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 Les génies insupportables par Maurice Druon

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LP de Savy
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MessageSujet: Les génies insupportables par Maurice Druon   Ven 27 Jan 2006 - 23:53

Les génies insupportables par Maurice Druon

[26 janvier 2006] Le Figaro littéraire

On découvre un jour, fortuitement, pourquoi on était allergique à certains écrivains généralement encensés. Ainsi Rimbaud. Je n'ai jamais été sensible à son œuvre courte, même en ma jeunesse, alors qu'il était une des idoles de ma génération.
Et puis j'ai découvert, en explorant l'histoire de ma famille, que Rimbaud avait tenté de poignarder mon arrière-grand-oncle Charles Cros, qui l'hébergeait, et d'empoisonner mon arrière-grand-père, Antoine Cros, qui l'avait soigné. Ressentiment héréditaire, pourrait-on penser. En fait, c'est que je compris que Rimbaud était un caractériel, catégorie humaine pour laquelle je n'ai aucun attrait. Il sut inventer, qui le nierait? de superbes et insolites images. Mais il n'a pas de musique. Son âme était abominable.

Quand parut Voyage au bout de la nuit, j'étais adolescent, et boulimique de lecture. Alors que les uns criaient à l'horreur et les autres au génie, l'ouvrage de Céline me tomba des mains, ou plutôt mes mains le repoussèrent. L'avenir m'expliquerait cette détestation, quand Céline publierait ses affreux livres de collabo et d'antisémite. Céline était, lui aussi, une très mauvaise âme, et c'est cette âme qui m'avait éloigné de sa prose.

Je ne mettrais pas Roger Nimier au nombre des écrivains classés comme géniaux. Tout de même, on lui a fait et il garde une place qui m'a toujours paru excessive. Il y avait dans ses écrits quelque chose qui me semblait douteux, impur. Je n'ai jamais eu aucune relation avec lui. Je l'ai seulement rencontré, un soir, dans un bar, où il envoya sans raison un violent coup de poing à Louis Vallon, un aîné, grand résistant, grand gaulliste, qui s'approchait, un peu éméché comme cela lui arrivait parfois, et hors d'état de répondre. Ce geste me déplut fort, et je m'interposai, pour que Nimier ne le répétât pas.

Et puis, j'ai lu récemment que l'on mettait en vente deux cent vingt-cinq lettres de Céline à Nimier, son admirateur éperdu. Tout me devient clair. Je me demande comment Nimier, s'il était né quelques années plus tôt, aurait tourné. Hussard? Pas si sûr. En tout cas, noir plutôt que bleu. S'il se voulait méprisant de toute idéologie, c'est que celle vers laquelle son tempérament l'aurait porté, en bon disciple de Céline, avait perdu.

Passons à Sartre, autre génie, de son vivant, mais pas au-delà. J'ai toujours été gêné par le fait que ce grand donneur de leçons, ce grand distributeur de condamnations, ait passé sa résistance, au Café de Flore, à écrire L'Etre et le Néant, traduction illisible de l'allemand, et à faire jouer ses pièces avec l'autorisation de la censure de l'occupant.
De mes très rares contacts avec lui, j'ai le souvenir d'avoir vu fonctionner une extraordinaire machine intellectuelle. A toute interrogation, sa réponse englobait tous les aspects de l'objet en question, dimension, forme, couleur, matière, usage. On ne pouvait pas ne pas reconnaître en lui un cerveau supérieur. Une formidable mécanique, mais de cœur, aucun. J'ai aimé de lui La Nausée, le premier acte de Le Diable et le Bon Dieu, Les Mots. Et puis, basta. Je me suis longtemps demandé ce qui m'éloignait, fondamentalement, d'un contemporain aussi important, aussi dominant. Qui étais-je pour me sentir si fort en opposition avec lui?

L'explication m'est venue, dans la dernière interview qu'il donna, et où il déclarait, si ma mémoire est bonne: «Je tiens l'admiration pour un sentiment dégradant. Je n'ai eu d'admiration pour personne, et n'ai nulle envie qu'on ait de l'admiration pour moi.»
Ah! Quelle sécheresse d'âme! Lorsque j'ai lu ces lignes, j'ai pensé: «Le pauvre homme! En quelle misère intérieure, en quelle pauvreté a-t-il vécu!» Je l'ai plaint, mais pas aimé pour autant. Sa conscience dilatée de soi-même l'a privé d'une des grandes sources de bonheur.

J'appartiens à une race d'homme pour qui l'admiration est aussi nécessaire que l'amitié. Cette race a de grands ancêtres qui s'appellent Aristote, saint Augustin, Montaigne, Montesquieu. Mais admirer suppose que parfois aussi on déteste.
Voilà. Mon vieil âge avait besoin de solder quelques comptes. C'est fait.
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