Propos insignifiants

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 Paul Valéry par Stéphane Denis

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LP de Savy
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MessageSujet: Paul Valéry par Stéphane Denis   Dim 5 Fév 2006 - 23:03

Valéry 1926 ou la crise de l'intelligence De Stéphane Denis

[03 février 2006] Le Figaro Magazine

La dernière fois qu’on a entendu parler de Paul Valéry,
le Premier ministre de l’époque, Raymond Barre, s’était
pris les pieds à Apostrophes dans un vers du Cimetière marin. Depuis ses successeurs ont abandonné Valéry pour René
Char, poète extrêmement abscons qu’ils trouvent d’un
maniement plus facile. Valéry l’avait dit en 1896, en ouvrant la Soirée avec M. Teste, la bêtise n’était pas son fort. La clarté non plus, bien qu’il fût limpide. Il était limpide dans l’obscur. Valéry, c’était la littérature translucide. Deux voies s’offrent aux écrivains au début de 1900 : peindre la bêtise ou être intelligent.

Il a choisi d’être intelligent et cette position, il l’a occupée jusqu’à sa mort. Pour le récompenser on a décoré le Trocadéro de citations de lui. Lorsque j’étais enfant elles me semblaient l’équivalent, pour la littérature, de ces
petits panneaux qu’on voyait dans les trains : il est dangereux de se pencher au-dehors, ou bien de ces rappels dont on nous abreuvait : lave-toi les mains avant de passer à table. Mais Valéry nous invitait à entrer sans préciser ce que nous trouverions à l’intérieur. L’homme, sans doute, dont le XXe siècle allait faire une consommation excessive.

Ces inscriptions datent de 1937 comme le palais de Chaillot
qui les porte, surveillé par le maréchal Foch. Cependant le maréchal de Valéry ne fut pas Foch mais Pétain qu’il accueillit à l’Académie et le Trocadéro, aujourd’hui, est voué aux manifestations humanitaires, pas à l’humanisme et encore moins au triomphe de nos armes. Il ne faut douter de rien avec les poètes et Valéry sut très bien concilier les exigences de la création avec les dividendes de la gloire, façon de parler parce qu’il était pauvre. Il tirait le maximum des salons qu’il fréquentait et publiait son oeuvre sur beau papier. On le lui a reproché et il s’en est défendu à sa manière, qui n’était pas compréhensible mais
agréable dans le genre généralités profondes. Ainsi a-t-il
fait aussi l’éloge des gens du monde, mais pas du tout
comme Proust, plutôt pour se féliciter d’avoir pu fréquenter
des esprits aussi distingués. Il était désarmant comme beaucoup d’écrivains attachés à la matérielle ; un jour il va chez Mussolini (c’était le must des années 20) et voilà ce que ça donne : « J’ai cru devoir attirer l’attention de Mussolini sur les conditions matérielles de la vie des hommes de lettres, à notre époque. On ne saurait trop représenter ces choses-là aux chefs d’Etat. » Valéry ajoute que les poètes sont entre tous les écrivains les plus dignes d’intérêt parce que les romanciers et dramaturges peuvent toujours espérer que le succès leur apportera la fortune. Il conclut : « La poésie est le type même de la mauvaise affaire. » A qui le dites-vous, lui répond Mussolini, les temps sont durs et le problème essentiel de l’heure est de faire vivre sa petite famille ou, comme il le précise luimême, « de faire marcher la baraque ».

Très sollicité par des journalistes ou des critiques qui
s’ingéniaient à être encore plus compliqués que lui, Valéry
me donne l’impression, dans ce volume d’entretiens ou d’articles parus ici et là, de répondre du bout des lèvres. Comme toujours avec lui, c’est sûrement intelligent mais souvent très banal. Je crois que son interlocuteur le pousse à cette banalité. Il faut se mettre à la place de ces écrivains qui sont appelés à donner leur avis sur n’importe quoi. Valéry consacre d’ailleurs plusieurs pages à ce qu’il nomme un « bombardement moléculaire ». Il ne le détestait pas et je crois même qu’il prenait un plaisir extrême à ces « étranges devoirs de l’homme qui, bon gré mal gré, est livré au public ». On s’est moqué de son parisianisme. Il venait de Sète, il ne s’en formalisait
pas. En revanche il se plaint toujours de voir un
écrivain attaquer un autre écrivain : « La véritable réponse
d’un écrivain à une oeuvre qu’il n’aime pas est une oeuvre qui se fasse aimer des amateurs de celle qu’on veut abolir. » Ouf !

C’est le style de sa génération, qui a duré longtemps et ne doutait pas que la France fût la première nation du monde.
Il y a eu toute une domination de l’intelligence, un peu,
me semble-t-il, au détriment du roman pur. Cela n’empêchait
pas des romanciers de naître. Et quels romanciers. A côté de ce mystère, la crise de l’intelligence sera le grand
drame de l’Europe. A lire ou plutôt entendre Valéry comme on le fait dans ce livre, on a le sentiment de danser
au bord du volcan.


Très au-dessus d’une pensée secrète, de Paul Valéry, entretiens avec Frédéric Lefèvre, préface de Michel Jarrety, Editions de Fallois, 156 p., 18,50 €
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