Propos insignifiants

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 Décès de Philippe Muray

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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Jeu 9 Mar 2006 - 14:26

L'article d'Aude Lancelin du "Nouvel observateur"...

http://www.nouvelobs.com/articles/p2157/a296961.html

Tombeau pour Muray



Cinq jours avant sa mort, le voyou pascalien riait encore au téléphone, depuis l'hôpital de Villejuif où il se battait contre le cancer et le sentimentalisme de ses amis déchirés. «On va tâcher de reporter l'apocalypse à une date ultérieure, n'est-ce pas?» Que l'époque ne se réjouisse pas trop vite en tout cas de la perte de son plus génial persécuteur. L'écrivain Philippe Muray est tombé, à 60 ans, les armes humoristiques à la main, et il n'en finira jamais de venir tourmenter notre bêtise somnambulique de « derniers hommes » nietzschéens.
Une oeuvre comme un mot de passe. Celui de la résistance à un fond de l'air devenu spirituellement irrespirable, que Muray, le grand lettré exterminateur, menait depuis ses catacombes tapissées de livres au 4 rue de la Gaîté. Après les années « Tel Quel » et deux romans, il publie chez Gallimard un « Céline » de référence et son monumental « XIXe Siècle à travers les âges », où, jouant le mépris flaubertien contre le lyrisme hugolien, Muray démonte l'inavouable complicité unissant progressisme laïque et occultisme débridé. La guerre totale contre le stade avarié des Lumières, cette guerre contre tout ce qui veut nous moderniser vivants sur la dépouille d'un dieu mort est désormais déclarée. D'« Art Press » jusqu'à « l'Idiot international » et « l'Atelier du roman », ce qui reste de milieu littéraire à Paris s'arrachera longtemps ce style souverain, nitroglycérine ravageusement drôle, à effet d'addiction immédiat.
Jamais cependant l'irrespect radical de Philippe Muray ne sera absorbé, encore moins digéré. Longtemps récompensé en revanche par cet épais silence dont les baudruches médiatiques savent capitonner ceux qui les ont percées à jour. De son grand roman satirique « On ferme » aux volumes cultes d'« Exorcismes spirituels », « Après l'Histoire » ou « Minimum respect », tous publiés sous l'austère couverture gris ardoise des Belles Lettres, un même crépitement libérateur de formules chauffées et surchauffées au « Journal » de Bloy, aux « Provinciales ». Et puis ces phrases amples et mélancoliques comme des caresses, pour saluer un frère en littérature ou parler du temps assassin.
Nous ne marcherons plus dans les rues de Montparnasse, Philippe, riant des dernières exactions de quelque épouvantail gouvernemental à roulettes aperçu le matin même dans la presse. L'oeil clair, perçant derrière les volutes de cigarillos, vous n'évoquerez plus le suaire de Turin ou Marcel Aymé à la Rotonde ni au Sélect, devant une petite société de jeunes gens amusés et fascinés. Pardonnez-nous aujourd'hui de ne pas arriver à rire.

Aude Lancelin



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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Jeu 9 Mar 2006 - 17:37

Un article de Gérard Leclerc de France-catholique

Des Lumières et de la mort de Philippe Muray
Gérard Leclerc*

L'Esprit des Lumières. C'est à cette enseigne qu'une belle exposition est organisée à la Bibliothèque nationale de France, dans le but d'exalter la civilisation née au XVIIIe siècle, répandue dans toute l'Europe et fondatrice de la modernité universelle. Un ouvrage comme celui de Tzvetan Todorov (L'Esprit des Lumières, Laffont, 2006) développe en même temps la philosophie d'une telle exposition, pour en mieux prolonger les vertus pédagogiques, dans une intention clairement apologétique. Les Lumières, puisqu'elles consacrent l'autorité de la Raison, ne sauraient être contestées.

Au demeurant, elles assument leur propre contestation puisque les vertus de la critique leur sont consubstantielles. On est donc mal venu de faire objection à l'enthousiasme qui anime pareille initiative, d'autant qu'à l'ère des fanatismes et du fondamentalisme, on ne saurait trop mesurer son appui à un héritage qui concentre toutes les valeurs humanistes.

L'envers du programme

On me permettra de faire exception à l'unanimité confortable qui entoure une telle célébration. Non que j'éprouve le moindre désir de dénigrer ce qui participe du meilleur élan de cet engouement : la curiosité scientifique, la confiance dans le développement des virtualités humaines et la construction d'une société d'hommes libres et égaux. Seulement, il y a l'envers du programme, très pudiquement caché par ceux qui défendent farouchement l'innocence immaculée de leur modèle rationnel.

Tout d'abord, Pierre Chaunu a montré à quel point la civilisation des Lumières était diverse et contrastée - en dépit des motifs qui l'unifient. L'antichristianisme virulent qui caractérise nombre de “philosophes” en France, n'est pas unanimement partagé. Cependant, il sera reconnu comme un legs constitutif du XVIIIe siècle et il s'impose encore aujourd'hui comme la réponse appropriée au “retour du religieux”. Sans doute ce dernier est-il des plus ambigus et le recours à la raison est-il des plus nécessaire au discernement pour distinguer le spirituel du totalitaire.

Cependant, le rationalisme des Lumières n'est pas dénué lui-même de fanatisme. Il n'est pas sans responsabilité dans le déchaînement de la violence moderne et des religions séculières du XXe siècle. Son mépris pour la Foi ramenée au domaine trouble des “croyances” lui a fait oublier que la Raison et l'Universel lui préexistaient et qu'il les avait reçus du legs judéo-chrétien.

Enfin le repli sur le positivisme a eu pour conséquence directe l'expansion d'un irrationalisme occultiste dont Philippe Muray [1] a souligné dans son œuvre l'expansion moderne et contemporaine. Voilà qui nous donne l'occasion de saluer la mémoire d'un homme souverainement libre, dont la rude franchise a ébranlé le conformisme bien-pensant. Une de ses leçons les plus actuelles pourrait tenir en une formule. Il y a certes un bienfait des Lumières, mais l'esprit ne leur appartient pas. L'Esprit est d'un autre ordre, qui ne passe pas.




[1] L'écrivain est mort le 2 mars 2006. Son dernier ouvrage : Moderne contre moderne (Les Belles lettres, 2005). Son dernier roman : On ferme (charge contre le désastre du monde moderne et ses “mutins de Panurge”, Les Belles lettres, 1997 – 710 p.). Son concept le plus fameux : l'homo festivus (à méditer dans Festivus, festivus, conversation avec Elizabeth Lévy. Son chef d'œuvre : Le XIXe siècle à travers les âges (Tel/Gallimard, 1984) (Ndlr).
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 10 Mar 2006 - 1:05

Je suis très surpris par l'article d'Aude Lancelin. J'en arrive presque à regretter tout le mal que j'ai pu penser d'elle.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 10 Mar 2006 - 2:10

Aude Lancelin malgré son côté très "nouvelobs blonde sous valium" a toujours été fan de Philippe Muray mais aussi de Jean-Claude Michéa (avec lequel elle a écrit Orwell Educateur)), elle a presque réussi à être gentille sur la réédition du Regal des vermines de Nabe...

Je dois dire que je suis assez deçu par l'hommage de l'hebdo "Le Point", Claude Imbert n'ayant pas accordé assez de place pour l' hommage d'Elisabeth Lévy... Je vais essayer de le toper...
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Sébastien
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 10 Mar 2006 - 21:22

Désaccord imparfait par Méryl Pinque


Que laissera Philippe Muray ? Une oeuvre singulière, méconnue, sur laquelle planera longtemps, comme une aura prodigieuse, l'ombre du scandale. Cet homme rejoindra un panthéon : celui des voix qui s'arrachèrent du néant moderne pour s'élever, droites, claires et discordantes, au-dessus du concert (presque) unanime des festivités.

Lorsque j'entendis pour la première fois parler du père d'Homo festivus, ce fut à l'occasion d'une manifestation féministe à laquelle je participais. C'était certes aborder l'homme par son plus mauvais côté, et la tentation fut grande alors de le classer définitivement parmi les « dinosaures » et autres « vieux cons » (qu'on me pardonne ce franc-parler, que j'assume puisqu'il fut mien...) dont j'avais pieusement commencé de dresser la liste, jamais exhaustive. Il est manifeste que l'auteur des Exorcismes spirituels, à l'instar de tant d'autres, ne comprit rien au féminisme par cela seul qu'il ne voulut rien en comprendre, préférant s'en tenir, pour déployer son argumentation, à sa caricature médiatique, à cette réduction pénible et systématique qui n'en fait rien d'autre, au mieux, que la version militante de la presse dite « féminine », manifeste d'antiféminisme s'il en est, suintant la bêtise à l'image de son pendant masculin, de FMH à Newlook en passant par Playboy et Penthouse, honteux papiers que les hommes animés de quelque flammèche d'intelligence, à tout le moins d'honneur, se gardent bien de parcourir.

Prétendre comme le fit Muray qu'« il n'y a aucune contradiction entre la pornographie de caserne qui s'étale partout et l'étranglement des dernières libertés par des 'lois antisexistes' (1) » (de quelles « dernières libertés » parlait-il ici, c'est ce que je ne veux plus approfondir) signe une méconnaissance dramatique du sujet puisque le féminisme authentique (2) est au contraire cette éthique qui travaille précisément à l'abolition de la pornographie, à la fois négation du sexuel, lit de la barbarie totalitaire et sûr moyen d'asservissement des foules. L'homme avait tort, encore, de considérer que « la prétendue libération sexuelle d'il y a trente ans [...] n'a servi qu'à faire monter en puissance le pouvoir féminin (3) », alors que c'est bien du contraire qu'il s'agit, la sexualité féminine ayant été confisquée par le pouvoir masculin (4) et asservie à l'économie de marché naissante.

Muray n'avait rien compris non plus à l'anti-corrida (« Il y a, pour moi, une pierre de touche des morales, des religions, des moeurs : l'attitude prise devant la souffrance des animaux », affirmait le regretté Théodore Monod) ni au tabagisme passif qu'il qualifiait d' « invention ». L'asthme grave dont je souffris jusque tard dans l'adolescence l'eût peut-être convaincu, si j'avais eu l'heur de le connaître, et de lui plaire un tant soit peu - il eût trouvé piquant, j'en suis sûre, qu'une féministe lui rendît cet hommage mitigé - de la légitimité d'une loi qui existe non pour condamner les fumeurs mais bien pour protéger les non-fumeurs.

J'aurais donc pu m'arrêter à ce Muray-là, parfaite antithèse de ce que je suis, et ne point avoir la curiosité de quêter l'autre Muray, c'est-à-dire le Mécontemporain capital, le contempteur lucide, caustique et génial de notre arasante modernité. Heureusement pour moi, mon âme donquichottesque et farouchement idéaliste me pousse à partir vaillamment, l'espérance chevillée au coeur, à la rencontre de mon prochain, inaltérablement animée d'un désir de fraternité d'autant plus fort qu'en face on ne me ressemble pas. J'ai depuis longtemps fait mienne cette formule du Petit Prince : « créer des liens », et l'on ne manquera pas de louer - ou de blâmer - ce mien effort oecuménique. Aussi ai-je lu (trop peu, je l'avoue, et trop récemment pour que j'en puisse bien parler) Philippe Muray, malgré la mauvaise opinion que j'avais de lui. Ses accointances avec Tel Quel et l'autre Philippe n'étaient pas là pour la dissiper, bien au contraire, mais j'ai persévéré et découvert, par-delà nos différences, et comme cela arrive souvent, des points d'accord, des convergences, bref, suffisamment d'harmonies pour m'égayer et, finalement, me sentir chez moi. Attention : la lecture d'un seul livre de Muray est hautement jouissive. C'est une purge. L'homme, maître ès ironie, faisait feu des quatre fers. Son style incisif, brillant, dévastateur, n'épargnait rien ni personne, fustigeant avec quelle énergie féroce tous les travers du paradis moderne. Cet homme savait rire, ma foi, au milieu des décombres, et n'est-ce pas là tout ce qu'il reste à faire, et la définition même de l'héroïsme ?...

Alors, rien que pour cela : maximum respect.
Quant au reste, il est parti avec le vent.

Meryl Pinque

Notes

(1) « Ce n'est qu'un début, continuons leur débâcle. Entretien avec Philippe Muray ». Propos recueillis par Vianney Delourme, décembre 2002.
(2) À contre-courant de celui, prétendu, de Marcela Iacub, antiféministe notoire quoiqu'elle dise, et très à la mode précisément pour cette raison.
(3) Muray/Delourme, op. cit.
(4) Je reprends à titre exceptionnel la terminologie essentialiste de Muray, quoique je la désapprouve.

Ring
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 10 Mar 2006 - 21:35

Voici l'article d'Elisabeth Lévy dans le Point de cette semaine

Philippe Muray
Il nous a fait détester l'an 2000

L'écrivain Philippe Muray est mort le 2 mars à 60 ans d'un cancer du poumon. Son dernier ouvrage, « Moderne contre moderne », est sorti il y a quelques mois aux Belles Lettres. Sa nouvelle « Enculés et enculées » paraîtra dans « L'Atelier du roman ».

Elisabeth Levy

On pourrait croire que cette époque qu'il exécrait si bien a eu la peau de Philippe Muray. Quelle erreur ! C'est plutôt Muray qui a eu la peau de l'époque à laquelle il avait déclaré une guerre totale.

Le secret est bien gardé. Les pompeux triomphent. Les « cons à roulettes » dévalent, le regard extatique, dans les rues de Paris. Les « mutins de Panurge » défilent en rangs serrés. Les « damnés de l'alter » lynchent à tout va. Les « psittacidés de la gauche dévote » se félicitent d'être si rebelles en ce miroir. Bref, Festivus Festivus galope en liberté en serrant contre son coeur à la fois sec et gluant les mirifiques inventions dont l'écrivain dressait sans relâche le désopilant et désolant inventaire. Dans la course à la régression de l'espèce dont Muray a dévoilé chaque ressort, cette créature burlesque a succédé à Homo festivus - lequel avait déjà flanqué un sacré coup de vieux à l'homme de la Bible et des Lumières - autrement dit à l'homme de l'Histoire, de la différenciation et du conflit. En route pour le futur de l'indistinction et de l'enfance généralisées !

Les lecteurs de Philippe Muray n'ont pas fini de s'amuser - et surtout ses lecteures, aurait-il pu ajouter en éclatant de son inoubliable rire qui semblait retourner vers les profondeurs de son âme après avoir résonné. Ils savent, grâce à lui, que, parmi les crimes de l'époque, le plus impardonnable est son impayable esprit de sérieux. Les bombes à retardement concoctées par Muray ne cessent d'exploser sous les fesses des « petits flics » et des « mouchards du coche de la nouvelle police de la pensée et des moeurs ». Festivus Festivus est nu, Muray l'a foutu à poil. Et il n'est pas près d'aller se rhabiller. La présence de l'écrivain, au-delà de l'absence, témoigne que le désastre n'est pas entièrement consommé. Lui-même n'a jamais totalement exclu que l'humanité puisse faire échouer le plan qu'elle a ourdi pour hâter sa propre disparition.

Les esprits épris de liberté, ceux qui le remerciaient de les aider à vivre, se sentent aujourd'hui un peu plus seuls. Peut-être trouveront-ils quelque consolation dans le fait que les ennemis de Muray se conforment jusqu'à la caricature aux portraits qu'il a faits d'eux. « Réac ! Réac ! Réac ! », psalmodient-ils. Piteux hommage du mensonge à la vérité. Homme des Lumières qui voyait avec colère ces Lumières défigurées, Muray a répondu par avance à tous les humanistes à visage inhumain : « Festivus Festivus est passé maître dans l'art d'accommoder les mots qui restent. Il appelle "conservateur" quiconque tente de limiter ses dégâts et "réactionnaire" celui qui l'envoie gentiment se faire foutre.» Bien joué, cher Muray.

Dans « Chers djihadistes » (Mille et une nuits), livre écrit après le 11 Septembre sous forme d'une adresse aux terroristes, il les compare à des éléphants pénétrant dans un magasin de porcelaine dont les propriétaires auraient déjà tout saccagé. L'Occident, en d'autres termes, s'autodétruit très bien sans aide. « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts », conclut-il avec l'allégresse désespérée qui est sa marque de fabrique. Cher Philippe Muray, a-t-on envie de lui répondre, à lui qui n'a jamais comme tant d'autres sacrifié l'éternité de la littérature aux hochets offerts à la pelle par ce monde en déroute, vous avez vaincu. Parce que vous restez le plus vivant


Réactions de


Régis Debray

« A l'instar de Witold Gombrowicz, j'ai tendance à juger la philosophie très ennuyeuse parce que beaucoup trop pauvre en pantalons et en téléphones. D'où mon admiration pour Philippe Muray le philosophe. Les champions de l'air du temps l'ont affublé de noms d'oiseau. Normal. C'est l'éternel hommage, non pas du vice à la vertu, mais des illusions du jour aux dures réalités. »



Alain Finkielkraut

« Tandis que le Dernier Homme confie aux professionnels de la rigolade le soin d'en finir avec la grandeur, la beauté et toute forme de transcendance, Philippe Muray défie le Dernier Homme en se riant de lui. Avec une verve inépuisable, il dénonce le remplacement de l'art par la fête, du piéton par le piétonnier et de la civilisation - cet art de la distance - par la célébration gâteuse du lien social. Muray est mort, mais il nous a légué son gai savoir. »

Alain Besançon

« Ce n'est pas être de gauche ou de droite que de se sentir opprimé par l'amas de faux langage, de fausse bonne conscience, de vraie hypocrisie où le conformiste joue les rebelles pour gagner sur les deux tableaux et rafler toutes les places. Seulement, nous nous taisons parce qu'il y aurait trop à dire. La parole ne sort pas parce que nous étouffons. Chaque progrès du faux nous étrangle. Alors, nous ouvrions les livres de Philippe Muray et c'était l'éclat de rire libérateur. »
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 10 Mar 2006 - 21:39

Extrait du bloc-notes d'Ivan Rioufol dans le Figaro du 10/03/2006

Mort d'un modèle

La mort de Philippe Muray, 60 ans : cet écrivain mal connu, étiqueté "réac" par les «mutins de Panurge», dénonçait avec acuité, drôlerie et érudition, le conformisme «citoyen» de l'époque. Un modèle.


Service minimum pour le Pierre Marcelle du néocnservatisme... Plus intéressant l'extrait du bloc-notes de BHL


Extrait du Bloc-Notes de BHL dans le Point du 9/03/2006



Mort de Philippe Muray. Il fut de la première Règle du jeu. Je fus l'éditeur de son premier roman, « Postérité ». Et il y a surtout ces deux grands livres qui justifient une vie et, par-delà cette vie, un peu de l'histoire d'une génération : son « Céline » d'abord qui, en montrant le passage de l'auteur du « Voyage » à celui de « Bagatelles », levait un coin du voile sur toute la part secrète de ce qu'il est convenu d'appeler le progressisme ; et puis l'admirable « XIXe siècle à travers les âges » qui restera comme le meilleur livre écrit sur les noces de l'occultisme et du socialisme et donc, aussi, sur François Mitterrand. Ce Muray-là, cet apôtre d'un gai savoir bien plus complexe, bien plus généreux et plus puissant que ne le veulent les nécrologues attachés, ce matin, à ne dépeindre que le mécontemporain vaguement atrabilaire - ce Muray-là, donc, sera, j'en prends le pari, encore plus encombrant mort que vivant.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 10 Mar 2006 - 23:10

Merci pour les articles Sébastien et Magnakaï.

Philippe Muray : adieu l'artiste

Sébastien Lapaque

09 mars 2006, Figaro Littéraire

L'écrivain, mort la semaine dernière, était un féroce contempteur de la société contemporaine.

«Festivisation généralisée», «provocation en paquet cadeau», «terrorisme du coeur», «subversion sous subvention» : dans ses essais, ses romans et ses interventions journalistiques qui régalèrent notamment les lecteurs du Figaro, Philippe Muray a pointé tous les ridicules de notre époque de «communication totale», partant d'autisme généralisé. Ce grand lyrique désespéré, qui enseigna les lettres à l'Université américaine de Stanford, est mort jeudi 2 mars à Paris (voir Le Figaro du 4 mars), des suites d'une maladie foudroyante. Il avait 60 ans. Depuis l'Arrière-Saison, un premier roman publié en 1968, jusqu'à Moderne contre moderne, paru l'automne dernier aux Belles Lettres, sa vie a épousé les hauts et les bas d'une étonnante aventure intellectuelle et créatrice. Enfant de Bloy par la colère, de Céline par la fièvre et de Rabelais par l'imagination, Philippe Muray a forgé la figure d'Homo festivus, incarnation burlesque de l'«homme moyen» de la statistique totalitaire, pour moquer la bêtise de ses contemporains. Outre Le XIXe siècle à travers les âges (Tel/Gallimard), qui restera comme son chef-d'oeuvre, il a publié en 1997 un dernier roman intitulé On ferme (Les Belles Lettres), extraordinaire enquête sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes. Avec un style somptueux, Philippe Muray s'y exerçait à la tâche exemplaire de critiquer et de liquider. Pour n'avoir pas été lu comme il le méritait, On ferme n'en reste pas moins un des grands romans de langue française paru ces dernières années.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 10:56

8/3/2006

Lire.fr

Philippe Muray est mort le jeudi 2 mars, à soixante ans, des suites d’un cancer. Auteur d’un essai original et controversé sur Céline, estimé par Michel Houellebecq et Maurice G. Dantec, il n’a eu de cesse de mettre à nu les manifestations du terrorisme intellectuel «branché» du monde moderne : l’altermondialisme et le pouvoir bobo, l’infantilisation et la féminisation de la société ou encore le Tribunal Pénal International, toutes ces modes destinées à réjouir et abrutir celui qu’il appelait l’Homo festivus, individu urbain et festif. En 1984, il avait publié Le XIXème siècle à travers les âges, où il montrait combien les auteurs de l’hymne au progrès et à la science étaient restés attachés à un fond de croyances et d’occultisme. Critique de son époque, brillant par son érudition et son humour, il était l’auteur de quatre romans et d’un recueil de poésies. La plupart de ses œuvres sont publiées aux Belles Lettres.

Olivier Stroh
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 12:50

Quelqu'un a-t-il assisté à la cérémonie de Notre-dame des Champs (VIe) ce mercredi 8 mars?

Selon, une conversation sur le babillard de Benoit Duteurtre, ce dernier n'était -semble-t-il- pas présent.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 14:06

Magnakaï a écrit:
Quelqu'un a-t-il assisté à la cérémonie de Notre-dame des Champs (VIe) ce mercredi 8 mars?

Selon, une conversation sur le babillard de Benoit Duteurtre, ce dernier n'était -semble-t-il- pas présent.

Il faudrait poser la question dans des endroits moins confidentiels que le nôtre, mais à mon avis elle n'est pas essentielle.
Marianne publie un très bel hommage de Benoît Duteurtre.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 14:29

Oui "Muray est une fête". Benoît Duteurtre est selon moi, le meilleur disciple de Philippe Muray (dans le sommaire de Marianne, il y a une coquille avec du "r" à Muray c'est Philippe Muray et non Philippe Murray ce n'est pas Murray Head "one night in Bangkok").

Pour la cérémonie, je ne pense pas qu'il y ait eu un lâcher de ballons (Après l'Histoire II, du nécrofestif...)
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 15:32

Très bel hommage rendu par Benoit Duteurtre, en effet. Qui se charge de le mettre en ligne ? J'ai ouï dire que LP de Savy dispose d'un scanner dernier cri, avec un logiciel de reconnaissance des caractères très performant.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 18:20

Hommage de l'éditeur de Philippe Muray, le directeur des Belles Lettres, Philippe Desgranges, on y apprend une foule de détails sur la vie de Philippe Muray.


http://www.lesbelleslettres.com/html/chronique_100306.htm



Le vendredi 10 mars 2006


Chaque vendredi, Michel Desgranges, Président des Éditions Les Belles Lettres, vous propose une libre promenade autour de livres d'hier et aujourd'hui.
Cette semaine, elle est consacrée à un homme, et son ton sera autre.

PHILIPPE MURAY.


"Fous-moi donc la paix
Avec ma santé
Si je veux crever
Je t'ai rien demandé."
(Minimum respect)


Ce jeudi 23 février apparut sur l'écran de mon ordinateur ce message :
"Passé huit jours à l'hôpital. Verdict cru : cancer du poumon. Je vous raconte très vite la suite, qui ne saurait être moins drôle. (...) Philippe"

Plus jamais je ne pus parler à Philippe Muray, ni lui ne put m'écrire.


Le vendredi 3 mars au matin, j'appris sa mort, survenue la veille en fin d'après-midi.

Je suis sorti pour acheter mes cartouches de cigarettes du week-end, dans un tabac face à un restaurant qui fut une vieillotte taverne provinciale où Philippe et moi avions nos habitudes, et récemment transformée en brasserie culturelle pour bobos qui eût excité sa joie.


Ce samedi 4 mars, je lis trois articles consacrés à Philippe ; l'un, de François Taillandier, dans Le Figaro, est excellent (et illustré de la photographie que Philippe autorisait : fumant son cigare) ; les deux autres, superficiels et condescendants, sont publiés dans ces gazettes dont rédacteurs et lecteurs étaient la cible constante de la verve de Philippe, pour leur prétention à représenter et refaire l'humanité.

Et dans cet univers de transparence obligée, il lui est doucereusement reproché d'avoir été discret, "avare de détails sur sa propre vie" et de n'avoir "fourni à ses éditeurs que quelques renseignements indispensables".

Comme c'est curieux... J'étais son éditeur, et je pourrais écrire un épais volume sur la vie de Philippe.

Nous nous étions connus en 1969 et étions aussitôt devenus amis.
Et très vite je veux dire qui il était réellement : un homme bien élevé et intègre, ou, selon l'expression américaine qui a plus de force que le français : a truly decent man.

Bien élevé ? Intègre ? Décent ? Quel sens cela peut-il encore avoir dans notre monde où la norme du bien est le compassionnel éthique, la sensiblerie lacrimale et l'hygiénisme persécuteur ? Et même pourquoi parler de sens dans un monde dont l'essence est, justement, d'avoir perdu toute notion du sens ?

Comment raconter, pour mieux dire Philippe, trente-six années d'amitié ? De complicité, de rires et dégoûts communs et, pour ma part, d'admiration constante ?Et cela regarde-t-il quelqu'un d'autre que lui et moi ?

Pourtant, je vais parler de sa vie, de crainte que soient écrites sur lui trop d'erreurs et d'inepties.

Lorsque je le connus, il avait déjà publié, chez Flammarion, à vingt ans, un premier roman, un roman d'adolescent qu'il expulsa de sa bibliographie et je l'en taquinais, lui disant que ce livre que je désignais sous le titre moqueur de "l'arrière de Suzon" existait malgré son déni, et qu'un jour quelque pensum de thésard l'écraserait de sémiologie.

Dans les années soixante-dix, Philippe devint, un temps, sérieux comme le voulait l'époque, un sérieux qui le fit dériver dans la mouvance de Sollers et Tel quel ; il publia Chant Pluriel et Au coeur des Hachloums chez Gallimard, Jubila, au Seuil, que je n'ai jamais relus depuis qu'il me les offrit mais, que l'on gratte les scories de ce temps, et déjà se dévoile un écrivain majeur.

Puis il y eut son Céline et, surtout, Le XIXe siècle à travers les âges, qui connut un véritable succès public ; le temps des errances et expérimentations était fini, et Muray était désormais seulement Muray.

Même si, adolescent, il envisagea d'être peintre, et renonça, il ne voulut jamais être qu'écrivain, non littérateur ou gendelettres – écrivain : un individu qui, chaque jour, reste enfermé chez lui durant un certain nombre d'heures pour exprimer par des mots appropriés ce qu'il a de meilleur à exprimer.

Et qui, s'il parle des hommes et de ce qu'ils font, consacre aussi un certain nombre d'heures à s'informer sur cette activité humaine présente, et sur ce qu'elle fut jadis et naguère, et ce qu'il en fut dit.
Cela s'appelle aussi un travail.
Si ce travail a quelque qualité et quelque hauteur, il trouve des lecteurs, dont le nombre suffit pour encourager l'écrivain à le poursuivre.

Mais non, sauf accident, à le faire vivre car l'écrivain, même aux goûts modestes, est un homme qui a besoin de nourriture, d'habits, de toit.
Pour qui a de la fortune, ou un emploi qui lui laisse des loisirs, le souci ne se pose pas ; qui en est dépourvu se cherche alors une situation dans le domaine qu'il croit être le sien : la presse littéraire ou l'édition – il devient un professionnel des lettres, et consacre l'essentiel de son énergie à une stratégie d'entr'aide cauteleuse avec ses confrères du même trottoir : "j'écris un bon article sur ton livre et tu en feras écrire un ejusdem farinae sur le mien par un tel dont je sais qu'il te doit un service" ou "je publie avec une grosse avance ton roman (in petto : un roman de merde) et n'oublie pas que tu es juré d'un prix auquel je présente ma dernière œuvre" – rien de tout cela ne se dit à haute voix : cela va de soi. (Quoique... Un jour, Yves Berger, alors grand manitou littéraire de Grasset, m'invita à déjeuner pour me livrer cette confidence : "c'est désolant, Michel, mais nous ne pouvons plus publier que des auteurs qui peuvent nous rendre des services").

Philippe n'avait ni fortune ni emploi à loisirs rétribués et, même si son œuvre lui ouvrait déjà les portes du milieu (au sens d'Albert Simonin) intello-littéraire, sa simple honnêteté, et un élémentaire respect de soi, lui interdisaient d'être un atome, ou une étoile, d'un univers de compromissions constantes, de trahisons et de jalousies, de mensonges et de flatteries hypocrites...


Ce qu'il décida fut digne : il fit le choix d'écrire discrètement plus de cent romans policiers populaires assez bêtas et plutôt rigolos (nous nous en amusions souvent) vendus à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires (et je pense que tout Français a lu Philippe sans le savoir...) ; cela ne fut pas sans lui coûter de peine, cela lui permit d'être ce qu'il voulait être : un écrivain authentiquement libre.

C'est sans hésiter que je révèle ainsi non pas tout, mais l'essentiel, du secret du discret Muray avare de détails, car pour moi qui sais combien il lui eût été, socialement, facile d'être l'une des vedettes médiatiques de la France des lettres, ce choix montre l'honneur de l'homme ; si lui n'en parlait pas, ce n'est pas par quelque honte, mais parce qu'il avait la conviction, fortement exprimée dans son œuvre, que tout individu a le droit fondamental de ne dire sur lui-même que ce qu'il estime pertinent de dire.

Ces dernières années, ce monde que Philippe exécrait finit par le reconnaître, pour les raisons mêmes et de la manière même qu'il a si finement disséquées : il devint de plus en plus régulièrement cité, commenté, exploité par ceux qu'il crucifiait, en partie parce que son talent s'imposait, surtout parce qu'il est dans la nature de ce misérable univers (le vide est un avaleur ...) de s'approprier un opposant – cela lui valut une sorte de reconnaissance qui ne le souilla pas ni ne le fléchit, et il ne se soucia guère que lui fut accolé le cliché de misanthrope réactionnaire.

D'autant qu'il n'était ni l'un ni l'autre.

Détester une société – la nôtre en l'occurrence – n'est pas exclure d'aimer les hommes ni d'en rencontrer ; Philippe refusait les pitreries et exhibitions médiatiques, mais il avait une vie sociale tout à fait normale -- j'entends : dans la norme de tout être humain qu'il soit plombier ou universitaire -- et pour de banales raisons d'affinités ou de circonstances, ses relations se trouvaient surtout dans les milieux dits littéraires.

C'est à ce misanthrope qui savait fréquenter du monde sans en être prisonnier que je dois d'avoir connu Jean-Edern Hallier (et je vécus avec ce dernier une étonnante et longue comédie picaresque qu'il faudra bien que je conte un jour ), Milan Kundera (et ce fut l'aventure de L'atelier du Roman) et bien d'autres rencontres précieuses. (Sur les rapports de Philippe avec Hallier, cf. son texte sur L'idiot international dans Moderne contre Moderne).

Quant à réactionnaire... Admirateur inconditionnel de Balzac (à ce propos : il faudra bien voir que la série des Exorcismes spirituels sont la Comédie humaine de la fin et du début de deux millénaires), Philippe ne militait pourtant pas pour le trône et l'autel ; il ne militait d'ailleurs pour rien : il montrait ce qu'était le monde devenu, mais ne demandait pas le retour à un fantasmé ordre aboli ; je n'en dirai pas plus : toute son œuvre est là pour nier l'absurde étiquette.

Retour à la fin des années 80. Après Sollers, Philippe se laissa enjôler par un autre paon, celui-ci alliant miraculeusement l'absence de tout don pour l'écriture à une ignorance encyclopédique, Bernard-Henri Lévy. Et donc furent édités par la bouffonne maison Grasset deux livres de Philippe, Postérité, son premier grand roman (où ses biographes comprendront son refus d'avoir des enfants), et cet essai qui est une merveille d'intelligence, de style, et de compréhension du génie, La gloire de Rubens. Il reçut pour cela d'appréciables à-valoir, et comprit trop tard qu'ils signifiaient qu'on l'achetait, non qu'on voulût vendre ses œuvres.

Ainsi sommes-nous faits : la sûreté de nos jugements sur l'humanité guide peu notre conduite avec les hommes que nous côtoyons, mais Philippe finit par admettre ce qu'il savait et, -- sans éclats, trop bien élevé, je l'ai dit, pour les criailleries rancunières -- il se sépara des pipole germanopratins, qui le haïssaient et le craignaient pour être l'écrivain qu'ils ne pouvaient être.

En 1991, je publiai son Empire du Bien où il ridiculisait la domination étouffante des cordicoles.
Puis j'ai publié huit autres livres de Philippe, dont On ferme, son roman le plus puissant et le plus maîtrisé.
Que fut, pour son éditeur, l'auteur ? Un auteur parfait.


Jamais entre nous ne se tint une discussion sur ce qui pollue usuellement les relations auteur/éditeur , les questions d'argent -- nous avions une fois conclu un contrat, identiquement renouvelé durant quatorze ans de titre en titre, et cela suffisait pour que le sujet fût clos ; jamais non plus il ne se plaignît, comme tant d'autres, que son nouveau livre ne fût pas en pile dans telle librairie, où ne fît pas le titre de Une des media ni ne téléphonait quotidiennement pour connaître ses ventes du jour ; il écrivait, me remettait un manuscrit typographiquement irréprochable, demandait qu'il fût édité sans fautes et sous la présentation qu'il avait conçue ; ses seuls reproches vinrent de l'étrange incapacité de nos fournisseurs à imprimer ses couvertures de la couleur exacte qu'il avait choisie et indiquée sur le nuancier Pentone -- c'étaient des reproches justes.

À la fin du siècle dernier, je l'ai dit, il fut peu à peu intégré à la catégorie socio-culturelle des penseurs-qui-comptent, et son nom était mécaniquement cité dans des listes de bons ou de méchants salués ou conspués par l'intelligentsia, sans la moindre relation de sens avec ses écrits ; heureusement, il se trouva aussi des romanciers et des essayistes, de la génération suivant celle des incultes histrions soixante-huitards terrifiés par la concurrence du talent, qui surent le lire vraiment, comprendre que sa dénonciation de l'envie du pénal et des malfaisantes lubies d'homo festivus décrivent mieux notre société que tout opus de sociologue mondain, et qui, ni jaloux ni envieux, lui accordèrent sans crainte sa place – la première, pour la lucidité, le style, la verve.
Il y eut pourtant un rejet.
À la place d'un essai, dont nous avions décidé ensemble du thème, et qui devait être une charge contre une grotesque et éphémère fureur médiatique, Philippe me demanda de publier un recueil de poèmes, que lui-même appelait vers de mirliton, précédés d'une préface dans laquelle il règle férocement son compte à la poésie.
Cette préface, pourtant substantielle en pages, en savoir intelligent et en densité critique, fut ignorée ; libraires et critiques virent seulement que des lignes n'atteignaient pas la marge – c'était donc de la poésie, qui ne se vend pas (certains commerçants nous retournèrent même le livre, refusant de l'exposer) et dont on ne parle pas (et les media n'en parlèrent pas).
Le recueil est Minimum respect -- et je remercie François Taillandier de lui avoir rendu justice dans son article sur Philippe ; je n'écrirai pas que c'est mon livre préféré (j'aime également toutes les pages et toutes les phrases de Philippe), même si j'ai pour lui la coutumière tendresse éprouvée pour tout être disgracié/négligé, je dirai seulement que sous cette forme parodique se trouve ce que Philippe a écrit de plus radicalement violent, et, peut-être, de plus réjouissant.

À la mi-février, Philippe m'envoya un disque ; il y récite – chante ? – sur une entraînante et adéquate musique d'Alexandre Josso, treize poèmes de Minimum respect ; il aimait ce projet, il l'a accompli avec sérieux, et en même temps une distance amusée, c'est donc un disque gai – mais en ce jour, à l'écouter, ce n'est pas de la gaieté que je ressens (et, "gaieté", c'est le nom de la rue parisienne où il écrivait...).

Philippe n'était ni un pamphlétaire ni un polémiste ; il était, dans le sens jadis appliqué à Diderot ou Voltaire, un philosophe, projetant la lumière du sens sur un monde d'imposture ; il avait choisi de le faire en provoquant le rire plutôt que l'ennui et de ce choix, qui n'obérait en rien la cohérence et la profondeur de sa pensée, est née une œuvre majeure et unique.

Et ce contempteur de la société était un amoureux de la vie et des hommes.

"Message bien reçu
Et bienvenu
Je ne suis pas déçu
D'être venu"

(Minimum respect)


Michel Desgranges

P.S.1. Certains livres de Philippe sont épuisés ; nous avions projeté ensemble leur réimpression, et ils seront disponibles, avec les modifications de présentation qu'il souhaitait, dans les prochains jours.
P.S. 2. Philippe a écrit une œuvre très ample demeurée inédite pour des raisons que j'admettais à demi ; lorsque ces textes seront publiés, il apparaîtra encore plus grand.


Dernière édition par le Sam 11 Mar 2006 - 18:40, édité 1 fois
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 18:32

Bon article de Sébastien Lapaque dans l'Opinion indépendante (Haute-Garonne):

LITTÉRATURE


Philippe Muray, le grand accusateur

Romancier, essayiste et chroniqueur de combat, Philippe Muray est mort à Paris, jeudi 2 mars, terrassé par un cancer du poumon. Le père d’«Homo festivus» avait 60 ans. Retour sur le parcours exemplaire d’un écrivain en colère.

Il était né à Angers en 1945, mais parlait peu de son enfance, secrète et pleine de livres. Certains soutiennent qu’il avait publié un premier roman intitulé Arrière-saison en 1968, dans la fumée des émeutes. Sous son nom ? Sous un pseudonyme ? Nous n’avons jamais retrouvé ce livre. En 1973, Philippe Muray passait la porte des éditions Gallimard où il faisait paraître Chant pluriel. Sa route fut longue jusqu’à une reconnaissance littéraire pleine et entière, même si la parution du XIXe siècle à travers les âges, en 1984, l’imposa déjà comme un écrivain majeur. Ce livre avait paru sous la direction de Philippe Sollers dans la collection L’Infini, alors chez Denoël. Philippe Muray, compagnon de route des dernières années de Tel Quel, était entre ses griffes, tout près d’être étouffé. Dans un premier temps, ce fut sous les dithyrambes. En 1988, lorsque Muray publia Postérité chez Grasset, Sollers le combla d’éloges dans Le Nouvel Observateur. «…Un livre-pirate, à pavillon noir, entré en douce dans la baie ? Oui l’innommable Postérité de Philippe Muray…»
L’auteur du XIXe siècle à travers les âges finit par comprendre le fonctionnement du système Sollers. Il s’en éloigna sans possibilité de retour. La période qui mène de la publication de Postérité (1988) à celle de L’Empire du Bien (1991) puis de On ferme (1997), fut décisive. En dix années, on vit Philippe Muray rompre avec Philippe Sollers, avec Bernard-Henri Lévy qu’il avait côtoyé à la revue La Règle du Jeu, puis avec les gardes-barrière aigris d’Art Press, dont il avait quelque temps hanté le comité de rédaction. C’est ainsi qu’il devint une manière de capitaine pour les coeurs sombres. Après On ferme, ses Exorcismes spirituels eux aussi publiés aux Belles Lettres grâce à la générosité de Michel Desgranges, s’imposèrent comme une référence pour les jeunes gens en colère. Il s’était rapproché de Benoît Duteurtre, François Taillandier et Michel Houellebecq, notamment dans la revue L’Atelier du roman. On a vu sa signature dans Cancer !, L’Imbécile de Paris, Immédiatement, Le Figaro, Marianne, La Revue des Deux Mondes sans oublier La Montagne… En dix années de rage à jet continu, Muray imposa la part incandescente de son œuvre, une charge sabre au clair contre l’esprit d’une civilisation baptisée «L’Empire du Bien».
Une parole réfractaire
Il y eut quelque chose de Guy Debord chez le dernier Muray, même si l’auteur de Après l’Histoire refusait ce rapprochement avec un penseur qu’il tenait pour un des précurseurs de la «subversion encouragée», trouvaille d’un monde où c’est le centre qui part à l’assaut de la périphérie, les élites qui se révoltent contre le peuple, le discours dominant qui règle les discours dissidents. Dans le second tome d’Après l’Histoire, où son ironie n’épargne rien de ce qui se dit «provocateur», «dérangeant», «subversif», «iconoclaste», «rebelle», Philippe Muray épingle Debord comme un des inspirateurs de la Grande Parodie postmoderne. «Contrairement à ce qui se raconte pour préserver l’abusive légende d’un penseur dangereux, l’âge posthistorique et hyperfestif lit Debord ; et il le lit très bien ; et, surtout, il l’accomplit. On en voit le résultat chaque jour, à travers le désastre de la «communication totale», le cauchemar du «dialogue» enfin rétabli entre les individus, le culte du «contact», les malfaisances en expansion de l’«interactivité», la dictature du proximisme, l’éloge des «tribus», la dissolution de toutes les «frontières symboliques» et de toutes les différenciations ; et, bien entendu, la généralisation du festif comme vie quotidienne enfin augmentée. Partout le debordisme triomphe. (…) Homo festivus est le fils naturel de Debord et du web. » Cruel, mais plutôt bien vu. Qu’il s’agisse d’Internet, des téléphones de poche, de la guerre de l’Otan en Yougoslavie, des avant-gardes, des écrivains-voyageurs, du sport ou de l’an 2000, Philippe Muray ne fit jamais profession de flatter ses contemporains. Ce qui ne le rend pas pour autant nihiliste, comme le prétendent certains factieux payés à la ligne. Ni un grincheux. A Paris, l’écrivain en colère habitait d’ailleurs rue de la Gaieté.
Possesseur d’un gai savoir, il s’est fait un devoir de pulvériser les vanités de son temps, de les transformer façon puzzle. Sept essais majeurs (L’Empire du Bien, Exorcismes spirituels I, II, III et IV, Après l’Histoire I et II, tous parus aux Belles Lettres), lui auront permis de cartographier de manière précise l’Ordre Nouveau du totalitarisme marchand. Dans ces livres, la souffrance de l’artiste vint sans cesse redoubler la colère du témoin. Elle lui inspira des digressions enragées, des néologismes féroces, des images irrésistibles. Ainsi la figure d’Homo festivus, arrière-petit-fils du «Garçon» de Flaubert. Philippe Muray, qui avait enseigné la littérature française à l’université américaine de Stanford, n’était cependant pas un sociologue. «Je n’ai pas cherché à donner un tableau de notre société. J’ai fait l’analyse de l’éloge qui en est fait.», expliquait-il. Sa manière, qui renvoie directement à celle de Rabelais, Swift et Molière, n’en fut que plus efficace. Elle a permis à une parole réfractaire, résolument marginale à ses débuts, frappée de soupçon par l’acquiescement généralisé, promise à l’écrasement, de faire son chemin, contrepoison de contrebande dans un siècle de fer. Grand lyrique reconnu grâce à une suite de livres (Céline, Le XIXe siècle à travers les âges, La Gloire de Rubens) qui composèrent ce que nous avons un jour appelé sa «période dorée», Philippe Muray est entré avec L’Empire du Bien dans une «période noire» où s’est accomplie son oeuvre. Son aventure terrestre a pris fin. Elle fut riche et belle.


Sébastien Lapaque
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 18:56

Sébastien a écrit:
Très bel hommage rendu par Benoit Duteurtre, en effet. Qui se charge de le mettre en ligne ? J'ai ouï dire que LP de Savy dispose d'un scanner dernier cri, avec un logiciel de reconnaissance des caractères très performant.

J'ai l'impression que le scanner en question va se transformer en mes petits doigts. Si personne n'a mieux, je le ferai mais il me faudra un peu de temps. Je pense qu'il sera également reproduit sur le site consacré à Benoît Duteurtre.
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Sébastien
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 22:36

Romancier, philosophe, polémiste, poète, le pourfendeur de "l’empire du bien" nous a quittés la semaine dernière. Hommage. Par Benoît Duteurtre.

Muray est une fête

Toujours impatient de retrouver Philippe Muray pour déjeuner, je savais que, pendant une heure ou deux (cela se passait généralement au Sélect), nous allions épingler avec jubilation les derniers navets de l’air du temps : une déclaration de Ségolène (« Le secret comme source de bonheur est une idée qui a vécu »), un projet de la Mairie de Paris (qui veut « recréer l’esprit village »), quelques anecdotes du milieu littéraire… Je me sentais surtout plein d’admiration devant lui, non seulement parce qu’il savait tout, analysait tout, retenait tout, mais aussi parce que notre vilaine conversation (qui avec d’autres aurait facilement tourné à la lamentation) se teintait alors d’une jubilation particulière ; il avait cette façon de relever avec une énergie gourmande le détail significatif, de le monter en épingle et de le relier à d’autres, pour en faire une improvisation très artistique et raconter cette « comédie humaine » qui le fascinait. Quand nous nous trouvions avec d’autres amis et que la soirée se prolongeait, avec ce qu’il fallait de vin et de cigarettes, arrivait enfin ce moment où son grand éclat de rire devant l’époque, sa hargne chaleureuse à décrypter les attrape-gogos finissait par polariser l’attention de tous : on aimait l’absurde de l’humanité comme il le racontait avec une verve littéralement balzacienne.

La même jubilation emporte la prose admirable de tous ses livres. La plume de Muray possède une énergie dont je ne connais guère d’équivalent. Autant un Houellebecq suscite l’admiration par sa concision, son art de dire juste la chose ; autant le style de Muray s’écoule abondamment, se déploie à la façon des étoffes de Rubens auquel il consacra un essai. On y retourne toujours avec délectation, sachant combien il va nous vivifier l’esprit, nous surprendre au détour, nous donner l’impression d’être intelligents. Muray excelle à construire une idée, à la développer, à la démultiplier en recourant à un immense répertoire d’anecdotes, d’exemples, de jeux de langage — jamais vains ni vagues comme ceux d’une certaine prose poétique qu’il détestait, mais toujours dirigés vers la cible. Cette langue somptueuse qui ne semblait guère lui demander d’efforts, tant elle lui était consubstantielle, se sera pleinement déployée dans les quinze dernières années de sa vie, à travers une profusion de textes parus le plus souvent dans la presse et dans des revues (l’Atelier du roman, Marianne, la Montagne…) puis repris en recueils (Exorcismes spirituels I à IV, Après l’histoire…). Muray était certes, depuis longtemps, une figure importante de la vie littéraire, auteur d’un passionnant Céline et d’un non moins lumineux XIXe siècle à travers les âges. Mais il avait aussi rompu avec ce milieu, ses élites intellectuelles et ses revues d’avant-garde, pour atteindre sa plénitude d’écrivain dégagé de toute respectabilité, de tout mot d’ordre, de toute stratégie sociale, creusant son sillon avec une liberté qui ne manquait pas d’indigner certains anciens amis, facilement prêts à le classer comme un « nouveau réactionnaire » et lui offrant par là même une nouvelle occasion de rigoler.

Pour bien comprendre l’art de Philippe Muray, il faudrait évoquer aussi ses expériences dans la presse populaire et le roman de gare. La même maîtrise impeccable du récit sous-tend ses essais, où il utilise les concepts en vogue comme des personnages (la transparence, la communication…) ; où les symptômes de l’époque apparaissent comme autant de protagonistes reliés par une intrigue au sein d’un tableau vivant (les rollers, les surfers…). Il a décrit lui-même son héros, Homo festivus, comme « quelque chose d’intermédiaire entre le concept et l’être romanesque, ce qui [lui] permet sans cesse de l’aborder par deux côtés, par les idées et par la vie, par la pensée comme par les événement concrets, par l’entendement comme par le mouvement ». Sa connaissance experte du fait divers se traduit également par l’abondance d’exemples précis qui nourissent sa réflexion. A l’affût des petites histoires comme des grandes, il dépouillait la presse, suivait la télévision — ce qui ne l’empêchait pas de se transformer parfois en homme de terrain, aventurier de l’absurde, traversant Paris avec des oreilles de Mickey ou se jetant en hurlant au milieu d’un rassemblement de rolleristes.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 22:36

La grande œuvre qui occupait Muray depuis quinze ans commence par un bref essai paru en 1991 aux Belles Lettres : l’Empire du bien. Presque tout ce qu’il écrira désormais apparaît comme un développement ludique de cette intuition : le monde contemporain « libéré » de toutes les tares de l’histoire — la violence, le sexisme, le nationalisme… — s’est transformé en entreprise positive. Sur fond de guerre, de crise, de chômage, la béatitude a gagné l’humanité ; sa lutte pour le bien rejette désormais le principe même de la contestation, et se prolonge dans une liturgie festive de shows télévisés et de fiertés variées. Dans ce monde-là, Muray surgit comme un chevalier du « côté obscur », génialement doué pour renverser la bonne pensée. Il cultive un irrésistible plaisir de l’esprit dans la contemplation de cette société qu’il exècre avec l’obstination et l’excès des grands pamphlétaires, de Léon Bloy ou de Céline. Ainsi commence véritablement le « roman » qu’il nous laisse ; ce livre immense qui aura pu adopter tour à tour la forme de la fiction (On ferme), celle de la poésie (Minimum respect), de l’entretien (Festivus Festivus) mais également — surtout peut-être — celle du texte ciselé, de l’essai de société, du libre commentaire de l’actualité. Par le traitement vif, personnel et obstiné qu’il apporte à chaque sujet pour enrichir la description de l’Empire, Muray accomplit une œuvre plus personnelle que politique, plus artistique que philosophique.

Cet homme subtil ne se laisse pas enfermer dans une vision trop entière. Lui qui détestait la société contemporaine se montrait curieux de tout. Ces dernières années, il avait enregistré plusieurs textes avec des musiciens et semblait enchanté de redécouvrir sa prose en reggae. Il pouvait s’intéresser avec la même acuité à l’informatique, ou voisiner dans des dîners avec des personnages proches de ceux dont il se moquait habituellement (des bo-bos, des jeunes branchés), sans se départir d’une courtoisie proche de la gentillesse… Je ne doute pas que — dans son autre regard — il voyait la même scène en version cruelle ; mais sa vie comme ses livres restent irradiés par cette chaleur qui lui permettait au sens strict de détester le monde « cordialement ». A sa façon, Philippe Muray apparaît comme un personnage de l’ancien monde égaré dans le nouveau. Devant le tableau déchaîné du ridicule contemporain, on aimait son savoir-vivre, le sérieux qu’il apportait à la littérature, sa grande culture artistique qui le rangeait au moins autant du côté des modernes que de celui des réacs ; lui qui avait compris que l’esprit moderne — c’est-à-dire le sens critique — ne peut plus être qu’antimoderne.

Jusqu’au bout Philippe Muray a vécu comme il le voulait. Il est mort très rapidement, trop rapidement pour ses proches ; mais le cancer qui l’a emporté en quelques semaines n’aura pas eu le temps d’assombrir une existence qui avait trouvé une solution face au pire : regarder la catastrophe universelle comme une fête.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 11 Mar 2006 - 22:47

Également dans Marianne du 11 mars :


Qui d’autre osera ?

C’était il y a une dizaine d’années. Quelqu’un que je ne connaissais pas donnait sa démission d’une revue d’avant-garde pour protester contre un procès en sorcellerie dont je me trouvais être l’une des victimes. Le fait me stupéfia : il y avait donc à Paris quelqu’un qui ne hurlait pas avec les chiens. Je ne devais rencontrer Philippe Muray que quelques années plus tard, découvrant un visage ouvert et massif à la fois, à qui, comme maladroit, les mots venaient difficilement aux lèvres.

J’ai immédiatement aimé — autant que ce refus à joindre son cri à la meute — ce malaise à parler en société, ce mal aux mots qui redonnait à l’écriture toute sa valeur, son exactitude, son poids et son sens. Qui d’autre que lui oserait dire, en ce début de millénaire, que ce dont ce monde a besoin, ce n’est pas de sociologues ou de prétendus philosophes, « c’est de démonologues, des spécialistes de la tentation ; du moderne en tant que tentation démoniaque, en tant que possession » ? Je tiens son XIXe siècle à travers les âges, établissant les liens entre occultisme et socialisme, comme l’un des ouvrages les plus importants de notre temps.

Jean Clair
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 1:49

Merci Sébastien! Quel courage!!

Samedi 11 mars 23H44: Ardisson dans son émission parle de "Philippe Muray qui nous a quitté récemment" et de l"'Homo Festivus" à propos du pamphlet de Sophie Coignard sur Delanoë, Le marchand de sable.

L'homme en noir toujours aussi cynique....
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Sébastien
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 10:28

Philippe Muray : maximum respect

Au cœur d’une époque profondément nihiliste mais qui refuse de s’avouer pour telle, au sein d’une société qui s’abandonne au principe de plaisir comme l’animal à ses instincts, Philippe Muray était le représentant le plus talentueux et le plus virulent de cette « opposition qui s’appelle la vie ». Et l’un des premiers résistants au désastre général, à la régression des valeurs fondatrices de notre culture. C’est avec tristesse qu’il nous faut user, parlant de lui, de l’imparfait. À force d’être en « désaccord parfait » avec son temps, Philippe Muray a pris définitivement le large, emporté par un cancer la semaine dernière. Il avait à peine 60 ans.
Depuis un quart de siècle, cet empêcheur de penser en rond, ce pourfendeur inlassable des jobardises, des démissions et de la crétinerie contemporaines, s’était institué le champion du principe de réalité contre les nuées “progressistes”, s’évertuant à déchiffrer à travers le roman (Postérité, On ferme), l’essai (le XIXe Siècle à travers les âges), la chronique (Exorcismes spirituels I, II, III, et IV), la poésie (Minimum Respect) la logique folle de notre “meilleur des mondes”. À révéler et épingler les pulsions mortifères d’un monde nouveau, cet « Empire du Bien » d’après l’Histoire, ce jardin édénique et virtuel, édifié sur les ruines de l’ancien réel, et qu’il baptisait, avec ce sens de la formule comique qui était sa marque, le « parc d’abstractions ».
De même que Nietzsche philosophait « à coups de marteau », de même que Bloy se voulait “entrepreneur en démolitions”, de même Philippe Muray recourait à la répétition et à l’imprécation pour faire éclater les baudruches et les illusions de la société “festive” et de son icône, “Homo festivus”. Il n’est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, or l’énigme à laquelle se heurtait le pamphlétaire était l’adhésion tacite des foules aux mots d’ordre du nouveau dogme positif. C’est pourquoi Muray déployait toutes les armes de son arsenal polémique avec une virtuosité et une verve auxquelles ses adversaires mêmes rendaient les armes, obligés, s’ils stigmatisaient le penseur, de s’incliner devant l’écrivain.
Afin de jeter l’opprobre sur celui qui ridiculisait avec autant d’insolence que de drôlerie l’infantilisation des esprits, le charabia du langage, la “festivisation” de l’humanité, l’idolâtrie du jeunisme, la transgression érigée en norme, l’éradication du passé, le pouvoir matriarcal, la traque vertueuse de toute forme de malpensance, les chiens de garde de l’Empire du Bien l’avaient catalogué comme “nouveau réactionnaire”. Si être “réac” c’est s’horrifier de la vandalisation de notre civilisation et de ses fondements judéo-chrétiens, de l’amnésie collective et bienheureuse, « rien ne me paraît plus honorable », rétorquait l’écrivain.
Au vrai, les colères de Philippe Muray, ses exercices d’exécration, qui l’apparentaient aux grands polémistes antimodernes, de Joseph de Maistre à Léon Chestov et de Flaubert à Céline, n’étaient, comme chez Bloy, que l’effervescence d’une pitié secrète, d’une raison outragée. L’homme, qui avait l’élégance si rare de nos jours de s’effacer derrière ses écrits, n’était ni un idéologue ranci dans le ressentiment, ni un grincheux de profession, comme il en est tant.
Au-delà du penseur, du pamphlétaire, de l’écrivain de haute race, il y avait un homme généreux qui aimait la vie, l’amitié, les femmes, les douceurs de la civilisation, les fruits de l’art et le sel de l’ironie. Ce franc-tireur dont l’arme préférée était le rire, le rire qui gifle la bêtise et déshabille l’imposture, tenait, avec Pascal, que la moquerie n’est pas seulement une thérapie salutaire mais une action de justice. Ce n’est pas seulement une œuvre, à laquelle on ne cessera de revenir, qu’il nous laisse, mais un exemple de résistance au conformisme.

Bruno de Cessole, Valeurs actuelles
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herve resse
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 17:47

Je vous copie colle le texte que j'avais écrit sur mon modeste blog, dimanche, apprenant la nouvelle.

Je me sens souvent bien seul sur cette planète. Non que je manque d'amis, ou de lecteurs ici, et d'ailleurs j'en ai reçu plein en ce dimanche. Mais le dernier message laissé il y a un instant par DeeGessyl me terrasse. Et c'est peu dire que d'un coup je me sens triste et plus encore que d'habitude. Et vide, au plus profond. Philippe Muray est mort.

Qui se souciera que se taise un des rares esprits libres de ce temps conformé? J'attendais la sortie de chacun de ses livres comme un cadeau. Enfin il y avait en ce monde quelqu'un qui pensait comme moi... en tellement mieux. En écrivain. Non. Disons plutôt qu'il donnait sens et chair, et cohérence, à de vagues intuitions confuses, à des suppositions fragiles de sorte qu'à chaque chapitre de ses Exorcismes Spirituels, je finissais toujours pas me dire "voilà c'est ça. Il a compris. EXACTEMENT". Et chaque fois, mieux encore, il me surprenait, m'estomaquait de trop de lucidité. Car il savait tout de nos bassesses, de nos renoncements, de nos médiocrités sublimes à force d'implacable logique à toujours faire pire; notre infini talent à la reptation, sous sa plume remis à sa pauvre place. Ses chroniques publiées dans Marianne ou dans la Montagne touchaient toujours au plus juste, au plus profond. Récemment quand battait son plein cette affaire des caricatures, je surveillais la presse guettant un commentaire, sachant qu'il saurait encore renvoyer dans leurs misérables cordes les faux dévots et les vrais faussoyeurs de la libre parole. Il était impitoyable, Philippe Muray. De férocité, de drôlerie, de pertinence.

Mais probablement menait-il son dernier round face au crabe qui vient de l'emporter.

Décidément. Ma mère. Brassens. François Béranger. Zappa. Et lui, Muray. On en perd dans une vie, de ces êtres chers que l'on connait ou non, à cause de cette merde-là. Mais je vais vous dire. Y a pire. Le pire cancer est celui qui nous pousse chaque jour à ne plus réfléchir, à ne plus écouter les sens et les sons derrière les belles paroles. Muray était libre, avec l'insolence qu'ont au mieux trois ou quatre esprits dans un siècle. De droite? Il faudrait ne pas l'avoir lu avec attention pour douter un instant que sa seule véritable aspiration fût jamais de réagir aux idées toutes faites, qui nous interdisent de réfléchir par nous-même, et de se montrer encore, debout, intact, avec bien moins de certitudes que de convictions, avec une énergie farouche à nager et penser contre le courant. J'attendais chacun de ses livres et les devorait avec une jubilation jamais déçue. Il était épouvantablement drôle, parce qu'insolemment intelligent, et d'une culture presque incongrue dans ce monde de reptiles ignorants qui est le nôtre. Philippe Muray est mort et personne ou presque ne suppose la portée de cette perte. Putain que je suis triste, d'un coup, en ce dimanche. Et seul.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 18:22

En effet, la perte d'un esprit si libre, si lucide, dressant le joyeux inventaire de nos plaies modernes, va cruellement nous manquer .
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 18:48

PHILIPPE MURAY
IN MEMORIAM

Philippe Muray (1945-2006), critique et romancier, a achevé son combat contre la bêtise de notre temps, dans lequel il a entraîné de fidèles soldats comme Jean-Philippe Domecq et Pierre Jourde. Récupéré par la réaction qui ne voyait en lui que le défenseur de Céline ou de Bloy - sans comprendre qu'il ne défendait qu'une manière de penser librement et autrement -, Philippe Muray reste pour tous les autres, avant tout, un pourfendeur invétéré des médiocrités et des vilainies du politiquement correct. La presse unanime lui rend enfin hommage.
Nous vous invitons à lire l'in memoriam de Philippe Lançon, de Libération, et à vous reporter à ses ouvrages, notamment ses travaux très importants pour relire le XIXe siècle et son approche terrible, polémiste et grandement humaine du travail de critique.

http://www.boojum-mag.net/boojum/index.php
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 18:57

Chronic'art
http://www.chronicart.com/actu/actu_art5.php3

Son style unique et ses analyses caustiques et lucides de la société béate et fière d'elle-même dans laquelle nous vivons vont nous manquer : Philippe Muray est mort à l'âge de 60 ans, emporté par un cancer du poumon. Malgré une oeuvre romanesque notable (quatre livres depuis les années 1970 : Chant pluriel, Jubila, Postérité et On ferme), il était d'abord connu pour ses essais, ses chroniques et ses pamphlets. Auteur d'une admirable somme sur Le Dix-neuvième siècle à travers les âges, il était aussi un fin lecteur de Céline, auquel il avait consacré un livre remarquable. Collaborateur de nombreux journaux depuis la fin des années 1980 (Globe, L'Idiot international, Marianne…), il épinglait avec une acuité unique les travers et aberrations de notre société "post-historique" et les comportements de celui qui le peuple : l'homo festivus, dont il repérait jour après jour les incarnations (le jeune en roller, la jeune mère bobo, l'écolo sectaire, Christophe Girard, Bertrand Delanoë et sa plage parisienne, Jack Lang pour l'ensemble de son oeuvre, les thuriféraires de la fierté gay et les pétitionnaires en tous genres, etc.). Epinglé par le vertueux Daniel Lindenberg dans son tableau de chasse des "nouveaux réactionnaires" (forcément), Muray avait rassemblé ses chroniques dans quatre croustillants volumes d'Exorcismes spirituels (lire nos chroniques du volume 1 et du volume 2). On lui doit aussi L'Empire du bien, de nombreuses préfaces et un livre de dialogues avec Elizabeth Lévy, Festivus festivus.
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