Propos insignifiants

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 La littérature sur l'estomac (J.A.Léger et M.E.Nabe)

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LP de Savy
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MessageSujet: La littérature sur l'estomac (J.A.Léger et M.E.Nabe)   Dim 15 Jan 2006 - 0:20

propos recueillis par Etienne de MONTETY

[14 janvier 2006] Le Figaro Magazine

Deux écrivains, Jack-Alain Léger et Marc-Edouard Nabe, dressent un constat d'échec de leur dessein littéraire et un réquisitoire contre l'édition contemporaine. Ambiance.

Au bar de l'Ambassador, Jack-Alain Léger est arrivé avec discrétion, Marc-Edouard Nabe avec son propre magnétophone. On ne sait jamais... Au menu de l'interview, leurs dernières productions *, où les deux écrivains font le serment d'arrêter d'écrire. En cause, selon eux, une dérive qui menacerait leur liberté et une société littéraire qui les a déçus, voire lâchés. Homme libre, toujours tu chériras l'amer.

Le Figaro Magazine - Vous annoncez que vous arrêtez de publier. Pourquoi ?
Jack-Alain Léger - Ça fait deux ans que je n'écris plus. Je suis à bout, après tant de persécutions, de bâtons dans les roues...

Marc-Edouard Nabe - Je n'arrête pas d'écrire, mais je vais peut-être être obligé de le faire : il est de plus en plus difficile de publier. Je pose la question : quel est le sort réservé à un écrivain qui dit ce qu'il croit être la vérité, dans une démocratie aussi sophistiquée et évoluée que la nôtre ?

J.-A. L. - Je me demande s'il n'était pas plus facile de faire entendre sa voix dans un régime aristocratique. N'y avait-il pas plus de liberté avant l'avènement de la bourgeoisie, une plus juste reconnaissance de ce qui était bon et de ce qui était mauvais ?


M.-E. N. - Il ne faut pas tomber dans la nostalgie d'une époque. Au XVIIIe siècle, au XIXe ou au XXIe, les écrivains ont toujours été confrontés à leurs contemporains. Aujourd'hui que se passe-t-il ? Je prends mon cas. Pendant dix-sept ans, j'ai été protégé par l'éditeur Jean-Paul Bertrand, qui m'a permis d'écrire quinze livres. Comme vous le savez, les éditions du Rocher ont été rachetées par Pierre Fabre, avec, au départ, la volonté de perpétuer leur tradition d'indépendance. Quelques semaines après le rachat, on a appris que Gallimard entrait dans le capital à hauteur de 30%. Alors qu'il m'avait été promis le contraire, une des premières mesures de Fabre-Gallimard a été de me couper les vivres, ce qui compromet ma possibilité de continuer à écrire. Cet exemple montre comment les esprits libres sont réduits au silence par des gens dont c'est la fonction de libérer la parole.


J.-A. L. - Nos destins ne se ressemblent pas. J'ai dû mener un combat à l'intérieur même des maisons d'édition qui m'accueillaient pour que mon texte soit intégralement publié, sans être censuré. L'éditeur le plus difficile a été Françoise Verny. Elle a exigé que je coupe 350 pages de mon manuscrit Wanderweg, texte dont elle a changé le titre sans me demander mon avis. J'ai eu plusieurs mésaventures de cet ordre.

M.-E. N. - Je pose la question : qu'y a-t-il dans mes livres qui suscite une telle hostilité et une telle volonté de les réduire au silence ? Heureusement, mon premier livre, Au régal des vermines, est aujourd'hui republié par Le Dilettante, pour mettre ce titre emblématique des années 80 à la disposition du lecteur. Cette résurrection est due à la ténacité de mon caractère et prouve que la société ne gagnera jamais sur le long terme. Ceux qui imposent le silence seront toujours perdants. Pour gagner du temps, certains ont l'intelligence de baisser les bras et c'est dans ce laps de temps qu'on peut encore exister.


L'un et l'autre, vous parlez de «complot», de «consigne» pour expliquer la situation. Paranos ?
M.-E. N. - Se plaindre ou établir une théorie du complot n'est pas une solution. Il n'y a pas de complot, il n'y a même pas besoin de complot. C'est plus profond et d'ailleurs plus intéressant.

J.-A. L. - Ce n'est pas un complot, mais il y a une sorte de connivence entre ceux qui vous attaquent. En ce qui me concerne, le mot d'ordre est : «Pas besoin de lire Jack-Alain Léger pour savoir que c'est de la merde.» Ce n'est pas un complot mais un réflexe mou, une rumeur fatale...


Il faut que vous accordiez à la critique le droit à l'indifférence à votre égard...
M.-E. N. - L'indifférence affecte toujours les mêmes. Et elle a des conséquences. Quand la critique ne parle plus des livres, l'éditeur se lasse. On est entré dans une société franchement économique et hypocritement humaniste. Quand tout est organisé mystérieusement pour que l'écrivain ne puisse pas publier, il faut s'interroger. Ça a toujours été le cas dans l'histoire littéraire. Bernanos est parti au Brésil élever des zébus. Non par goût de l'exotisme, mais parce qu'il ne pouvait plus continuer à faire entendre sa voix. J'ai été, paraît-il, puni pour mes positions sur l'Irak, en 2001, et pourtant l'histoire m'a donné raison. Aujourd'hui, on constate que ce n'était pas une mauvaise idée d'être contre les Américains et pour les Irakiens. C'est paradoxal : je suis le seul écrivain à avoir été puni pour avoir été contre Bush.


Vous ressemblez à votre époque plus que vous ne le croyez : vous êtes des écrivains prolixes, en un temps de profusion éditoriale. Pourquoi ne pas avoir choisi la rareté pour susciter le désir, comme Julien Gracq ?
M.-E. N. - La position de Gracq est arrivée au bon moment, sur la bonne personne. Elle est devenue un procédé médiatique. Mais on ne peut pas la généraliser à tous les écrivains. Cela dépend de la situation, du tempérament de l'écrivain, de l'oeuvre qu'il a à faire. Mon écriture ne pouvait pas être «gracquisée».

J.-A. L. - Ni la lenteur ni la rapidité ne sont des qualités littéraires. J'ai écrit en deux mois Ali le magnifique (paru en 2001 sous le pseudonyme de Paul Smail). Ce fut un bonheur. Je ne pense pas que le repli hautain d'un Gracq soit préférable à la position de quelqu'un qui descend dans l'arène. Chacun fait ce qu'il peut avec sa vie, ses souffrances, sa joie, ses problèmes économiques.


Vous avez connu succès et scandale. Aujourd'hui, c'est Michel Houellebecq...
J.-A. L. - Ce que l'on a vu avec son dernier livre, c'est que l'oeuvre n'a plus d'importance, c'est un produit dérivé d'un personnage que l'on vend dans le jeu médiatique. Houellebecq en est arrivé à un stade où il peut écrire n'importe quoi. Ses livres ne sont plus jugés en tant que tels, mais à l'aune du phénomène de foire : on ne peut pas plus avoir de jugement sur lui que sur Johnny Hallyday.

M.-E. N. - J'ai vu comment Michel s'est organisé, en mêlant un peu de scandale, un peu d'institutionnel, un peu de provocation sur l'islam, une manière de se faire bien voir par une génération de critiques rock. Nous lui avons préparé le terrain, à l'époque de L'Idiot international, en rendant possible une certaine «mauvaise pensée», dans la société des années Mitterrand. Par ailleurs, il a eu l'intelligence de ne pas faire les erreurs que l'on m'attribue : beaucoup de livres, écriture profuse, de la joie, du swing. Houellebecq a réalisé un hold-up, pour vous posséder, messieurs les critiques. Vous en avez fait le James Dean de la littérature contemporaine. Vous êtes déçus ? C'est votre affaire...


J.-A. L. - Quelque chose a changé. Il y a trente ans, le succès vous valait aussitôt le mépris de la critique : vous passiez 100 000 exemplaires, vous étiez fini pour la littérature. Pour Houellebecq, la critique a estimé que le succès le rendait intouchable. Aujourd'hui, le succès protège, que l'on s'appelle Houellebecq, Angot ou Virginie Despentes.

Soyez francs : quel sera votre prochain livre ?
J.-A. L. - J'ai juste un titre et des idées : les Aurochs et les Anges, qui est une allusion à la dernière phrase de Lolita : «Je pense aux aurochs et aux anges, au secret des pigments immuables, aux sonnets prophétiques, au refuge de l'art. Telle est la seule immortalité que toi et moi puissions partager, ma Lolita.» Mais y parviendrai-je ?

M.-E. N. - J'aimerais continuer, mais je ne peux plus publier ce que j'aimerais écrire. Je ne cherche pas d'éditeur, mais je veux qu'on comprenne que ma conception de l'écriture est à un stade qui rend impossible sa publication. Je demande que l'on s'interroge : «Pourquoi ?»

* De Jack-Alain Léger : Hé bien ! la guerre, Denoël, 510 p., 23 € et le Siècle des ténèbres ; le Roman ; Jacob Jacobi, coll. «Des heures durant», Denoël, 876 p., 29 €.

De Marc-Edouard Nabe : Au régal des vermines, complété d'une préface inédite, le Vingt-Septième Livre, Le Dilettante, 315 p., 25 €
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