Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
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 Entretien avec Jack-Alain Léger

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LP de Savy
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MessageSujet: Entretien avec Jack-Alain Léger   Sam 7 Jan 2006 - 12:21

Jack-Alain Léger, auteur de "Hé bien ! la guerre"

Un homme en "mélancolère"

LE MONDE DES LIVRES | 05.01.06 |

Il y a une très belle phrase dans Hé bien ! la guerre, où vous dépeignez la jouissance à danser par la seule force de votre imaginaire, à trouver votre voie en jouant de vos gouffres, de vos sanglots tus, de vos cris, de vos affects cristallisés. Comment justifiez-vous votre besoin, dès votre premier livre, de signer par un pseudonyme ?


Melmoth, mon premier masque, est le nom d'un mort-vivant qui ne pourra jamais trouver la tranquillité. J'ai passé ma vie à écrire, j'ai fait plusieurs analyses, sans savoir pourquoi je multiplie mes identités. Dashiell Hedayat, le deuxième, était à la fois un hommage à Dashiell Hammett et à Sadeq Hedayat, l'auteur persan de La Chouette aveugle. J'étais dans la littérature de recherche. Qu'est-ce qu'on écrit depuis que Joyce a tout déconstruit ? C'était la question que je me posais. Que j'ai résolue, provisoirement, en fuyant mes échecs, lorsque j'ai écrit Mon premier amour, où je revenais à un récit "conforme" et que je signais Jack-Alain Léger. Ce que je sais c'est que porter le nom de mon père m'eût été intolérable ! Dans Autoportrait au loup, j'ai essayé d'analyser ce besoin de m'inventer des vies parallèles, extravagantes. N'être aimé de personne, peut-être, m'a poussé à inventer des histoires pour supporter une si dure réalité. Le moteur de l'écriture, c'est de ne pas avoir de réponses et de continuer à la chercher, jusqu'à en faire un jeu.

Ces masques ont beaucoup irrité, mais lorsque vous vous êtes démasqué, vos détracteurs ont trouvé cela encore plus insupportable...

Au début c'était surtout de l'ostracisme, des conspirations du silence, mais oui, j'ai subi, avec Autoportrait au loup, une violente cabale. Or j'y faisais un voyage au travers de moi, de mon histoire, pour savoir pourquoi j'avais ce besoin de ruser avec ma propre biographie, de prolonger l'écriture en faisant de celui qui écrit un personnage du livre. Je cite souvent cette phrase de Nabokov : "De tous les personnages que crée un romancier, le plus intéressant est encore l'auteur." Or voyez le phénomène Houellebecq : l'oeuvre n'est plus considérée que comme un produit dérivé du personnage ! Alors, puisque la biographie de l'auteur, ses passages à la télévision, prennent le pas sur la considération de son oeuvre, et que l'oeuvre n'est plus que le produit dérivé du personnage, il devient une question de survie de se préserver en se dérobant, d'en rajouter dans la fiction. J'ai poussé le comble dans Mon premier amour en nommant mon héros Jack-Alain Léger alors que je ne racontais pas mon histoire, puis dans Vivre me tue, second lynchage, que j'ai signé Paul Smaïl. C'est en mettant le point final à ce livre que j'ai compris ce que j'aurais dû faire dès le début : me cacher comme Salinger ou Pynchon, me mettre à l'abri de l'inquisition critique pour rester libre comme écrivain. Smaïl a été démasqué contre mon gré.

Mais il a trompé du monde...

Sous le masque de cet inconnu, j'ai perdu mes dernières illusions. Vivre me tue était trop bien écrit pour avoir été écrit par un beur, disait-on ! On me faisait le même procès que lorsque j'ai écrit Jacob Jacobi : puisque le héros y était le nègre d'un écrivain, c'est que je l'étais (ce qui n'a jamais été le cas). Or que je sache, Balzac n'était ni assassin ni homosexuel, et il a pourtant décrit Vautrin ! Il n'est pas obligatoire d'être beur pour savoir ce qu'un beur peut ressentir !

De Vivre me tue à Ali le Magnifique, Smaïl était devenu un double idéal ?

Un autre moi, et un surmoi. Ecrire en son nom, sous son nom, m'a imposé une grande rigueur. Je voulais être digne de ce personnage, et ma fierté c'est que pendant que la terrasse du Café de Flore me crachait dessus, j'ai reçu des centaines de lettres de beurs qui me remerciaient d'avoir été leur porte-parole. Je me suis senti une solidarité avec des gens qui me disaient que j'étais un bougnoule comme eux, que j'avais écrit le livre qu'ils auraient voulu écrire. Je me suis senti confronté à la haine profonde des Arabes que camouflent les beaufs français sous un mince vernis d'antiracisme chic. En fait, je crois que le ferment de cette aventure était inscrite dans des choses très enfouies de mon enfance. A l'école communale, dans le 13e arrondissement, j'ai eu un sentiment de révolte contre la manière dont on traitait mes petits camarades aux cheveux frisés et à la peau basanée, l'humiliation qu'on leur faisait subir lors des contrôles de poux. Et puis il y a eu la vision de ce jeune Arabe qui avait été massacré par la police de Papon boulevard Saint-Michel, en 1961. C'était la première fois de ma vie que je voyais un cadavre, et je suis allé dire mon trouble au professeur qui m'a répondu : "Non, vous n'avez rien vu !" Je baigne dans ce que j'ai appelé un jour, lapsus !, ma "mélancolère". Quand je ressors de l'abattement pour écrire, c'est parce que je pique un coup de sang.

Vous maniez de concert l'ironie ravageuse, la critique de moeurs, la facétie, le dépressif et ce que l'art peut offrir de plus beau. Léger, c'est l'apocalypse joyeuse ?

C'est un choix moral. Va-t-on indéfiniment se complaire à rajouter de la dérision à la dérision, du néant au néant, ou tenter d'évoquer des allégresses ? Est-ce que face à ce nihilisme monstrueux, cette abjection dans laquelle s'enfonce la civilisation, on en rajoute dans le cynisme, ou est-ce qu'on oppose la bouffonnerie, on essaye de rendre présent ce qui fut beau dans le passé ? Pour reprendre l'image de Beckett : c'est quand on est enfoncé jusqu'au cou dans la merde que c'est le moment de chanter l'heure exquise !

On connaît votre passion de la corrida. L'écrivain est-il un torero ?

La corrida est un art. Ce qu'il y a de commun c'est le côté sacrificiel. Quand on est au coeur de l'écriture, c'est une question de vie ou de mort.

Propos recueillis par Jean-Luc Douin
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MessageSujet: Re: Entretien avec Jack-Alain Léger   Ven 20 Jan 2006 - 1:08

La colère du mal-aimé

Astrid de Larminat
[19 janvier 2006] Le Figaro littéraire

La parution de Hé bien ! la guerre, un récit incendiaire de Jack-Alain Léger, est l'occasion de s'arrêter sur la vieille tradition française de l'écrivain en colère. En leur temps, Léon Bloy, Georges Bernanos et Louis-Ferdinand Céline attaquèrent les hommes autant que les idées. A l'heure d'Internet, l'invective littéraire a trouvé de nouveaux canaux. Et à lire certains brûlots contemporains, il semble que cette vieille dame ait encore de beaux jours devant elle.

IL PLEUT sur le boulevard Montparnasse et le mascara de la nuit coule. Un petit homme, dont l'anorak souligne l'embonpoint, marche les mains dans les poches. Sa capuche forme au-dessus de sa tête comme un bonnet pointu, ses lunettes rondes sont mouchetées d'eau, celle qui tombe du ciel froid et celle qui embue ses yeux. Troll égaré dans le siècle, il va le coeur à nu ; la joie et les chagrins le torturent tour à tour. Comment imaginer que cet être désarmé est l'un des brillants esprits de son temps, un écrivain au talent prodigieux qui, pour conjurer la balourdise de la nature, s'est choisi un nom de plume qui touche à peine terre : Léger ? Son prénom, composé, dément la simplicité du patronyme car Jack-Alain comme Janus a plus d'un visage.

Ce pseudonyme usuel sous lequel il vient de publier un livre protéiforme et « gigogne », Hé bien ! la guerre, il en use depuis plus de trente ans, après avoir commencé en littérature sous le nom de Melmoth, puis de Dashiell Hedayat. Citons quelques-uns des vingt-cinq titres signés Jack-Alain Léger, L'Heure du Tigre (Laffont, 1979), Wanderweg (Gallimard, 1986), Le Siècle des ténèbres (Olivier Orban, 1989), Jacob, Jacobi (Julliard, 1993) (1), L'Autre Falstaff (Mercure de France, 1996). Mais ces dernières années, c'est sous le nom de Paul Smaïl que l'auteur polygraphe a fait parler de lui. On se rappelle, peut-être, Vivre me tue (Balland) - qui était ce jeune beur si talentueux qui ne voulait pas se montrer ? - et Ali le magnifique (Denoël) : chef-d'oeuvre pour les uns, « poubelle », « nul, insupportable, nauséabond » pour d'autres. Jack-Alain Léger ayant été identifié, une certaine critique l'a-t-elle puni de s'être payé sa tête ? Les mauvaises relations de l'auteur avec les médias ne datent pas d'hier. Il faut dire que Léger est à prendre avec des pincettes et que les critiques ont eu parfois la dent très dure. Pour se venger de tant de haine, il ne cessa de dire tout le mal qu'il pensait d'eux dans ses romans, brossant des portraits d'une cruauté exquise. Certains se reconnurent et ne surent pas goûter son talent de satiriste...

Remontons le fil de cette exaspération réciproque. Le succès international de Monsignore, en 1976, pochade et polar virtuose, écrit dans la foulée d'un pari, suscita des jalousies, et une forme de mépris. A l'époque, la célébrité en littérature était suspecte. Deuxième marche de la descente aux enfers de Jack-Alain Léger, la parution, en 1982, d'Autoportrait au loup (Flammarion), passionnante introspection freudienne et littéraire, où l'auteur tentait de remonter à la source de sa « maladie mentale », de sa « mythomanie », de sa « mélancolie » congénitale. Il décrivait son père, critique littéraire étriqué et méprisant, sa mère adorée qui se suicida, sa grand-mère qui voyait en lui la réincarnation de son grand-père, gourou d'une secte. Il avouait - lui si pudique ! - son homosexualité malheureuse et tortueuse, l'analysant sans complaisance, à la lumière des écrits de Proust et de Mishima.

Une liberté absolue de ton
De belles âmes, choquées, persiflèrent dans les journaux. On le matraqua avec d'autant moins de scrupules, qu'à l'instar du bon élève binoclard, dont la cour de récréation fait son souffre-douleur parce qu'il n'a pas de grand frère pour le protéger, Jack-Alain Léger n'appartient à aucun clan ou réseau influent susceptible de désarmer ses adversaires.

« Pour moi, les notions de gauche et de droite n'ont guère de sens et, d'avance, je récuse l'idée reçue selon laquelle je tiens un propos de droite en disant cela. Seule me paraît pertinente la distinction entre servitude et liberté. » Une liberté absolue de ton et d'esprit. Au fil des années et de son oeuvre, il pourfend le dogme du droit à la différence, le communautarisme gay notamment ; raille l'antiracisme raciste de gauche et l'indignité de la posture humanitaire ; met l'islam et l'islamisme dans le même panier ; vomit le consumérisme culturel. Il ne ménage personne. Aucune considération tactique ne peut le museler.

A qui n'est pas familier des usages littéraires, il aura peut-être échappé, en lisant sa bibliographie, que l'écrivain n'a cessé de changer d'éditeur. « Ingérable ! », avait décrété Françoise Verny qui s'y frotta et s'y piqua à plusieurs reprises. Chez Gallimard, raconte Léger, elle avait voulu raccourcir de trois cents pages le manuscrit de Wanderweg : « Au début ou à la fin, où tu veux, mais tu m'les coupes ! » Voilà, en substance, le souvenir qu'il a gardé de cet entretien avec celle qui inventa le « produit livre ». Les éditeurs sont aussi des commerçants et beaucoup d'auteurs mènent leur carrière en stratèges. De part et d'autre, on négocie. Pas Jack-Alain Léger. Sa réputation eut vite fait le tour de ce milieu microcosmique. On hésite à publier aujourd'hui quelqu'un qui mettra demain toute sa verve à vous insulter dans ses livres... Lorsqu'il pratiquait la boxe, il alla jusqu'à épingler le portrait de son éditeur sur son sac d'entraînement !

L'écrivain rumine : « La Grosse (Françoise Verny, NDLR) ne se serait pas permis de parler sur ce ton à Le Clézio ou à Modiano. » ça n'est pas faux. Bien qu'il ait l'envergure de ces auteurs incontestés, on lui en dénie la stature. « Ils veulent toujours un autre livre que celui que je leur présente », se plaint-il encore. De celui qui sait tout faire de sa plume, et celle de Léger puise à une « veine tour à tour burlesque, grotesque, picaresque, mais aussi élégiaque et romantique tout autant que satirique et pamphlétaire », comme l'écrit dans sa préface remarquable Cécile Guilbert (1), les éditeurs ne peuvent s'empêcher d'attendre le livre qui leur fera gagner des millions... Mais l'artiste refuse d'écrire sur commande.

Ce côté premier de la classe, récriminant au motif qu'il n'a eu que 17 à sa composition française qui méritait 19, exaspère, on l'aura compris. Donnons la parole à la défense. L'un de ses amis, il en a de fidèles et tendres, explique : « Tout ce que Jack-Alain ne ressent pas comme de l'amour, il le ressent comme de la haine. » L'amour, voilà la clé de cet être souffrant qui sait se montrer si généreux, délicat et attentionné. L'amour dont il ne connaîtra jamais la plénitude, puisqu'il est déchiré entre les hommes qu'il désire et les femmes qu'il chérit. Jack est frère en esprit de Voltaire et de Diderot. Alain a une sensibilité romantique et cette conception du génie qui l'a conduit autrefois à s'identifier au peuple juif, l'élu et le maudit. Jack-Alain Léger est fait pour vivre en compagnie des anges, et ce rêve de douceur - Jubilate Exultate ! fredonne cet amoureux de Mozart - parfume son style d'une sorte d'allégresse. Mais ses démons lui donnent le souffle et la puissance pour écrire.

(1) Le Siècle des ténèbres, Le Roman, Jacob Jacobi, préface de Cécile Guilbert, Denoël, 877 p., 29 €.
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MessageSujet: Re: Entretien avec Jack-Alain Léger   Ven 20 Jan 2006 - 1:18

Littérature française

Léger, Jack-Alain et les autres
Le jeu de jambes à travers mots d'un auteur et de ses pseudonymes, qui n'ont jamais hésité à boxer avec leurs réputations.

par Philippe LANÇON
Libération jeudi 12 janvier 2006


Jack-Alain Léger
Hé bien ! La guerre
Denoël, 511 pp., 23 €.

C'est l'année Mozart, pourquoi ne pas commencer par en faire l'année Léger ? Ecoutez la musique : «Ne pas subir la nécessité : la vouloir. Faire comme si, du moins. S'y abandonner mais pour la tourner à son avantage. Comme le funambule quand, cessant de se raidir contre, il commence à l'accompagner : que dans sa danse et son désir contraire d'un sol solide, il trouve piano piano l'accord, affermit peu à peu ce réel trop souple, en apaise le roulis, le stabilise, et bande alors le fil sous ses pieds, dirait-on, le cire, le durcit, le tire à volonté, l'élargit enfin aux mesures d'une planche jetée au travers du vide, le change en parquet à danser par la seule force de son imaginaire.»

Cette cadence, au début d'Hé bien ! La guerre, son nouveau roman, reviendra sans cesse d'une manière ou d'une autre. D'emblée, et comme presque toujours chez l'auteur, tout est déclaré, c'est-à-dire écrit, c'est-à-dire joué comme un thème sur lequel viendront se greffer fugues et variations : Jack-Alain Léger, l'auteur aux 38 livres et aux 5 pseudonymes (Melmoth, Dashiell Hedayat, Eve Saint-Roch, Paul Smaïl et Léger donc), de son nom administratif Daniel Théron semble-t-il, occupe le blanc des pages comme on doit aimer sa tempête pour mieux échapper à ses dépressions (1). Il écrit par joie, colère, panique, dans les moments d'euphorie qui troue son désastre. Il le fait en accumulant, invectivant, dansant sur les mots, pour crever l'étouffant spectacle industriel de la réalité et pour ferrailler contre ses marchands ­ éditeurs, journalistes, publicitaires, entrepreneurs, à peu près tout le monde. Sur le fond, beaucoup de banalités et de portes ouvertes ; mais le tempo éveille presque tout. Léger écrit pour faire de la musique comme Mozart, ou plutôt comme Schumann, qui composait ses pièces pour piano entre ses effondrements jusqu'à l'internement final. Et c'est le spectacle et la mise en scène de cette lutte musicale qui, une fois encore, rend ce livre triste et raté si joyeux et réussi.

Hé bien ! La guerre, Léger l'avait annoncé depuis longtemps dans de précédents romans. L'expression est le post-scriptum que, dans les Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil adresse au vicomte de Valmont qui lui demandait de choisir entre guerre et paix. Léger s'assimile donc à Merteuil : dans le roman de Laclos, l'écrivain, c'est elle, et l'ennemi de la société, c'est elle aussi. Ce que Merteuil ne supporte plus en Valmont, c'est la complaisance à soi-même et au monde. Léger déclare, lui aussi, la guerre à cette complaisance. Mais, amateur de Diderot et des vieux baroques espagnols, il le fait à sa façon : il étale la mise en scène du livre en train de se faire ; il la déplie, la surjoue, la redouble ; il indique sans fin le sens du jeu. Rien ici ne va sans dire, ni sans montrer comment et pourquoi c'est dit. Le livre devient l'immense didascalie d'une pièce qui n'existe pas. Son unique centre et sujet est l'auteur lui-même, son ego, ses souvenirs et ses projections plus ou moins imaginaires.

Après un bref envoi, Hé bien ! La guerre est fait de quatre débuts de romans que Léger n'a, écrit-il ensuite, jamais pu achever. Le premier, le Secret de Polichinelle, lève le rideau sur l'auteur et ses pseudonymes. Embarquant Smaïl et quelques autres dans un périple andalou et marocain, il organise entre tous ses masques une sorte de colloque vitupérant, qui n'est que le prolongement du monologue par d'autres moyens : on n'est jamais aussi bien servi que par les autres nés de soi-même. Léger, ici, est le nerveux de Rameau : il boxe avec sa réputation, ses personnages, ses défauts, son passé ; le jeu de jambes à travers mots est son unique manière de vivre et survivre en beauté.

Hé bien ! La guerre est le début du second livre avorté. On y suit à Venise un écrivain nommé Daniel Aligier (Dante Alighieri, Léger lui-même finit bien entendu par l'expliquer au lecteur qui ne l'aurait pas compris). Il y retrouve un autre plumitif, Virgile Mantovan (Virgile de Mantoue, explication suit), autre faux double de Léger. L'un et l'autre déclament, un peu à la manière de Céline dans ses lettres à Gallimard, contre le sort que le milieu fait aux écrivains. Il est question de nègres, de projets éditoriaux débiles, de publicités «dépédophilisées», de critiques nommés La Garce, Surin, L'Angèle, Zizine, d'une attachée de presse atroce, des éditeurs Fixat, Mouchot, Jeunet. Un personnage dit : «La vérité est qu'ils ne savent plus quoi faire d'un écrivain vivant. D'un écrivain écrivain, j'entends. D'un écrivain uniquement écrivain, d'un écrivain qui ne travaille pas sur commande, d'un écrivain dont on n'attend rien, bref, d'un écrivain...» Mais le plus sensible est ailleurs : dans la description d'une lumière, d'un tableau, d'un repas, et avant tout de l'amitié. Léger réinvente sur la page tous les moments de joie qu'il a voulu vivre.

Les deux débuts de roman suivants ont moins d'énergie. Ils semblent annoncer la fatigue et la pièce finale, Purge, où Léger raconte ses échecs, sa dépression, le sens du livre qu'il n'a pu faire. Ensuite, quelques essais sur la musique et la peinture viennent boucler le livre. Celui sur le Chien de Vélasquez est sans doute le plus juste. Une brève conclusion, Parade, donne dans un avion la morale de l'histoire : la vie est tragique, jouissons des miettes éternelles qu'elle nous donne et faisons spectacle du spectacle de cette jouissance. Au final, ce livre fait de restes est, comme certains plats de lendemain de fête, plus abouti qu'il n'en a l'air et que l'auteur s'était amusé à nous le faire croire.

(1) On lira l'opportune et précise préface que Cécile Guilbert, grand amateur de Sterne, écrit à la réédition en un volume de trois romans de Léger : «le Siècle des ténèbres», «le Roman», «Jacob Jacobi» (Denoël «Des heures durant...», 880 pp., 29 €).
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MessageSujet: Re: Entretien avec Jack-Alain Léger   Mar 31 Jan 2006 - 23:28

JAL, un talent fou

par Olivier Le Naire (L'Express du 26/1/06)


Aussi instable qu'inspiré, Jack-Alain Léger, moderne Don Quichotte, repart à l'assaut et règle ses comptes. Avec les autres comme avec lui-même

Il aurait pu connaître la carrière d'un Echenoz, d'un Le Clézio, d'un Modiano. Ecrire, avec la bénédiction d'une presse acquise par avance et d'éditeurs aux petits soins, des romans exigeants, élégants, où aurait résonné sa petite musique personnelle, ce rien que l'on appelle le style.

Oui, Jack-Alain Léger avait tout pour «réussir», comme disent les mères: l'œil et la plume acérés, la finesse, la culture, la sensibilité. C'était compter sans la maladie mentale (pour reprendre ses termes) qui le mine depuis l'enfance. Et cette paranoïa - doublée d'une âme de provocateur! - qui l'a amené à se fâcher avec à peu près tout Paris, y compris les gens les mieux disposés à son égard. S'idolâtrant et se détestant tour à tour, incapable de s'accorder avec lui-même comme avec les autres, Léger - de son vrai nom Daniel Théron - n'a cessé depuis de chercher sa vérité dans la fiction.

En quarante ans d'écriture et 35 livres, il a épuisé tous les genres (de l'underground déjanté à la fugue vénitienne), usé cinq pseudonymes (Melmoth, Dashiell Hedayat, Paul Smaïl...). Et ne s'est jamais remis du succès mondial qu'il connut, en 1976, avec Monsignore. Depuis, malgré son indéniable talent, il a vécu une descente aux enfers et perdu bien des batailles dans ses démêlés donquichottesques avec la société en général et le petit milieu littéraire en particulier. Au point de se sentir incapable, ces dernières années, de terminer les romans qu'il avait en chantier.

Hé bien! la guerre, merveilleux titre emprunté à Laclos, est la tentative désespérée de changer ce charbon en or, ces défaites en victoires, malgré tout. Voici donc un livre brisé, un livre labyrinthe, un livre monstre, un livre puzzle où l'auteur a tout mis: ses doubles et ses doutes, ses rancœurs, ses coups de cœur, ses fragments romanesques et ses bouts d'essai interrompus, mais aussi Venise, Mozart, Vélasquez, Le Chevalier à la rose... Sans oublier un nombre appréciable de règlements de comptes (et pas toujours du meilleur goût, mais JAL se moque du bon goût!) avec quelques hautes figures de la critique littéraire ou de l'édition, croquées avec autant de cruauté qu'il leur en prête.

L'ensemble, plutôt bilieux et forcément inégal, a beau tomber parfois dans la caricature ou la provocation systématique, ces coq-à-l'âne, ces va-et-vient permanents entre fiction et réalité, ce ballet des masques trouvent miraculeusement leur unité - et un vrai souffle! - dans ce texte libre de ton mais tenu par le style.

«Vous serez un grand auteur posthume», lança, voilà vingt ans, un éminent éditeur à Jack-Alain Léger. Il est encore temps de le faire mentir en lisant tout de suite Hé bien! la guerre, le roman fou d'un grand auteur. Toujours vivant.
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