Propos insignifiants

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 Quelques textes de Philippe Muray

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LP de Savy
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MessageSujet: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 5 Mar 2006 - 15:21

La prosternation des clercs
Dix ans de débat intellectuel en France : une décennie de plomb ?

Par PHILIPPE MURAY * (Le Figaro)
[18 avril 2002]

La lourde énigme à laquelle le Chigaliov de Dostoïevski, présentant dans Les Démons son programme de gouvernement mondial, avouait se heurter, n'en est plus vraiment une. Mon système, exposait-il, n'a qu'un défaut : « Partant de la liberté illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. » Chigaliov voyait encore une contradiction là où Élisabeth Lévy, dans ses Maîtres censeurs, au fil d'une enquête minutieuse autant que passionnante, nous fait découvrir le régime même sous lequel prospère la majorité de la « classe intellectuelle » contemporaine et grâce auquel celle-ci distribue ses oukases ou ses bons points à un rythme saccadé, sans guère voir mise en question sa prétendue légitimité à le faire.
Dans ce régime, la liberté illimitée et le despotisme illimité ne sont plus aucunement en opposition. Ils ont même fusionné. Il a suffi pour cela que « le grand souffle libérateur de Mai 68 » rencontre les suites de la chute du Mur de Berlin. Au passage, ce n'est pas d'abord la liberté et le despotisme qui ont pris le pouvoir ensemble, mais l'illimité qu'ils portaient en eux et qu'une seule chose, jusqu'alors, empêchait de nuire sans entraves : la négativité. 1989 est la date où se tarit soudain, et presque totalement, cette source vive à laquelle s'était abreuvée depuis si longtemps la pensée. À partir de là, celle-ci ne cesse pas d'exister pour autant, mais se déploie sur d'autres bases presque exclusivement positives (quoique jamais revendiquées comme telles, bien entendu : le despotisme ne s'avance que derrière le rideau de fumée de la liberté). Élisabeth Lévy décrit les conséquences concrètes de ce triomphe de la positivité à l'intérieur de ce qui, par définition, y était réfractaire : l'intelligence.

En très peu de temps, un nouvel Ordre intellectuel monopoliste et antidialectique s'établit sur le bannissement du doute et de la division. On continue à « démystifier », bien sûr, mais surtout on démonise ; et on ne démystifie que le passé, tandis que l'on démonise tout ce qui menace ou paraît menacer le nouvel Ordre hégémonique. On hitlérise. On satanise. On pétainise. On découvre, chaque semaine ou presque, des « réseaux négationnistes ». On fait circuler des listes noires. On traque. On épure. On empile les dossiers. On exclut. On lynche. On exile sur place. On met au pas. On vigile. On vigile à tour de bras. On vigile jour et nuit. Les « coupables » peuvent changer de noms et de visages au fil des années. Ils peuvent être dérisoires ou consistants. Ils peuvent même, à l'occasion, être réellement coupables. Mais toujours ils représentent ce par quoi, à un moment donné, le nouveau clergé débarrassé du négatif s'est senti menacé.

Il est extraordinaire que la simple chute d'un mur (certes suivie aussitôt de l'écroulement d'un empire), ait pu être le signal de l'abdication de l'esprit critique. Il est encore plus étonnant qu'un grand nombre d'intellectuels ne se soient pas montrés plus chagrinés que cela d'une telle situation. Mais c'est qu'ils en ont tout de suite vu l'avantage, et, dès lors, ont compris qu'ils allaient pouvoir devenir, à coups de judiciarisation enragée du « débat des idées », les vicaires efficaces et sourcilleux du culte naissant. La disparition du grand antagonisme qui avait structuré pendant près d'un siècle la planète n'a pas seulement mis fin à l'affrontement des « blocs » ou à la « guerre froide » ; il a aussi entraîné mille autres effondrements moins spectaculaires mais plus décisifs, à commencer par toutes ces divisions, toutes ces contradictions, et jusqu'à cette « castration » ou ce sens du « péché originel » jusqu'alors constitutifs de l'être humain et qui, en lui interdisant la complétude, le maintenaient dans la réalité, une réalité résistante au fantasme, désillusionnante, peu propice à l'exercice hégémonique de la transcendance et à cet absolu sur lequel s'appuient toujours les jugements impitoyables et les inquisitions radicales. De sorte que 1989 n'est pas seulement la date de la réunification de l'Allemagne, mais aussi le moment où se réunifie l'être humain, où se lèvent les divisions et s'effacent les frontières qui étaient en lui. Un nouvel être apparaît alors, quasi débarrassé de sa castration encombrante, et mûr pour un nouvel « absolu » à base de droits de l'homme, d'antiracisme, de culte des morts (encore appelé « devoir de mémoire »), de légende dorée des nouveaux martyrs (minorités gays, féminines, etc.), de nouveaux commandements garantis par des lois sans cesse affinées, et, bien sûr, par-dessus tout, vibrant de délicieuses chasses aux sorcières. Se reconstitue à toute allure quelque chose qui rappelle, même si c'est de façon burlesque, le « plan vertical » de l'ancienne relation de l'homme à Dieu. La disparition de ce « plan vertical », il y a deux cents ans, au profit du « plan horizontal » (la relation des hommes entre eux), avait permis l'éclosion de la politique et de l'esprit critique. Sa reconstitution, même si elle n'en signe peut-être pas la fin, promet en tout cas à la politique comme à la pensée des temps difficiles. Quand un nouvel âge de la transcendance se met en place, nul besoin de l'interpréter, ce serait même une impiété. Le sacré ne souffre pas l'interrogation. Tout ce qui semble le mettre en péril est de l'ordre du Mal absolu, et ce Mal absolu ne saurait être approché par les instruments de la raison : on doit seulement mener contre lui une guerre incessante. La guerre du Bien. Comprendre, ou essayer de comprendre, devient au mieux suspect. « Analyser c'est, de fait, justifier » : cette phrase d'Alain Minc, mise en relief par Élisabeth Lévy, peut être considérée comme le premier article du catéchisme des maîtres censeurs. Elle est aussi, au passage, le tombeau de toute intelligence. La nouvelle religion n'a nul besoin de penseurs. Il ne lui faut que des missionnaires.

Ce sont eux, évidemment, qui occupent les principaux rôles dans ce terrible roman vrai. Maîtres censeurs, maîtres encenseurs d'eux-mêmes et de leurs complices en vertu frénétique, maîtres faiseurs et moraliseurs, maîtres chasseurs, maîtres oppresseurs, maîtres dénonciateurs et persécuteurs, maîtres surveilleurs, ils sont partout où il s'agit de réclamer « sans relâche la censure au nom de la liberté, la mise à l'index au nom de la tolérance, l'exaltation ethnique au nom de l'antiracisme ».

Il y a, une fois encore, du Dostoïevski dans cette chronique impitoyable de la décennie intellectuelle qui suit la chute du Mur. À ces différences fondamentales près que le complot s'y mène toujours en pleine lumière, que les « possédés » montent farouchement la garde autour du nouvel Ordre établi, qu'ils ne conspirent qu'en faveur de l'esprit du temps, qu'ils ne machinent pas leurs campagnes terroristes du fond de quelque cave mais à partir des plus sûres positions de pouvoir, et que leur nihilisme effervescent dénonce le nihilisme de l'adversaire chaque fois qu'ils imaginent leur nihilisme en danger, c'est-à-dire sur le point d'être dévoilé.

Élisabeth Lévy va d'« af faire » en « affaire », et de mobilisations vertueuses en mobilisations plus vertueuses encore. Elle les soulève comme on soulève des pierres. Et dessous, à chaque fois, découvre des noeuds de reptiles qui mijotent dans la confortable tiédeur de leur ministère sacré. Dix ans repassent ainsi sous nos yeux, dix années de campagnes écumantes et d'assignations à comparaître devant le Tribunal pénal d'une nouvelle bien-pensance suffisamment tortueuse et complexe pour qu'elle ne ressemble pas, de prime abord, aux anciennes bien-pensances, quoiqu'elle en ait l'implacable efficacité, encore décuplée par les moyens modernes de communication. Les cibles visées changent de nom ; les points de fixation ou d'inflammation varient au fil du temps, graves ou dérisoires (Kosovo, « Nouvelle droite », art contemporain, Maastricht, « sans papiers » de Saint-Bernard, etc.) ; les mis en examen se succèdent (Paul Yonnet, Taguieff, les « rouges-bruns », Houellebecq, Jean Clair, Baudrillard, Régis Debray, Renaud Camus, les « anti-68 », etc.) ; les vaches sacrées aussi (SOS Racisme, la France des merveilles multiculturelles et des identités jetables, le nomadisme chic, l'obscénité sacro-sainte, Virginie Despentes, Cohn-Bendit, etc.) ; de même que les olympes livides d'où se déchaînent les foudres (Le Monde, Les Inrockuptibles, etc.). Mais toujours on voit passer et repasser, avec je ne sais quoi de fatal, dans la brume d'une rhétorique d'emphase empoisonnée et de lyrisme persécuteur, le spectre du Bien instrumentalisé par les nouveaux missionnaires et les nouveaux directeurs de conscience du nouvel absolu. Et toujours, aussi, on voit aller et venir le nouveau clergé frénétique dans ses pompes et dans ses oeuvres. Prélats bouffons et tartuffiers, chapelains épurateurs, aumôniers doucereux, dames patronnesses, petites soeurs des riches, sacristains mouchards, vestales délatrices, harpies de bénitier, petits censeurs à la Croix de bois. La non-contradiction toute-puissante permet à chacun de ces « maîtres de la parole » d'être en même temps libertaire, libéral, subversif de plateau télé, frondeur décoré, séditieux officiel, censureur criant à la censure, marginal d'influence, rebelle doté des pleins pouvoirs ; et aussi de décréter sans cesse ce qui est discutable et ce qui ne l'est pas. Ils donnent l'impression de jouer sur tous les tableaux, mais c'est toujours le même tableau : un tableau de chasse. Où s'aligne le gibier de leurs expéditions sans risque et de leurs traques approuvées.

Après la réunification de l'homme et la chute du mur de la castration, il n'y a plus que des héros et des salauds. Telle est la doctrine misérable des nouveaux bigots. Elle programme leur style, qui est celui aussi de l'époque, grotesquement élégia que ou furieusement excommunicateur selon les cas, mais toujours pavé comme l'enfer de bonnes exactions. Élisabeth Lévy vient de signer l'étude de moeurs hallucinante en même temps que la chronique parfaitement informée de ce qui advient lorsque sont entrés en fusion le despotisme illimité et la liberté illimitée dans le monde de l'intelligence. Et que, de l'intelligence, il ne reste pratiquement rien. « Cette idéologie dominante qui se pense libérée de toutes les idéologies, écrit-elle, ne peut triompher qu'au prix d'une abdication fondamentale qui conduit à faire prévaloir l'émotion sur la compréhension, la morale sur l'analyse, la vibration sur la théorie. » Les Maîtres censeurs, cette nouvelle Trahison des clercs, indique malgré tout que ce triomphe sinistre n'est pas complet. Et qu'il ne le sera sans doute jamais.

* Ecrivain. Dernier ouvrage paru : Chers djihadistes, Mille et une nuits, 118 p., 8,99 €.

(1) Les Maîtres censeurs, JC Lattès, 364 p., 18,50 €.
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 5 Mar 2006 - 15:22

Les nouveaux actionnaires

Philippe Muray a été mis en cause dans un livre. Il répond.

"C’est peu dire que les nouveaux actionnaires ne sont pas contents. Ils sont enragés. Et d’autant plus qu’au printemps dernier ils ont non seulement été obligés de manger leur chapeau, mais encore d’ingurgiter tous ceux qui se trouvaient dans la boutique du Chapelier fou. Depuis, ça ne passe pas. Tous ces couvre-chefs leur restent sur l’entendement. Ils en ont des embarras cogito-gastriques. De là à ce qu’ils voient s’envoler aussi leurs titres de propriété sur la société anonyme en commandite par actions Nouveau Monde, il n’y a qu’un pas. Les nouveaux actionnaires frémissent à cette perspective. Il faut qu’ils reprennent la main, autrement dit le pouvoir.
Bien entendu, ces oligarques ne s’intitulent jamais eux-mêmes nouveaux actionnaires. Ils s’attribuent des noms plus magnifiques : ils sont progressistes, vigilants, partisans de la société ouverte et uniques défenseurs de la démocratie. On se demande ce que, sans eux, le Nouveau Monde deviendrait.
D’autant qu’ils ont aussi le monopole de sa critique, en plus de s’en voir attribuer les dividendes. C’est d’ailleurs par cette particularité inédite qu’on peut à bon droit qualifier de nouveaux ces actionnaires. Veut-on de l’iconoclaste, du transgressant ? Du ténébreux, du veuf, du révolté ? Ils ont cela en magasin. Pourquoi chercher ailleurs ?
C’est précisément ici que le bât blesse : on va chercher ailleurs. On se détourne de leurs jugements estampillés. On leur préfère des visions qui ne portent pas le label NM. Si cette évolution se confirmait, leurs titres de propriété ne vaudraient bientôt plus un clou. Il faut arrêter ce naufrage. Que font alors les nouveaux actionnaires ? En toute hâte, ils envoient un de leurs petits enquêteurs sur le terrain. Chez l’ennemi.
Les nouveaux actionnaires déclarent la chasse aux nouveaux réactionnaires. Le petit enquêteur, en l’occurrence, s’appelle Daniel Lindenberg. Pourquoi le sort est-il tombé sur celui-là ? Sans doute parce qu’ils n’en avaient pas sous la main de plus compétent. Toujours est-il que le petit enquêteur part sur-le-champ en expédition. Il a dans ses bagages quelques dossiers complets, cinq ou six noms de criminels a priori, une imposante batterie de stéréotypes et une mission : cerner un complot qui n’existe pas de manière à éviter aux nouveaux actionnaires de se demander s’ils existent encore.
Avec un sérieux gris et morne d’employé moyen à la Police de la Pensée, le petit enquêteur enquête. Ce commissaire du people a déjà un titre tout trouvé, Le Rappel à l’ordre, qui vaut son pesant de dénégation, et un sous-titre qui s’impose : Enquête sur les nouveaux réactionnaires. Les nouveaux actionnaires l’ont chapitré : l’ennemi se reconnaît à ce qu’il porte presque le même nom qu’eux, mais avec un préfixe en plus qui change tout. Le petit enquêteur va-t-il commencer par problématiser le concept de réaction ? Pas un instant. Ce ré magique l’en dispense. Est réactionnaire tout ce qui déplait aux nouveaux actionnaires, c’est-à-dire tout ce qui élabore, et dans quelque direction que ce soit, une critique non alignée du meilleur des mondes tel qu’il va et de la modernité modernitaire et modernisable à merci. Certes, le petit enquêteur, au début, fait semblant de se tâter. Cette « nébuleuse » a-t-elle un projet avoué ? Après s’être tâté, le petit enquêteur règle l’affaire : une « sensibilité collective » n’a pas besoin d’être « voulue pour exister ». Pas davantage, en vérité, qu’elle n’a besoin d’exister pour que lui la veuille. Et qu’il en trouve, dès lors, sans difficulté « le lieu géométrique » comme il dit pompeusement.
Ayant expédié à la va-vite ces tergiversations bouffonnes (elles n’avaient d’autre objet que de conférer à sa basse besogne une apparence d’équité), le petit enquêteur sait déjà tellement de quoi et de qui il va remplir son panier à salade qu’il n’a même plus besoin d’y penser ; encore moins de définir le bric et le broc qu’il doit désigner à la vindicte. Il lui suffit de choisir quelques boucs émissaires hétéroclites, Houellebecq, Finkielkraut, Dantec, Manent, Gauchet, etc., et de les déloger de leurs univers respectifs (esthétiques ou cognitifs) pour leur faire jouer le rôle d’épouvantails dans un débat préfabriqué qui n’intéresse que les nouveaux actionnaires et leur petit enquêteur. Lequel, alors, bâcle cent pages d’insanités haineuses sur des individus coupables de ne pas se réjouir des immenses saccages du tourisme de masse ou de la barbarisation de l’école. Puis conclut avec un sérieux de plomb : « La nouvelle pensée réactionnaire existe. Nous l’avons rencontrée. » Et appelle les belles âmes à la mobilisation « dans un espace public intellectuel qui ne se porte pas si bien ».
Il se porte tellement mal, l’espace public intellectuel, que ce livre nul en est le témoignage. Car l’enquête du petit enquêteur est surtout et d’abord un travail de cochon. J’ai pu le constater à propos d’un sujet sur lequel j’ai de vagues lumières : moi-même. Pour ne pas lasser, je ne m’en tiendrai qu’aux seules âneries de la page 20 où je fais mon apparition. Elles sont indicatives de la méthode du petit enquêteur. Et de sa conscience professionnelle.
Page 20, donc, j’apprends que ma « verve » est « intarissable quand il s’agit de ridiculiser le « festivisme » contemporain ». C’est, en réalité, le festivisme contemporain qui est intarissable ; et le petit enquêteur ne dit pas en quoi et pourquoi il ne faudrait pas le ridiculiser. « Reprenant à Guy Debord l’idée du spectacle, poursuit-il, l’auteur de On ferme ! décrit sous le nom évocateur de Cordicopolis, de saveur orwelienne la Cité du cœur, l’univers de cauchemar qui selon lui est le nôtre. » Je ne suis pas l’auteur de On ferme ! mais de On ferme. Je n’ai pas repris à Debord l’idée du spectacle, dont j’ai écrit qu’elle n’éclairait plus rien. Là-dessus, le petit embrouilleur propose une citation de moi que j’ai eu d’abord du mal à reconnaître. La raison en est simple. Pour commencer, il a recopié un bout de phrase qui se trouve à la page 12 de la préface que j’ai écrite en 1998 pour la réédition de L’Empire du Bien, puis il est allé chercher un autre bout de phrase cinq pages plus loin dans cette même préface, et il a agglutiné le tout de manière à composer un bloc incohérent. Continuant ses falsifications, il indique en note la source de son effronté tripotage, mentionnant un Empire du bien qui serait de moi et qui serait paru en 1990, mais la première édition de L’Empire du Bien (avec une majuscule) date de 1991. Il prétend, en outre, avoir puisé les morceaux disparates de sa citation aux pages 14 et 16 de cette édition inexistante, alors qu’on les trouve aux pages 12 et 16 de la réédition de 1998 d’un livre de 1991. Une autre note de cette même page 20 renvoie une fois encore à On ferme !, livre que je n’ai pas écrit, je le répète, pas davantage que Proust n’a écrit « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ! ce qui serait un appel à aller se planquer toutes affaires cessantes sous les jupes desdites jeunes filles. Dans cette même note le petit enquêteur, pressé de tromper une fois de plus son public, lui conseille ma « description de l’homo festivus dans L’Empire du bien, op, cit. ». Mais je n’ai jamais parlé de l’homo festivus avec des italiques, et toujours d’Homo festivus sans italiques et avec une majuscule parce qu’il s’agit d’un personnage conceptuel (et je me suis expliqué aussi à ce sujet). Par ailleurs, ce n’est pas dans L’Empire du Bien, et pas même dans l’édition inexistante de L’Empire du bien de 1990, op.cit., qu’Homo festivus apparaît, mais dans Après l’Histoire I en 1999.
On peut considérer de telles erreurs comme des vétilles. Mais leur accumulation, en une seule page de ce sinistre Rappel à l’ordre qui n’est pas un rappel à l’exactitude, a quelque chose d’extraordinaire. Surtout lorsque l’on voit un peu plus loin le petit inquisiteur professer une pieuse admiration pour certains penseurs « minoritaires car trop soucieux des faits ». Moyennant quoi, le petit enquêteur soucieux des faits décide par exemple que Marcel Gauchet, auteur de La Démocratie contre elle-même, a écrit La Démocratie par elle-même. Il trouve encore que la « référence à Flaubert » est insistante chez moi et que j’ « oscille entre la réécriture du Dictionnaire des idées reçues et celle de Pauvre Belgique ». Par malchance le titre de ce dernier livre, contrairement à ce que croit le petit enquêteur, mais à l’inverse de On ferme, comporte un point d’exclamation, lui. De toute façon, le petit épurateur ne devrait pas s’aventurer ainsi sur le terrain des jugements esthétiques et des généalogies littéraires. Il serait plus avisé de perdurer dans la catégorie où il brille : celle de la délation à côté de la plaque. C’est là qu’il est bon. Parce qu’il y remplit sa mission : interdire toute pensée, tout rire, toute lucidité. Les nouveaux actionnaires ne lui demandent rien d’autre. Mais aujourd’hui, pour eux, c’est une question de vie ou de mort. Surtout de mort."

Philippe Muray, Le Figaro 16/11/02
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 5 Mar 2006 - 15:34

Les intermittents du spectacle ont-ils vraiment perturbé la saison culturelle ?

Les festivals ont bien eu lieu

PAR PHILIPPE MURAY *
[22 juillet 2003] Le Figaro

Ce ne sont pas les intermittents du spectacle qui ont pris en otage les festivals de l'été, comme s'en plaignent les maires festivisateurs, les cafetiers festivophiles, les hôteliers festivocrates et les festivaliers festivomanes; ce sont les festivals qui avaient déjà pris en otage, et depuis des décennies, toute énergie critique à leur égard, toute liberté de jugement et de langage à leur propos, et interdit jusqu'à la possibilité de contester leur bien-fondé. Ni l'«art» ni la «culture» ne sauraient plus être l'objet d'un examen froid; et encore moins les «artistes», pourtant ouvertement constitués en classe bureaucratique terroriste jouant à incarner le «spectacle vivant», et ne jouant que par là. Telle est la première conclusion que l'on peut tirer des troubles de juillet, dans tant de villes qui n'existent plus que par leurs Printemps des comédiens, leurs Francofolies, leurs Électrons libres, leurs Guitares à pattes, leurs Pipeaux bien tempérés ou leurs Tombées de la nuit, et il est normal que la majorité des esprits, colonisés par la «culture», aient été catastrophés de voir toutes ces belles choses annulées. Ce qui aurait été plus surprenant, c'est que quelqu'un ose ne pas considérer ces annulations comme des catastrophes.
Quand les agents de la SNCF se mettent en grève, on sait ce qui est paralysé. Mais qu'est-ce qui est paralysé, au juste, par les intermittents du spectacle en révolte?
Quelque chose d'infiniment plus important que les transports: le Bien lui-même, auquel ces intermittents s'identifient sans demander l'aval de personne mais sans jamais rencontrer non plus la moindre objection. Car s'il y a un point sur lequel tout le monde s'accorde, du Medef aux intermittents et de la droite à la gauche en passant par le gouvernement, les présidents de région, les bistrotiers et le public, c'est que les festivals sont l'une des plus hautes incarnations du Bien et que la Vertu la plus incontestable flamboie sur les tréteaux où gesticulent des gauchistes-troupiers qui se prennent pour Molière qu'on assassine. Une telle situation ne fait même rire personne.

«Nous sommes l'art, nous sommes la création», crient ces intermutants de la débâcle, et nul n'a le courage de leur demander: «Qu'est-ce que l'art? Qu'est-ce que la création?» (ou pire: «Qui vous a fait bouffons et rois en même temps?»). Personne, d'ailleurs, n'y pense. Car tout le monde, même les plus hostiles aux manifestants, respecte la culture (et, plus encore, l'«exception culturelle française»).

On entendait dire, dès les premiers mouvements de protestation, que l'été risquait d'être «pourri», que des «ténèbres» planaient sur les spectacles estivaux. «Un été muet serait un choc, frémissait un chroniqueur. Un été sans musique, sans rire, sans rêve» (comme si la «musique» et le «rêve» ne gavaient pas déjà littéralement l'existence quotidienne); un horrible été «avec juste des bagnoles sous le soleil, des pompes à essence, des commerçants rapaces». Mais ces commerçants rapaces non plus n'étaient pas contents de voir fondre les juteuses «retombées économiques» qu'ils attendaient de ces festivals. Et les industriels du tourisme entraient en dépression. D'ores et déjà, il était clair que le monde festif était indispensable au bon fonctionnement du système. Mieux: le monde festif était devenu le système même. C'est d'ailleurs la seconde conclusion que l'on peut tirer du spectacle de la révolte des intermittents du spectacle.

Quand le monde festif est-il devenu le système même, autrement dit le monde tout court? Il y a bien longtemps, mais personne ne voulait le voir. On essayait, et on essaie toujours, de dissocier l'art de l'économie et la création du marché. On essayait, et on essaie toujours, de différencier les hôteliers des artistes, les artistes des touristes et les commerçants des intermittents (mais un des slogans de ces derniers était: «Commerçants avec nous, votre fonds de commerce est dans la rue»; ce qui ne les empêchait pas dans le même mouvement de dénoncer la «marchandisation des esprits»), alors que ces catégories se confondent et sont complices sous le signe du festif généralisé.

Ce festif généralisé lui-même s'exprime essentiellement par le théâtre de rue, dont toutes les formes de théâtre ou de «spectacle vivant» ne sont plus que des aspects partiels. On peut aussi en conclure que, même si tant de festivals ont décidé de baisser le rideau, ils ont néanmoins eu lieu. Depuis que le théâtre, en abolissant la rampe, c'est-à-dire la séparation de la scène et de la salle qui donnait au spectateur l'illusion qu'il était au théâtre, a retiré aussi à ce dernier l'illusion qu'il vit quand il n'y est pas, le théâtre est en quelque sorte aboli, comme la plupart des autres arts, et il n'y a plus que ceux qui se prétendent artistes qui ne veulent pas le reconnaître. Ils ont accompli le dépassement définitif de leur pratique dans l'hyperfestivisation, et en ont ainsi fini avec l'art, mais plus que jamais ils veulent qu'on les dise artistes et qu'on les respecte à ce titre.

Mais lorsque les auditeurs d'un festival de jazz doivent enjamber des intermittents couchés, quelle différence cela fait-il avec tant de spectacles où les mêmes intermittents se roulent par terre en vociférant leur indispensable engagement pour les droits de l'homme et contre la guerre?
Il n'y a plus que les artistes qui ne savent pas qu'ils ne sont plus des artistes et exigent le maintien de l'art qu'ils ont liquidé. Mais durant toutes leurs journées de «révolte», il n'y a eu aucune différence entre leur protestation théâtralisée à outrance et ce qu'ils font lorsqu'ils croient faire du théâtre. Se prétendant «debout contre la France totalitaire», se promenant avec autour du cou des pancartes sur lesquelles était écrit «condamné à mort», dénonçant un «massacre des innocents», ils n'ont rien fait d'autre que ce qu'ils font dans l'étalage de leurs «arts de la rue». Ils ont tenu leurs discours moraux habituels et, en bonnes victimes de notre temps, donné toutes les leçons de vertu qui constituent l'ordinaire de leurs fastidieuses «créations». Ils se sont même surpassés (mais surtout dans l'ignominie) lorsque, vers la fin du mouvement, on les a vus défiler derrière un intermittent attaché christiquement sur une croix et fouetté par un compère incarnant le Medef. Oui, les festivals ont bien eu lieu. Qu'auraient-ils été de plus si on ne les avait pas interrompus pour mieux les continuer partout?

* Ecrivain.
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Mer 8 Mar 2006 - 23:07

L'envie du pénal (1)

... De cette légifération galopante, de cette peste justicière qui investit à toute allure l'époque, comment se fait-il que personne ne s'effare? Comment se fait-il que nul ne s'inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah! la Loi! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi! Nul vivant de cette fin du siècle n'est plus censé l'ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. "Il y a un vide juridique! " Ce n'est qu'un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n'émerge qu'une voix, qu'une clameur "Il faut combler le vide juridique! " Soixante millions d'hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c'est-à-dire des zones de flou où risquerait de s'infiltrer encore un peu de vie, donc d'inorganisation. Un tour d'écrou de plus chaque jour! Projets! Commissions! Mises à l'étude! Propositions! Décisions! Élaboration de décrets dans les cabinets! Il faut combler le vide juridique! Tout ce que la France compte d'associations de familles applaudit de ses pinces de crabe. Comblons! Comblons! Comblons encore! Prenons des mesures! Légiférons!
... Saintes Lois, priez pour nous! Enseignez-nous la salutaire terreur du vide juridique et l'envie perpétuelle de le colmater! Retenez-nous, ligotez-nous au bord du précipice de l'inconnu! Le moindre espace que vous ne contrôlez pas au nom de la néo-liberté judiciairement garantie est devenu pour nous un trou noir invivable. Notre monde est à la merci d'une lacune dans le Code! Nos plus sourdes pensées, nos moindres gestes sont en danger de ne pas avoir été prévus quelque part, dans un alinéa, protégés par un appendice, surveillés par une jurisprudence. " Il faut combler le vide juridique! " C'est le nouveau cri de guerre du vieux monde rajeuni par transfert intégral de ses éléments dans la poubelle-média définitive.
... Il en a fallu des efforts, et du temps, il en a fallu de la ténacité, de l'habileté, des bons sentiments et des causes philanthropiques pour incruster bien profond, dans tous les esprits, le clou du despotisme légalitaire. Mais maintenant ça y est, c'est fait, tout le monde en veut spontanément. L'actualité quotidienne est devenue, pour une bonne part, le roman vrai des conquêtes de la Loi et des enthousiasmes qu'elle suscite. De nouveaux chapitres de l'histoire de la Servitude volontaire s'accumulent. L'orgie procédurière ne se connaît plus aucune borne. Si je n'évoque pas ici les affaires de magistrats vengeurs, les scandales de fausses factures, la sombre "révolte" des juges en folie, c'est que tout le monde en parle partout. Je préfère aller chercher mes anecdotes en des coins moins visités. Il n'y a pas de petites illustrations. En Suède, tout récemment, un type saute au plafond d'indignation dans un film de Bergman qui passe à la télé, il vient de voir un père donnant une gifle à son fils! Dans un film? Oui, oui. Un film. À la télé. Pas en vrai. N'empêche que ce geste est immoral. Profondément choquant, d'abord, et puis surtout en infraction par rapport aux lois de son pays. Il va donc, de ce pas, porter plainte. Poursuivre en justice. Qui n'approuverait cet homme sensible? Le cinéma, d'ailleurs, regorge d'actes de violence, de crimes, de viols, de vols, de trafics et de brutalités dont il est urgent de le purger. On s'attaquera ensuite à la littérature.
... Dura lex, sed tex! Il y a des soirs où la télé, pour qui la regarde avec la répugnance requise, ressemble à une sorte de foire aux lois. C'est le marché des règlements. Un lex-shop à ciel ouvert. Chacun s'amène avec son brouillon de décret. Faire un débat sur quoi que ce soit, c'est découvrir un vide juridique. La conclusion est trouvée d'avance. "Il y a un vide juridique!" Vous pouvez fermer votre poste. Le rêve consiste clairement à finir par interdire peu à peu, et en douceur, tout ce qui n'est pas encore absolument mort. "Il faut combler le vide juridique!" Maintenant, l'obsession pénaliste se réattaque de front au plaisir. Ah! ça démangeait tout le monde, de recriminaliser la sexualité! En Amérique, on commence à diriger vers des cliniques spécialisées ceux à qui on a réussi à faire croire qu'ils étaient des addicts, des malades, des espèces d'accros du sexe. Ici, en France, on a maintenant une loi qui va permettre de punir la séduction sous ses habits neufs de "harcèlement". Encore un vide de comblé! Dans la foulée, on épure le Minitel. Et puis on boucle le bois de Boulogne. Tout ce qui se montre, il faut l'encercler, le menotter de taxes et décrets. A Bruxelles, de sinistres inconnus préparent l'Europe des règlements. Toutes les répressions sont bonnes à prendre, depuis l'interdiction de fumer dans les lieux publics jusqu'à la demande de rétablissement de la peine de mort, en passant par la suppression de certains plaisirs qualifiés de préhistoriques comme la corrida, les fromages au lait cru ou la chasse à la palombe. Sera appelée préhistorique n'importe quelle occupation qui ne retient pas ou ne ramène pas le vivant, d'une façon ou d'une autre, à son écran de télévision : le Spectacle a organisé un nombre suffisant, et assez coûteux, de distractions pour que celles-ci, désormais, puissent être décrétées obligatoires sans que ce décret soit scandaleux. Tout autre genre de divertissement est un irrédentisme à effacer, une perte de temps et d'audimat.
... Toutes les délations deviennent héroïques. Aux Etats-Unis, pays des lawyers en délire, les homosexuels de pointe inventent l'outing, forme originale de mouchardage qui consiste à placarder à tour de bras des photos de types connus pour leur homosexualité " honteuse ", avec la mention " absolute queer " (parfait pédé). On les fait sortir de leur secret parce que ce secret porte tort, dit-on, à l'ensemble du groupe. On les confesse malgré eux. Plus de vie privée, donc plus d'hypocrisie.
... Transparence! Le mot le plus dégoûtant en circulation de nos jours! Mais voilà que ce mouvement d'outing commence à prendre de l'ampleur. Les chauves s'y mettent, eux aussi ils affichent à leur tour des portraits, des photos de célébrités qu'ils accusent de porter des moumoutes (pardon, des " compléments capillaires") ! On va démasquer les emperruqués qui ne s'avouent pas! Et pourquoi pas, après ça, les porteurs de fausses dents, les bonnes femmes liftées, les cardiaques à pacemakers? L'ennemi héréditaire est partout depuis qu'on ne peut plus le situer nulle part, massivement, à l'Est ou à l'Ouest.
... " Le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement", écrivait Chateaubriand. Je ne crois pas qu'on puisse encore parler de malheur. Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots " solidarité ", "justice", "redistribution". Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l'ordre établi, bien hébété d'admiration pour la société telle qu'elle s'impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d'autres jouissances que celles qu'on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d'aujourd'hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu'avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l'évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu'il n'est pas, par définition, c'est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu'on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s'épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l'horizon.
... C'est l'ère du vide, mais juridique, la bacchanale des trous sans fond. A toute vitesse, ce pseudo-monde en perdition est en train de recréer de bric et de broc un principe de militantisme généralisé qui marche dans toutes les situations. Il n'y a pas de nouvelle inquisition, c'est un mouvement bien plus subtil, une montée qui sourd de partout, et il serait vain de continuer à se gargariser du rappel des antiques procès dont furent victimes Flaubert ou Baudelaire : leur persécution révélait au moins une non-solidarité essentielle entre le Code et l'écrivain, un abîme entre la morale publique et la littérature. C'est cet abîme qui se comble chaque jour, et personne n'a plus le droit de ne pas être volontaire pour les grands travaux de terrassement. Qui racontera cette comédie? Quel Racine osera, demain, composer les Néo-Plaideurs? Quel écrivain s'échappera du zoo légalitaire pour en décrire les turpitudes?

1992

(1) Il va sans dire que le phénomène étudié ici a connu dans tous les domaines, depuis 1992, une extension prodigieuse qui ne semble pas près de s'interrompre. Il va sans dire aussi que les exemples que j'avais choisis, a l'époque, valaient pour bien d'autres qu'il était préférable (qu'il est encore, qu'il est plus que jamais préférable) de taire. Seul compte, en définitive, et comme toujours, le fait d'avoir vu la question alors qu'elle n'en était qu'aux prodromes de son sinistre développement (avril 1997).

http://www.leconcombre.com/biblio/muray/envie-du-penal-01.html
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Mer 8 Mar 2006 - 23:25

Les Démons

Tribune de Philippe Muray*, écrivain, pour l'Observatoire du communautarisme

L'Observatoire du communautarisme avait sollicité l'opinion de l'écrivain Philippe Muray sur la question du communautarisme. Pour celui-ci, "si la définition du démon est de manquer d'être, et donc de se venger de ce manque en nuisant, il est à noter que le communautariste, par manque d'être aussi, empoisonne tout le monde".

Tout récemment, dans l'émotion soulevée par un crime odieux, et aux applaudissements d'un certain nombre d'associations, on a pu voir le garde des Sceaux Dominique Perben annoncer qu'il allait soumettre au Premier ministre des propositions tendant à sanctionner les « injures homophobes » ; ce qui d'abord, précisa-t-il, impliquait de « modifier la loi de 1881 sur la liberté d'expression ».

On ne saurait trop conseiller à ce garde des Sceaux de ne pas perdre son temps à modifier la loi de 1881 sur la liberté d'expression mais de la supprimer sans façon, car très bientôt elle ne servira plus à rien dans la mesure où, par la grâce des sanctions qu'il prépare, c'est l'expression en soi, toute possibilité d'expression quelle qu'elle soit, et non pas seulement ses « abus » comme par le passé, qui va disparaître. Et nul ne s'en alarmera puisqu'une fois de plus, « dans le silence de l'abjection », l'on n'entendra « retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ». Sauf que le délateur, aujourd'hui, loin de raser les murs, couvert de crachats et de honte, tient sous le nom jamais tout à fait revendiqué de communautariste le haut du pavé, dicte ses volontés au ministre de la Justice et déploie son hystérie sans limites sous forme de lois imposées, via les médias amplificateurs, au nom de la tolérance et de la liberté.

Et lorsque les nouvelles sanctions qu'il aura exigées seront votées, ce n'est plus seulement l'expression de ce qui lui déplaît dont il réclamera la répression accrue, mais même sa manifestation potentielle ou virtuelle. Ainsi se constituera un nouveau délit non prévu par Orwell : le crime d'arrière-pensée (ou de sous-pensée, ou de non-pensée, ou de pensée in statu nascendi). L'annonce de cette répression nouvelle et prévisible réjouit déjà les belles âmes officielles, et on a pu lire dans Le Monde un éditorial où, après quelques hypocrites bouffonneries (« Trop de loi tue peut-être la loi, comme le dit l'adage. Mais dans notre société – même si l'on peut regretter cette dérive légaliste –, sans doute faut-il un texte pour arrêter le sexisme ordinaire, celui qui fait mal et peut tuer », etc.), on s'empressait de désigner à la vengeance un journaliste de province coupable d'avoir parlé de « lynchage » ou d'«Inquisition» à propos de ce début de croisade contre l'homophobie. Et il était aisé de deviner qu'on regrettait de ne pouvoir encore le traîner devant un tribunal.

Chez les plus logiques des communautaristes, la persécution emprunte d'ores et déjà les voies du principe de précaution, et implique qu'on abatte tout le troupeau avant même qu'il ait fait la preuve de sa nocivité : pourquoi se gêneraient-ils puisque les ministres se couchent devant eux et s'empressent de transposer en mesures législatives leur délire ? Bien d'autres maîtres chanteurs, également groupés en associations de malfaisance patentée, piaffent déjà derrière la porte, avec à la main leurs innombrables pétitions qui se résument pour la plupart à exiger des pouvoirs publics un accroissement de l'arsenal répressif, ainsi qu'une politique enfin efficace de prévention, dans des domaines variés : contre les actes et propos handiphobes, contre les actes et propos féminophobes, contre les actes et propos islamophobes, contre les actes et propos jeunophobes, contre les actes et propos zoophobes, etc. Dans l'apocalypse communautariste où nous nous enfonçons, chaque groupe de pression particulier peut bien être en guerre avec les autres, ou faire semblant de l'être ; ils n'ont ensemble qu'un seul ennemi : la liberté. Du moins le peu qui en reste. Et ils sont décidés à l'achever.

Le communautarisme est un monstre. Par là, il reflète bien notre époque monstrueuse qui semble n'avoir plus d'énergie que pour en terminer de toutes les manières possibles avec la définition fondamentale de l'être humain. Et c'est bien à cela que l'on travaille lorsqu'en exigeant, par exemple, que les grands singes bénéficient des droits de l'homme on contribue à faire disparaître la barrière qui se dresse encore entre l'humanité et le monde animal ; et c'est à cela aussi que l'on s'adonne lorsque, à l'occasion d'un crime, on fait ressortir que la victime était homosexuelle avant d'être une personne humaine. D'un côté comme de l'autre, c'est l'anthropos en général qui est nié ou en passe de l'être. Le communautarisme n'est certes pas un humanisme. Il ressemblerait plutôt à ces maladies qu'on appelle auto-immunes où le système immunitaire, brusquement, ne reconnaît plus comme siens certains constituants de l'organisme et s'attaque à eux. Dans un cas comme dans l'autre, la destruction est aussi et d'abord une autodestruction.

Ce n'est pas seulement jouer sur les mots que de remarquer qu'entre communisme et communautarisme il n'y a que quelques lettres de différence, et que tous deux ont la même origine latine, communis. Ce n'est pas non plus se laisser aller à des abus historicistes que de noter le parfait synchronisme avec lequel on a vu finir le communisme et, presque aussitôt, apparaître les délires des communautarismes et leurs premières actions d'éclat. Comme si, des ruines de l'un, avaient émergé les autres. Et comme si le dogme de la dictature du prolétariat n'avait attendu que l'occasion de se transformer en despotisme des minorités dans un monde décentralisé, désorbité, où le centralisme démocratique de jadis accouche finalement d'un décentralisme frénétique tout aussi ennemi de la démocratie, bien sûr, que l'ancien centralisme. Dans le même temps, est rétablie la vieille notion bolchévique de « suspects », indispensable dans toute situation de terreur, et sont désignés de nouveaux « ennemis du peuple » (les homophobes, les sexistes, les islamophobes, etc.). La nuisance a horreur du vide. Les espoirs d'égalité illimitée que l'ancienne idéologie avait donné à l'homme, même s'il ne vivait pas en régime communiste, et même si ces espoirs avaient été rapidement bafoués, loin de disparaître avec cette idéologie, se reconstituent mais par morceaux, de manière éclatée, en poussière de néo-soviets ou de milices vigilantes qui exercent d'abord et comme de juste leur tyrannie sur ceux qui appartiennent au groupe, puis répercutent cette tyrannie et l'étendent à l'ensemble de la société, contrainte dès lors de s'incliner devant leurs exigences particulières et de les reconnaître comme autant de bienfaits. Tous les droits à la différence additionnés débouchent alors sur l'unique droit qui reste à l'individu ordinaire, celui qui ne peut se réclamer d'aucun particularisme : le droit à la déférence.

Ces exigences, d'ailleurs, se chantent sur l'air du Bien absolu et de la positivité la plus irréfutable. Les « offres » communautaristes sont de celles qu'on ne peut pas refuser puisqu'elles parlent de justice, de tolérance, d'amour, d'équité, de métissage et d'ouverture à l'autre. Ce qui se traduit aussitôt en demandes insatiables de lois répressives. Car c'est bien sûr le Mal, ce Mal que l'on entend éradiquer (sous les divers masques du « phobe »), qui est d'ores et déjà passé avec armes et bagages dans le charabia du Bien. Il habite tout entier là même où se rabâche sa dénonciation. Il est la maladie qui parle de remède, il est la contention qui s'intitule liberté, et la haine qui tremble d'amour. Il est la mort qui vit une vie humaine et qui lui emprunte sa force. Il est la perversion qui se nomme Loi. Sous son action, les lois elles-mêmes, par principe protectrices, deviennent meurtrières. Un programme total, pour ne pas dire totalitaire, constitue l'unité cachée de mille programmes communautaristes en apparence ennemis. C'est ainsi qu'aux militantes qui affirment vouloir « imposer la défense des revendications féministes à l'ensemble du mouvement altermondialiste », fait curieusement écho l'islamiste radical qui dit sans jamais vraiment le dire qu'il veut l'islamisation de la modernité.

Le démoniaque, un nouveau démoniaque, un démoniaque moderne, n'est pas loin. Si la définition du démon est de manquer d'être, et donc de se venger de ce manque en nuisant, il est à noter que le communautariste, par manque d'être aussi, empoisonne tout le monde. Cette ancienne victime (mais le diable, « celui à qui on a fait du tort », en est une aussi) se sent menacée de disparition par intégration. La certitude de ne plus être persécutée s'échange pour elle contre le risque de mourir d'inexistence. C'est alors qu'elle se met à hurler à la discrimination et qu'elle transforme un fait-divers criminel en marchepied de ses nouvelles conquêtes. L'homme communautariste, l'homme des associations est l'homme du ressentiment sous sa figure contemporaine. Son impuissance à être l'a conduit vers les officines où bout l'esprit de vengeance. Il lui faut sans cesse des combats, des revendications, des pressions pour se sentir être parce qu'il ne peut plus éprouver l'excitation vitale que sous la forme de la persécution : celles dont il se dit menacé justifiant celles dont il demande la mise en œuvre.
Mais tout cet enfer est si bien emballé dans le pathos de l'empathie qu'on l'entend à peine crépiter. En tout cas, ce serait une erreur de croire que le bruit qui s'en élève est la mélodie du bonheur.

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Ce texte a été publié sous le titre "Le communautarisme ? Un monstre" dans Marianne (15/03/2004, pages 34-35).

*Philippe Muray est l'auteur de nombreux ouvrages, dont L'Empire du Bien, Belles Lettres, 1998.

Voir le dossier de l'Observatoire du communautarisme consacré au projet de loi pénalisant les propos homophobes ou sexistes


Mardi 17 Février 2004

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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Jeu 9 Mar 2006 - 18:39

http://www.jalons.fr/publications/livres/histoiredelapensee-Ba.html

Voici une petite préface qu'avait faite Philippe Muray pour le livre de philosophie de Basile de Koch.

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Le monde des conceptions du monde, autrement dit l'ensemble des multiples tentatives de ramener à quelques principes tous les problèmes qui tenaillent l'humanité depuis qu'elle est sortie des grottes, est une pétaudière divertissante. Et cela est heureux car sinon des ouvrages comme celui-ci seraient impossibles. On n'y songerait même pas un seul instant. Si Platon, Aristote, Descartes, Malebranche, Leibniz, Hume, Kant, Hegel, Schopenhauer, Marx et quelques autres n'avaient pas été si fermement convaincus à travers les âges de détenir la seule et unique doctrine légitime englobant toutes les autres et les accomplissant, l'histoire de la philosophie ne ressemblerait pas à la sympathique foire d'empoigne que raconte ce livre avec tout le sérieux didactique et le souci pédagogique requis en de telles circonstances.

S'il n'y avait jamais eu que des affirmations vraies et vérifiables, l'harmonie régnerait depuis toujours, implacable et pure. Le monde s'offrirait docilement et en toute transparence à notre appréhension. Il n'y aurait pas eu lieu non plus de faire se succéder tant de systèmes de représentation de la réalité aussi contradictoires que rigolos puisqu'il n'y aurait jamais eu qu'un seul système de représentation et que ce serait le bon. Le monde ne serait pas drôle. On n'en chercherait même pas le sens à tâtons en se cognant partout à travers le labyrinthe ardu des hypothèses sans avenir, sous la nuit sans étoiles des solutions imaginaires.

S'il n'y avait jamais eu que des pensées authentiques et des conceptions du monde collant exactement avec leur modèle supposé, il n'y aurait eu qu'une seule pensée et une seule conception du monde, et nul n'aurait l'idée d'en faire l'histoire. Il n'y aurait d'ailleurs jamais eu d'histoire non plus. Ou elle se résumerait en quelques paragraphes sobres, austères et imparables ; au terme de quoi tout le monde irait se coucher en paix avec lui-même et dormirait d'un long sommeil sans rêves.

La pensée est une erreur féconde. On ne chantera jamais assez la supériorité des idées fausses sur les idées vraies. Ce ne sont d'ailleurs jamais que des idées fausses qui ont engendré les civilisations, lesquelles ont produit des tas de choses et même des merveilles. On dira qu'elles ont également déclenché des horreurs mémorables, et cela est exact ; mais comme nul ne sait ce qu'aurait donné une civilisation bâtie sur une pensée vraie, ni quelles catastrophes spécifiques elle aurait entraînées, la discussion est oiseuse. Quant à l'objection selon laquelle ce sont aussi des idées fausses qui n'ont cessé de détruire successivement toutes les civilisations bâties sur d'autres idées fausses, elle se réfute d'elle-même puisqu'on n'a jamais vu une idée vraie en action dans la mesure tout simplement où on n'a jamais vu une idée vraie. Il faut donc bien que ce soit les idées fausses qui fassent tout le boulot, qu'elles construisent et qu'elles détruisent. Dans cet ordre-là ou dans un autre. Qui s'en chargerait à leur place ? Pas les idées vraies, en tout cas, qui ne courent pas les rues.

Les idées fausses, en revanche, se bousculent avec pétulance, plus colorées, plus héroïques, plus définitives et autoritaires les unes que les autres. Plus imaginatives aussi. Infatigables. Increvables. Comme l'humanité même, dont elles sont la quintessence, la fine fleur, l'expression esthétiquement épurée, parfaite, le long chef-d'œuvre intarissable. Si l'humanité n'avait cessé de se tromper avec tant d'éloquence et de fidèle obstination, elle n'aurait jamais existé et ce serait bien dommage car on ne ferait pas l'histoire universelle de sa pensée, ce long feu d'artifice comique d'élaborations multicolores. Borgès disait qu'il n'y a jamais eu plus grande et plus belle littérature fantastique que l'ensemble des inventions extraordinaires de la théologie. Bien considérée, sous l'angle adéquat, l'histoire de la philosophie n'a rien à envier à cette dernière dans son obstination savante à trouver des solutions monumentales aux plus épais mystères, dans son acharnement à prouver que jamais l' inintelligible ne sera un obstacle au concept.

Il faut lire ce livre parce qu'il n'est pas sérieux. Il rit de tout, même de ce qui est risible. Ainsi fait-il vivre ce dont il traite, car il n'y a jamais que ce dont on rit qui est vivant. Les grandes religions meurent quand elles n'ont plus d'hérésies pour leur mordre les mollets. Le rire est aux splendides constructions de la philosophie ce que l'hérésie est à la religion, ce que les anticorps sont au corps, ce que le Mal est au Bien : leur principe vital.

Philippe Muray
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Jeu 9 Mar 2006 - 19:01

Pour ceux qui peuvent l'obtenir Philippe Muray a participé à plusieurs émissions "Répliques" d'Alain Finkielkraut sur France-Culture

19/03/2005 Modernes et antimodernes avec Antoine Compagnon

16/08/2005 Malaise dans la civilisation avec Charles Melman

27/03/1999 Le futur ne manque pas d'avenir avec Philippe Meyer émission éditée en livre aux éditions tricornes...

Il a aussi participé aux côtés d'Elisabeth Lévy à l'émission "Charivari" de Frédéric Bonnaud sur France-Inter le 05/05/2005
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 0:13

Semaine du jeudi 17 juillet 2003 - n°2019 - Le Nouvel Observateur

Nietzsche sur l'ère des loisirs

Par Philippe Muray


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Une récente publicité avertissait qu'«on a le droit de tout rater sauf ses vacances». Proclamation qui laisse apparemment un champ très vaste aux plaisirs du ratage, aux jouissances de l'échec, aux jeux de l'erreur et du hasard, c'est-à-dire à l'Histoire si tant est, comme le soutenait Hegel, qu'elle n'est que la succession des erreurs humaines qui peu à peu deviennent des vérités. Mais il n'en est rien. On n'a, en fait, le droit de rien rater car tout est maintenant vacances et poursuite de vacances. Devenu un être-pour-le-loisir, l'individu ne peut plus sortir de ce loisir, lequel s'est refermé sur lui comme un piège. On l'a vu lors des der-nières grèves, quand il se fit jour qu'elles ne pourraient durer puisque les grandes vacances allaient commencer; et qu'il valait mieux rater une grève que des vacances (et nul ne songea à mettre en cause ce que cette conquête sociale était devenue, ni à en mener la critique vigoureuse, car il semblait préférable de rouler dans les ornières des protestations connues que d'en inventer de nouvelles).
Comme toutes les sociétés, celle des vacances, cette paix des grands cimetières sous le soleil, a façonné son homme, qui ne s'étonne plus le moins du monde d'être un abruti à bermuda en proie à un long bâillement déambulatoire à travers des pays refaits à son image et dont toute négativité a été effacée (quand ce n'est pas encore le cas, il s'agit d'Etats voyous et on sait ce qui leur arrive). Cet homme, Nietzsche l'appelle le «dernier». Il tombe en loisirs comme on retombe en enfance. S'il n'a le droit de rien rater, c'est qu'il ne peut plus rien réussir d'autre que sa propre vacuité.
Comment en est-on arrivé là? Remontons au déluge, c'est-à-dire au premier homme; lequel était au moins deux, c'est-à-dire un de trop. Se déroule alors cette fameuse lutte à mort pour la reconnaissance d'où émergent, selon Hegel, le maître et l'esclave. La suite est connue. Le maître, qui pourrait être regardé comme l'homme parfait et parfaitement libre, s'enfonce dans une jouissance oisive qui va être sa perte, tandis que l'esclave, celui qui a eu peur de risquer sa vie, est aussi celui qui travaille, donc qui transforme le monde, tandis que le maître le consomme et en jouit. En transformant le monde par le travail, l'esclave engage le pro-cessus historique, fondé sur une perpétuelle insatisfaction vis-à-vis du monde donné; alors que le maître, qui se borne à jouir et dont la conscience s'obscurcit, sort de l'Histoire.
Sautons quelques dizaines de millénaires. Le maître, l'homme-du-plaisir, l'homme de la Lust, le vacancier majeur, a disparu. Mais rien ne va plus car l'esclave, qui s'est libéré par la négation, c'est-à-dire par l'action, c'est-à-dire par le travail, aspire à son tour au plaisir, à la Lust généralisée, à cette jouissance passive du monde dans laquelle s'éprouve l'hypothèse de la disparition de l'Histoire. C'est la Lust finale. Nietzsche, dans le «Prologue» de Zarathoustra, devine cette situation sans précédent et, pour la première fois, décrit l'homme vacancier, vacant, l'abruti intégral, l'oisif de masse, le dernier homme, autrement dit l'esclave hégélien devenu à son tour ce maître originel passif dont il avait autrefois triomphé, et, pour cette raison, condamné à disparaître comme lui; mais, cette fois, en masse. Zarathoustra adjure ses auditeurs de ne pas devenir ce dernier homme. Il essaie d'arrêter la fin de l'Histoire dont il sait, à l'opposé de Hegel, qu'elle va être une nuit noire. Il échoue. L'auditoire acclame le dernier homme. Les loisirs, la RTT, le tourisme de masse et l'effacement du monde sont en marche. P. M.

Philippe Muray , 56 ans, romancier et essayiste, est notamment l'auteur de «l'Empire du Bien», «Désaccord parfait» et «Après l'Histoire» (les Belles Lettres).

Nietzsche, prologue d'«Ainsi parlait Zarathoustra»
«Je veux parler de ce qui est le plus méprisable; or c'est le dernier homme. Malheur! Arrive le temps où de l'homme ne naîtra plus aucune étoile. Malheur! Arrive le temps du plus méprisable des hommes, qui lui-même ne se peut plus mépriser. La Terre alors est devenue petite, et sur elle clopine le dernier homme, qui rapetisse tout. Inépuisable est son engeance, comme le puceron; le dernier homme vit le plus vieux. "Du bonheur nous avons fait la découverte", disent les derniers hommes, et ils clignent de l'oeil. Ils ont abandonné les régions où il était dur de vivre, car de chaleur on a besoin. On aime encore le voisin et l'on se frotte à lui, car de chaleur on a besoin. Çà et là une petite dose de poison, ce qui fait agréablement rêver. Et, à la fin, beaucoup de poison, pour agréablement mourir. On travaille encore, car le travail est une forme de divertissement. Mais on prend soin que ce divertissement ne soit pas fatigue. Pas de berger, un seul troupeau! Chacun veut la même chose, tous sont égaux! Qui se sent différent, à l'asile des fous entre de plein gré! "Jadis tout le monde était fou", disent les plus fins, et ils clignent de l'oeil.»

Philippe Muray
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 0:31

Voici un texte écrit au moment des manifestations d'opposition aux essais nucléaires français de Mururoa, en 1995. Si l'on peut être en désaccord avec sa conclusion, ce texte brille surtout par son historique de la manipulation, aujourd'hui connue de tous, opérée par l'URSS sur tous les mouvements "pacifistes" occidentaux. A l'heure où partout dans le monde on s'oppose à la guerre américaine engagée et achevée contre Saddam Hussein, une telle mise en perspective permet de mieux cerner les motivations de beaucoup.

F. Ribet

Autopsie du pacifisme

Par Philippe Muray

« Terrassé par la surprise » en apprenant le 13 octobre 1995 qu'il avait reçu, lui et le mouvement antinucléaire Pugwash, le prix Nobel de la paix, le physicien britannique Joseph Rotblat en profitait pour condamner une nouvelle fois la France et les essais de Mururoa. Avec la bénédiction de Greenpeace, en quête d'un second « souffle » pour sa campagne antinucléaire.
L'Académie suédoise a été bien inspirée. Qu'ils s'appellent Vladimir Boukovski ou Stéphane Koch, les historiens en rapportent la preuve : le mouvement pacifiste a été amplement manipulé par une puissance nucléaire anodine, l'Union soviétique. Les archives du Komintern à Moscou ont parlé. Et elles montrent que le mouvement Pugwash n'a pas échappé, lui non plus, à la vigilance du comité central. Affranchi de la tutelle communiste, le pacifisme reste livré à son utopie : celle d'une société qui aurait banni le risque et, donc, l'individu. Pour s'en convaincre, il n'est pas inutile de revenir aux sources du pacifisme anglo-saxon.

Comment peut-on, sans se lasser, tapager pour tant de causes qui n'ont pas de vrais ennemis ? Que l'on préfère la vie à la mort, le plein-emploi au chômage, la civilisation à la barbarie, la paix à la guerre et la découverte d'un remède contre le sida à son extension à l'infini, sont des choses qui vont de soi. Des vérités qui crèvent les yeux. Des certitudes incontestables. Une fois qu'on l'a dit, qu'est-ce qu'on peut ajouter ?

Rien. Mais précisément : on peut recommencer. Et transformer les évidences en incantation. Les certitudes en exorcismes. La version de la guerre en transe pacifiste. Le désarmement en formule magique. La lutte contre les méchants et pour les gentils en bouffée délirante à perpétuité. La répétition de l'évidence en illumination, l'illumination en démagogie, et cette démagogie, bien sûr, en système de pouvoir.

La prise de contrôle du genre humain par la surenchère des grands sentiments est une invention assez récente. L'ascendant des bonnes âmes sur les âmes tout court ne s'est pas réalisé en un jour. Avant, et même pendant des millénaires, c'est plutôt par le fer et par le feu qu'on imposait sa volonté. C'est dans le sang et les larmes que s'effectuaient les conquêtes. Il n'y a pas encore si longtemps, la victoire était au bout du fusil. Les promotions se faisaient au couteau. La tyrannie s'imposait avec des chars et des kalachnikovs. Ce n'était pas rose tous les jours. Les vertueux de profession ne couraient guère les rues. La force du bien ne faisait pas encore recette. Tartuffe était une exception si pittoresque qu'on le montrait sur les tréteaux.



Que celui qui est contre la croisade pour la vie lève la main !



Aujourd'hui, c'est Tartuffe qui mène le bal, organise les shows, manipule des foules qui ne demandent pas mieux, et lance des best-sellers. Bras long et larme à l'oeil. L'homme moderne a découvert un moyen de pression que ses brutaux ancêtres ne soupçonnaient même pas. Le loup de jadis s'est déguisé en bon pasteur. Les agneaux sont lâchés. Avec le petit grigri rouge supposé anti sida à la boutonnière. M. propre et la fée du logis défilent main dans la main contre le cholestérol, le tabagisme passif et l'arme nucléaire. Le pouvoir d'ingérence émotionnelle est si profondément entré dans les moeurs qu'on se demande comment on avait pu, jadis, s'en passer.

Voilà les vivants engagés dans la croisade la plus redondante de toute leur histoire : la croisade pour la vie. Avec la charité généralisée, l'idéalisme obligatoire, la solidarité sans réplique, les droits de l'homme dans tous les coins et le souci hygiéniste à chaque étage, la passion de survivre est devenu plan de carrière et programme d'existence.

Tout le monde se bat dans la même direction. À coups de positivité enthousiaste et de volonté de gagner. On a la haine de la haine. On fait la guerre à la guerre. C'est même là que ça devient cocasse : le négatif a été si bien ratatiné dans tous les domaines qu'on ne trouve plus de débat qu'entre gens du même avis.

Quand on se crêpe le chignon, c'est entre opposants à la drogue et adversaires de sa dépénalisation ; entre partisans du cosmopolitisme et ennemis de la xénophobie ; entre et éradicateurs du machisme et anéantisseurs du sexisme. On s'engueule dans l'entre nuances. C'est la grande rivalité du Même. Le combat du semblable contre son sosie. La cause du bien a si peu d'adversaires qu'il faudra peut-être, dont les années à venir, se résigner à en créer de toutes pièces, des adversaires, et les salarier, si l'on veut continuer à soutenir l'intérêt. On ne pourra sans doute pas éternellement compter sur les Serbes et les intégristes à turban.

Les vérités qui ont toujours le dernier mot vont comme un gant à une société qui ne veut plus prendre de risques. Le culte du truisme (exemple : la vie c'est mieux que la mort) nous protège de l'imprévu et du paradoxe. Notre temps est furieusement truismocratique. Le truismocrate et le véritable maître de l'époque. C'est grâce à lui que le pacifisme, qu'on aurait pu croire enterré avec la guerre froide, a repris un tel poil de la bête. Le truismocrate sait que les évidences, désormais, ont encore moins besoin que jadis de s'appuyer sur la réalité pour se payer un franc succès.
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 0:32

(suite)

Les quakers, pionniers du pacifisme radieux

Au contraire, le truismocrate n'ignore pas la leur loi des passions terminales : qu'elles aient réalisé leurs objectifs ne fait que les stimuler davantage. Voire les enrager. Ainsi de l'élimination des derniers vestiges d'inégalité qui devient, en temps d'égalité précisément, une occupation à temps plein. Ainsi de la multiplication des « droits à », dans les États dits « de droit ». Ainsi du désir légitime de vivre en paix, qui, les risques de guerre totale s'effaçant, mute en sont pathos : le pacifisme.

Certes, l'horreur de la guerre remonte à la plus haute Antiquité. Elle doit même, en bonne logique, être contemporaine de la guerre elle-même, ce qui ne nous rajeunit pas. Notre passé est rempli d'horreurs de la guerre. À tel point que c'est devenu, dans l'histoire de l'art, un genre à part entière. Ce qui nous a donné les gravures de Callot, le « trois mai » de Goya et bien d'autres chefs-d'oeuvre. Comme ce Rubens du palazzo Pitti, à Florence, où Vénus tente d'empêcher Mars, dieu de la guerre, de partir en combat. Cramponnée, voluptueuse, admirablement nue, elle est prête à tout pour lui faire oublier ses envies de destruction.

C'est là un des moments sublimes du pacifisme (j'attends le jour où les grenouilles de bénitier de Greenpeace prendront ce tableau comme logo). On en trouve peu de comparable de la littérature. Ni dans la philosophie. À moins qu'on ne tienne à s'appuyer le « projet philosophique de paix perpétuelle » de Kant. Ou les écrits très légèrement angoissants des quakers du XVIIe siècle. Angoissants comme l'indique le sens du verbe anglais to quake : trembler. Encore appelés « société des amis », les quakers sont les véritables inventeurs, vers 1674, de l'idée de paix définitive et obligatoire. 300 ans plus tard, avec la disparition de la menace soviétique et le triomphe quasi mondial du puritanisme anglo-saxon, leur prédication renaît de ses cendres. Mais il ne s'agit même plus d'en finir avec la guerre. Il s'agit, une bonne fois pour toutes, d'en terminer avec l'Histoire. De s'épargner à jamais ses affres et ses incertitudes. D'entrer enfin résolument de la grande rue piétonne de l'avenir, rempli de musique, de sourire d'enfants, de magasins pour touristes et de jeunes femme si sympathiques avec leurs petits sacs à dos et leurs grossesses optimistes moulées dans des collants de danse de toutes les couleurs.

Les truismocrates de Greenpeace, et les autres Milices Vertes de la planète, mobilisent sur du velours. Tout le monde est pour la paix. Tellement pour la paix que le pacifisme n'est presque jamais interrogé dans ses fondements, ses contradictions ni ses origines. C'est un pays assez mal exploré parce qu'on croit le connaître. Pour dire les choses autrement, le pacifisme jouit d'une présomption d'évidence (à l'instar de tant d'autres choses, l'antiracisme, la lutte contre « l'exclusion », le rejet des « discriminations »).

Dans ces conditions, l'ériger en question, « le problématiser », est presque un blasphème. Une incongruité, au moins. Une obscénité. Remonter ses filières, tenter son « archéologie », découvrir les cordes sensibles sur lesquelles il joue, la volonté qu'il exprime, les désirs qu'il satisfait, les illusions qu'il comble et les buts qu'il poursuit, serait une espèce d'insulte à l'émotion sacrée dont on le voit détrempé.

Qui aurait le coeur assez sec pour regarder froidement une émotion ? Détailler à la loupe une crise de larmes ? Une bouffée de lyrisme ? Qui hésiterait à fondre devant le monde féerique que nous annonce les millions de petits hommes (ou femmes) verts qui, de par le globe, stigmatisent l'arrogance de la France ? Qui resterait de glace devant ces masses de jeunes de partout, aux bouches toujours un peu entrouvertes pour mieux bêler, aux yeux luisants d'enthousiasme, à la tête bourrée de morale unidimensionnelle, et qui ne réclament qu'une chose : le bonheur universel ?



Comment Moscou a exploité la griserie pacifiste chez les artistes, les intellectuels...



Il faudrait être fou. Fous, en effet, comme le siècle dont ils sont issus et dont ils n'ont pas la moindre idée. Fous comme l'écho profond de leur braillements réveillent dans les cryptes du temps. Et puisque nous en sommes à parler de cryptes, c'est le bon moment pour évoquer le livre de Stéphane Koch : la fin de l'innocence. (1) Tout le dossier de la conquête des esprits occidentaux par l'Union soviétique d'avant-guerre, via la griserie pacifiste justement, s'y trouve étalé. De Moscou à Berlin (« ces capitales jumelées de la folie paranoïaque et de la haine »), en passant par Londres, Paris, Hollywood et New York, les dossiers du Komintern ont craché leurs secrets. C'est le grand Staline Circus des années trente.

De la première opération géante d'aide humanitaire internationale (à l'occasion de la famine des populations de la Volga) à la guerre d'Espagne, en passant par l'affaire Sacco--Vanzetti (« les enfers donnaient leur argent de poche, les travailleurs versaient leurs salaires, les philanthropes ouvraient leurs carnets de chèques »), on voit frétiller dans le mirage communiste presque tout le gratin de l'élite occidentale. Pêle-mêle, Dos Passos, George Grosz, Piscator, Malraux, Gide, Brecht, Hemingway, Doroty Parker, Aragon, Fritz Lang, Sinclair Lewis, Dashiell Hammet, E.E. Cummings. Pour un temps ou pour la vie (le réveil en sursaut de Gide, la brutale sortie d'hypnose de Dos Passos ne seront pas des grâces données à n'importe qui). L'appareil recrute à la chaîne. Aussi bien en France qu'en Angleterre et aux États-Unis.

Depuis les jeunes intellectuelles contestataires de Londres, proches du groupe de Bloomsbury et de Virginia Woolf, jusqu'à l'avant-garde new-yorkaise et Hollywood, presque tout le monde passe un jour ou l'autre à la moulinette à staliniser. Sous le soleil enivrant de la paix à tout prix. Et sans que le problème de la contradiction entre cette paix et le régime soviétique qui en a plein la bouche (quoique issus d'une révolution encore toute fraîche : or la révolution, par définition, c'est la guerre), soit jamais abordé ; comme personne ne verra jamais le pouvoir stalinien collaborer activement à la consolidation de l'horreur hitlérienne ; ni Staline lui-même piller et trahir l'Espagne républicaine qu'il prétendait sauver. « Son objectif, écrit Stéphane Koch, était de susciter chez les occidentaux non communistes bien-pensants le préjugé politique qui allait dominer toute l'époque : la conviction que toute opinion favorable à la politique étrangère de l'Union soviétique était fondée sur les principes de l'honnêteté la plus élémentaire ». Et aussi, commentant la création en 1935, à Moscou, du Front populaire (alliance antifasciste du Komintern et de la gauche non stalinienne) : « l'enthousiasme qui salua la naissance de cette ère des bons sentiments, inaugurée par une offre de paix comme celle-là, fut à la fois exubérant et irrésistible. À Paris, à New York, à Hollywood et à Londres, une nouvelle variété d'orthodoxie stalinienne submergea l'élite culturelle de l'époque, conquise par ce nouveau chic. Presqu'aucun intellectuel n'y échappa. Staline avait eu raison, une fois de plus : résister Front populaire aurait paru indécent -- tout comme si l'on soutenait Hitler. L'aveuglement d'une époque était acquis ».

Ce qui étonne, en fin de compte, ce n'est pas le nombre faramineux individus illustres qui se sont laissés absorber par le grand buvard stalinien de l'impérialisme compassionnel ; c'est qu'il n'y en ait pas eu encore davantage. Dans ce surprend à essayer de recenser ceux qui se montrèrent réticents devant cette offre qu'on ne pouvait pas refuser. Qui restèrent indifférents aux séductions du pacifisme incantatoire comme à ses avantages immédiats. Qui firent la fine bouche devant cette religion. Qui préférèrent leurs propres doutes. Qui ne devinrent pas tout naturellement missionnaire de l'Eglise pacifiste. On les conjecture un peu malades, tordus, ambigus. Perversement attirés par des visions malsaines. Secrètement critiques et mauvais coucheurs. Archaïquement laïques. Entêtés à barboter dans la « part maudite ».

Tout ce que n'étaient pas un Romain Rolland, un Barbusse, un Heinrich Mann, pour ne citer que ces trois pionniers béats de la gauche sublime, roulés dans la farine soviétique et devenus, au nom de la Concorde entre les hommes, d'insoupçonnables propagandistes de l'esclavagisme totalitaire en costume d'Utopie.



... Grâce à l'agent soviétique Münzenberg, l'âme damnée des vertueux



« Dans les clubs où l'on pratiquait la nouvelle vertu, la meilleure manière de prouver sans arrêt que l'on était vertueux était de donner de l'argent pour l'Espagne », écrit Stéphane Koch. Finalement, ce que son livre nous raconte, c'est un « soviethon ». Un formidable marathon. Une immense collecte de fonds. Un racket géant. Tout cela est vieux ; et pourtant si contemporain, dans un sens on se surprend à chercher, en tête de cortège, derrière la fanfare, les sieurs Benetton et Toscani (de United Colors).

À la place, dont le rôle d'organisateur du casting, Willi Münzenberg. Communiste fascinant. Tireur de ficelles (qui finira pendu). Fundraiser d'élite. Créateur émérite de bouffées délirantes. De bonnes oeuvres à parrainer. De manifestations culturelles en faveur des persécutés. De congrès, de « fronts » et de pétitions à n'en plus finir. Manipulateur infatigable de tous les compagnons de route du bolchevisme. C'est lui, le maître d'oeuvre du soviethon. Lui, le violoniste génial qui a su faire vibrer le stradivarius de la Vertu à travers l'Europe. Lui qui a inventé, pour conquérir l'opinion occidentale, de séduire les maîtres : écrivains, artistes, professeurs, prix Nobel, comédiens, hommes d'affaires, prêtres, ministres, savants. Et offrira un débouché de rêves à leur soif de lutte contre le mal (quand cette soif n'était pas suffisante pour les attirer, il y avait les femmes, les fameuses « Dames du Kremlin » : la baronne Moura Boudberg pour H.G. Wells, la princesse Koudatchova pour Romain Rolland, Elsa Triolet pour Aragon, etc.). Lui qui a recruté tant de porte-parole célèbres, tant de prestigieux « humaniste bourgeois », disposés à faire croire à l'univers entier que l'âge d'or était en train de se réaliser, là-bas, en URSS, sous l'astre de la douceur et de la bonté staliniennes.

Ces intellectuels en lévitation pacifiste, il avait une telle estime pour eux, Münzenberg, qu'il les appelait ses « innocents ». C'est pur et candide. Simple et ingénu. La plupart des sommités qui se mobilisèrent contre le fascisme imaginaient qu'elle ne tenaient leur engagement que d'elles-mêmes. Elles se croyaient (et on les croyait) indépendantes. Souveraines dans leur choix. Mensonge romantique, dirait René Girard.

Touchante aberration sans laquelle rien, d'ailleurs, de la grande escroquerie soviétique, n'aurait été possible. Et qui fait écho, sur le moment, à toute une série d'autres aveuglements (sur le marxisme léninisme comme antagoniste absolu du fascisme, sur Staline adversaire héroïque Hitler, sur "l'indépendance" de Münzenberg lui-même par rapport à Staline, etc.). Comme elle se prolonge jusqu'à nos jours, et resurgit finalement intacte, à travers toutes les transformations qu'on voudra, dans le renoncement des intellectuels de notre siècle à l'esprit critique.

L'aberration s'exprime dans l'adhésion majoritaire des « philosophes » contemporains à toutes les formes de transparence et de bonne pensée médiatisable. Elles se nichent dans le nouvel apostolat des romanciers pieux et des essayistes de même métal dont on voit scintiller les homélies en tête des listes de « meilleures ventes » ou de « livres star ». Parle à mon coeur, murmure l'ère de notre temps, ma tête est malade.

Les innocents se suivent et se ressemblent. Tout en devenant de moins en moins innocents, bien sûr, au fil des générations. Passer du livre de Stéphane Koch à celui de Vladimir Boukovski, Jugement à Moscou (2), c'est sortir de la Préhistoire des illusions pour déboucher sur l'avenir des chimères. Certes, le grand Staline Circus d'après 1945 ne retrouvera jamais ses belles couleurs d'antan.

Le pacifisme des âges farouches, avec son arrière-fond d'abattoir et ses concerts d'anges pour couvrir les cris des persécutés, laisse la place à de nouvelles entreprises plus tortueuses et feutrées. Le tribunal Sartre-Russell de Stockholm contre la guerre du Vietnam, par exemple. La « commission Palme » (créée sur les instances d'Olof Palme, alors premier ministre de Suède) sur les problèmes de désarmement et de sécurité, réputé « indépendante », comme de juste, vis-à-vis des blocs, réunissant des tas d'hommes politiques occidentaux à dominante social-démocrate et diffusant les propositions de l'URSS parmi les cercles influents du monde non socialiste.



Le Comité central au mouvement Pugwash : vos savants nous intéressent



Il y eu l'appel de Stockholm, de joyeuse mémoire. Le « mouvement pour la paix ». L'affaire des SS-20 et des Pershing (avec, dans les rues, ces millions de jeunes annonçant qu'il préférait être rouges que morts). La perspective de neutralisation de l'Europe, dénucléarisée et sous contrôle de Moscou. Les coups de main de l'Unesco et de l'ONU (décrétant les années 80 « décennie du désarmement »).

Sans oublier cet étrange mouvement Pugwash dont Boukovski exhume pertinemment la trace au fin fond des archives du comité central du parti communiste de l'Union soviétique. Et que découvre-t-on ? Qu'en 1970, dans le cadre d'un vaste programme de propagande, le comité central du PCUS conseille chaudement à l'Académie des sciences de Moscou d'étudier la possibilité « d'attirer de nouvelles personnalités américaines du monde scientifique dans le mouvement Pugwash ».

Eh oui, ce bon vieux Pugwash, créée en 1957 pour « abolir à jamais la guerre », et qui vient comme par hasard, en octobre 1995, de voir ses efforts couronnés par le prix Nobel de la paix !

« Je savais que j'étais pressenti, s'est benoîtement étonné son fondateur Joseph Rotblat, mais je n'avais pas beaucoup d'espoir parce qu'habituellement le prix est donné à des hommes politiques et non à des scientifiques ». Réflexion qui n'a pas dû manquer, aux yeux de Boukovski, d'un certain humour rétrospectif.

Fruit de sa descente aux enfers des archives soviétiques d'après-guerre, tout son livre est admirable. On y voit s'agiter de nouveaux innocents cornaqués par de nouveaux Münzenberg. Les sociaux-démocrates européens noyautés de plus belle par le KGB sous la direction d'Andropov. Le terrorisme international, la désinformation et les mouvements de libération dans le tiers-monde, se déployant au même rythme que les campagnes « pour la paix ».

Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il analyse comme l'escroquerie la plus fameuse, la mise en scène la plus formidable, peut-être, de toute l'histoire communiste. Son feu d'artifice aussi. Son bouquet, juste avant l'écroulement final. La « glasnost » de Gorbatchev et sa « perestroïka », mélange de printemps de Prague et de NEP, miracle d'une pseudo révolution parfaitement contrôlé, aussi réelle, aussi concrète qu'un village Potemkine, mais permettant d'enflammer comme jamais les opinions publiques occidentales toujours prêtes à croire à l'existence de « colombe » au Politburo. Le chef-d'oeuvre, en somme, le point d'orgue de cinquante ans de soviethon.


Dernière édition par le Dim 12 Mar 2006 - 0:35, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 0:34

(suite et fin)

Une utopie s'est brisée, une autre prend le relais : l'amour universel


« C'était une sorte de psychose de masse, parente de l'hystérie pacifiste du début des années 80, inspirée elle aussi par les mêmes manipulateurs du Kremlin », écrit Boukovski sans trop d'illusions sur ses chances d'être entendu. C'est qu'il ne connaît pas seulement l'ex Union soviétique ou la Russie actuelle. Il connaît aussi l'Occident. Il le connaît mille fois mieux que les occidentaux. Il connaît les États-Unis dont il dresse un tableau d'une magnifique hostilité (p. 332 et s.). Il connaît la Grande-Bretagne. Il connaît l'Europe en général, ses lamentables élites, ses intellectuels « concernés » et ses perpétuels « artisans de la paix ». Où sont-ils aujourd'hui ? Se demande-t-il vers la fin de son livre. Où sont-ils cachés, les nouveaux innocents ?

« Nulle part, répond Boukovski. Ils sont toujours là. Toujours, éternellement « concernés », les revoici qui, avec autant d'aplomb et de nobles trémolos dans la voix, prêchent leurs mensonges sur l'imparable catastrophe écologique, « l'effet de serre » et les « trous dans la couche d'ozone », comme naguère ils avaient ébranlé les nerfs fragiles des bourgeois en brandissant les horreurs nucléaires. Quant aux dames -- notamment aux États-Unis, mais la contagion gagne... --, elles luttent maintenant pour se libérer à l'échelle planétaire de ces monstres d'hommes et rétablir le matriarcat. Et revoici notre intelligentsia de gauche, passablement mitée, certes, mais toujours sûre d'elle et le coeur brûlant de la même passion. Sans trace de honte ou de doute dans les yeux. Qu'on n'y prenne pas garde, et ces gens-là repartiront de plus belle. Car leur « lutte » n'a pas de fin : s'ils ont échoué à imposer une utopie au pauvre monde, ils essaieront avec une autre. Car peu importe le résultat. Seul compte le processus qui place entre leurs mains un immense pouvoir sur les âmes... »

Aux yeux de l'ex dissident, nous sommes entrés dans une seconde guerre froide, « avec une nouvelle race d'utopistes coercitifs qui s'efforcent de modifier notre culture, de contrôler notre comportement et, à la fin des fins, nos pensées ». Simplement, le moindre « paix » ne veut plus dire « victoire du communisme dans le monde entier ». Il veut dire monde entier tout simplement : nouvel ordre mondial, intégration européenne, cohabitation forcée, Fraternité obligatoire entre les peuples, suppression de toutes les « discriminations » (jusqu'à la différence des sexes, des âges et même des espèces). Le nouveau totalitarisme est en place. Sa défense de la grande cause de l'humanité en général devrait faire trembler l'homme pris séparément, au lieu de leur réjouir.

C'est contre lui que se déchaînent les forces de l'amour. Il n'y a pas de petits détails. La prohibition du tabagisme, la persécution des fumeurs, la prolifération de lois démentes (contre le « harcèlement sexuel », par exemple), le féminisme obsessionnel (avec ses quotas), l'écologisme délirant (l'escroquerie de « l'effet de serre »), sont autant d'étapes de la nouvelle oppression.

D'inépuisables belles âmes envahissent les écrans pour nous annoncer un monde sans frontières et sans carie, une humanité entièrement consacré au nomadisme hilare et à la world music. En France, nous connaissons déjà quelque télévangéliste de choc : mgr Gaillot et Albert Jacquard. Tous les jours, nous arrivent de nouvelles bonnes nouvelles. L'un des plus grands noms de la génétique française, Daniel Cohen, annonce la création d'une association « la science pour la paix ». Une amuse, Muriel Robin, se proclame « comique civique » (Libération des 4-5 novembre 1995). Les conversions se multiplient. Tout va très vite. Même moi, je ne peux pas jurer que je irai demain, avec le même écoeurement qu'aujourd'hui, cette prédiction de l'effrayant « théologien » allemand Eugen Drewermann: « le temps viendra où nous ne serons moralement plus en état de faire la guerre. Du temps, il en faudra probablement encore un peu plus pour que nous cessions d'être en état de tuer et de manger des animaux. Pourtant, nous apprenons au moins déjà peu à peu à éprouver du dégoût là où il convient d'en éprouver. C'est un fort argument en faveur de l'espoir. Reste seulement la question de savoir si nous apprenons assez vite » (3).



La France, patrie du mauvais esprit, à l'amende



La conspiration pour le Royaume-de-l'harmonie-et-de-la-fraternité-sous-peine-de-bannissement progresse à grands pas. Nous n'avons déjà plus que des pamphlétaires du geste milieu (un Minc, par exemple). Des justiciers mais sans outrance. Des polémistes centristes. Doseurs de pour et de contre. Redresseur de torts avec modération. Et des romanciers, comme l'Autrichien Thomas Bernhard, qui vocifèrent dans le consensuel là où Léon Bloy tonitruait dans l'absolu. Par ailleurs, il devient facile de reconnaître un écrivain conformiste : c'est celui qui se flatte le plus haut et le plus fort d'être politiquement incorrect. C'est qu'il faut encore croire et faire croire que la cause a des ennemis. Et que s'y lancer à corps perdu relève de l'héroïsme.

L'alignement des provinces, comme s'exprimait déjà Kojève pour qualifier les événements contemporains, se parachève. La paix définitive est pour ce soir. Ou sinon pour demain. L'éternel repos n'est plus une menace à prendre à la légère. On comprend mieux l'ardeur de Greenpeace à faire rentrer la France dans le mouroir commun. La France, cette petite singularité à balayer. Ou plutôt à domestiquer. À achever de rééduquer. La France qu'on soupçonne de servir encore de refuge, de sanctuaire, à quelques rares mauvais esprit, deux ou trois pervers archaïques, trois ou quatre partisans de l'ironie et de la « part maudite », lointains héritiers sans doute de ceux qui ne figurèrent pas, avant-guerre, de les listes d'innocents de Münzenberg. Voilà la mission civilisatrice de Greenpeace.

Émancipé du communisme, le mouvement pour la paix, de soviethon qu'il était, mute et s'élargit en fraternithon. Ce n'est plus le stalinisme qui se cache derrière lui, c'est la mondialisation. Au mieux, la « mondification ». L'homogénéisation du monde. Sa mise aux normes touristiques planétaires par indifférenciation de toutes les manières de vivre et de penser. Son but, ce n'est plus l'interdiction des horreurs de la guerre, c'est le monde visitable.

Ce que veut le jeune pacifiste allemand, australien ou anglo-saxon, c'est une France à prix cassés. Chirac se prend des raclées parce qu'il n'a pas compris ça. Il se croit président de la République, alors qu'il a été élu gardien de musée. Forcément, avec ses tirs nucléaires, il apparaît comme un délinquant aux yeux des nouveaux citoyens du monde en bermuda. Le pacifisme, comme toutes choses, est entré dans l'ère des loisirs. Son souci fanatique et définitif, propre à enflammer les multitudes, c'est la cause des droits de l'homme et du tour-opérator.


Philippe Muray, in L'Esprit Libre, n°12, novembre 1995


1 : La Fin de l'innocence. Les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne, Grasset

2 : Jugement à Moscou : un dissident dans les archives du Kremlin, Robert Laffont

3 : Préface à La Spirale de la peur, le christianisme et la guerre, Stock.

Catallaxia 2003


http://www.catallaxia.org/article.php?sid=315
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 19:13

Extrait de la dernière chronique de Philippe Muray dans l'édition du dimanche du journal La Montagne le 12 février


« … En Occident, on ne s'est pas posé … un seul instant la question de la nature des dessins incriminés, mais les médiatiques en ont profité pour remettre en marche leur bonne vieille machine à blasphèmes de tout repos, et crier haut et fort qu' « on a le droit de caricaturer Mahomet, Jésus, Bouddha, Yahvé et toutes les déclinaisons du théisme » Et, bien évidemment, ce sont les publications les plus inféodées à l'air du temps qui s'offrent l'héroïsme sans risque de se dresser contre « tous les obscurantismes » au nom de « la laïcité, de la liberté et de l'Etat de droit sur lesquels il ne faut faire aucune concession » comme le dit un des plus patibulaires représentants de l'obscurantisme moderniste dominant. L'occasion est trop belle d'enfourcher ses grands chevaux voltairiens et d'annoncer pour la énième fois que «la liberté d'expression est non négociable», surtout quand on applaudit par ailleurs à chaque nouvelle destruction légale de la liberté de pensée et que l'on vient justement de saluer avec bienveillance une première condamnation par les tribunaux pour « propos homophobes ».

La vaillante défense de la liberté contre les autorités religieuses serait plus crédible si elle s'exercait aussi contre les innombrables nouveaux clergés qui font régner une terreur mille fois plus efficace que les vieilles puissances religieuses. Mais cela n'est pas possible car ces médiatiques, si fiers de partir en guerre contre tous les « culs bénis » de la planète, sont aussi prosternés devant les nouveaux inquisiteurs de cette même planète, c'est-à-dire les nouvelles minorités persécutrices en qui s'incarnent à leurs yeux les nouvelles valeurs morales universelles du bien et de la vertu. Et finalement ce n'est même pas la liberté d'expression que ces défenseurs autoproclamés de la laïcité et de la liberté opposent aux délires des foules musulmanes, mais ce qu'ils appellent le droit à l'irrespect, qu'ils entendent imposer à l'ensemble de la planète comme l'ultime cadeau de l'Occident à celle-ci, et comme l'unique souverain Bien devant lequel l'humanité ait désormais à s'agenouiller…. »

http://ventdauvergne.canalblog.com/archives/2006/02/index.html
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 12 Mar 2006 - 19:44

Voici un extrait des poèmes extraits de Minimum Respect enregistrés en musique par Philippe Muray avec le collectif blom

http://quelquesminutes.viabloga.com/news/33.shtml

Une association détonante!!
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Mar 2 Mai 2006 - 16:58

A noter que les Belles Lettres viennent de rééditer

Exorcismes spirituels I: rejet de greffe

Exorcismes spirituels II: les mutins de panurge
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 21 Mai 2006 - 15:22

Notons également que quelques textes de Philippe Muray sortiront en août 2006:

Le Portatif aux Mille et une nuits (essai bref)

Les Roues carrées (nouvelles dont il avait parlé dans Festivus Festivus) aux éditions Fayard
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   Dim 21 Mai 2006 - 15:41

Merci pour ces précieuses informations.
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MessageSujet: Re: Quelques textes de Philippe Muray   

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Quelques textes de Philippe Muray
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