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 Etre ou ne pas être romancier

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LP de Savy
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MessageSujet: Etre ou ne pas être romancier   Lun 27 Fév 2006 - 0:06

Etre ou ne pas être un romancier

Astrid de Larminat (23 février 2006, le Figaro littéraire)

Tout un chacun peut-il devenir écrivain ? Parmi les gens de lettres, les avis divergent. Ici on insiste sur la dimension artisanale de l'écriture, là sur le talent.


Le débat est âpre entre les tenants d'une vision aristocratique de l'artiste, héritée du romantisme, et ceux qui défendent une conception démocratique de l'auteur, un professionnel parmi d'autres. Aux deux extrémités de cette controverse littéraire, Philippe Sollers et Hubert Haddad : « On est écrivain dès le berceau », affirme l'un, qui juge suspect le terme même d'atelier dont la connotation est par trop laborieuse. L'autre, fort de son expérience de maître en écriture de terrain, rétorque : « Chacun porte un livre en lui. » L'écriture est d'abord une épreuve de force : « C'est la mine ! »


Si l'on en croit certains animateurs d'ateliers d'écriture - qui sont souvent des passionnés soucieux de transmettre leur amour de la chose écrite -, tout le monde aurait « un style potentiel » que quelques mois de travail permettraient de mettre au jour. Du côté des universitaires, affligés par la médiocrité de la production éditoriale, on aurait plutôt l'idée d'interdire aux gens d'écrire... Ce n'est pas l'avis de Jean Guenot, auteur érudit d'un guide pratique de l'écrivain et chantre de l'écriture professionnelle, qui raille le snobisme de l'artiste à sa tour d'ivoire : « Bien sûr, il est plus valorisant d'être un écrivain à l'écoute de sa voix intérieure qu'un tâcheron répondant à un donneur d'ordre, que ce soit le public ou l'éditeur. Et pourtant le seul écrivain est celui qui est lu ! »


On se passionne, on joute à coups de formules qui ne vont pas sans une certaine mauvaise foi mais, au fond, même les plus républicains d'entre les romanciers finissent par faire le départ entre torchons et serviettes littéraires. Au fond, admettent-ils, il y a des écrivains sans écriture, de même qu'il se trouve des cuisiniers pour appliquer scrupuleusement des recettes sans y mettre ce grain de sel et de génie qui fait le goût d'un mets. Autrement dit, selon Claire Delannoy, auteur d'une Lettre à un jeune écrivain (Panama) : « On peut donner des clés à un auteur mais s'il n'a pas le la, cela ne donnera rien... »


L'apprentissage de la langue

Encore faut-il devenir l'écrivain qu'on est... Si ce dernier se distingue avant tout par une « voix » ou une « pâte », un style en somme, il n'en passe pas moins par une forme d'apprentissage. « C'est en écrivant qu'on devient écriveron », dit Raymond Queneau. Apprentissage de la langue d'abord, de ses règles, de ses usages. Certains appellent de leurs voeux l'ouverture de conservatoires d'écriture sur le modèle de ceux où l'on enseigne la musique ou la danse. Pourquoi pas ? Mais n'était-ce pas le rôle de l'Education nationale ?


Quant à l'acquisition des ficelles du métier, tous les gens de lettres s'accordent à penser que la lecture est la meilleure, sinon l'unique, école. Ainsi Dominique Gauthier, patron des éditions du Dilettante, s'étonne-t-il d'entendre fréquemment les expéditeurs de manuscrit expliquer sans vergogne : « J'écris. J'ai pas le temps de lire... » La lecture, donc. C'est en désossant et en scrutant l'oeuvre des autres qu'on apprend à discerner les niveaux de langue, les audaces à imiter, les maladresses à éviter, comment conduire une intrigue, faire parler ses personnages. Danièle Sallenave, romancière et professeur à l'université Paris-X, recommande même l'exercice du pastiche : « Il ne faut pas avoir peur d'être influencé, peur très répandue de nos jours. Il faut accepter d'en passer par là pour se former. » Elle rappelle que Matisse rendait hommage à son professeur Gustave Moreau qui avait appris à peindre à ses élèves en les menant au Louvre copier les maîtres.


Mais l'imitation a un temps. « Il faut chérir les talents d'autrui pour en avoir soi-même. Il n'y a pas de bons auteurs qui ne soient fascinés par le talent des autres, affirme Yann Queffélec. Et pourtant chaque roman réinvente le genre car le rôle de l'écrivain est d'écrire ce qui n'a jamais été écrit avant lui, ou, selon la formule de Deleuze, « d'inventer une langue étrangère dans sa langue maternelle. » William Faulkner, lorsqu'il était un jeune auteur, s'était replongé durant deux mois dans l'analyse formelle des grandes oeuvres lues au cours de ses études... pour ensuite ne plus jamais rien lire d'autre que ses propres textes ! La singularité d'un style peut pâtir, en effet, de trop de savoir-faire. Guy Debord disait : « Pour savoir écrire, il faut avoir lu... » Mais il ajoutait : « ... et pour savoir lire il faut savoir vivre ». Car on ne lit pas que dans les livres. L'écrivain déchiffre le monde et s'en imprègne avec tous ses sens, même le sixième.


Pas de modèle imposé

« On apprend à écrire mais écrire ne s'enseigne pas », résume Danièle Sallenave. Mais qu'est-ce qu'on « bricole », alors, dans les ateliers d'écriture ? John Irving, qui en suivit un certain nombre, témoigne : « Les conseils m'ont fait gagner du temps. Mais ce qu'ils m'ont fait découvrir sur mon écriture, je l'aurais certainement découvert un jour ou l'autre. » L'atelier permet aux jeunes auteurs de faire lire leurs textes afin de se corriger. Attention, néanmoins : si Proust avait suivi un cours d'écriture, ne lui aurait-on pas recommandé de raccourcir ses phrases, et à Céline de supprimer ses points de suspension ? Mais les animateurs d'atelier se défendent d'imposer un modèle. Au contraire, assurent-ils, ils s'efforcent de dégager les élèves des stéréotypes qui polluent leur langue pour les guider vers leur idiome. Alain Mabanckou, romancier congolais de langue française, a ouvert une classe de création littéraire à l'université du Michigan. Il déclare : « Au bout du compte, la fiction demeure liée au tempérament, à la sensibilité et à l'éveil de chacun. Je peux déceler l'âme mais je ne peux en insuffler au risque de créer des clones. » Tout au plus peut-il attiser la flamme créatrice qu'il décèle chez un étudiant.


Quels sont les bénéfices du système américain ? Francis Geffard, éditeur, évoque Kurt Vonnegut, qui fut le maître de John Irving, qui lui-même sera le professeur de T. C. Boyle ! Lui qui sillonne les Etats-Unis à la recherche d'auteurs à traduire en français a constaté qu'entre un écrivain (ils sont nombreux à qui l'institution universitaire assure un revenu en les engageant pour dispenser ces fameux cours de creative writing) et un élève talentueux peut s'instaurer « quelque chose qui est de l'ordre de l'initiation ». En Amérique du Nord, les ego d'écrivain s'accommodent bien les uns des autres et il existe même une réelle solidarité. Par ailleurs, grâce aux creative writings, grâce aussi aux innombrables revues, prix, bourses et résidences d'écrivains, le réseau littéraire américain est beaucoup moins centralisé que le nôtre, et socialement plus divers.


En France, l'individualisme règne sur le monde des lettres. Il n'en a pas toujours été ainsi. Il y eut les salons littéraires, de la Pléiade jusqu'aux réunions surréalistes. Traditionnellement, on apprenait à écrire « en s'inspirant de la génération précédente, ou en l'attaquant, rappelle Raphaël Sorin, éditeur chez Fayard. Qu'on se souvienne, par exemple, de Barrès chez Renan ou de Cocteau allant voir Barrès. » Si l'atelier d'écriture ne correspond pas à la culture française, une forme de compagnonnage entre un écrivain confirmé et un cadet serait peut-être à réinventer, le maître enseignant au moins autant ce qu'il est que ce qu'il fait.
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