Propos insignifiants

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 Décès de Philippe Muray

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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 19:06

http://ventdauvergne.canalblog.com/archives/2006/03/04/1468330.html

04 mars 2006
Muray dans son silence

En alternance avec d’autres écrivains, il assurait avec bonheur, la Chronique du temps présent du magazine dominical de La Montagne. Sa voix s’est tue désormais, Philippe Muray vient de mourir.

J’avais été frappé, la première fois que j’ai lu un de ses papiers, par sa lucidité, la pertinence de son analyse de notre société d’aujourd’hui. Avec beaucoup d’esprit, à tous les sens du terme car il maniait le jeu de mots comme personne, il débusquait les travers de notre époque, la bêtise, la dictature de la pensée bobo sévissant dans le politiquement, le socialement, le philosophiquement corrects. Comme le dit François Taillandier dans La Montagne du samedi 4 mars : « Sans lui, on ne peut pas comprendre dans quel monde nous vivons ».

Je lui avais donné la parole dans Vent d’Auvergne, le 24 février dernier, dans l’article intitulé : «Les errements d’hypocrites». La longue citation de lui, que j’avais mise en exergue ce jour-là, était tirée de ce qui est désormais sa dernière prestation intellectuelle.

J’ai un souhait à formuler : que tous les hommes épris de liberté et mal à l’aise dans notre société franchouillarde, à la fois amollie et sous la coupe idéologique d’une multitude de petits Pol-Pot, lisent les livres de Philippe Muray, ses romans et ses recueils de chroniques, les fameux « Exorcismes spirituels ». Ils en sauront un peu plus sur le bourbier dans lequel ils pataugent.

Serge Weidmann

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Le Montagne n'est pas disponible en ligne. Taillandier qui était lui aussi l'un des chroniqueurs du dimanche avec Philippe Muray semble avoir publié un bel article dimanche 4 mars.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 20:08

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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Lun 13 Mar 2006 - 19:32

http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/2006/03/passage_en_revu.html


Muray, dernier mots. Il y a quelque chose de réconfortant à lire les dernières lignes écrites par Philippe Muray non dans un quelconque journal mais dans "sa" maison, l'Atelier du roman (No45, mars 2006, 15 euros, Flammarion/Boréal) de Lakis Proguidis, livraison consacrée ce mois-ci à "L'Europe du rire". Ainsi il sera parti dans un éclat de rire entre amis. Son texte, long d'une quinzaine de pages, s'intitule "Enculés et enculées". C'est une brillante sortie bien dans sa manière, tournant en dérision le nouvel ordre moral à travers les problèmes rencontrés par le romancier imaginaire Jean-Patrick Cérestes avec la censure, la justice, les ligues de vertu, les défenseurs des droits de l'humaine, les medias. Dans le genre, c'est plutôt jouissif. Irrésistible, du moins sur cette distance. Prêtons-lui pour mot de sa fin celui qu'il emprunte si judicieusement à Montaigne :" Nous ne faisons que nous entregloser".
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mar 14 Mar 2006 - 14:34

Libération

Quotidienne, Pierre Marcelle


Et si, nous demandions-nous en contemplant ces longues queues qui ne bougeaient pas, ces processions d'alignés constituaient l'immobile hommage d'Homo festivus, si tant et bien disséqué par Philippe Muray ­ Muray qui, l'autre semaine, malheureusement mourut (Libération des 4 et 5 mars). Ces foules raffolent-elles de l'art, ou est-ce un devoir de paraître en raffoler qui les affole et les somme, via les JT du week-end, grands promoteurs de «grandes» expositions ? Aux matins fériés, pour Cézanne et Pissaro (à Orsay), pour Bonnard (au musée d'Art moderne) ou pour Ingres (au Louvre), sous la bannière d'une urgence et d'une nécessité, elles pointent et se rangent révérencieusement. Il se découvre dans leur presse panurgique une manière de masochisme que la Réunion des musées nationaux entretient et materne ­ et gère, aussi ­ avec des fortunes diverses. Impitoyablement à Orsay, où le ticket d'entrée acquis ne met pas le visiteur à l'abri d'une brutale interruption du flux : tels qui dimanche s'y rendirent à l'ouverture se virent invités, après trois quarts d'heure, à repasser l'après-midi. Ceux-là aussi bien eussent pu rentrer bredouilles du Louvre, où un piège mieux élaboré encore les attend. La queue ici est invisible; nul préposé à la vente des billets n'informe de l'heure ­ ou plus ­ de patience qu'elle requiert, dans une pénombre impropre à la lecture et sous un plafond bas propice aux angoisses claustrophobes, vers quoi prestement le visiteur est dérobé. Au printanier carnaval patrimonial, préférer le paisible trottoir de l'avenue Wilson, et pas seulement pour la qualité supérieure de l'accrochage des oeuvres de Pierre Bonnard. Là, d'aimables employés du musée d'Art moderne de la Ville de Paris assistent l'amateur en sa résolution, et une simple canne vous fera même couper les files plus vite que les vieillards qui les alimentent. Homo festivus ne s'en formalisera pas, car sa nature est docile et il n'a d'autre destin que d'attendre.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 17 Mar 2006 - 14:02

http://www.communautarisme.net/Pourquoi-Muray-nous-manque,-ou-le-bavardage-des-clercs_a708.html



Pourquoi Muray nous manque, ou le bavardage des clercs
par Pierre-André Taguieff*, le 16 mars 2006

Pour Pierre-André Taguieff, « si Muray nous manque, c'est parce qu'à lui seul il incarnait l'une des voies possibles de la pensée libre, d'une vraie pensée faisant honte à tous les conformismes, inséparable du style dans lequel s'entend toujours sa singularité. La République a besoin de vrais savants et de bons professeurs. Elle n'a que faire des rhéteurs et des gourous. Elle peut laisser les amuseurs plastronner sur le petit écran. Mais elle ne saurait se passer d'artistes, de poètes et de penseurs critiques ».


À Philippe Muray, in memoriam

On pouvait croire, au cours des années 1990, qu'enfin le spécialiste des formules creuses et des généralités vides lancées avec véhémence n'était plus qu'un souvenir ou un phénomène historique destiné à faire l'objet de thèses académiques. Le type hybride de « l'intellectuel », mi-littérateur mi-propagandiste, l'écrivain « engagé », cette exception française malencontreusement mondialisée, semblait avoir fait son temps. Ses ultimes représentants paraissaient de pâles simulacres ou de vulgaires bouffons, mimant les grands ancêtres avec autant de maladresse que d'arrogance. Nul ne pouvait plus prendre au sérieux ces bavards narcissiques célébrant inlassablement les « valeurs universelles » (jamais définies) ou prétendant les défendre à une époque où celles-ci, rhétoriquement triomphantes, étaient affirmées et défendues par de multiples institutions, nationales ou internationales, et par toutes les instances officielles de « l'Empire du Bien » (Muray). Le « fonctionnaire de l'universel » cher à Husserl ne pouvait guère survivre qu'en devenant fonctionnaire de l'Unesco ou d'une quelconque instance « européenne ». Mais alors les « valeurs universelles » subissaient une torsion pour se métamorphoser en « respect des croyances » et de la « diversité culturelle », « droit à la différence » ou « devoir de mémoire » (ethno-communautaire), ou encore se diluer dans l'impératif jamais démodé de « créolisation », de « métissage » ou d'« hybridation » des cultures. Lorsqu'il faisait partie de la catégorie des autodidactes, il pouvait se faire éditorialiste plus ou moins célèbre. La perte d'aura semblait condamner à l'indifférence ou au mépris cette catégorie sociale désuète, rassemblant ceux qui ne savent rien précisément mais savent parler plus ou moins brillamment de tout. Le type de l'intellectuel « généraliste », spécialisé dans l'intervention publique permanente, paraissait être non seulement inutile, mais encore passablement ridicule. Comment ce généraliste intarissable, ignorant de tout sauf de ce qu'il lisait dans les journaux ou entendait à la télévision, à quoi il réagissait le jour même, pouvait-il continuer à être crédible dans des sociétés se caractérisant par la conscience d'être saisie par une complexité croissante, impliquant la spécialisation des savoirs ? La conclusion logique de ce déclin des tenants de la « culture générale » a été tirée par ceux qui se sont reconvertis dans le journalisme « culturel ». Ou dans l'Internet. Après tout, mieux vaut animer paisiblement un débat sur des thèmes d'actualité ou s'exciter sur des sites à soi que de s'épuiser à enseigner des matières dévaluées à des lycéens ou à des étudiants apathiques ou rebelles (les « mutins de Panurge » soumis à l'ironie humoresque du regretté Philippe Muray). Dans la société de l'information et de la communication, des journalistes bien formés suffisent à remplir la tâche modeste mais nécessaire de diffuser des informations établies, sélectionnées et hiérarchisées selon les règles déontologiques du métier, et de fournir les éclairages requis sur les événements.

Or, c'est un fait, fort surprenant, que le type de l'incompétent en toutes choses, sauf en rhétorique d'obédience littéraire, intervenant sur tout ce qui arrive avec sa mauvaise humeur ou ses bons sentiments, transfigurés en jugement autorisé, n'a nullement disparu. L'intellectuel classique persiste et signe toujours, et se montre avide d'être partout présent dans les médias. Hybride auto-contradictoire : il est à la fois soporifiquement classique, phrase ronflante et propos édifiants, et ultra-moderne, agité, voyageur, fonceur et cynique, avide de communication et de visibilité. Tartuffe post-moderne. Mais il doit désormais frapper fort pour forcer les portes du système communicationnel : il doit jeter des anathèmes, jouer les imprécateurs ou les prophètes, dénoncer les puissants, révéler de criantes injustices et désigner des responsables, varier dans le genre catastrophiste en annonçant le pire pour demain. Il n'existe que par les terrifiants ennemis qu'il se donne ou s'invente : il est l'homme de la polémique permanente. Son univers est celui des abstractions approximatives, qu'il oppose, associe ou confond, selon les besoins. Quant à la réalité historique, avec ses guerres sans fin et ses injustices irrémédiables, elle se situe dans un monde qu'il ne fréquente pas. Il se contente de faire part de ses rêves d'un autre monde. Des rêves convenables, éthiquement corrects. Même lorsqu'ils sont farouchement agités par de pieux « nietzschéens de gauche » d'esprit stalino-libertaire (faut-il nommer le paon nommé Onfray ?). Mais ces rêvasseries « alter-quelque chose » ont pour principal effet d'ennuyer les membres les plus éveillés de l'auditoire universel, non sans rassurer les autres, ravis de voir bénis les slogans de l'époque, ceux qui leur tiennent lieu de pensée.

Les grosses évidences morales font partie des idées mortes. Elles n'élèvent plus les âmes. Elles ne s'en égrènent pas moins, prières laïques récitées en chapelet. Car les mécréants eux-mêmes n'échappent pas à la question « comment vivre ? ». L'Église abstraite des « bons sentiments » est la fleur stérile issue de l'œcuménisme et du « dialogue inter-religieux ». La vulgate née d'une conception édulcorée des « droits de l'homme » et d'un antiracisme de bien-pensants s'est mondialisée. Les « truismocrates » (Muray) en sont les grands communicateurs. Le religieux dissout dans la morale, et celle-ci diluée dans le moralisme. On fait de la politique « impolitique » avec ce sentimentalisme hypermoral. Une morale minimaliste qui n'engage à rien, une politique sentimentale sans ancrage dans le réel. Personne ne peut être contre, mais nul ne se sent obligé ni exalté par ses prescriptions vagues et douces. Qui serait, par exemple, contre le doux message « Paix et Justice dans le monde » ? Qui rejetterait l'affirmation caressante « Nous sommes tous frères » ou le tendre impératif « Soyons tous frères » ? Qui oserait récuser le « vivre-ensemble », le « partage » et le « dialogue » ? Comment ne pas communier festivement dans la « lutte contre les discriminations » ? Il y a des « semaines » et des « quinzaines » pour ça. Avec des stands tenus par de grotesques dames patronnesses d'un nouveau genre, débitant des boniments confus du type « Socialisons nos différences ! » (qui ne connaît désormais cette grande professionnelle qu'est Madame Benbassa ?) (1) . Les malins qui tiennent boutique des bons sentiments sloganisés, aussi insipides soient-ils, se pavanent sur la place publique, assurés de n'avoir nul contradicteur. Les robinets d'eau tiède n'ont point d'ennemis.

Ce type d'intellectuel « littéraire », issu en France de la tradition dreyfusarde (toutes les grandes choses ont une fin piteuse), coexiste désormais avec un redoutable rival, le type de l'expert en sciences sociales dont la langue se rapproche de celle des citoyens ordinaires, mais qui sait sortir de son chapeau, au bon moment, les chiffres qui assoient son autorité dans le monde médiatique. Les falots sous-Péguy des actuels boulevards de l'information se trouvent une fois de plus, mais dans l'insignifiance, confrontés à leurs ennemis et rivaux : les spécialistes froids, les experts péremptoires, ceux qui sont supposés savoir. Illustration : les « moralistes » à la Edwy Plenel face aux Nicolas Baverez de toutes obédiences. L'expert communicateur peut rester neutre et se contenter de faire des mises au point dans son domaine de compétence, mais il peut aussi se faire le porte-parole d'un mouvement ou d'une cause jusqu'à se transformer en propagandiste. Dans ce dernier cas, on voit se profiler le nouveau type d'intellectuel-militant qui entre en concurrence avec l'intellectuel classique : l'expert-consultant engagé, souvent conseiller du Prince (les ministères grouillent de tels personnages). Le porte-parole à la langue fleurie, vestige d'un monde disparu, doit faire face au consultant armé de ses chiffres et de ses dates, mû par la volonté d'imposer ses thèses ou ses modèles d'intelligibilité. Dans la « lutte des places », hors du champ des sciences dures, les plus ambitieux se font stratèges. Les sous-Braudel pressés savent désormais comment contourner les obstacles du système. Le désir effréné du poste justifie les moyens, mais ne favorise pas l'engagement dans de longs travaux savants. Nombre d'universitaires en début de carrière s'affirment ainsi, dans l'espace médiatique, par la surenchère ou la provocation calculée, sur des questions jugées sulfureuses, vouées à créer de la polémique en raison de leurs liens (justifiés ou non) avec les débats politiques de l'heure. Aujourd'hui, par exemple : l'histoire de l'esclavage ou celle de la colonisation, mises en relation avec les problèmes posés par l'immigration et les délires identitaires en rivalité mimétique. La pensée-MRAP fait des ravages. Les « victimes » imaginaires se reproduisent mimétiquement, dans le monde protégé des fonctionnaires. Les universitaires sont au premier rang. Dans le monde gris des clones de Bourdieu, de Touraine et de quelques autres, exister c'est se distinguer. Pouvoir participer au spectacle politico-culturel. Les Claude Ribbe (le « nazificateur » de Napoléon) et autres Le Cour Grandmaison (le maître de conférences qui se prend pour un « indigène de la République ») savent comment, par la provocation, ne pas se faire oublier. Pour un Pétré-Grenouilleau, chercheur exemplaire, combien de Dieudonné travestis en universitaires !

Pour être présent dans l'actualité, il faut commenter l'actualité, inlassablement, avec l'agitation requise. Les amateurs distingués de « belles phrases » réconfortantes comme les experts-militants un peu frustes le savent. Pour intervenir avec la suffisance et l'ardeur qui impressionne le tout venant, les premiers (« philosophes », « psychanalystes » ou « écrivains ») doivent oublier leur ignorance ou leur savoir approximatif, les seconds (« sociologues », « politologues », « économistes » ou « démographes », rejoints par les « historiens du présent » et même les « géographes », transfigurés en spécialistes de « géopolitique ») le fait qu'ils interviennent au-delà des limites de leur minuscule domaine de compétence. Pour les régisseurs du conformisme intellectuel, les pensées toutes faites, prudemment censurées, doivent suffire, celles des bavards élégants comme celles des lourdauds « chiffres à l'appui ». Mais, dans ces conditions, une question aussi cruelle qu'inévitable se pose : à quoi bon de tels intellectuels dans l'espace des débats qu'ils contribuent à rendre obscurs, fielleux et interminables ? Dans la société de l'information en temps réel, intellectuels néo-classiques et néo-intellectuels peuvent-ils être autre chose que la mouche du coche ?

L'époque est à la haine de la pensée libre. À la haine de ceux qui font paraître comiques les bavardages des donneurs de leçons et grotesque l'esprit de sérieux des experts arrogants. Si Muray nous manque, c'est parce qu'à lui seul il incarnait l'une des voies possibles de la pensée libre, d'une vraie pensée faisant honte à tous les conformismes, inséparable du style dans lequel s'entend toujours sa singularité. La République a besoin de vrais savants et de bons professeurs. Elle n'a que faire des rhéteurs et des gourous. Elle peut laisser les amuseurs plastronner sur le petit écran. Mais elle ne saurait se passer d'artistes, de poètes et de penseurs critiques.

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1) Pourquoi donc ne pas « socialiser » le fanatisme, la sottise, les fautes de syntaxe ou la grippe aviaire qui, comme les « différences », font partie du réel ?

(*) Directeur de recherche au CNRS, Paris, CEVIPOF-Sciences Po. Dernier ouvrage paru : La Foire aux « Illuminés ». Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Fayard/Mille et une nuits, novembre 2005.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 17 Mar 2006 - 22:56

Merci pour ce très bon texte.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 17 Mar 2006 - 23:24

De rien Wink

C'est vrai que l'on a plus besoin d'écrivains et de romancier que d'experts en sciences sociales...
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mer 22 Mar 2006 - 15:21

Philippe Muray, le trouble-fête
Pierre Bérard
Eléments n°101, mai 2001

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Les souverainistes de la revue Immédiatement le célèbrent comme un maître. Alain Besançon lui consacre un exercice d'admiration dans Commentaire. Il entre dans les colonnes du Débat quand cette institution prestigieuse commémore ses vingt ans de travail intel lectuel. Des journaux intrépides s'entrouvrent à sa prose et il y publie des tribunes qui lui ressemblent, caustiques et brillantes. Philippe Muray n'est plus condamné à l'enfer, ou au silence médiatique qui en est l'équivalent sournois dans les sociétés libérales très avancées. Qu'on se rassure néanmoins, il n'en est pas pour autant devenu récupérable.
Victime de l'omerta journalistique, les livres de Philippe Muray ont longtemps circulé comme des samizdats dans les réseaux de la dissidence de langue française, et bien des lecteurs savouraient en secret l'embargo méprisable qui rendait l'accès à son travail d'autant plus précieux et établissait entre les rares aficionados une complicité d'initiés. Mais la passion est communicative et elle exige d'être partagée. C'est pourquoi sans doute les cercles de la connivence se sont élargis, faisant bruire la rumeur du dithyrambe au-delà des premiers adeptes. Le blocus se rompt ; il faut profiter de l'aubaine.
Si la faillite du boycott rend l'oeuvre de Muray plus accessible, cela ne signifie pas pour autant qu'elle puisse entrer dans les grâces du système (1). Et d'abord parce qu'il s'agit d'une oeuvre authentiquement radicale. Il serait en effet fallacieux de ne voir dans cet écrivain qu'un contempteur amer du monde contemporain. En faire un dandy réactionnaire, le prendre seulement pour un pamphlétaire éruptif qui coucherait sur le papier ses poussées d'urticaire, c'est bien la tentation de la critique installée qui ne concède le style brillant - et le style de Muray est effectivement lumineux - que pour mieux taire et conjurer la substance du propos. Une telle feinte permet aux folliculaires de se soustraire au terrifiant diagnostic que prononce l'écrivain, un diagnostic sans concession sur les innombrables calamités d'une actualité dont nous subissons chaque jour les outrages.
Subsumant l'imprécation et l'anathème, toujours magnifiquement ajustés, il y a une pensée rigoureuse qui déroule sa logique au rythme des événements qu'elle décrypte. Une pensée qui ne cite pas ses sources foisonnantes, qui se tient en retrait de ses références à l'histoire, à la littérature, à la philosophie, bref une pensée délestée de toute cuistrerie. Une pensée limpide et d'une parfaite cohérence.
C'est à partir de cette cohérence que Muray examine et dissèque un cours des choses qui lui paraît d'autant plus surprenant " que les monstruosités qu'il entraîne, les ruines qu'il accumule et les discours triomphalistes qu'il suscite contre toute raison ne semblent plus inquiéter personne".
Irrécupérable aussi car rétif à tous les labels. Muray ne se prête pas au statut de l'écrivain maudit ; un type taillé sur mesure et dont raffolent les approbateurs enthousiastes et subventionnés du système présent, qui ne peuvent se résigner tout à fait à vivre sans vis-à-vis. D'où cette recherche du réprouvé postiche, calibré pour sombrer dans le ridicule à la première salve, pour prononcer les méchancetés attendues et être finalement le compère vaincu d'avance qui, fuyant sous les lazzi, ne se rend jamais compte de l'affligeant office qu'il remplit en permettant à la pensée conforme, ou à ce qui en tient lieu, d'afficher une déconcertante série de victoires par K.O.
Muray ne peut être l'opposant rentable qui fait a contrario la gloire de la soumission en vigueur. On ne le prendra pas à ce jeu de dupes dont il connaît les règles par coeur. Il donne lui-même d'éloquents exemples de cette comédie burlesque et soigneusement ritualisée. A propos de l'affaire du PACS notamment, " où les rôles étaient parfaitement distribués. Quelques associations familiales ou religieuses se sont dévouées, comme d'habitude, pour incarner l'ennemi irrécupérable, le conservatisme enkysté, l'ancien monde fossilisé, vitrifié, plastifié dans sa propre caricature, enfin cet ensemble plus ou moins noir d'adversaires sans la présence négative desquels aucune fête ne serait véritablement réussie ; et aucune non plus n'aurait tant de vertus actives et positives. Ce sont les obscurantistes, on le sait bien, qui font exister pour ainsi dire mécaniquement les novateurs porte-lumière, dont ils savent transfigurer, par leur simple présence, les moindres initiatives en libertés menacées ".
C'est ainsi, montre encore Muray, que les critiques les plus sincères de ce qu'il y a de pire dans l'époque qui commence, et le PACS pour lui n'est que l'une des multiples figures de ce qui s'annonce, deviennent les victimes impuissantes de la domination qu'ils prétendent combattre. "En acceptant de contester ce qui se décide de plus révoltant ou de plus burlesque sur le terrain même où s'élaborent les décisions, et sans jamais remettre en cause ce terrain-là, ils s'exposent à être instantanément bafoués par ceux qu'ils ont la naïveté de prendre pour des interlocuteurs..."
Une festiviste de droite en walkyrie vétéro-testamentaire
C'est que l'enjeu est aussi d'ordre sémantique, et plus généralement de nature sémiotique. Or les contestataires malheureux du régime hyper-moderne parlent la même langue, déplorable, que leurs supposés adversaires et se trouvent de ce fait contaminés par les catégories dont ils prétendent s'émanciper. Poursuivant sa démonstration, impitoyable, Muray écrit : " L'ordre actuellement établi continue à se présenter sous les traits d'un désordre héroïque, et c'est sa seule force. Ceux qui le combattent ne peuvent eux-mêmes combattre que sur son terrain, en utilisant son idiolecte, et c'est leur défaite programmée. C'est ainsi que ceux qui ont manifesté contre le PACS, privilégiant "l'aspect festif", comme l'écrit Le Figaro, n'ont pu le faire qu'en reprenant à leur compte les signes extérieurs les plus grossiers du faste hyperfestif (chars, sonos, musique techno, rollers et danseurs), donc en devenant à leur tour les apologistes comiques d'un monde dont ils n'aperçoivent que les "excès" les plus pittoresques, mais où ils sont inclus alors qu'ils s'en rêvent les protestataires... "
Sans vouloir défouler sur une proie trop facile une humeur mise à mal par ce fâcheux épisode, il faut bien, pour l'utilité de la démonstration, évoquer le cas, exemplaire ici, de la " festiviste de droite ". Christine Boutin, walkyrie tendance vétéro-testamentaire, dont le souci d'être dans le coup fit alors merveille, comme le remarque Muray avec cette délectation assassine qui lui est propre quand il vitrifie les " fantoches " qui font mine de menacer avec des arguments si vite réfutables qu'ils en deviennent puérils, les simili-" rebelles " qui tirent toutes les ficelles mais qui ont besoin de se colleter à des " réactionnaires haineux ", des " homophobes déchaînés ", des "croyants persécuteurs " pour donner un semblant d'héroïsme à leur " cause gagnée d'avance ". C'est elle en effet qui parle alors de " la France de l'espérance, avec ses jeunes animés de l'envie de rire et de chanter ", tandis que ses juvéniles partisans clament " rideau sur le PACS, place à la fête " sans même voir qu'il s'agit de la même chose. Le triomphe de l'hyperfestif est tel, conclut Muray, qu'il oblige d'ores et déjà ses piteux adversaires à se parer de tout le saint-frusquin de ce dont justement ils prétendent se libérer.
Homo festivus, le néo-homme, celui d'après la métamorphose, celui de la post-histoire, ne combat que des adversaires exténués, exhumés d'un passé défunt, poudrés de naphtaline et qui se prêtent, innocemment, car le crétinisme n'est jamais vicieux, à la comédie bouffonne dans l'espoir de gagner un peu de visibilité, car ils ont eux aussi une fierté à exhiber. En babil moderne, on appelle cela être médiatisé. La chose évidemment ne manque jamais d'arriver puisque tout a été conçu dans cette perspective. Cette procédure tant de fois répétée renforce la nature lyncheuse du système qui n'accepte en réalité de n'être contestée que par des idiots utiles. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles Muray est décidément irrécupérable !
Il est une ultime raison qui rend problématique une annexion, même paradoxale : c'est que la radicalité de Philippe Muray ne propose rien d'autre, et c'est déjà considérable, que de prendre la mesure du désastre contemporain. En épilogue de sa démonstration qui fonctionne comme une exégèse à chaud des extravagances du système, et le système est tout entier décodé par ses extravagances, il n'a pas de propositions prosaïquement " constructives ", pas de programme de reconquista, pas de dénouement heureux, pas d'utopie réconciliatrice, pas d'exhortation à rassembler des fidèles pour façonner un avenir moins désespérant.
Muray ne cligne pas de l'oeil en annonçant le bonheur qui pourrait advenir après ces temps de détresse. Pas de prophétisme chez lui, car il ne croit pas à l'hypothèse rassurante d'une aliénation doni nous pourrions à terme nous émanciper. Selon lui, nos contemporains désirent, pour la plupart, les calamités qui leur échoient et ils participent dans l'allégresse au pullulement festif qui nourrit son affliction et l'affliction de la frange récalcitrante qui regimbe à ce qu'il ne faut pas craindre d'appeler une diminution de la vie.
Muray ne se réclame d'aucune orthodoxie qui pourrait être opposée, front contre front, à l'orthodoxie régnante, et c'est pourquoi la critique officielle ne pouvant l'insulter pour ce qu'il propose a choisi si longtemps de l'ignorer.
Muray pressent qu'il n'y a pas de baume qu'on pourrait appliquer sur les plaies vives qu'engendre la machinerie broyeuse du système et c'est pourquoi il ne conçoit qu'un seul protocole, qui n'est pas thérapeutique mais monstratif : le curetage, uniquement. Car la maladie doit aller à son terme.
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mer 22 Mar 2006 - 15:22

(suite)

Sur la grève d'un présent éternel et dénué de sens

En culbutant dans leurs retranchements tous les tics et manies du moment, en faisant parler les dispositifs de l'actuel - et l'art de la citation est, comme le remarque Alain Besançon, " une partie principale de son talent " -, son jargon, ses illusions, ses mensonges et son optimisme de commande et pour tout dire son insondable misère, Muray se contente, et c'est beaucoup, d'essorer le contemporain spongieux pour le renvoyer à son néant bavard. De cette opération véritablement subversive, le système émerge dépouillé de ses ors charlatanesques. Et donc de sa pseudo-légitimité. Il n'est plus alors que sentencieuse niaiserie, qu'insipide prudhommerie.
On serait bien sûr tenté de qualifier de " réactionnaires " de semblables analyses si le mot n'était pas connoté par deux siècles de stérilité pleureuse. Muray véhicule à l'évidence une nostalgie des temps historiques. Mais cette nostalgie n'est pas doloriste. Bien au contraire, elle est armée d'ironie cinglante et aligne aussi bien les " conservateurs " chagrins que les thuriféraires de l'actuel, car les uns et les autres parrainent le même monde débilitant, chacun dans un rôle écrit d'avance.
Au centre de la réflexion de Muray, il y a ce verdict lancinant : l'histoire est close sans que l'humanité ait pu prendre la mesure de sa propre métamorphose. Comme Jean Baudrillard, Muray constate que la catastrophe est accomplie, mais il ne peut dire quand nous avons franchi le seuil ; probablement entre les années soixante et quatre-vingt, lorsque toute une série de processus convergents, caractéristiques de la modernité, s'est emballée pour nous échouer, après la vague, sur la grève d'un présent éternel et dénué de sens où n'existe plus ni passé, sauf quand il peut être criminalisé, ni futur.
Citant Kojève, commentateur érudit de Hegel, l'inventeur du paradigme de la fin de l'histoire, il écrit : "L'Histoire s'arrête quand l'Homme n'agit plus au sens fort du terme, c'est-à-dire ne nie plus, ne transforme plus le donné naturel et social par une lutte sanglante et un Travail créateur. Et l'Homme ne le fait plus quand le réel donné lui donne pleinement satisfaction, en réalisant pleinement son désir (qui est chez l'Homme un Désir de reconnaissance universelle de sa personnalité unique au monde). Si l'homme est vraiment et pleinement satisfait par ce qui est, il ne désire plus rien de réel et ne change donc plus la réalité, en cessant ainsi de changer réellement lui-même. "
Une fois l'histoire perdue en route, la post-histoire est ce qui désigne dans le vocabulaire de Muray l'époque présente. S'y agite une néo-humanité constituée de mutants dérisoires ; les posthommes. L'individu massifié de la post-Histoire ne reconnaît pas l'antagonisme et salue comme une délivrance l'extinction de toutes les dialectiques.
Au fond, l'histoire est ici comprise à la manière dont Carl Schmitt et Julien Freund définissaient le politique ou Nietzsche le tragique. La haine du négatif, son refus farouche et inédit évoque l'idéal hegelien de résolution des contradictions et emblématise à merveille ce symptôme de l'ère nouvelle : " la guerre contre la vie comme multiplicité des contradictions ", y compris la contradiction par excellence qu'est le sexe - comme l'a si bien compris Michel Houellebecq -, d'où cette dénégation dérisoire et mortifère de la séduction, de l'érotisme et du libertinage, promptement assimilés au harcèlement dûment réprimé au nom d'un idéal hermaphrodite qui n'ose pas encore dire son nom. La négation festive du négatif, quand l'histoire ne procédait de son temps " que par succession de négations et par liquidations perpétuelles du donné ", est aussi, et toujours, le prétexte pour en finir avec les " discriminations " (discriminer, c'est le fait de discerner, de distinguer l'un de l'autre deux objets concrets, c'est-à-dire la manifestation par excellence du fait de penser) promises à " la plus profonde des poubelles d'opprobre de la post-Histoire ", car, conclut Muray, " c'est toujours quand on sort de l'Histoire qu'on invoque la morale... "
Ce monde cauchemardesque qui gomme la différence, condamne la rivalité et excommunie le conflit est aussi, par conséquent, " un monde sans autrui ". Homo festivus est, écrit Muray, " l'éradicateur furieux de toutes les différences " et c'est dans ce contexte que tout l'ancien lexique de l'affrontement devient caduc, puisque ne demeure plus aucune altérité à laquelle s'opposer. Privé de l'autre, " veuf de l'adversaire, de l'ennemi ", les particules élémentaires qui composent le néo-genre humain en sont réduites à ne combattre que des fantômes, adoptant dans ce duel léonin des postures de matamores pour se sentir un tant soit peu exister.
Homo festivus saisi par une frénétique envie de pénal
Le monde hyperfestif célèbre donc l'homogénéisation et voit dans les plus minimes aspérités des obstacles, évidemment "archaïques ", "frileux ", " ringards ", à son déploiement universel. Ces résidus qui freinent son ascension grandiose, il entend bien les démoniser et les mettre en procès, car Homo festivus est également saisi, comme l'écrit plaisamment Muray, par une frénétique " envie du pénal ". Se délester du fardeau de l'histoire, c'est pour le néo-homme contemporain s'affranchir du poids de la différence, et il n'estime rien tant que ces effondrements de frontières (" les frontières on s'en fout ! ") où il veut voir la réalisation de son évangile métisseur et androgyne. Effondrements qui, en sollicitant la libre circulation généralisée, exposent chacun au regard de tous dans une promiscuité qu'on voudrait nous faire prendre pour une fraternité nouvelle. Homo festivus se souvient ici qu'il est le lointain descendant des Lumières et, à ce titre, il sait se montrer acharné partisan de la transparence, d'où aussi la passion qu'il peut investir dans la pratique de l'outing, cette perversion sacrée (au nom de lavérité) qui nous vient comme tant d'autres pratiques terroristes de la vertueuse et calamiteuse Amérique.
Si l'époque présente fait si facilement son deuil de l'histoire, il arrive cependant que celle-ci titille Homo festivus par son absence même, comme un membre fantôme chatouille l'amputé par temps humide. Mais lorsque l'histoire fait ainsi retour, c'est sous une forme falsifiée pour servir de cible à un système qui cultive une arrogance sans mesure vis-à-vis d'un passé qu'il n'a de cesse de vilipender. Comme l'a également souligné Alain Finkielkraut, la mise en examen obsessionnelle des temps révolus dispense Homo festivus de rendre grâce aux générations antérieures que l'on frappe de continuels procès au nom d'une " mémoire " devenue le nom très tendance de l'amnésie obligatoire. Muray donne de multiples et saisissants exemples de ce que certains naïfs voudraient encore interpréter comme une dérive spontanée, quand il s'agit en fait d'une nécessité inhérente au système pour que perdure et se renforce l'illusion du bonheur festif. Une illusion conforme aux intérêts de la "classe dominante ", d'autant plus assurée de son empire que les traces du modèle historique s'effacent à toute allure.
L'en-deçà se dérobe comme l'ailleurs se défait, toujours plus contaminé par les irradiations festivistes dont le centre dominant bombarde une planète toute entière destinée à n'être que la "touristosphère " sur laquelle s'éclatent les zombies.
L'Histoire s'est effacée pour céder la place à la fête
Prophète inspiré des terreurs modernes et de la fête obligatoire (ce qui est rigoureusement la même chose), Robespierre déclarait en 1794 : "Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs. Un système de fêtes bien entendu serait à la fois le plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de régénération. " La festivocratie a de lointaines origines, mais son pouvoir absolu est encore frais. Il date justement de cette période charnière où l'histoire s'est effacée pour lui céder la place. En livrant à ses lecteurs une démonstration solidement charpentée, et étayée d'une multitude d'exemples, de la théorie et de la pratique du festivisme intégral, Muray accomplit une oeuvre novatrice et percutante, et cela, en les gratifiant d'un continuel bonheur de lecture.
" Hyperfestive, écrit-il, peut être appelée cette civilisation, parce que la festivisation globalisée semble le travail même de notre époque et sa plus grande nouveauté. Cette festivisation intensive n'a plus que de lointains rapports avec le festif d'autrefois, et même avec la déjà vieille 'civilisation des loisirs'. Le festif 'classique' et localisé (les kermesses de jadis, le Carnaval, etc.), et le festif domestique assuré plus récemment par la télévision, sont désormais noyés dans le festif total, ou hyperfestif, dont l'activité infatigable modifie et transforme sans cesse les comportements et l'environnement. Dans le monde hyperfestif, la fête n'est plus en opposition, ou en contradiction, avec la vie quotidienne ; elle devient le quotidien même, tout le quotidien et rien que le quotidien. Elle ne peut plus en être distinguée (et tout le travail des vivants, à partir de là, consiste à entretenir indéfiniment une illusion de distinction). Les fêtes de plus en plus gigantesques de l'ère hyperfestive, la Gay Pride, la Fête de la musique, la Love Parade de Berlin, ne sont que des symptômes parmi d'autres de cette vaste évolution. "
La fête en régime hyperfestif n'est pas " décidée " par des gouvernements qui, de toute façon, ne gouvernent plus ; elle répond à une exigence de la base ; une base dressée pour la fête et par la fête, pour en exiger toujours de nouvelles et de plus gigantesques. Le festif est une fiction sans antagoniste qui sert à noyer, après l'Histoire, tous les poissons de la négativité et de la dissemblance. C'est pourquoi la posthistoire ne peut se dispenser des sortilèges qu'elle distribue. Il faut lire et méditer à ce propos l'extraordinaire chapitre que Muray consacre au Mondialde 1998 sous le titre " Homo festivus marque des buts ".
Il n'a bien sûr pas échappé à certains " penseurs " habités de quelques réminiscences "révolutionnaires " que cet éloge de la fête sportive pouvait bien s'apparenter à l'ancien motif de l'" opium du peuple ". Mais il ne fallait pas désespérer la promesse citoyenniste, et c'est pourquoi, à peine évoqués, ces scrupules furent-ils prestement remisés au magasin des accessoires d'un autre âge. Ici, le procès de Muray instruit à l'encontre de la critique " de gauche " du système spectaculaire sportif montre toute la pertinence d'un auteur qui renvoie le pseudo-radicalisme à la mode (et il n'est pas à la mode par hasard ; il est le seul adversaire- postiche - que la festivocratie tolère) dans les limbes d'une époque qui conjuguait encore l'événement sous le signe souverain de l'histoire. Cette critique " de gauche " s'opère, avec la caution des " bêtes à Bourdieu ", dans le registre de l'aliénation. Or les masses festivisées désirent profondément, selon Muray, ce qui leur est octroyé par les festivocrates. L'hypothèse de l'aliénation est rassurante dans la mesure où elle pose l'existence d'un propre de l'homme qu'il suffirait d'émanciper de la fausse conscience qui le rend étranger à lui-même pour affranchir l'humanité de son tragique parcours. Ce messianisme rédempteur n'est pas en soi contradictoire avec le babil des festivocrates qui ne cessent de rêver de réconciliation définitive.
Mais alors que les " révolutionnaires " rêvent toujours de travailler à la fin de l'histoire, les festivocrates, eux, l'ont bel et bien - et concrètement - anéantie !
Les mutins de Panurge se font les matons de Panurge...
" Il n'y a plus qu'à se baisser, écrit-il encore, pour ramasser du festif ", et en effet les exemples pleuvent drus, de Halloween à la " catho-pride " des Journées mondiales de la jeunesse, de l'éclipse d'août 1999 (cette " sorte d'expérience de métissage céleste ") à l'entrée dans le nouveau millénaire fort opportunément troublée par de salutaires ouragans venus rompre le contrat festif qui croit pouvoir stipuler une réconciliation définitive avec l'autre, qu'il s'agisse de la nature, éventuellement déchaînée, de l'étranger, parfois hostile, ou de l'événement, souvent aléatoire.
Festiphobe, Muray l'est avec acharnement, ce qui fait horreur aux rebellocrates stipendiés, ceux qu'il appelle avec un sens inné de la formule les " mutins de Panurge ", qui sont tout aussitôt des " matons de Panurge " quand il s'agit de traquer la dissidence.
Philippe Muray, trouble-fête, mais jamais rabat-joie car, à l'image de Nietzsche dont il aime à se réclamer, il sait que l'intelligence rend gai, autant qu'elle rend libre.

Notes
1 - Le magazine Technikart écrivait ainsi délicatement à son sujet : " Y a des coups de bites au cul qui se perdent ; Philippe Muray aurait bien fait d'aller passer une soirée au Queen. " A cet exorde, Muray a répondu par une estocade qui valait les oreilles et la queue : " ... me suggère-t-on d'aller me faire enculer ? Je n'ose croire que les gens de cette gazette considèrent une telle perspective comme un châtiment, une punition, voire comme une honte. Ce serait trop affreux ; cela signifierait qu'ils n'ont jamais rien compris à ce qu'ils croyaient penser. Ils ne seraient pas les seuls."

http://www.grece-fr.net/textes/_txtWeb.php?idArt=120
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Sébastien
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 24 Mar 2006 - 11:56

Editorial du dernier numéro de L'Indépendance

L'Europe comme un sarcophage

Nous ne savons plus ce qui nous remue, quand nous lisons Muray, de la colère devant l’innommable qu’il nommait trop bien, noir et dru, foudroyant nos pauvres têtes et nos petits cœurs de vieux Français chargés de porter dans l’avenir l’amour impérissable et léger du monde ancien, ou de cet étrange soulagement qui montait par degré, page à page, jusqu’au déversement des grands torrents hilares libérant toutes nos terreurs, vengeant d’un coup toutes nos défaites, puisque c’était dit, puisque c’était jeté enfin, écrit une fois pour toutes, et si bien, si bien ! que l’ancien monde avait fini par triompher dans cette voix étrange, que l’Europe aux anciens parapets avait fini par tout traverser, comme souterrainement, passant par l’on ne savait quels détours de la longue mémoire, avant de ressurgir tout à coup, intacte, en pleine gloire, finalement victorieuse des mille remugles de ce temps, et du Temps même - puisque nous avions entre les mains tenant le livre la preuve que par les mots de Notre Dame la Langue Française l’écriture nous ferait toujours vainqueurs.

Et tout à l’heure encore, à l’église Notre-Dame des Champs, puis au cimetière du Montparnasse où nous portions son corps en terre, nous ne savions plus ce qui nous remuait, de l’inconvenante joie surgie des phrases que lisaient Liebert, Besançon et Maillé, ou de ce chagrin qui revenait, quand ils se taisaient, de l’avoir perdu, de ne pas l’avoir vu assez, entendu assez, et dans mon coin je ne savais pas ce que j’étouffais encore, du rire ou des larmes, jusqu’à ce que le cercueil passe et qu’il m’emmène ailleurs, comme un jour déjà, non loin de là, tandis que nous sortions du Dôme où nous avions déjeuné allègrement comme des enfants léchant des glaces, et qu’en le quittant sur le trottoir du boulevard tout soudain je revenais aux tristesses de ce qu’il appelait drôlement le « sarcophage européen », il avait comme un père passé un bras autour de mon épaule et m’avait dit que le pire était passé et qu’un jour le monde ancien serait un nouveau monde.

Tout ce qui nous arrive nous ressemble. Il s’est effacé avec politesse, sans embrasser ni embarrasser personne, comme un auteur donne ses livres à un ami et se retire pour lui laisser le temps de les lire. Il était plein du monde ancien, il est plein de la vie éternelle et du nouveau monde à venir, tandis que son corps repose maintenant dans un des beaux cimetières de Paris, littéraires comme le sont tous les cimetières de cette nation éternellement littéraire, parmi les innombrables écrivains qu’il a lus, aimés ou pourfendus, allongés là en rangs serrés tels soldats au repos, comme si nos grands cimetières sous la pluie étaient le dernier lieu permis du rassemblement national - le rassemblement par les tombeaux, par les héritages, en somme par les mots.

Qu’il ne nous reste que les mots, nous le savions à vrai dire depuis longtemps, depuis nos rêves évanouis de grand soir, depuis nos nuits toujours trop courtes, et nos premiers matins désenchantés levés sur ce monde blanc et blême que les Modernes défont maille à maille ; mais comme nous étions prudents, avant Muray ! Nous en étions encore à les chercher, les mots durs, les flèches assassines, lorsque d’un coup nous découvrîmes la grande porte qu’avait forcée son écriture, et qu’elle nous autorise à dire, à penser, à écrire radicalement, radicalement enfin !, nous tirant de ce monde où les vrais mots sont imprudents, de ce monde prude - surtout le mien, le politique, où la joie de dire peut d’un coup tuer. « Taisez-vous, député Coûteaux ! » me lançait-il quand il faisait semblant de me faire croire que j’exagérais, émerveillé de deviner que par lui, qui frayait le chemin droit, lui qui osait écrire qu’il ne lui déplaisait pas d’être né Français, « mâle et catholique », nous nous autorisions enfin à être ce que nous sommes, réacs, forcément réacs, férocement réacs, chargés de tous les grands siècles impérissables de la France que nous allons abattre sur ce pauvre temps largué des vieilles amarres, sur ce siècle que nous sauverons en le ramenant doucement, par les mots, dans le lit calme et silencieux de notre histoire, de l’Histoire de la France.

Nos mots sont plus durs que votre monde

Salauds ! Sur lui, ni grande presse ni grands micros, ni caméras, rien ; à la Procure, librairie catholique, pas un de ses « Exorcismes Spirituels » : bien sûr puisqu’il était catholique, en ce temps étrange où les catholiques sont aussi anti-catholiques que les Français sont anti-Français. Quand il « donnait quelque chose » à L’Indépendance, il disait que nous allions encore mutuellement nous compromettre; on s’en foutait, mais tous ses amis non point, et certains de ceux qui aujourd’hui pleurent gardent encore leurs distances : principe de précaution. Il disait que les revues auxquelles il avait collaboré finissent toujours par disparaître; maintenant qu’il a disparu, l’urgence est de paraître – et nous allons en rajouter : L’Indépendance lancera une revue prochainement, au grand Printemps...

Gare, messieurs ! Nous avons plusieurs siècles, nous autres, et nous sommes opiniâtres. Depuis que Muray nous a secoués une fois pour toutes, nous que les imbéciles nomment poussiéreux parce que nous sommes anciens, nous voici, lumineux et frais, lancés dans l’orée du siècle nouveau comme chevaliers en lice pour la grand revanche. Eux dont il disait drôlement qu’ils « crient au populisme quand le peuple leur échappe », ils la mordent déjà notre poussière, ensevelis sous cet énorme NON guttural de la France surgi de mai comme d’un de ses rires. Nos cendres sont incandescentes, le savez-vous ?, elles iront vous brûler jusque dans vos forteresses molles : désormais, nous vous tenons au bout de nos mots, les vieux mots du vieux peuple retrouvés, nos grandes armes qui luisent au soleil.

Ils sont maintenant entre nos mains, les mots que Muray a ramenés du vieux monde : vous en tâterez de ces vieux grimoires plus purs que le babil de vos tribus. Gare, messieurs, gare !, nous tuerons. Le monde ancien a mis aujourd’hui en terre l’une de ses plus belles jeunesses, mais la jeunesse du royaume de France ne meurt jamais, regardez-là sur le qui-vive, ici en colonnes autour de lui, délivrée par ses dagues, sûre désormais d’être invincible parce qu’elle n’aura plus peur de dire ni d’écrire, ni de parler haut, à la hauteur où Muray l’a redressée une fois pour toutes. Il en sera ainsi, car c’est ainsi que depuis des siècles ressurgit sans cesse la France, par la plume, par cette pointe de toute Souveraineté qu’est la langue française, par ce genre d’homme à la Muray que nous nommons, nous autres, un grand écrivain.

Paris, le 9 mars 2006
Paul-Marie Coûteaux

source : forum de l'in-nocence
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 24 Mar 2006 - 17:26

Hommage de Jean Baudrillard à Philippe Muray dans le Nouvel Obs

Le malin génie de Philippe Muray

Le philosophe des « Stratégies fatales » rend hommage à l'écrivain des « Exorcismes spirituels » qui vient de disparaître à l'âge de 60 ans. Par Jean Baudrillard.

Avec Philippe Muray disparaît un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à « l'Empire du Bien », à cette pacification grotesque en même temps qu'à cette désincarnation du monde réel - tout ce dont procède une hégémonie mondiale en voie d'expurger notre vie de toute trace du Mal et du génie du Mal. Sa cible fut cet axe du Bien, le ravage technique et mental qu'il exerce sur toute la planète, mais surtout le ravalement festif de toute cette modernité dans la béatification - le fake et la fête comme concession perpétuelle. Disons qu'il s'est battu toute sa vie contre « l'extension du domaine de la farce » (toute ressemblance avec un titre connu...).
Le domaine étant illimité, la tâche est immense. Mais la subtilité de Philippe Muray est là : l'énergie fabuleuse et dénonciatrice qu'il déploie dans ses textes ne vient pas d'une pensée critique « éclairée », elle ne vient pas des Lumières par la voie d'un travail du négatif - elle est plus viscérale, plus directe, et en même temps inépuisable, parce qu'elle lui vient de l'immensité de la bêtise elle-même. Cette bêtise, il faut en tirer toute l'énergie infuse, il faut la laisser se déployer elle-même dans toute son infatuation. Cette mascarade, cette banalité du Mal, derrière l'Empire du Bien, il faut la laisser travailler à sa propre dérision.
C'est ça l'intelligence du Mal. D'ailleurs, en l'absence désormais de toute tension, de toute impulsion négative, d'où pourrait bien venir aujourd'hui une autre énergie, sinon d'une ab-réaction violente à cette stupidité ambiante ? Sinon d'un rejet total, féroce, de cette mascarade, de cette « banalité du Mal », en la poussant d'elle-même vers ce « crime parfait » dont elle est la mise en scène burlesque.
De toute façon, derrière l'extension du domaine de la farce, il y a l'extension du domaine de la honte. Et la verve somptueuse de Philippe Muray cache (à peine) un profond sentiment de honte, d'humiliation devant cet état de choses. L'espèce entière semble vouloir se ridiculiser dans l'assouvissement de tous ses désirs, dans la libération inconditionnelle de toutes ses possibilités, alors qu'elle ne sait même pas ce qu'elle est. Elle n'a même plus l'imagination d'elle-même, et elle se vautre dans une obscénité, un échange généralisé - résultat de cette orgie de libération qui ne laisse plus place qu'à un syndrome de reniement, d'avilissement, et d'une jubilation d'autant plus obscène qu'elle se délecte de la ruine de ses propres valeurs. De tout cela surgit une honte collective, d'ordre presque anthropologique - cette honte générant à son tour une colère, une passion coléreuse qui va bien au-delà de la virtuosité polémique qu'on lui reconnaît.
Inséparable de celui de la farce, c'est aussi l'extension du domaine de la terreur. Et là encore, bien plus que celle venue du Mal, c'est la terreur venue du Bien qui menace l'espèce, la terreur sécuritaire qui l'enveloppe d'une prophylaxie mortelle. On aurait aimé se réjouir avec Muray de cette déferlante grotesque de la grippe aviaire - dernière performance en date de la communauté internationale, enfin réalisée sous les auspices du virus. Mais partout s'installe cette parodie d'union sacrée, sous le signe d'une guerre totale préventive contre la moindre molécule infectieuse (mais aussi la moindre anomalie, la moindre exception, la moindre singularité). Parfois, l'union sacrée prend l'allure d'une farce mythomaniaque (l'affaire de Marie L. du RER D) qui s'empare de la société tout entière. Et là est l'ironie implacable de cette contre-terreur, de cette terreur blanche qui nous guette : c'est qu'elle installe peu à peu un gigantesque syndrome auto-immune d'autodestruction par retournement et excès de protection. Et inaugure, sous le signe de l'expulsion du Mal, « le crime contre l'humanité, commis par l'humanité elle-même pour se débarrasser d'elle-même en totalité, s'expulser d'un décor invivable ». Une terreur par l'excès, par l'excroissance de tout, qui est comme la singerie monstrueuse de « l'idéal de Progrès et de Croissance », et qui trouve sa forme emblématique et ubuesque dans l'obésité - autre syndrome épidémique, autre mascarade, symbole d'une saturation à vide et d'une perte de toute illusion sur le corps.
Mais la terreur et la farce règnent aussi sur le langage : c'est celle de la liberté d'expression, qui est un des leitmotive presque obsessionnels de Philippe Muray et dont il dit très bien qu'elle est l'inverse de la liberté de penser (et d'ailleurs, même la liberté de penser, le droit de penser, le droit de s'exprimer - qu'est-ce que ça veut dire ? On pense si on pense, un point c'est tout !). Là aussi, on ferait mieux de s'en prendre à la terreur obscure, virale, du chantage à l'expression. La censure est d'une autre époque, la menace la plus délétère, la plus démoralisante, est aujourd'hui la mise en scène expressionniste de toute cette créativité inutile, qui cache d'ailleurs en pleine société française « démocratique », tout ce dont on n'a pas le droit de parler.
Muray ne voit nulle part d'alternative à cette solution finale, sinon l'éphémère résistance de quelques fragments de Réel et d'Histoire. Ce que traduit son adresse fulgurante aux djihadistes après l'attentat du World Trade Center : « Nous vous vaincrons parce que nous sommes plus morts que vous. » Mais si les jeux sont faits, si nous sommes passés au-delà de la fin, dans cette mobilité cadavérique qui fait notre puissance, si donc la farce est définitivement victorieuse et l'Empire du Bien irrévocable à quoi sert en toute logique de mettre tant d'énergie à la dénoncer ? A quoi sert alors de s'inscrire avec violence contre cet état de choses dans la désillusion la plus totale ? Ici, pas de réponse, sauf dans la formule elle-même, si on la prend littéralement : «Nous sommes plus morts que vous » sous-entend que d'autres, de par le monde, sont moins morts que nous - et que Muray lui-même est moins mort que ceux dont il parle.
Bien sûr, le « nous » ainsi rendu à l'illusion vitale n'est pas le même. Le premier est celui de la conjuration des imbéciles, derrière laquelle se cache la puissance mondiale, l'autre « nous » est celui de l'intelligence du Mal (libre à chacun de s'y reconnaître, mais le club est très fermé). Dans ce sens, il y a une justice, qui ne tient ni du droit, ni de l'équivalence, ni de l'ordre des choses, mais bien de la vengeance et de la réversibilité, qui fait qu'à elle seule la singularité féroce de Muray est un contrepoids égal, et même supérieur, à cette masse cosmique de bêtise qui nous environne. Et sa mort n'y change rien.

Né en 1929, Jean Baudrillard est l’auteur de nombreux livres, dont « le Système des objets » (1968), « les Stratégies fatales » (1983) et « Cool Memories » (5 volumes parus chez Galilée). Le n° 84 des « Cahiers de l’Herne » vient de lui être consacré.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Sam 15 Avr 2006 - 18:29

Deux autres hommages dans La presse Littéraire : ceux de Christopher Gérard et le mien.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Lun 17 Avr 2006 - 22:21

Fredéric Pajak se fend également d'un bel hommage dans le Nouvel Imbécile, "Philippe Muray: casseur d'ambiance."
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mar 18 Avr 2006 - 15:32

Magnakaï a écrit:
Fredéric Pajak se fend également d'un bel hommage dans le Nouvel Imbécile, "Philippe Muray: casseur d'ambiance."

J'avais envie d'essayer ce "Nouvel Imbécile". Je ne vais pas me faire violence pour succomber à cette tentation.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 21 Avr 2006 - 12:36

Il est vraiment pas mal ce Nouvel Imbécile, même équipe ... mais mini-prix !!!
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Ven 21 Avr 2006 - 14:51

J'ai été un peu déçu par la version précédentes, trouvant qu'on y abordait de plus en plus la politique et de moins en moins la littérature.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mar 25 Avr 2006 - 22:51

LE NOUVEL IMBECILE n°2 avril 2006

FREDERIC PAJAK


CASSER L'AMBIANCE


Philippe Muray est mort le 2 mars dernier. Dans L'Imbécile, il avait écrit plusieurs articles, et c'est un honneur de les avoir publiés. J'attendais avec impatience sa participation à cette nouvelle formule du journal. Je ne sais pas ce qu'il voulait écrire, mais il m'avait averti de ce qu'il n'écrirait pas: " La forme de la chronique d'actualité, franchement j'en ai épuisé les joies. J'en suis même saturé. Je ressens, dans ce domaine l'urgence de faire une pause."

Les derniers mots qu'il m'a envoyés m'ont inquiété et bouleversé, car ils laissaient entendre le pire, et le pire est arrivé. Je n'entendrai plus sa voix, sa voix belle et grave, je ne verrai plus son regard clair embrumé dans la fumée de ses cigarillos, je ne boirai plus un énième verre de vin dans son petit bistrot basque de notre arrondissement commun, à je ne sais plus quelle heure du matin, à parler de tout et de rien, de littérature, de dessin, et surtout de l'époque, notre sinistre et risible époque qui ne cessait de l'agacer et de l'inspirer. La littérature? Il en connaissait les moindre recoins, les ruses, les combines, et toute la médiocrité arrogante de nombre de ses porte-parole, fardés, truqués, combinards, vénaux. A présent, il nous laisse un peu plus seuls avec ces cons, ces cons qui errent comme des âmes sans âme sur les plateaux de télévision, pour s'indigner d'on ne sait quoi et pérorer sur on ne sait qui. Ces cons, ils les pointait comme on pointe le cochonnet à la pétanque; et il ne les ratait pas. Je lui répétais "Help! Ne me laisse pas tomber. Tu es le dernier polémiste vivant..."

Un article de Philippe Muray, c'était toujours une bouffée de démesure d'intelligence drôle, un pied de nez à toute la commentaillerie médiatique et surtout: la certitude de casser l'ambiance. Il avait une façon de grand danseur de chercher la limite, et de chaque fois la trouver. Il savait mieux que nul autre exacerber les évidences, les lieux communs, les invisibles énormités. D'aucuns le traitaient de "réactionnaire", voire de "nouveau réactionnaire"; qu'importe ces petits qualificatifs: Philippe Muray ne ressemblait à personne, ne militait pour aucune cause. C'était un homme libre et solitaire, exceptionnellement lucide, doux, pudique. Engagé corps et âme dans l'art littéraire, il écrivait un journal intime, un journal qu'il ne souhaitait publier qu'après sa mort. Mais est-il mort? Pour moi, il ne mourra vraiment que lorsque notre époque aura disparu en rougissant de tout ce qu'il nous a appris sur elle, par petites touches, fines observations, comme un metteur en scène rassemble ses acteurs au final, bouffons en larmes et pleureurs risibles, devant son décor et carton bétonné forcement "festif."
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Sébastien
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mar 9 Mai 2006 - 10:34

Gérard Leclerc rend hommage à Muray dans son journal :

http://leclerc.gerard.free.fr/journal/journal.php#fevrier.22
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mar 9 Mai 2006 - 18:17

Merci Paul-Marie Coûteaux en fait de même dans son bloc-notes


http://www.pmcouteaux.org/

Paris, 4 mars

Sombres jours ; j'écoute en boucle Rachmaninov et peine comme un chien sur ce foutu bouquin déjà beaucoup trop long. Inlassables retour des souvenirs avec Muray : mon éblouissement le soir de 2001 où nous nous sommes rencontrés chez E.L., découvrant de minute en minute ce Muray dont je n'avais encore rien lu, extraordinairement érudit, resplendissant et ravageur, qui me faisait penser aux moments d'ivresse de mon père - ses « heures russes », qui étaient ses meilleures. Cette rencontre me revient si brutalement que je me décide à retourner lire, « d'un clic », mon journal de l'époque : « 12 janvier 2001 - Dîner chez Elisabeth Lévy (pour tirer les rois!) avec Régis Debray et sa femme, Philippe Muray et sa femme. Ambiance charmante : on s'accorde sur tout - peut-être parce que nous évitons soigneusement les sujets de divergence ; mais existe-t-il entre nous de véritables sujets de divergence ? Comme nous sommes à peu près seuls contre tous, outre deux ou trois douzaines de beaux esprits dispersés dans la grande masse de la pensée zéro, l'ostracisme général soude aisément l'amitié. Elisabeth renvoie sans cesse la balle, tout en apportant de nouvelles bouteilles. Je suis frappé, tandis que nous papillonnons allègrement, passant d'un sujet à l'autre, d'un vin à un autre, et que, alors que nous ne sommes que six, nous nous coupons sans fin la parole au point que presque aucune phrase ne parvient à son terme, par le contraste entre Debray et Muray : celui-ci mène la danse à grand train tandis que le premier demeure, outre fort sobre, continûment concentré, et tente de donner un peu d'ordre à la conversation. Attrape-t-il au vol un sujet qui l'interresse, il s'y fixe, tente d'y faire un peu séjourner l'assemblée, manifeste qu'un sujet est sur la table et qu'il serait bon de le traiter avant de passer à un autre. Le coupe-t-on, il laisse parler l'interrupteur, qu'il écoute d'ailleurs avec un bon sourire, et une patience à peu près stoïcienne, puis reprend son développement, mais ayant assez écouté de ce qui fut interjeté pour tenter de temps en temps quelque synthèse rationnelle : “au fond, on pourrait finalement dire que...”. Muray, lui, passe d'une référence à une autre, on croit qu'il écrit en parlant, qu'il prépare sa plume pour le lendemain, ou simplement lance ses idées au vent, sûr d'avoir encore mille trouvailles dans son sac et qu'elles se multiplieront sans cesse : il s'amuse d'anecdotes que je raconte sur le parlement européen, et me suggère d'écrire à la manière de Barrès une série de portraits qui s'intitulerait « Leurs Frimousses ». Debray, Muray, quel contraste ! Qui a raison de celui qui vole ou de celui qui creuse ? Pour l'heure, long régal du babil. »


Bruxelles 3 mars

Cet après-midi, vers trois heures, un courriel de Guillebon m'apprend que Philippe Muray est mort cette nuit. Tout s'arrête d'un coup. Il y a des morts que l'on prend mieux que d'autres ; celle-ci me glace : lui dont j'avais toujours un livre à portée de mains, sachant qu'il pouvait d'un coup, d'une page, rendre légère chacune de nos rages, c'est lui qui frappe à présent d'un chagrin inconsolable. Téléphone à F. von G. puis à E.L. pour avoir confirmation de l'incroyable nouvelle, ou plutôt pour dire deux mots qui m'arracheraient à la stupeur. Dans le train du retour, tétanisé : que lire, qu'écrire, et que penser à présent qui ait un peu de fraîcheur ? Je cherche à tire d'ailes une distraction, et la trouve en allant avec P. au cinéma. Puis, ressortant boulevard Saint Germain, impossible de dire un mot, tandis que me revient en pleine figure la mort de Muray. Misérable pluie floconneuse et froide ; comme je voudrais que tombent, au lieu, des masses de neige et qu'elles recouvrent tout, si profondes qu'il suffirait de s'allonger doucement pour s'y laisser ensevelir.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Mar 9 Mai 2006 - 19:09

Merci à tous les deux pour ces contributions.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Décès de Philippe Muray   Jeu 25 Mai 2006 - 17:22

PHILIPPE MURAY L'ENCHANTEUR

Jacques de Guillebon

http://www.immediatement.info/article.php?id_article=117


Philippe Muray, l’un de nos derniers grands essayistes libres, a été rappelé à Dieu le 2 mars dernier. Évoquer maintenant sa figure bienveillante ne sera certes pas lui rendre l’hommage qu’il mérite ; simplement inviter, une fois encore, les esprits de bonne volonté, qui trop nombreux l’ignorent, à se rafraîchir à l’ombre d’une pensée incontournable.

On le voyait, une écharpe autour du cou, engoncé dans son grand manteau, un cigare éternel et éternellement à demi éteint entre deux doigts. On le voyait ainsi et ce n’était jamais que dans des lieux choisis à l’écart d’une foule qu’il haïssait autant que les faux admirateurs, la célébrité et le bruit.

Le 2 mars dernier, contrairement à son cigare, Philippe Muray ne s’est pas à demi éteint, il est plutôt entré dans la Lumière, autant qu’on en puisse juger.

Veuille le lecteur nous pardonner si l’hommage rendu ici à sa mémoire tire plus vers l’évocation de la rencontre personnelle que vers la statutaire des grandes funérailles. Il y a en effet parmi les hommes de plume ceux dont la chair manque lorsqu’on les approche, et ceux dont la personne décidément outrepasse l’œuvre, si importante qu’elle demeure, et lui confère un éclat plus grand encore. L’essayiste, le romancier, le poète, le fulminateur, le satiriste Muray était de cette seconde race. À parcourir et à reparcourir les milliers de pages qu’il nous donna, on ne peut s’en étonner. L’homme qui, après deux essais magistraux, Céline et Le XIXe siècle à travers les âges et plusieurs jolis romans dont il semblait n’être jamais satisfait, avait concentré ses forces tout entières dans la chronique du désastre de la civilisation post-occidentale, chronique élaborée dans une bonne dizaine de journaux et de revues et réunie plus tard en deux tomes d’Après l’histoire et quatre d’Exorcismes spirituels, cet homme-là donc avait en partage à un degré supérieur l’humanité. Et la profonde connaissance qu’il en avait, de ses bassesses comme de ses appels à la grandeur, le changeait malgré lui, et surtout pour des jeunes gens cherchant le « passage du nord-ouest » ainsi qu’il aimait à dire, en un maître de discernement. Engager une conversation avec lui était toujours implicitement quémander son conseil, qu’il prodiguait d’ailleurs sans se faire prier, en de burlesques métaphores dont le son léger ne dissimulait rien de la gravité de ses analyses.

Il y a plusieurs écrivains dans Muray. Celui de la jeunesse évidemment, l’aventurier de la revue Tel Quel et des romans publiés par Philippe Sollers - dont il se séparera définitivement au début des années 80 ; l’écrivain amateur d’art aussi qui produisit une splendide Gloire de Rubens ; le romancier inachevé d’On ferme et de Postérité ; et celui que nous connûmes le mieux, qui s’étend sur les années 90 et 2000, le violent observateur du monde contemporain élevant l’exercice de la tribune libre au rang d’art, dans les pages de l’Idiot international jusqu’à celles d’Immédiatement, en passant par Marianne, Le Figaro-Magazine et La Montagne. Ce dernier Muray était entièrement libre, délaissant volontairement les honneurs littéraires qui sont allégeance et servitude, ne craignant jamais, parce que lui possédait la langue la plus correcte qui fût, la pensée correcte des officines centre-gauche paraissant le soir. Des ennemis, il en avait comme tout franc-tireur qui se respecte ; mais des ennemis qui l’attaquassent de front, il en restait peu, qui ne tremblassent devant le tranchant des formules malicieuses dont il possédait le grinçant secret. Ce dernier Muray qui est premier dans notre estime, nous avions pu juger de son courage quand, notre petite revue ayant été prise à partie par un puissant magazine aux oukases sans rémission, il avait rétorqué sans ciller combien, pour sa part, il était fier de nous compter parmi ses amis. De même, quand on attaqua Jean Clair, directeur du Musée Picasso et avisé critique, dans Artpress pour ses « positons réactionnaires » sur l’art contemporain, Muray, alors membre du comité de rédaction du magazine, n’hésita pas une seconde à présenter sa démission pour exprimer son soutien au critique d’art cloué au pilori par la racaille.

Ce dernier Muray que n’avait point quitté l’amour de l’art parlait ainsi :

« - La littérature sert-elle encore à quelque chose ? - Oui. A nous dégoûter d’un monde que l’on n’arrête pas de nous présenter comme désirable ».

Pour peindre cet état finissant de la civilisation, ce temps qui est à son sens « sorti de l’histoire », où le Bien n’est plus que la formule auto-congratulatrice d’une non-pensée injonctive, il avait conçu l’archétype d’Homo festivus reconverti plus tard en Festivus festivus et dont les aventures minables parurent dans Immédiatement avant que d’être reprises en un gros ouvrage aux éditions Fayard. Les gentils homos à roulette, les féministes enragées, les places de handicapé toujours vides sur les aires d’autoroute, Ségolène Royal, les fêtes en tout genre, le maire de Paris et ses bobos d’électeurs, le grotesque entier de notre ère y passait et se voyait rendu à son intersidéralité dans un éclat de rire général.

Le rire, une dérision généreuse, méchante pour l’époque mais point haineuse, voilà qui caractérisait particulièrement Muray. On s’en souviendra de son passage sur cette planète : de son alacrité joyeuse que le vin mauvais - qu’il affectionnait étrangement au point d’en garnir de tonneaux la petite maison provençale de ses étés, et dans quoi il allait, le soir, au cours de dîners exagérément étirés à travers la nuit tiède, puiser à pleine cruche - n’empâtait pas, mais décuplait ; du génie de ses mots qui ramassaient en une seule formule comique l’absurdité de l’époque vide ; de son érudition jamais pédante qui pouvait le faire sauter en un tournemain de l’abbé Bremond à Bonnard, de René Girard à la relecture de Hegel par Kojève ; de son français, si pur que l’on n’entendra pas résonner avant bien longtemps semblable perfection.

Mais Philippe Muray, quoique entièrement pétri de la plus haute culture classique, avait su transmuter - à l’aide de quelle pierre philosophale ? - la tristesse de la postmodernité en un régal pour l’esprit. Sous sa plume et en sa présence, les crises de la conscience les plus amères se changeaient bientôt en guerre des boutons et les polémiques intellectuelles révélaient leur profonde essence picrocholine.

Mais il faut avouer qu’une facette de Muray nous toucha plus particulièrement encore, dans les tout derniers temps : son pudique christianisme. Il en parlait peu et nul n’était à même d’exiger qu’il en dît quoi que ce soit. Pourtant il le fit, ce fut un texte qui s’appelait Dieu merci et que nous publiâmes dans l’ouvrage collectif Vivre et penser comme des chrétiens (1). Son irréductible pessimisme ne pouvait lui faire aborder le sujet qu’ainsi : « Les dernières nouvelles de Dieu ne sont pas bonnes », commençait-il. « J’entends le vrai Dieu, je veux dire le mien, non l’un ou l’autre des bouffons démiurgiques plus ou moins excités qui prétendent s’égaler à Lui, et même le surpasser, et convertir tout le monde à coups d’explosions islamiques ou d’armageddonisme pour obèses américains et véliplanchistes nés deux fois... » C’est qu’une retenue, atavique sans doute autant qu’héritée de son histoire personnelle, semblait lui interdire de proclamer quelque appartenance que ce soit. L’intellectuel libre qu’il était et que la génération des « engagés » le précédant avait à jamais dégoûté de tout ce qui se rapprochait à son idée d’un embrigadement se tenait publiquement, ainsi que Péguy, ainsi que Simone Weil, plus souvent au porche de la maison de Dieu qu’au premier rang. Mais quant à l’espérance, mais quant à la charité, on peut soupçonner que jamais elles ne l’abandonnèrent.

C’est ainsi que nous avons le droit aujourd’hui, et avant même d’avoir digéré l’œuvre immense que vous nous laissez, cher Philippe, à notre tour, sous le coup de la joie que votre présence nous a procurée, nous écrier : « Dieu merci ! » Puisque nous savons que, par la grâce infinie de l’Unique Médiateur qui en lui réunit tous êtres et toutes choses, suivant cette Bonne Nouvelle que vous aimiez tant : « Encore un peu et nous ne vous verrons plus... Encore un peu et nous vous verrons à nouveau... »

Publié dans La Nef, n°170, avril 2006
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Décès de Philippe Muray
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