Propos insignifiants

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 Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard

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LP de Savy
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MessageSujet: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   Jeu 9 Fév 2006 - 23:29

Les confidences de J. G. Ballard, maître de l'anticipation

Les crashs du millénaire

Clémence Boulouque
[09 février 2006] Le Figaro littéraire

C'est l'un des maîtres de la science-fiction. Pourtant, malgré des adaptations de son oeuvre signées Steven Spielberg et David Cronenberg, l'univers du romancier demeure largement méconnu.

C'est une ville de studios de cinéma et la résidence de l'un des maîtres de l'anticipation contemporaine. Shepperton est située à 50 minutes de Londres Waterloo, terminus d'une ligne de banlieue qui se faufile, à travers Wimbledon et Kingston, dans des paysages de briques et d'entrepôts parfois à l'abandon, parfois transformés en centres commerciaux. A Vauxhall, l'oeil accroche, en contrebas des rails, une enseigne : la British Interplanetary Society. Une société interplanétaire ? On se prend à sourire ou à rêver. Sur le chemin de qui va rendre visite à J. G. Ballard se trouve une telle mystérieuse société. L'idée ne doit pas déplaire au romancier. Même si son univers n'est pas celui des vies cosmiques. Même s'il est, avant tout, une extrapolation de notre présent, couleur sombre. « La banlieue, c'est la culture de notre temps où l'on se croise, on n'a pas d'ami et on regarde la télévision. Elle est là, la modernité. La ville, c'est un reliquat du XIXe siècle. Vivre rapprochés les uns des autres n'est plus nécessaire à l'heure des communications par Internet ou de la vidéo », explique-t-il à qui l'interroge sur son choix de résidence, un peu étrange.
A quelques minutes à pied de la gare, croisant l'artère principale de Shepperton, dans une rue tranquille où les maisons à deux étages se font face, la seule touche de fantaisie réside, au sein de ce camaïeu de marron, dans les quelques façades recouvertes de peinture blanche. Derrière l'une d'entre elles, après avoir franchi une porte jaune poussin délavé, Ballard accueille ses visiteurs, affable.

Heurt et fusion entre deux mondes
L'homme ne répugne pas à parler de lui, ni de son Millénaire, mode d'emploi, qui, dit-il, est « le diagnostic du docteur Ballard ». Avec son crâne un peu dégarni d'où cascadent quelques cheveux un peu longs dans le cou, un ventre rond que recouvre son pull rayé, son pantalon de velours côtelé et sa façon de vous demander avec insistance si vous n'avez vraiment pas eu trop froid en venant, Ballard aurait plutôt l'allure d'un bon médecin de famille que d'un neurologue pour nos sociétés au bord de la crise. Son intérieur, lui, serait un cabinet de curiosité drôlement foutraque, sur lequel quelques seaux de poussière seraient tombés. Dans un coin de l'entrée, un vélo à une roue, comme dans un cirque. Une machine à écrire recouverte. Des chaussures sur une chaise. Un amoncellement de cassettes vidéo sur un buffet Henri II. Une cheminée en carreaux de faïence, au-dessus de laquelle est accrochée une reproduction de Delvaux. « Le temps n'existe pas pour ceux qui sont absolument dépourvus d'anxiété », écrit Kierkegaard, une phrase à laquelle souscrit J. G. Ballard. Le temps n'est pas grand-chose, dans son intérieur il s'est même arrêté aux seventies, avec sa moquette épaisse de laine synthétique et fatiguée, d'un orange des années préthatchériennes. Pourtant, c'est en auscultant notre temps, et celui à venir, que J. G. Ballard s'est imposé comme l'un des héritiers de Wells.

Né en 1930, d'un père homme d'affaires ayant fui la dépression de 1929 à Shanghaï, il est d'abord élevé par des domestiques. Ses parents s'occupent peu de leurs enfants et mènent une vie en tourbillon d'expatriés nantis dans une cité cosmopolite. Puis la guerre éclate avec le Japon et il est interné en 1943 avec ses parents dans le camp de Langhua, paradoxalement l'un des moments les plus heureux de sa vie, car il partage enfin le quotidien de sa famille. Puis le choc : « Quand je suis arrivé en Angleterre, en 1946, j'ai été saisi par la société de classe.
Heureusement, la littérature m'a aidé à comprendre. Pour moi, c'était comme une tribu africaine étrange. Tout devait m'être analysé, expliqué. Et ce n'est toujours pas fini. » C'est peut-être le heurt et la fusion entre deux mondes qui court dans sa fiction, dès son premier livre, en 1962 : « J'ai voulu transformer Londres en Shanghaï dans mes livres. Il y a cette dualité. Et puis l'expérience de la guerre m'a ouvert les yeux. Avec ce sentiment terrible que les bombes atomiques nous ont probablement sauvé la vie. Sans elles, les Américains auraient envahi le continent et les Japonais auraient continué à combattre et nous auraient tués. Les individus étaient sans recours face aux grandes puissances. C'est ce que je décris, les individus écrasés par les systèmes. »

Mais il s'éloigne rapidement de la science-fiction traditionnelle, depuis Crash (1973), pour l'anticipation. « Dans Crash, un couple tente de faire durer sa passion. Pour exprimer ce qu'ils ne disent pas par les mots, ils développent cette étrange obsession de l'accident de voiture. A un niveau collectif, de tels crashs pourraient arriver. » Dali prédisait la mort de l'affect. Celui-ci est revenu sous une forme masquée, un peu dévoyée : « L'émotion a remplacé les idéologies pour donner un sens à la vie. C'est ainsi que Bush et Blair dirigent. Et cela peut conduire à une folie délibérée. » Qu'il a décrite dans Millenium People (2005). Son nouveau livre (encore non traduit) Kingdom come, interroge le moment où, dans le vide des idéaux, le consumérisme devient fascisme.
« C'est l'avenir immédiat, les cinq prochaines années qui me passionnent », admet-il, et postule que « pour comprendre le présent, l'avenir est une meilleure clé que le passé. Je suis la logique de notre époque jusqu'au bout. Comme un scientifique je pose des hypothèses et je les conduis jusqu'à leur terme. Et j'écris aussi pour mettre en garde. » De telles admonestations sont moins populaires que des souvenirs nostalgiques, Ballard en a fait l'expérience.

L'Empire du soleil, adapté au cinéma par Spielberg, a été bien mieux accueilli que ses romans d'anticipation les plus connus : « Les gens ne s'intéressent plus au futur car ils ont perdu l'espoir d'un monde meilleur. Avant, les records de vitesse battus par les avions faisaient régulièrement la une des journaux. Aujourd'hui, qui s'y intéresse ? »
Si, comme il le prétend dans l'une des chroniques de Millénaire mode d'emploi, les films de science-fiction sont un baromètre du psychisme de nos sociétés, Ballard y décrypte avant tout une vision paranoïaque du monde. « C'est ce qui se lit dans Matrix ou dans Terminator. Le cyber-rêve est un cauchemar. » Trop réel, ce monde virtuel ? Oui, acquiesce-t-il, « la véritable échappatoire est le surréalisme. Une façon de proclamer que le monde est plus mystérieux que ce que nous croyons - de déconstruire le monde et de le rassembler pour qu'il ait davantage de sens. » Et si, caché à Shepperton, vivait le dernier des surréalistes, qui ferait de nos avenirs sombres un précis d'humour noir ?
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   Jeu 9 Fév 2006 - 23:31

Les héritiers du chaos

Olivier Delcroix

[09 février 2006] Le Figaro littéraire

De Jodorowsky à Cronenberg, en passant par Jérôme Leroy et Chuck Palaniuk, les successeurs de l'auteur de «Crash !» sont légion.
IL LE CRIE à toute force. Jim Ballard n'a aucun héritier. Après lui le déluge. Cette position de principe n'étonne pas, connaissant l'homme et l'oeuvre.

L'auteur de Crash !, romancier britannique aussi original que dérangeant, encore peu connu du grand public, n'aime rien tant qu'à s'isoler sur son îlot de béton, peuplé par ses totems de prédilection : échangeurs d'autoroutes gorgés de voitures accidentées, stations d'essence fétiches, aéroports bondés de zombis, hypermarchés surpeuplés, gratte-ciel déshumanisés...

Créateur d'univers singuliers, Ballard se croit seul dans ses mondes cataclysmiques, comme a pu le penser – en son temps – un autre écrivain de la sensation, gourou littéraire sans même s'en apercevoir, et qui aura ensemencé l'imaginaire de quelques générations d'écrivains : Philip K. Dick.

Pourtant, la postérité littéraire de l'auteur de La Foire aux atrocités est d'ores et déjà assurée.

Son style fait de «flashs», de collages, de montages et de détournements d'images n'aura pas échappé à nombre de créateurs et de romanciers qui se distinguent aujourd'hui par leurs succès.

La première vague des héritiers de Ballard naît à la fin des années 70, dans quelques magazines tels Actuel, Fiction, Phénix ou Imagine, ou Métal Hurlant. Un foyer incandescent emmené par Alexandro Jodorowsky ou Jean-Pierre Dionnet, avec l'appui graphique de créateurs tels Moebius, Caza, ou Ebéroni, chante ses louanges, tout en mettant en scène sa littérature imprégnée de matins qui déchantent. Des oeuvres telles que L'Incal, Le Centaure mécanique, ou Scènes de la vie de banlieue, développent à plaisir ses thèses contestataires, ses images violentes, sa métaphysique désespérée.

En France, Serge Brussolo (Les Mangeurs de murailles), Dominique Douay (L'Impasse-Temps) se «greffent» sur son style de narration figurative, mêlant à la fois les horreurs de l'inconscient, les rêves (voire les cauchemars), le tout animé par une forte propension à la manipulation. Viendront ensuite des auteurs comme Jérôme Leroy qui, avec Une si douce apocalypse, reprennent à leur compte l'esthétique ubuesque et postmoderne, créée par l'auteur de La Forêt de cristal.

Aux Etats-Unis, ses paysages psychiques, son fatalisme romanesque, sa violence aseptisée et ses réalités «bricolées» trouvent un écho chez Bret Easton Ellis (American Psycho), Chuck Palaniuk (Fight Club) ou dernièrement chez Douglas Coupland (Hey Nostradamus). Enfin, au cinéma, si l'on excepte l'adaptation très sage de l'Empire du soleil par Steven Spielberg, les disciples du «maître du chaos» font autorité, de David Cronenberg (qui adapta Crash ! en 1996), à David Lynch, en passant par les deux Australiens Peter Weir et George Miller.

Finalement, on le voit, la «fiction spéculative» de Ballard a tout l'avenir devant elle.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   Jeu 9 Fév 2006 - 23:32

Une trilogie d'enfer Publiés entre 1973 et 1975, «Crash !», «L'Ile de béton» et «I. G. H.» sont enfin réédités en un volume.

Bruno Corty
[09 février 2006] Le Figaro littéraire

EN 1971, BALLARD écrivait :«Si on me demandait de condenser l'intégralité de ce siècle en une seule image mentale, je choisirais une scène familière de la vie de tous les jours : un homme au volant de sa voiture, qui roule sur une autoroute bétonnée vers une destination inconnue.» Voiture, autoroute, béton. Rien que de très banal, somme toute. Pourtant, sous l'oeil de Ballard, la réalité bascule, tourne au cauchemar. Le véhicule devient arme, objet de douleur et de plaisir. Le côté utilitaire laisse place au fantasme. Crash ! célèbre les noces de la technologie et du sexe. Ici, plus question de courses de vitesse, de duels de bolides comme dans La Fureur de vivre. Suite à un accident de moto, le héros possédé du roman, Vaughan, cultive une obsession morbide pour les accidents célèbres (Jane Mansfield, James Dean, Albert Camus), qu'il tente de reproduire au détail près. Pour cela, il passe la majeure partie de son temps dans son véhicule, copie de celle qu'occupait Kennedy le jour de sa mort, en quête d'accidents. Quand ils surviennent, il se précipite pour filmer les taules froissées, les corps disloqués, les chairs à vif.


Il entraîne dans son délire le narrateur, un certain James Ballard, producteur de pub pour la télé, lui-même tout juste rescapé d'un accident mortel. Entre ces deux hommes, de curieuses relations vont s'établir, une complicité malsaine, mêlant exhibitionnisme et voyeurisme.


Trente ans après sa parution, Crash ! qu'on a du mal à relire sans y plaquer les images du film de Cronenberg (1996), continue de fasciner et de choquer. La thèse de Ballard sur la fusion automobile-corps humain donnant naissance à une nouvelle sexualité est toujours aussi subversive. Dans la foulée de ce premier choc, Ballard publiait L'Ile de béton. L'histoire d'un architecte trop pressé qui finit par propulser sa Jaguar par-dessus le parapet d'un nouveau tronçon d'autoroute. Il échoue sur un îlot en friches, trente mètres en contrebas. Au milieu des carcasses de voitures, ce Robinson des temps modernes n'a plus qu'une idée en tête : rejoindre la civilisation. Plus facile à dire qu'à faire. Hors du circuit infernal de l'acier et du béton, Maitland n'existe plus. Sans son véhicule, il est ravalé au bas de l'échelle sociale d'où il est presque impossible de remonter. La trilogie s'achève en beauté avec I. G. H. (pour «Immeuble de Grande Hauteur»). On quitte l'horizontalité pour la verticalité, la vitesse pour l'immobilité. Le béton et l'acier subsistent. L'héroïne ? Une tour de quarante étages et mille appartements avec plusieurs piscines, un supermarché, une école. Cette «petite ville verticale», occupée par des gens aisés, va, petit à petit, devenir un enfer quotidien. Ceux du haut ont des chiens, ceux du bas des enfants. Le mélange est explosif. On se surveille, on s'épie, on se jalouse. Comme on dispose de tout le confort sur place, il ne reste que cela pour s'occuper. Bientôt la folie s'empare des lieux. Les installations communes sont détruites. Un jeu de mort qui mène au chaos... Science-fiction ? Il est très peu question de science dans cette trilogie et la fiction l'emporte encore, parce que Ballard est, comme d'autres avant lui en ce siècle numéro 20, comme le Burroughs du Festin nu, comme l'Anthony Burgess d'Orange mécanique, un visionnaire.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   Ven 10 Mar 2006 - 23:35

Y a-t-il un avenir pour l'avenir?

Nouvel Observateur

L'auteur de « Crash » publie « Millénaire mode d'emploi » et annonce la fin du meilleur des mondes par J. G. Ballard

Science-fiction
La plupart des prédictions de la science-fiction se sont révélées fausses. Les voyages interplanétaires, la colonisation de planètes lointaines, sur le modèle des grandes découvertes de la Renaissance, ont été l'un des grands rêves du XXe siècle, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que la plupart des planètes n'étaient pas accessibles à l'homme. H. G. Wells avait certes prédit la bombe atomique, d'autres écrivains, la société de surconsommation. Mais en général la science-fiction s'est trompée sur le futur, même si elle a connu un bref âge d'or dans les années 1950 et 1960, où la hantise d'une guerre nucléaire l'a obligée à devenir adulte, et où le genre attirait des auteurs de premier ordre. Mais aujourd'hui la science-fiction participe de la distraction de masse et néglige la plupart des problèmes qui se posent à nous : le conflit entre l'Islam et l'Occident, la tyrannie consumériste, le matérialisme triomphant dans une Europe qui ne croit plus à ses valeurs ni à ses dirigeants, et où la politique est devenue un racket comme un autre... Pour moi, la science-fiction est morte.
Y a-t-il un avenir pour l'avenir ? Non. A mes yeux, l'avenir agonise. Peut-être cela date-t-il de l'explosion de la navette Challenger, qui a détruit ce grand espoir de s'arracher à la Terre. Ce jour-là, l'humanité a cessé de rêver, et il ne lui reste plus que le shopping. Les gens ne pensent qu'à leurs prochaines vacances ! Ce qui manque, c'est le désir d'avenir. Quand j'étais enfant, les livres et la radio (c'était avant la télévision) entretenaient la mythologie de l'aviation. En 1930, l'année de ma naissance, le record de vitesse en vol n'était que de 200 kilomètres/heure. On inventait sans cesse de nouveaux médicaments qui allaient sauver des vies, les antibiotiques, ou l'énergie nucléaire... L'avenir semblait illimité. Les voitures américaines des années 1950 avaient un design très futuriste, comme si elles fonçaient vers l'avenir.

Banlieues
Barbarie technologique, manipulation médiatique, célébration des loisirs nous menacent. La civilisation occidentale est retombée en enfance. Nous sommes des gosses de riches qui s'ennuient dans une surabondance de jouets. C'est très dangereux : on est toujours tenté de casser ses jouets. Et pour tout casser, le fascisme soft est la voie la plus simple. Pas un fascisme en chemises noires, mais un fascisme mou de banlieues résidentielles. Le prochain Hitler ressemblera à un animateur de talk-show qui charmera les ménagères. C'est la servitude volontaire.
Lorsque les gens s'aperçoivent inconsciemment que le grand rêve des Lumières depuis Newton et Voltaire, ce rêve d'un gouvernement de la raison, est mort, disons, avec le 11-Septembre, ils n'ont plus le choix qu'entre le fanatisme et le nihilisme. Le projet des Lumières a échoué. La raison ne peut pas empêcher les jeunes Français des banlieues de brûler des voitures pour s'amuser et passer à la télé. La raison est impuissante à contenir la violence urbaine qui ravage la Grande-Bretagne. Il y a six mois, dans un passage souterrain près de la gare de Waterloo, quatre adolescents (deux Noirs, un Blanc et une Blanche d'une quinzaine d'années) ont attaqué des passants isolés en filmant leur agression sur leur téléphone portable. Ils ont fini par tuer un homme d'une trentaine d'années à coups de pied. Ils viennent d'être condamnés à de lourdes peines de prison. Ces jeunes jouent à explorer une zone obscure de leur cerveau qu'il faut bien qualifier de psychopathologique. C'est de là qu'ils tirent leur plaisir. Les sociétés actuelles sont comparables à des automobiles dotées d'une excellente suspension et capables d'absorber les chocs les plus violents en conservant leur stabilité. On est en sécurité tant qu'on ne sort pas du véhicule...
Ce qui séduit dans la violence gratuite, c'est justement sa gratuité, comme un défi au sens. Voilà la réalité insensée du XXIe siècle que j'essayais de montrer dans « Millenium People ». Emeutes des banlieues françaises, massacre de Columbine aux Etats-Unis, meurtres gratuits en Grande-Bretagne... : les banlieues qui prolifèrent dans nos sociétés sont les indicateurs du changement. C'est là que l'ennui est le plus pesant. L'habitat y est éclaté, il n'y a aucune vie collective, aucun ciment social. Rien à voir avec les petites villes de province du XIXe ou du début du XXe siècle, organisées autour de l'église et de la mairie. On ne travaille plus sur place. Les seuls loisirs sont la télévision, l'adultère et les visites à l'agence de voyages. Je veux être en première ligne quand ça explosera ! C'est pour ça que je vis toujours à Shepperton, dans la grande banlieue de Londres.

Grande-Bretagne
Au fil du temps, je suis devenu un écrivain de plus en plus politique. Blair est un acteur qui a séduit les Britanniques par son charme bourgeois. C'est un faux socialiste. Auparavant, j'adorais Margaret Thatcher, surtout sexuellement ! C'était une figure de gouvernante sévère, très excitante pour les petits garçons... Mais aujourd'hui mes idées ont évolué vers la gauche. Mon attachement pour l'Angleterre a toujours été compliqué. Je ne suis arrivé dans ce pays qu'à l'âge de 15 ans, en 1946, et cela a été un grand choc pour moi. A bien des égards, l'Angleterre avait perdu la guerre mais ne le savait pas. Les gens tenaient des discours de victoire, mais étaient sinistres et démoralisés, sans perspective d'avenir.
J'ai grandi dans la concession internationale de Shanghai, un milieu très circonscrit mais très égalitaire. A mon arrivée en Grande-Bretagne, j'ai découvert un système de classes dont la complexité n'avait rien à envier au Japon du XVIIe siècle. Il fallait être anthropologue pour comprendre le fonctionnement de cette société et de son langage. Si vous disiez « les cabinets » plutôt que « les toilettes », cela suffisait à faire de vous un paria. On ne pouvait fréquenter que des gens du même monde. Et ces clivages n'ont pas disparu. On se serait cru dans une station balnéaire passée de mode où des petits-bourgeois désargentés et déprimés persistent à s'endimancher pour prendre le thé. Je me demandais : quel est leur problème ? Je me le demande encore.

Vidéosurveillance
Londres est la ville d'Europe où la vidéosurveillance est la plus développée. C'est épouvantable. On se croirait dans « 1984 ». Je suis scandalisé que personne ne proteste. Le système de surveillance informatisé installé par un maire de gauche permet pratiquement de localiser n'importe qui n'importe quand. La passivité de l'opinion à cet égard est une nouvelle preuve de son masochisme. La vidéosurveillance s'est étendue à la province et aux banlieues résidentielles, jusqu'à Shepperton ! Les caméras ont certes permis l'arrestation de suspects après les attentats de Londres, mais il s'agit là d'un exemple extrême qui ne suffit pas à en justifier l'usage. Le prix à payer est trop lourd. Où que vous soyez à Londres, vous êtes filmé. Un tel système, qui se prête à tous les abus, serait facilement exploitable par un régime totalitaire. Les Britanniques seront bientôt obligés de se doter d'une carte d'identité où figureront toute une série de données biométriques, mais également situation bancaire, casier judiciaire, antécédents médicaux, etc. Le gouvernement pourra tout savoir de nous. Et personne ne protestera, personne même ne s'en rendra compte. Nous nous laissons enfermer comme des somnambules dans une prison conçue par nous-mêmes.

Influences
J'ai été influencé par Wells, Huxley et Orwell. Les prédictions faites par Huxley dans « le Meilleur des mondes » et « les Portes de la perception » se sont révélées beaucoup plus justes que celles d'Orwell, dont « 1984 » brossait avant tout un tableau du stalinisme. En bon socialiste, il craignait que ce dévoiement du socialisme ne contamine l'Europe occidentale. Mais Huxley a su prédire des sociétés fondées sur l'uniformisation, l'évasion dans la drogue, le clonage, ainsi que l'idée d'exploiter le potentiel cérébral par l'usage d'hallucinogènes - une intuition prophétique. Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle produit ces trois auteurs ? Sans doute parce qu'elle résiste au changement, et que ces écrivains se sont révoltés contre tant d'immobilisme.

Shanghai
Quand je suis retourné à Shanghai, en 1991, la ville gardait encore des traces des années 1930. La maison de mon enfance était encore debout, comme l'essentiel de la concession française. Mais Shanghai est composée de deux villes très distinctes. Quand on s'éloigne du centre, on bascule dans la science-fiction. Rien n'arrêtera les Chinois !
Adolescent, j'ai passé trois ans dans le camp d'internement japonais de Longhua, dans les faubourgs de Shanghai. Cette expérience extrême m'a tout appris. Une enfance bourgeoise typique est très limitée, très cloisonnée : on est censé suivre les règles, selon un emploi du temps immuable, et sans guère de contacts avec les adultes. Dans le camp de prisonniers, j'ai noué des liens non seulement avec les autres enfants, mais également avec les adultes. Et j'ai découvert une réalité généralement épargnée aux enfants bourgeois : des parents soumis à une tension insoutenable, à la faim, à la peur, à l'incertitude, au désespoir. C'est une expérience décisive pour un adolescent. Seuls les enfants pauvres sont généralement exposés à cette vulnérabilité physique et morale de leurs parents. J'ai davantage appris sur la nature humaine en trois ans de captivité que si j'avais passé toute ma vie dans un milieu protégé. Cela a constitué pour moi une éducation accélérée. J'ai vu que le courage pouvait permettre de survivre aux mauvais traitements, à la faim et à la malaria. C'est ainsi qu'on comprend que la réalité ordinaire n'est qu'un décor de théâtre ou de cinéma. Je jouissais malgré tout dans le camp d'une liberté quasi totale. C'était le monde à l'envers. Etrangement, je ne me suis jamais senti aussi libre.

Les trois livres à emporter sur une île déserte
Je ne passerais pas beaucoup de temps à lire. Je préférerais distiller de l'alcool de palme ! En tout cas, j'emporterais « l'Etranger » de Camus, un chef-d'oeuvre absolu qui conserve tout son mystère, et « le Meilleur des mondes » de Huxley. Enfin, « l'Incendie de Los Angeles » de Nathanael West, un livre apocalyptique sur le culte et la haine des stars hollywoodiennes. Il prophétisait cette émission de téléréalité britannique dont le but consiste à humilier des people, pour notre plus grand plaisir...


Né en 1930 à Shanghai, James G. Ballard a passé trois ans, adolescent, dans un camp d'internement japonais, expérience racontée dans « Empire du Soleil », adapté au cinéma par Spielberg. Auteur dans les années 1960 de livres de science-fiction devenus classiques, il a écrit depuis de nombreux romans, dont « Crash » (adapté au cinéma par Cronenberg) et « la Foire aux atrocités ». Il publie chez Tristram « Millénaire mode d'emploi », qui rassemble le meilleur de ses articles.

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Cet extrait m'a ouvert l'appétit! Je ne connaissais que très peu cet auteur
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MessageSujet: Re: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   Ven 10 Mar 2006 - 23:49

Oui, il faut le lire. Un autre écrivain à lire qui parfois lui est associé : Chuck Palahniuk. J'en dis quelques mots dans la prochaine livraison de la Presse littéraire.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   Sam 11 Mar 2006 - 0:42

Chuck Palahniuk, je suis un peu moins fan... Berceuse et Survivant ne sont pas mauvais, quant à Fight Club je trouve que ça a mal veilli (trop 90's!!)
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MessageSujet: Re: Millénaire mode d'emploi de J.G.Ballard   

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