Propos insignifiants

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 Clément Rosset : le gai savant

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LP de Savy
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MessageSujet: Clément Rosset : le gai savant   Mer 8 Fév 2006 - 11:48

Philosophie

Clément Rosset : Le gai savant

« Les hommes préfèrent fuir ce qui est pour adorer ce qui n'est pas. » Depuis trente ans, ce philosophe a fait de cette idée le centre de sa théorie du « double ». Il publie, chez Minuit, « Fantasmagories » où il persiste à dresser le portrait d'une humanité désemparée.

Propos recueillis par Raphaël Enthoven

Existe-t-il encore des philosophes assez singuliers pour ne pas vouloir se distinguer à tout prix ? Des penseurs qui préfèrent l'anecdote au bavardage, qui dépouillent la réalité de tout ce que les hommes veulent y voir pour supporter d'y vivre, et qui, faute d'avoir un tempérament militant, prennent impunément le parti d'en rire ? Hormis Clément Rosset, les philosophes candidats à l'humilité ne sont pas légion.

L'existence de ce penseur hors du commun n'a pourtant, en elle-même, rien de singulier. Né à la fin des années 30, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie, Clément Rosset conduit ensuite une honorable carrière universitaire, principalement à Nice, avant de prendre une retraite anticipée qu'il consacre à ciseler des ouvrages toujours plus brefs, incisifs et désopilants sur le thème du « double ». Avec son dernier livre en date - « Fantasmagories » (1) -, le gai savant choisit de mettre un point final à une réflexion commencée trente ans plus tôt par « Le réel et son double » (2), et qui, sur une quinzaine d'ouvrages truffés d'histoires drôles, dresse le portrait d'une humanité désemparée, incapable d'accepter l'indifférence tragique du monde et la joyeuse simplicité de toute chose.

Le Point: Peut-on dire de vous que vous êtes le philosophe d'une seule idée ?

Clément Rosset : C'est même un compliment ! Mais attention : cette « seule idée » n'est pas le synonyme d'une « pensée unique », au sens où l'entendent la plupart de nos contemporains. Il s'agit plutôt d'une idée qui les accueille toutes, une idée hospitalière en somme, qui décrit un vice inhérent à la condition humaine : pour échapper au sentiment de mourir, les hommes regardent ailleurs, et préfèrent fuir ce qui est pour adorer ce qui n'est pas.

C'est ce que vous désignez sous le nom de « double ».

Le « double » est un monde parallèle, juxtaposé, qui sert à la fois d'alibi, de rival fantomatique et de compensation dérisoire au seul monde possible qui est le nôtre. Ce double prend toutes les formes : de l'amant cocu qui se persuade, malgré les apparences, que sa maîtresse est chaste au métaphysicien qui démontre que la vérité - comme la « vraie vie » - est toujours « ailleurs », en passant par l'altermondialiste pour qui « un autre monde est possible »...

Platon et l'altermondialisme, même combat ?

Même folie. Platon passe son temps à se demander comment sortir du temps pour entrer dans l'éternité, il passe la vie à douter qu'il y ait une vie avant la mort... De fait, si l'on excepte le fait que Platon est un génie - ce qu'à ma connaissance José Bové n'est pas encore -, il est évident que la métaphysique platonicienne, dictée par l'aversion du seul monde dont on dispose (de ce monde en devenir qui nous expose à la mort, à l'incertitude comme à la perte du désir), fait cause commune avec l'altermondialisme qui, confondant l'exigence et la radicalité, entend changer de monde, plus que changer le monde. Or ce n'est pas en fauchant des champs de blé qu'on fait un autre monde (tout au plus fait-on carrière), ce n'est pas en convoquant des lendemains qui chantent qu'on adoucit le quotidien. Le goût de l'absolu s'épanouit dans l'inefficacité pratique. Entre la volonté platonicienne de subordonner notre monde impur à un univers diaphane et le fantasme délirant selon lequel un « autre monde » (sans injustice ni exploitation de l'homme par l'homme) serait « possible », il n'y a qu'une différence de degré : le maître à penser de l'Occident partage avec les faucheurs d'OGM un semblable déni de la réalité au profit d'un idéal fatalement imaginaire.

Pourquoi fatalement ?

Cioran disait « Donnez-moi un autre monde, ou je suffoque » ; l'altermondialiste, lui, ne suffoquerait pas moins dans l'autre monde qu'il appelle de ses voeux. Si, d'aventure, l'idéal (« l'autre monde ») parvenait à l'existence, ses partisans lui reprocheraient aussitôt de s'être dévoyé, d'être devenu sa propre caricature. Si « l'autre monde » est à jamais « possible » - et donc, à jamais ajourné -, c'est que son avènement suffirait à le discréditer. L'échec du communisme, par exemple, tient moins à une mauvaise interprétation des textes de Marx qu'à l'inévitable corruption de toute utopie, dès l'instant où elle prétend s'incarner. On peut encore essayer - et on essaiera peut-être encore -, mais ça ne marchera pas davantage. L'idéal doit, par définition, demeurer hors d'atteinte, sous peine de n'être plus que la réalité. C'est ce qui explique pourquoi toute doctrine conséquente du salut a pour condition paradoxale de son efficacité la pensée complémentaire que ce salut ne doit surtout pas advenir, comme le montre, en particulier, la non-venue du messie dans la religion juive.

En somme, comme son nom l'indique, l'idéal n'est pas de ce monde, mais n'est qu'un néant commode pour dénigrer le réel...

Et si l'idéal n'est pas de ce monde, ça ne veut pas dire qu'il est « ailleurs ». Si les apparences nous trompent, ça ne veut pas dire qu'elles dissimulent la vérité. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'admettre le fait que le monde ne soit que ce qu'il est. Nous sommes condamnés à la réalité, mais c'est une sentence que nous faisons mine de ne pas avoir entendue. « Anywhere out of the world », disait Baudelaire... D'accord, mais alors où ?

Donc le désir d'un autre monde n'est pas tant le désir d'autre chose que le refus de ce monde-ci...

Tout à fait. Le désir d'un autre monde n'est le désir d'aucune chose, et il est, à ce titre, aussi vain qu'opiniâtre. Un autre monde, mais lequel ? Ce genre d'idée fixe est toujours une idée vague. Chez ses partisans, le but à atteindre s'estompe sous la volonté d'avoir un but, à l'image du romantisme, qui - jouissant de souffrir - frappe d'interdit hystérique toute possibilité de satisfaction... Dans le cas des altermondialistes, le problème est d'autant plus crucial que leur « autre monde » appartient, selon moi, à la catégorie des « doubles tueurs » qui font miroiter une réalité factice pour faire disparaître la réalité réelle. Il en va du « monde possible » des altermondialistes comme de Tom Ripley, le héros de « Plein soleil », qui, après avoir éliminé Philippe Greenleaf en endossant son double, prend soin de faire disparaître l'original en jetant son corps à la mer. Du moins, c'est ce qu'il croit, car, en fait, le corps de sa victime, resté accroché à la coque du yacht où il a été tué, réapparaît à la fin du film quand le bateau est hissé en cale sèche. Moralité : la réalité n'est tolérable que dans la mesure où elle réussit à se faire oublier, mais le double a beau ensevelir le réel tout le temps qu'il peut, ce dernier n'en finit pas moins par refaire surface. Peu importe au réel qu'on essaie de lui échapper, peu importent les fantasmes qu'il nous inspire : de même que les songes font partie de la vie, de même le réel inclut les tentatives pathétiques, meurtrières ou touchantes que nous faisons d'aller au-delà. Il est inutile de pleurer la perte d'un âge d'or, ou d'espérer le retour d'une société sans classe. Le réel ne reviendra pas, puisqu'il est déjà là.

Personne ne s'évade d'une prison sans barreaux, mais on essaie quand même... N'est-ce pas ce qu'illustre la victoire du non au référendum sur la Constitution européenne ?

Evidemment. Dans ce combat inéquitable entre la raison et la démagogie, le non avait sur le oui l'avantage décisif de s'opposer sans proposer quoi que ce soit. Or il est facile d'emporter les suffrages de la majorité quand on se contente de contester. La contestation est incontestable : sa raison d'être est de s'en prendre à ce qui est. Or il est beaucoup plus difficile - et surtout plus courageux - d'améliorer le monde que de le jeter, tout entier, aux cabinets. Pendant la campagne, Dany Cohn-Bendit avait eu cette phrase, étonnamment impeccable : « Mieux vaut la moitié de quelque chose plutôt que la totalité de rien. » Je n'y enlève pas une virgule, mais il faut bien reconnaître que, face à l'emphase des « nonistes », les partisans du oui faisaient pâle figure, avec leurs propositions concrètes, tristement réelles. Si le non avait été autre chose que l'expression du refus radical et inconséquent de la réalité elle-même, ceux qui ont voté non seraient pour le moins troublés de constater, aujourd'hui, que leur victoire n'a en rien amélioré la situation des gens qui souffrent ni accru la souveraineté de la France. Mais non... Si c'était à refaire, le non l'emporterait de nouveau, car tel n'était pas leur problème ; les « nonistes » étaient trop occupés à dire non pour voir au-delà. Leur but était moins de changer quoi que ce soit que de tout changer d'un coup, ou bien de ne rien changer du tout, ce qui revient au même. De sorte que le réel est un piège qui, tel l'oracle d'Œdipe, s'annonce toujours et ne prend personne au dépourvu, mais déconcerte l'humanité par son intolérable simplicité.

Rien n'est plus difficile que la simplicité ?

De même que rien n'est plus difficile - surtout quand on vient de l'université - que d'écrire sans jargon. De mon côté, je m'y emploie depuis toujours, avec plus ou moins de succès

Clément Rosset
Naissance le 12 octobre 1939. Entrée à l'Ecole normale en 1961. Agrégé de philosophie en 1965. Professeur à Montréal : 1965-1967. Professeur à Nice : 1967-1998.

« Le réel et son double » (Gallimard), 1976. « La force majeure » (Minuit), 1983. « Route de nuit » (Gallimard), 1999. « Fantasmagories » (Minuit), 2006.


1. Editions de Minuit.2. Folio.

© le point 19/01/06 - N°1740 - Page 78 - 1518 mots
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