Inquisition. « Tout cela renvoie à une vision idyllique de l'Histoire, explique Max Gallo, qui a également été pris à partie pour sa coupable indulgence à l'égard de Napoléon. Le conflit et sa forme extrême, la guerre, seraient un accident. Or l'homme détruit de l'homme, on ne peut pas échapper à ce constat. » A interpréter le passé dans la langue de l'actualité, c'est-à-dire des droits de l'homme, on s'interdit de le comprendre et on se prive des vertus de l'oubli. « Une société ne peut pas rester éternellement en colère contre elle-même », écrit Paul Ricoeur. Ou alors c'est qu'elle traverse une crise profonde.

Annoncé il y a quelques jours, le retrait de la plainte contre Pétré-Grenouilleau est largement imputable à la mobilisation des intellectuels et au soutien des médias, preuve que la société peut efficacement défendre ses libertés. La relaxe annoncée de l'historien a sans doute contribué à réfréner les ardeurs pénalophiles. En attendant, le collectif DOM peut se prévaloir d'une victoire. Dans un courrier adressé à ses « chers compatriotes », Patrick Karam se réjouit d'avoir obtenu de la société Nutrimaine l'abandon du slogan « Y'a bon Banania » ! Victoire de taille, en effet. Cet épisode dérisoire chagrinera peut-être quelques nostalgiques du chocolat de leur enfance ; il montre que les communautés militantes peuvent aussi se constituer en lobby économique.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Plaidoyer pour une histoire libre   Sam 4 Mar 2006 - 16:42

La compétition victimaire. Dans cette atmosphère de plomb, la révolte des gens de plume est salutaire. Car la fronde se diffuse dans toutes les strates de l'intelligentsia, du professeur au Collège de France à celui du lycée de banlieue. « Je ne peux faire un pas dans la rue sans qu'on me demande comment rejoindre notre mouvement », dit Nora. Reste à comprendre comment, au pays de Descartes et de Voltaire, l'intimidation s'est substituée à l'argumentation. La réponse est simple. La place prépondérante légitimement accordée aux victimes à l'issue des tragédies du XXe siècle explique le triomphe du politiquement correct.

L'enfer était naturellement pavé des meilleures intentions. Que les faibles soient défendus contre les forts et les victimes protégées des bourreaux est évidemment un progrès. « Cela ne me pose pas de problème que l'on accorde un statut spécifique aux victimes, remarque Gallo.Pensez aux innocents d'Outreau. Seulement, si chacun est libre d'honorer ses ancêtres les plus lointains, les droits peuvent difficilement se transmettre au-delà de deux générations. Sinon, pourquoi les albigeois ou les vendéens ne réclameraient-ils pas réparation ? » Ecrivain d'origine camerounaise, Gaston Kelman refuse cette communion dans la douleur. « Pourquoi me reconnaîtrais-je dans le malheur ? Jusqu'à quand est-on descendant d'esclave ? Je n'ai pas vocation à me soucier des Noirs plus que des autres. Si j'ai une communauté, c'est la France. »

Or, de la protection des victimes on est passé à leur sanctification, puis à la sanctification de leurs descendants. En somme, on ne devient pas victime par malchance, on naît victime par essence. « C'est très grave de se construire à partir du statut de victime, déclare Meddeb. L'islam, c'est l'humilité, pas l'humiliation. Nous assistons au triomphe du petit-bourgeoisisme à l'échelle mondiale. »

Elisabeth Badinter observe que « l'affichage des filiations victimaires se conjugue avec l'étalage des douleurs privées », phénomène qui, selon elle, vient des Etats-Unis. Voire. La référence en ce domaine, la victime idéale, c'est à l'évidence le juif mort à Auschwitz. Quoi qu'on pense de l'exceptionnalité conférée à la tentative d'extermination menée par les nazis, on ne peut éviter de s'interroger sur ses conséquences. « La mémoire de la Shoah, écrit à ce sujet l'historien Henry Rousso, est devenue un modèle jalousé, donc imité et récusable. » Au fil des années, le « privilège juif » est devenu une source d'hostilité. Président des amitiés judéo-chrétiennes et initiateur d'une autre pétition contre les lois mémorielles, Paul Thibaud remarque pour sa part que le cordon sanitaire établi autour du génocide juif s'est révélé inopérant. « La loi Gayssot prétendait lutter contre l'antisémitisme planqué sous la bannière du négationnisme. On n'a abouti qu'à le déplacer. La vindicte de Dieudonné est précisément dirigée contre l'hyperprotection dont bénéficient les juifs. » Désormais, tout groupe ayant subi des persécutions réclame le bénéfice des qualifications de génocide et de crime contre l'humanité. Selon Françoise Chandernagor, plusieurs propositions de loi allant dans ce sens sont sur le bureau de l'Assemblée. Si l'humour grinçant avait droit de cité, on pourrait dire que chacun cherche son Shoah.

Mais la compétition victimaire n'aurait sans doute pas pris cette ampleur si elle n'avait pas bénéficié de la complaisance des politiques, en particulier du président de la République. « La France est coupable », déclarait-il en 1995, lors de la commémoration de la rafle du Vél' d'Hiv. Il devenait alors impossible de refuser aux uns la repentance accordée aux autres.

Au-delà de la loi positive, on peut avoir le sentiment que le champ des idées discutables se réduit sans cesse par contamination. Ainsi, la reductio ad Hitlerum de Leo Strauss et sa version française, la « lepénisation des esprits », ont permis d'interdire toute discussion sur la politique migratoire ou l'insécurité. « Attention à ne pas tout mélanger ! précise Meddeb. Affronter le politiquement correct, c'est une question de courage intellectuel. Encourir le risque d'une condamnation judiciaire, c'est beaucoup plus grave. » En théorie, sans doute, mais, dans les faits, ce n'est pas sûr. En effet, comme l'indique Me Richard Malka, avocat spécialisé dans les délits de presse, « la jurisprudence est extrêmement protectrice des libertés. Les condamnations sont très rares. Ni Houellebecq, ni Oriana Fallaci, ni Dieudonné n'ont été condamnés. Alors, c'est vrai qu'il existe des associations très procédurières. Mais, à force de perdre, elles abandonnent. Seulement, il ne faut pas que les prévenus lâchent quand ils perdent en première instance. Dans ce domaine, il faut aller jusqu'au bout. » Autrement dit, il revient à chacun de prendre ses responsabilités pour défendre ses convictions. En gardant en mémoire que les libertés qui s'usent sont celles dont on ne se sert pas.

Les lois incriminées
Quatre lois ou articles de loi fixent l'Histoire et permettent donc que des chercheurs puissent être poursuivis s'ils ne les respectent pas.

L'article 9 de la loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe qui fait de la contestation de « l'existence d'un crime ou plusieurs crimes contre l'humanité » un délit.

La loi sur les Arméniens du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915.

Les articles 1er et 2 de la loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, sur la traite négrière et l'esclavage reconnus par la France comme crimes contre l'humanité. L'article 2 stipule que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent ».

L'article 4 de la loi du 23 février 2005 sur « le rôle positif de la présence française outre-mer ». Cette disposition a toutefois été déclassée le 31 janvier par le Conseil constitutionnel

Source : L'Histoire n° 306, février 2006, qui publie un entretien sur la question avec Françoise Chandernagor.




Les signataires de la pétition du 12 décembre
2005 : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard,

Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant,

Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock.


© le point 09/02/06 - N°1743 - Page 78 - 2390 mots
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