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 Pavane pour une littérature soviétique défunte

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LP de Savy
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MessageSujet: Pavane pour une littérature soviétique défunte   Sam 31 Déc 2005 - 16:02

Pavane pour une littérature soviétique défunte

Patrick Besson

En mai 1962, la revue Les Lettres nouvelles, directeur : Maurice Nadeau, publie un numéro spécial : « Ecrivains soviétiques d'aujourd'hui ». Il y en avait encore pas mal, en 1962, des Russes, au goulag. Et en asile psychiatrique. Notamment des écrivains. Mais bon, c'était quand même le dégel, ainsi que l'explique Claude Ligny dans son introduction : « La voix du peuple russe ». Les lettres nouvelles sont publiées aux éditions Julliard, qui se trouvent alors au numéro 30 de la rue de l'Université. Téléphone : Babylone 17-90. La direction recevait le jeudi après-midi. La secrétaire de rédaction est Geneviève Serreau. La revue coûtait 8 NF.

Où êtes-vous, Aliguer, Bergoltz, Doudintsev, Iachine, Kazakov, Kron, Naguibine, Nekrassov, Neuman, Panova, Poliakov, Tendriakov, Tvardovski, Vinokourov, Zabolotski ? Parmi vous, les seuls dont on garde encore un souvenir en Europe sont Aksionov - qui s'écrit maintenant Axionov -, Evtouchenko et Voznessenski. Mais, en Russie, ils sont maintenant, au niveau des ventes, loin derrière Michael Crichton et Stephen King ! Où sont vos théories sur l'art, vos révoltes, vos discussions, vos beuveries, vos manuscrits ? Fallait-il que vous soyez importants pour que, parmi des dizaines de milliers d'écrivains soviétiques, on vous choisisse pour paraître en français dans la revue de Maurice Nadeau ! De Margarita Aliguer - qui ne donne pas sa date de naissance, car pour être soviétique on n'en est pas moins femme - il est dit qu'elle « a publié d'innombrables poèmes dans d'innombrables revues ». Où sont ces poèmes ? Ces revues ? Semion Kirsanov (né en 1906 à Odessa) reçoit le prix Staline en 1951. Ça ne doit pas trop l'aider aujourd'hui pour être réédité en collection de poche. Du reste, finaud, Maurice Nadeau ne met pas le nom de Kirsanov en couverture. Pas de prix Staline en une des Lettres nouvelles ! D'autant que, parmi les « dossiers » des Lettres nouvelles, il y a, sous presse, un « Trotski vivant » de Pierre Naville ! Alors bon.

Les autres écrivains de la sélection n'étaient pas non plus des béni-oui-oui du régime. Alexandre Iachine, par exemple - en 1962, il a 40 ans, l'âge du dernier grand amour -, rue dans les brancards du réalisme socialiste. Mais, nous explique Claude Ligny, « le symbolisme un peu schématique de la nouvelle est l'une des caractéristiques inévitables des oeuvres réellement critiques publiées en URSS ».

Ces gens si cultivés et au fond si doués ont passé leur vie à ruser consciemment ou inconsciemment avec le régime communiste pour pouvoir continuer de vivre, d'aimer, de rire, de partir en vacances et bien sûr d'écrire. Mais un artiste ne doit ruser avec personne, surtout pas un régime politique, même quand ce n'est pas une dictature. L'art n'admet pas la ruse, ce n'est pas la guerre : c'est beaucoup plus violent. Staline a fait déporter des écrivains soviétiques mais la postérité les a tous gazés. Sauf ceux qui n'ont pas rusé, justement. Les lourds. Les niais. Les bêtas. Les empotés. Les baisés : Akhmatova, Babel, Brodsky, Boulgakov, Tsvetaeva, Mandelstam, Pasternak. Ils sont aujourd'hui les icônes des intellectuels du monde entier qui oublient juste de suivre leur exemple. C'est la petite leçon de cette jolie revue trouvée à 2,50 euros dans une solderie de livres, en haut du boulevard Saint-Michel. Le prix d'un fromage, sans doute



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