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 Philippe Soupault par Stéphane Denis

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MessageSujet: Philippe Soupault par Stéphane Denis   Sam 18 Fév 2006 - 23:26

Philippe Soupault et les flics de la maison d'en face

de Stéphane Denis

18 février 2006 (Le Figaro Magazine)


Je me suis souvent demandé ce que les surréalistes trouvaient au monde adolescent, rituel et scolaire où ils se mouvaient sous la férule d'André Breton. Peut-être justement le sentiment réconfortant de retourner à l'école et de recevoir des punitions. Le côté bon élève n'était pas non plus à négliger. Il y avait aussi des exécutions publiques qui ravissaient leurs moeurs de cour de récréation. Et puis des questions comme on se les pose quand on a 15 ans et qu'on se prend au sérieux : que faites-vous quand vous êtes seul ? Pourquoi écrivez-vous ? Enfin, je crois que la brutalité, je parle de la brutalité physique, de Breton ou d'Eluard impressionnait ces âmes d'esclaves. On sait depuis Sa Majesté des mouches comment tourne une bande d'enfants quand ils sont laissés seuls.


Philippe Soupault a été un des derniers à partir, mais il est parti. Il s'est d'abord éloigné de Dada, cet amusement pour jours de pluie, ensuite de Breton qu'il n'a jamais renié et qui spéculait sur les tableaux maudits pendant que lui, Soupault, s'appauvrissait avec constance. Tous sont partis ou presque, et d'abord les meilleurs. Crevel pour écrire Babylone, Aragon pour trouver un autre pensionnat, tenu par une Eglise autrement efficace. Et ce qui frappe c'est leurs débuts, qui sont tous identiques, et leur fin, qui se ressemble. Je veux dire qu'ils avaient, quand ils ont commencé, chacun ce ton jeune homme qui s'exerce particulièrement dans la critique. Et quand ils sont devenus vieux, ils ont pu constater qu'ils ont réussi, quand ils ont fait carrière, dans ce que précisément ils condamnaient à leurs débuts. Le roman, par exemple, cette fleur de la bourgeoisie. Ou l'argent. Et cependant, malgré l'école, la règle sur les doigts, les colles du jeudi au café Cyrano, ils ont gardé intact ce qui faisait leur grâce ou s'ils en avaient, leur talent. Chez Soupault c'était, me semble-t-il, une façon de parler des autres. Son Proust de 1923 est excellent. Le Proust qu'il a connu, qui s'est intéressé à lui, qu'il nous montre à Cabourg, qui lui parle de sa mère, de ses maladies, «compagnes chéries», d'un cours de danse dans un appartement de la rue de la Ville-l'Evêque (il n'y a plus que des banques, des assurances) et que nous voyons, avec lui et par lui, «simple, frileux, charmant». Et Aragon : «Le plus grand reproche qu'on peut faire à M. Aragon c'est sa virtuosité. Il écrit admirablement et avec une facilité déconcertante. Son excuse, c'est qu'il ne le fait pas vraiment exprès. Il est adroit de naissance et malgré lui. Il ne casse jamais d'oeufs.» Et Apollinaire qui était «contagieux», eh bien nous refermons le chapitre Apollinaire en jonglant du pied droit.


Très bon éditeur, Soupault, si j'en juge par Gatsby, qu'il publia dans La Pensée européenne, alors qu'Aragon avait éreinté le Diable au corps - mais il n'avait peut-être pas le choix, il a choisi de n'avoir jamais le choix, Aragon, d'être obligé de saluer des crétins, mais il s'en fichait : le talent, il l'avait ; c'était Aragon, le talent qu'il voulait voir saluer. Non, c'est un mystère que ce goût pour le régiment, la chapelle, l'univers pipi-caca, les procès de France ou de Barrès (Drieu, qui n'est pas bête, ne marche pas). Ça correspond sûrement à une caractéristique de la littérature française, le sens du clan, le collectif. Après tout la NRF, la chapelle d'en face, n'était pas si vieille. Et tout naturellement ensuite, le Parti communiste n'a eu qu'à se baisser. Mais aussi Sartre et Les Temps modernes. Les bureaux sont restés ouverts. Le recrutement n'a pas faibli.


Et aujourd'hui ? Aujourd'hui je ne vois pas de bande ni de secte. De temps à autre il y a des tentatives mais c'est du remake, une façon de faire genre. Ça ne dépasse pas la promotion. Seul le ton jeune homme a survécu, même s'il vieillit mal, très mal. Soyons juste, il est généralement promis à de basses besognes, exécution dans les journaux, entrefilet qui n'a de sens que pour celui qui le signe ou l'inspire, et trois collègues avec lui. En ce sens le ton jeune homme appartient aux moeurs littéraires et non à la littérature. On connaît de vieux routiers qui l'emploient toujours, jetant des phrases définitives. Elles sont l'écho de leur jeunesse et du long ratage qui a suivi, car la plupart ont été comme Soupault, ils n'ont pas fait fortune. Elles se distinguent aussi par le recours à la morale, une ankylose de l'âme à laquelle on reconnaît les professeurs de vertu.


Littérature et le reste, de Philippe Soupault, Les Cahiers de la NRF, 403 p., 45 €.
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