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 Une vie divine de Philippe Sollers lue par F. Beigbeder

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LP de Savy
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MessageSujet: Une vie divine de Philippe Sollers lue par F. Beigbeder   Ven 6 Jan 2006 - 23:31

Une vie divine
de Philippe Sollers par Frédéric Beigbeder
[05 janvier 2006] Le Figaro littéraire

Journal intime d'un philosophe qui couche avec une vendeuse blonde (Ludivine) et une philosophe brune (Nelly), avant de se prendre pour la réincarnation de Friedrich Nietzsche.
LUNDI. Le Figaro littéraire me demande une chronique sur le dernier Sollers : méfiance, il doit s'agir d'un bizutage. On ne critique pas impunément un roman de Philippe Sollers. Si l'on dit du bien, on a l'air de flagorner le diariste du Dimanche. Si l'on dit du mal, de plagier le regretté Renaud Matignon. Comment se tirer de ce mauvais pas ? Peut-être en le lisant ? Mais il est impossible de lire Sollers en paix. Lui-même déploie une telle énergie pour vous en empêcher !


Mardi. Je commence Une vie divine. Comme d'habitude, c'est un roman qui n'en est pas un. Comme d'habitude, Sollers alterne des pages parfaites, limpides, alertes, et d'autres banales, répétitives, meublées de citations. A quoi sert un écrivain français ? Répondez en trois mille signes pour jeudi.


Mercredi. Une vie divine est le journal intime d'un philosophe qui couche avec une vendeuse blonde (Ludivine) et une philosophe brune (Nelly), avant de se prendre pour la réincarnation de Friedrich Nietzsche. Souvent, Sollers s'est pris pour quelqu'un d'autre : Sade, Casanova, Vivant Denon, Mozart...


Bizarrement, jamais Francis Lalanne. A la télé, il marche désormais sur les plates-bandes de Jean d'Ormesson (l'écrivain du bonheur, le séducteur cultivé qui devrait être remboursé par la Sécurité sociale) ; mais il n'est jamais aussi intéressant que quand il fait du Sollers. Il possède vraiment un style, un rythme, une pulsation à lui : énumérations, homophonies, successions de questions, dialogues brefs. La rumeur disait vrai : Une vie divine est un grand cru du Bordelais, du niveau de Femmes.


On dit toujours les mêmes choses sur cet homme : ses paradoxes, ses masques, ses casseroles... On lui ressort l'Essec, la revue Tel quel, Mao et le Pape, Balladur et Kenza, sa coupe de cheveux piquée à Hervé Bazin. Il serait temps de reconnaître tout ce qu'on lui doit : un premier roman dont la petite musique fut saluée par Aragon et Mauriac (qui étaient pourtant rarement d'accord entre eux) : Une curieuse solitude, en 1958 ; un aphorisme immense : «Pour vivre cachés, vivons heureux» ; deux tomes de textes critiques éblouissants sans lesquels Charles Dantzig ne serait pas né : La Guerre du goût et Eloge de l'infini ; mais surtout une superbe obstination à incarner l'écrivain français qui s'amuse. Peut-on être un écrivain français sans faire la gueule ? C'est sans doute le vrai sujet d'Une vie divine. Zut, il ne me reste que 500 signes pour répondre à cette question.


Jeudi. J'ai fini le livre cette nuit. Ma phrase préférée : «Le monde n'ayant aucun sens, autant le considérer comme gratuit.» A 69 ans, Philippe Sollers n'a plus rien à perdre ni à prouver. C'est très agréable pour le lecteur, un auteur qui se fait plaisir, virevolte, fait des pieds de nez. Il est libre, il respire, il regarde Julie Lescaut, se moque de Foucault et Schopenhauer, il a une intelligence électrique, mais aussi une capacité à s'émerveiller, à transmettre le virus de la littérature, une gourmandise intacte pour chaque détail du corps des femmes, un désir de poésie, un amour de la nature, une humanité jamais résignée : voici l'écrivain le plus vivant du monde. Lisez-le ou vous êtes morts.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Une vie divine de Philippe Sollers lue par F. Beigbeder   Sam 7 Jan 2006 - 12:10

Sollers, une vengeance par le bonheur

LE MONDE DES LIVRES | 05.01.06 |

Le soleil d'Austerlitz ne s'est pas levé l'année dernière : pour de graves raisons morales, le bicentenaire de la victoire de l'empereur a été censuré. Les représentations de la plus célèbre pièce de Voltaire, son Tartuffe tragique, Mahomet, ont été elles aussi empêchées, quelque part en France, par un parti dévot autrement efficace que sous Louis XIV et Louis XV. En juillet, livrée officiellement à un spécialiste des évacuations, la cour d'honneur du Palais des papes a été traitée en urinoir par ce plasticien et ses assistantes. La saison d'automne des Musées nationaux a été égayée par le succès de l'exposition "Mélancolie", mais la rentrée littéraire a été troublée par le bruit fait ici, et confirmé à Francfort par vingt-cinq contrats de traduction, autour du dernier roman du plus déprimé de nos jeunes écrivains : La Possibilité d'une île. Toute une conjoncture fin de siècle et fin de règne, sur fond de violences bizarres dans les banlieues.

L'heure avait sonné pour Philippe Sollers de contre-attaquer en force, roman contre roman, sous peine de s'avouer vaincu dans la bataille qu'il a déclenchée depuis longtemps, mais qu'il s'était contenté, après les coups de boutoir de Femmes, de conduire en tacticien prudent, sous forme d'une multitude d'escarmouches. Les plus brillamment aventurées ont été, au goût de beaucoup, ses "Jeudis" publiés, ici même, dans "Le Monde des livres". Il les a réunis en feu d'artifice, sous le titre La Guerre du goût, puis Eloge de l'infini (Gallimard). Sainte-Beuve bref et vif, il a fait de ces portraits de poètes, d'écrivains, de peintres et de musiciens classiques (Sévigné et Bossuet, Retz et Saint-Simon, Poussin et Fragonard, Haydn et Mozart), mais aussi de ses essais sur "Nietzsche et l'esprit français" ou sur "Le mystérieux Voltaire", une constellation rétrospective de "phares" prêtant leur éclat à une glorieuse modernité dans les lettres et les arts (de Picasso à De Kooning, de Joyce à Nabokov) dont il avait paru lui-même le légataire universel, mais dont l'énergie fulminante était déjà remplacée par de vulgaires chaleurs.

Etait-il le seul survivant d'une tradition moderne interrompue et dévoyée par le populisme de la société du spectacle et par le rouleau compresseur de l'économie marchande ? L'un de ses portraits citait le défi de Balzac : "Le moment exige que je fasse deux ou trois oeuvres capitales qui renversent les faux dieux de cette littérature bâtarde, et qui prouvera que je suis plus jeune, plus frais, plus grand que jamais."


NOUVELLE LUTTE DES CLASSES


Aujourd'hui, avec Une vie divine, Sollers sort de son fortin, faisant donner la garde, toutes oriflammes déployées. D'emblée et de front, son titre paradisiaque défie la "vie éternelle" qui, chez Houellebecq, paradigme français du "dernier homme", cherche à prolonger ad infinitum, par clonage, le souterrain infernal décrit par sainte Thérèse : "un endroit qui pue et où l'on n'aime pas". Le Hergé de la misère culturelle et sexuelle contemporaine fait lâcher son dernier Tintin par deux "pétasses" successives, lui laissant pour tout potage un chien, un gourou et une ribambelle de clones.

Une vie divine commence en fanfare par le portrait de deux adorables Parisiennes, Vénus et Diane d'un François Boucher très "tendance", toutes deux méritées et honorées parallèlement par le narrateur sollersien : elles conjurent de leur voluptueux allegro vivace, tout au long du roman, le post-coïtum triste du "Schopenhauer des classes moyennes". Première "vengeance par le bonheur".

La "guerre du goût" se veut désormais guerre totale, prenant les proportions d'une nouvelle lutte des classes, individus aristocratiques contre "plèbe" massifiée, tandis qu'au ciel des idées s'affrontent deux éons métaphysiques, le Mauvais Ange qui dit non à la vie et la Vérité qui lui dit oui. Entre les combattants terrestres, les lits et les adresses n'ont pas le même nombre d'étoiles, les intercesseurs philosophiques non plus. Le petit Tintin surmené de Houellebecq ne peut évoquer que furtivement son Méphisto, un Schopenhauer défaitiste et niveleur. Alors que, dans les intervalles de délicieuses "séances" en galante compagnie, à Londres, Paris ou Venise, le gentilhomme philosophe d'Une vie divine a tout loisir, dans son propre "Journal", pour noter et commenter les abondants extraits de ses vastes lectures.

Cette Vie divine, c'est la vraie biologie génétique, celle qui fait par élection de son héros bien né, sang d'encre plutôt que sang bleu, un Nietzsche redivivus, le Nietzsche d'un "Eternel retour" qui ne serait pas la triste duplication dégénérative et égalitariste, de clone en clone, selon Houellebecq, mais une spirale inspirée qui, revenant sur elle-même, ne va pas, d'une réincarnation à l'autre, sans accroissement de lumières. Notamment dans l'ordre de Vénus, où le Nietzsche initial, né puritain, était resté un apprenti. Seconde vengeance par surabondance d'intelligence et d'illuminations.


CAMPAGNE ROMANESQUE


Dans cette ardente campagne romanesque, menée au nom d'une noblesse de l'esprit et du goût persécutée contre les légions hypocritement morales de l'immonde, difficile de ne pas partager en principe le zèle sollersien pour la beauté, la grâce, la joie, l'intrépidité, le style, dons oubliés du génie dionysiaque de tous les temps. Mozart, Tiepolo, Chanel no 5, oui.

Mais pourquoi l'auteur de Paradis gâte-t-il sa cause en n'hésitant pas à l'associer, par fidélité à d'anciens combats, à la mémoire puante du "vieux et génial" Mao, atroce tyran nihiliste, c'est entendu, mais voluptueux (d'où indulgences) et assez ironiste pour avoir fait de sa révolution culturelle le lit commode d'une formidable Chine ultra-capitaliste (d'où vengeance d'un autre type) ? La grâce et la joie grincent quand elles sont réduites à s'acharner sur un autre pauvre diable, Harry Potter, ou à s'agenouiller (une fois de plus) au pied des icônes sacrées du "divin marquis", culte du moi graphomane, mythomane et érotomane cher aux Messieurs Dimanche du Quartier latin ! Dommage enfin que, dans ce roman philosophique, où le catholicisme est sans cesse exalté à contre-emploi comme "religion de couverture", le déiste Voltaire et son admirateur Nietzsche, littéralement hanté, lui, par le Christ autant que par Dionysos, soient érigés en chefs de file, avec Sade, d'une gnose athée du mépris, réservée à une poignée clandestine de privilégiés. Encore un effort, cher Sollers, pour attirer à la cause de la liberté de l'esprit et à la danse du goût plus de douze de vos apôtres.


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UNE VIE DIVINE de Philippe Sollers. Gallimard, 528 p., 20 euros.

Marc Fumaroli
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MessageSujet: Re: Une vie divine de Philippe Sollers lue par F. Beigbeder   Sam 7 Jan 2006 - 12:14

La cohérence d'une oeuvre (Le Monde, 5/1/06)

Professeur de littérature comparée à Nantes, critique à Art Press notamment, auteur de trois romans (dont Sarinagara, Gallimard, prix Décembre 2004), Philippe Forest est un fin connaisseur de la littérature japonaise et aussi de Philippe Sollers et de Tel Quel, mouvement d'avant-garde que ce dernier fonda en 1960. Dans le prolongement des essais qu'il leur a consacrés (Philippe Sollers, Seuil, 1992, Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995) Philippe Forest propose avec Logique de la fiction (éd. Cécile Defaut, 144 p., 16 euros) les premiers textes théoriques de Sollers devenus introuvables. Destiné aux "nouveaux lecteurs" de l'auteur de Paradis, cet ensemble, qui comprend notamment Logique de la fiction (1962), Le Roman et l'expérience des limites (1965), Vers une révolution culturelle : Artaud, Bataille (1972), Crise de l'avant-garde ? (1977), est indispensable pour qui veut comprendre toute la cohérence d'une oeuvre visionnaire et poétique, et mieux appréhender l'espace fictionnel novateur que l'écrivain, depuis, n'a cessé de développer depuis Une curieuse solitude jusqu'à Une vie divine. En complément de ce volume, on lira également De Tel Quel à L'Infini (éd. Cécile Defaut, 352 p., 18 euros, en librairie le 19 janvier), qui réunit une série d'essais critiques et polémiques que Forest composa dans les années 1980. "La thèse, écrit en préface Philippe Forest, s'énonçait ainsi en une formule à valeur de slogan que je reprends aujourd'hui en guise de titre pour ce nouvel ouvrage : de Tel Quel, il s'écrit à L'Infini. Ce qui signifie : une conception critique de la modernité littéraire se développe dont l'avant-garde des années 60 et 70 constitue avec Tel Quel le dernier avatar en date mais qui, dans un contexte de verrouillage généralisé, permet du côté de L'Infini que restent ouvertes les questions mêmes dont dépend tout exercice authentique et opératoire de la création romanesque, poétique et critique."
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