Propos insignifiants

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 Jean-François Colosimo

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Magnakaï
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MessageSujet: Jean-François Colosimo   Jeu 9 Mar 2006 - 18:29

L'auteur et éditeur (Table Ronde) Jean-François Colosimo vient de publier un ouvrage qui me semble intéressant: Dieu est américain, de la théodémocratie aux Etats-Unis (Fayard). Après le très remarqué, Le jour de la colère de Dieu, (JC Lattès) ce professeur de théologie à l'Institut St Serge s'attaque à la genèse religieuse de la plus grande puissance du monde.

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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Jean-François Colosimo   Jeu 9 Mar 2006 - 18:33

Pour avoir une idée plus précise de la pensée de Colosimo voici de larges extraits d'un débat qu'il avait eu avec Régis Debray

Régis Debray - Jean-François Colosimo : L'Europe, l'Amérique et les passions religieuses
Face à l'embrasement des sectarismes idéologiques, identitaires et cultuels, n'est-il pas urgent de penser à nouveaux frais «le fait religieux» ? C'est cette démarche audacieuse qui guide Régis Debray dans son dernier essai roboratif, Les Communions humaines. Pour en finir avec «la religion» (Fayard) (1). Face à lui, pour en débattre, le théologien orthodoxe Jean-François Colosimo, auteur du Silence des anges (Desclée de Brouwer) et qui prépare actuellement un livre sur la religion civile américaine.

Propos recueillis par Frédéric Fritscher et Alexis Lacroix
[04 mars 2005]

LE FIGARO. – Assiste-t-on, depuis deux décennies environ, à une revanche de Dieu qui validerait la célèbre prédiction de Malraux (2) ?

Régis DEBRAY. – Nous découvrons surtout, après les avoir longtemps tenues pour folkloriques, à quel point les identités collectives sont structurantes et agissantes. L'inconscient individuel s'est déjà éclairé. L'inconscient culturel ou communautaire reste encore dans l'ombre : c'est l'impensé embarrassant de notre monde libéral. Les ferveurs collectives prennent souvent des formes pathologiques. La libido, aussi. Est-ce à dire qu'il faut se voiler la face devant la pathos identitaire ? Tous les groupements durables mettent en jeu une communion. Si j'en reviens à ces années révolutionnaires en Amérique du Sud, j'avais découvert, au contact du Che Guevara et de dizaines d'autres compagnons de toute nationalité, qu'il ne suffisait pas d'être athée pour sortir du religieux. C'est même, d'une certaine manière, la voie la plus directe pour y revenir. Pas de société plus hiératique ou sacralisant, après tout, que celles où l'athéisme était obligatoire. Le matérialisme individuel ne met pas à l'abri, dans les conduites collectives, d'une recherche compulsive de transcendance, fût-elle appelée prolétariat, humanité ou histoire. C'est banal, mais il est temps de savoir pourquoi.

Dans «Les Communions humaines», vous donnez à ce besoin de transcendance le nom de «communions».

R. D. – On s'égare, me semble-t-il, si on fait de ce qu'on nomme religion – un mot que je récuse – un attribut périphérique, pareil à une aile de château désaffectée de l'existence humaine, qu'on se plairait, de temps à autre, à repeupler... Le terme de communion a le mérite d'effacer ou de relativiser la frontière convenue entre les croyants et les incroyants. La vraie frontière est celle qui sépare le sujet solitaire, le penseur en son royaume, qui peut fort bien se passer de communion, et la pérennité d'un ensemble humain constitué. Il est toujours loisible d'être areligieux lorsqu'on vit dans la compagnie des livres. Mais dès lors qu'on fait bande – et bande à part –, il faut bien qu'intervienne un principe de «communion». Qu'il relève ou non du surnaturel ne me semble pas l'essentiel.

Jean-François COLOSIMO. – Grâces soient d'abord rendues à Régis Debray de clore le cycle commencé il y a vingt-cinq ans, avec Critique de la raison politique, par un coup d'Etat terminologique qui est aussi bien métaphysique. Et sans céder en rien, sur le principe, d'un athéisme dont l'intelligence ne peut qu'accabler, par exemple, le fatras d'inexactitudes et d'approximations dont se repaît béatement un Michel Onfray. Le phénomène que l'on dépeint comme une «vengeance» ou plutôt un «retour» du religieux se manifeste au terme d'une centaine d'années pendant lesquelles l'Europe s'est laissée abuser par la cruelle illusion selon laquelle la mort de Dieu vivifierait l'homme. De la première Internationale à la chute du mur de Berlin, notre civilisation a cru, et il y allait bien d'une «croyance», qu'elle en avait fini avec les ténèbres, la superstition, mais aussi avec le miracle et la foi... Réduite à une peau de chagrin par l'utopie du Progrès, la religion semblait vouée à un déclin irrésistible. En fait, nous restions aveugles à ce qui, dans les idéologies les plus athées, relevait encore et toujours de la construction religieuse.

Mais encore ?

J.-F. C. – Cette grande séquence, que je situe entre 1880 et 1980, puise ses racines dans les Lumières. Car ce qui a triomphé dans ce laps de temps, c'est une conception évolutive de l'histoire mondiale, orientée vers une fin supposée inéluctable. Au sortir de la Guerre froide, on a refusé de voir que le «feu sacré», pour reprendre un autre titre de Debray, n'avait cessé de couver sous la braise de la Révolution ou du Marché. Symboliquement, les dernières années de cette séquence intellectuelle ont vu la parution du Désenchantement du monde. Or dans cet essai important, voire crucial, publié au début des années 80, Marcel Gauchet dissèque avec maestria le concours du christianisme à la sécularisation de nos sociétés qui, en conséquence, se veulent post-historiques. Mais l'islam n'y apparaît pas...

R. D. – L'islam est par exemple totalement absent de la réflexion de Malraux ! Dans les Ecrits sur l'art, qui couvrent l'ensemble des civilisations, le mot «islam» n'apparaît presque jamais. C'est le continent noir. Seule la Perse émerge, parce qu'elle a manié le pinceau. Mais la religion de l'art, chez Malraux, est un substitut de dernière minute, au reste admirable. Du moins savait-il que le principe de communion a horreur du vide : il a cherché l'ersatz au Musée.


Le principe de communion a horreur du vide, dites-vous. Pourquoi ?

R. D. – Quand une appartenance s'efface, par exemple nationale ou partidaire, une autre prend la place, ethnique ou confessionnelle. Chaque fois qu'un lieu de naissance disparaît, qu'une circonscription est gommée, il y a une menace de mort, car pour savoir où on va, il faut savoir d'où on vient. L'extraordinaire arasement des appartenances et des héritages auquel on a assisté a accéléré la réinvention de traditions au superlatif. Assistons-nous à la vengeance des religions ? Quand donc en étions-nous sortis ? Revanche tout au plus des versions originales sur les versions doublées en langue laïque. Simplement, des traditionalismes reconstruits prennent le relais de traditions historiques évanouies.

J.-F. C. – Les fondamentalismes ne surgissent pas de nulle part. Ils sont le noyau froid du Progrès, la face noire des Lumières. Notre époque voit ainsi aboutir l'un des secrets fondateurs du XVIIIe siècle. Un XVIIIe siècle passablement plus complexe qu'on ne consent à le penser à l'université... Dès les premières années du Siècle des Lumières, la religion du Progrès a eu pour concurrente une antireligion du Progrès, aussi moderniste que le culte auquel elle s'opposait. Car c'est cela qu'il s'agit de penser : les fondamentalismes religieux – qui partagent tous la même structure formelle sont radicalement modernes. Tâchez de les concevoir à partir du Moyen Age. Que penserait Maïmonide des Haredim, des «hommes en noir» de Mea Shearim ? Et Thomas d'Aquin des sectes pentecôtistes de Californie ou du film de Mel Gibson ? Et Avicenne des vitupérations d'un Sayyid Qotb ou des sites «djihad.com» ?... C'est là d'ailleurs un de mes points de divergence essentiels avec vous. J'incline à penser que les Lumières ont très gravement entamé notre appréhension du divin, en la réduisant à la sphère du sentiment ou en l'exaltant comme pure totalité. Nous sommes devenus étrangers à l'idée de la communion comme donnée. Aussi nous entêtons-nous à artificiellement la reconstruire. Je m'effraye du monde dans lequel nous entrons et dans lequel toutes les communions tendent à être des reconstructions. La France, qui fut catholique, risque, à cette aune, dans les années à venir, de devenir un pays «catholicisant» dont le sentiment identitaire, face à la montée des périls, se colorera d'un vague vernis christianisant. Une sorte de victoire posthume du maurassisme, de «l'Eglise de l'ordre», de l'esprit de clocher. Et ce, au plus grand mépris de l'Evangile, de la charité. Mais non sans quelque «utilité»...

R. D. – Jean-François Colosimo suggère que nos maux trouvent leur source ultime dans les Lumières. Nous avons là un différend de fond. Je me demanderais plutôt si notre désarroi devant la montée en puissance du communiel aux périphéries de l'Europe n'est pas plutôt l'effet de Lumières trop tôt interrompues – et qui n'ont pas pu penser le phénomène religieux jusqu'à ses ultimes implications.

Vous refusez qu'on fasse systématiquement le procès des Lumières...

R. D. – Oui, trois fois oui. Procès pour procès – la «faute» serait plutôt à chercher, non dans les Lumières, mais dans leur timidité. Il faudrait oser penser des phénomènes dangereusement romantiques – l'emportement des foules, les guerres, les mythologies, les paranoïas, les identifications abusives – avec les outils intellectuels du classicisme. Je me définis sans complexes comme un homme des Lumières, tout en reconnaissant qu'elles ont laissé dans l'ombre leur «morne moitié» : les passions collectives. Le résultat, c'est que les Philosophes qui ont fécondé la Révolution française n'ont pas jugé dignes d'attention les deux vecteurs qui ont permis d'incarner leurs propres principes moraux et intellectuels : la guerre et la nation. Escamotage considérable et lourd de conséquences...

J.-F. C. – Ce qui m'étonne, c'est que vous soulignez peu la distinction de nature entre les religions instituées et les religions séculières qui en sont des imitations. La question que je me suis posée, à la lecture des Communions humaines, c'est de savoir si l'analogie est aussi fondée que vous le suggérez. N'existe-t-il pas cependant une différence essentielle entre les unes et les autres ? Cette différence ne perce-t-elle pas à une simple comparaison des bilans historiques ? Et ne vaut-il pas mieux, à tout prendre, une religion constituée plutôt qu'une religion plaquée ? N'a-t-on pas trop tendance, enfin, à confondre progrès et sécularisation ? Lorsque le progrès, en 1792, émerge comme la forme suprême de l'avenir de l'humanité, il apparaît sous la forme d'un ersatz de croyance, de culte, de clergé ; et même d'une spiritualité de substitution. Pour le dire autrement, à faire de la contre-religion, on se condamne à produire de la religion au carré. Et mortifère de surcroît. Pis, la communion se dérobe chaque fois qu'on cherche à la forcer...

R. D. – ...A la fabriquer ! Je vous suis là-dessus. Je garde malgré moi une certaine tendresse pour les religions séculières, où je ne peux m'empêcher de voir une réponse délirante à une question assez sage. Quand a-t-on vu, dans l'histoire de l'humanité, fonder une société sur le seul Droit ? Le droit lui-même doit se fonder sur un méta-niveau. Personne ne meurt pour une règle de procédure. Et il y a tôt ou tard un jour pour l'épreuve de vérité, celle où il faut se trahir ou bien se battre. Cette épreuve nous reconduit au pied du mur, l'imaginaire et le symbolique. Je ne dis pas que cela est bien. C'est déplorable. Mais cela est.


J. F. C. – Précisément ! A ne penser l'homme que sous le signe de l'abstraction, les Lumières ont laissé un espace vacant pour le ressurgissement du barbare, de la bête. Remarquez les correspondances chronologiques... Kant s'accompagne de Swendenborg, le criticisme de l'illuminisme, l'impératif catégorique de la rose trempée dans l'égout de Sade. Sans doute a-t-il fallu être atteint d'une profonde irrationalité pour avoir ainsi cru à la rationalité...

R. D. – Ni Voltaire, ni Montesquieu, ni Condorcet n'ont été à même de penser ce qui devait effectuer leur propre pensée. Acharnés à traquer les ombres, ils n'ont pas vu monter les forces de la nuit qui devaient remuer les deux siècles à venir. Cela dit, je n'ai aucune nostalgie et encore moins d'appétit pour les «solidarités organiques», les nationalismes fusionnels, les raptus communautaires et autres explosions d'imbécillité.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Jean-François Colosimo   Jeu 9 Mar 2006 - 18:35

Suite de cet excellent débat Colosimo/ Debray

Régis Debray, votre engagement en faveur d'une conception républicaine de la nation semble s'inscrire dans le prolongement de votre réflexion sur les «communions humaines»...


R. D. – C'est tout le problème posé par l'extinction nationale. La République avait un corps qui était la nation non pas ethnique, mais élective, bien sûr. L'interrogation qui taraude est : la République peut-elle garder son âme en changeant de corps ? Se transfuser dans l'Europe à vingt-cinq ? J'en doute très fortement. Une République est une nation capable d'accueillir et surtout d'adopter des étrangers qui en font le choix libre et volontaire. Les Etats-Unis, en ce sens, sont une République impériale – mais ils sont une République. Le baptême civil des cérémonies de naturalisation est on ne peut plus éloquent. Cette solennité, ce pathos feraient bien rire nos libéraux maison.


Est-ce parce que l'Amérique s'aime elle-même qu'elle sait se rendre aimable et «faire République» ?


R. D. – Dommage en tout cas que le lien de langue et de légende, de participation et de volonté se soit à ce point dissous dans notre État de droit que la notion même de cérémonial et de rituel laïque ait été arasée. C'est la meilleure façon d'inciter aux communautarismes ! Par contraste, j'admire la fierté que la République américaine sait communiquer à ses «nouveaux arrivants». L'ennui, outre la dictature de l'argent, c'est la propension des Etats-Unis à juger tout autre revendication de dignité comme souverainiste et honteusement archaïque. Ils veulent le monopole mondial du nous. Tout autre que le leur sera recalé comme tribal.


J.-F. C. – On s'égare quand on interprète uniquement cette «tentation communautaire» comme une américanisation de la France. Elle marque bien plutôt, à tout le moins en sa part conceptuelle, le triomphe des catégories de la philosophie allemande dans les esprits français, avec ce déséquilibre si germanique, entre raison et déraison qui ne convient ni à notre génie ni à notre histoire. Contrairement à ce qu'on répète souvent, la France n'est nullement sommée de devenir une petite Amérique. Elle est invitée à devenir semblable à l'Allemagne après l'abîme du nazisme à ressembler à une grande fédération acéphale, anhistorique, atomisée, embrassant le «patriotisme constitutionnel» cher à Jürgen Habermas comme seule ressource de l'existence.

R. D. – L'Europe sous laquelle nous aspirons à nous plonger, comme l'autruche sous le sable, semble animée par un juridisme incontinent dont on peut craindre que, par son abstraction même, il prépare le retour de ce qu'il prétend abolir...

J.-F. C. – Au moins, aux Etats-Unis, l'unité de la «religion» civile rassemble-t-elle l'extrême diffraction de cultes.

R. D. – Vous avez raison ! Le modèle américain, c'est l'alliance d'un déisme confédéral et d'une poussière de sectes. Le nôtre, cela pourrait bien être un jour une poussière de micro-communions sans le point de convergence pour fédérer.

J.-F. C. – Ce qui domine, en France, c'est un effondrement complet de la communion laïque et républicaine – et l'absence d'espoir dans la reprise d'une dynamique unitaire nous condamne à un nihilisme sans rivages. Cette lacune est d'ailleurs une incitation puissante à sortir de l'histoire. Nous pressentons que nous sommes devenus impuissants à affronter l'histoire et que la meilleure parade est encore de la fuir...

R. D. – Vous soulevez une question décisive : lorsqu'on sort de la croyance, ne sort-on pas, du même coup, de l'histoire ? Et peut-il y avoir croyance dans l'universel abstrait ? N'y a-t-il pas nécessité à se donner une frontière, et par là-même, puisque nul ensemble ne peut se clore à l'aide des seuls éléments de cet ensemble, un point de fuite ? Une transcendance ? Une dette ? Une obligation ?


Nécessité de se donner une frontière... Que voulez-vous dire ?



R. D. – La notion de frontière – ou plutôt : de limite, car la frontière physique est un cas particulier et somme toute récent – est devenue l'obscénité du moment. Son refoulement met à l'ordre du jour ce que les Grecs nommaient l'apeirôn, le mauvais infini. D'où le risque d'échanger les délimitations existantes contre des micro-clôtures bien pires – de nature régionale, féodale, confessionnelle ou raciale. Repenser l'importance des communions peut être un moyen de parer à ce risque. La communion nord-américaine m'apparaît toujours aussi contre-productive et rebutante au plan extérieur. Reste qu'on a là-bas conservé une certaine aptitude à courir des risques et à assumer, le cas échéant, la perte d'une trentaine d'hommes par semaine sur un théâtre d'opérations extérieur. Une Europe agnostique qui se noie dans l'argent et les procédures est-elle encore à même de produire de l'histoire – c'est-à-dire aussi, soit dit en passant, des erreurs de jugement ? Notre décalage hexagonal et ouest-européen avec le reste de la planète s'accentue, parce que la mélancolie consumériste qui nous ronge ne paraît pas s'accompagner d'un repli équivalent sur le nombril dans le reste du monde...

J.-F. C. – Cette notion de frontière, qui se trouve au coeur de la pensée de Régis Debray, est en effet cruciale. Et elle l'est d'autant plus lorsqu'il la couple, comme il le fait dans son dernier livre, avec la notion de communion. On est là face à un rare essai d'anthropologie fondamentale qui dit sa dette à Auguste Comte mais devrait aussi regarder, me semble-t-il, du côté des pères grecs et du Dieu Trinité dont la vie même est communion. Pour en revenir à notre présent, l'Europe manque de frontières non seulement physiques, mais d'abord culturelles. Elle ne peut plus étayer sa dynamique unitaire sur une quelconque icône de l'origine, la plus anodine image de son passé lui paraissant en quelque façon mauvaise puisque à dépasser. Par là, elle abandonne toute prétention à la sacralité, se montre amputée du fait politique, incapable de se projeter dans le devenir, mais réalisant du même coup l'essence du rêve utopique qui est d'en finir avec l'histoire. Quitte à ce que la guerre, mise à la porte, ne s'en revienne plus violemment encore par la fenêtre.

R. D. – En finir avec l'histoire, dites-vous – mais aussi avec le désir d'histoire. Après tout, le sentiment de l'histoire est assez récent. C'était peut-être une folie dix-neuvièmiste, qui a commencé avec Chateaubriand et fini avec Malraux. En tout cas, rien ni personne ne se pose sans s'opposer. L'Union européenne ne s'oppose à rien, sinon au mal, ce qui ne compromet personne. Elle apparaîtra rétrospectivement comme une tentative de refonte intéressante – mais vouée hélas à une autodissolution par expansion, euphorique et phraseuse. L'effroi sacré devant son passé lui tient lieu de religion.

J.-F. C. – L'Europe pénitentielle érige la honte de son propre héritage en test de moralité suprême, comme l'a montré, sommet du ridicule, le refus d'inscrire une formule de Périclès en exergue au projet de Constitution. Notre défi est désormais d'éviter que l'injonction légitime du «plus jamais ça» ne nourrisse le «plus jamais nous»...

R. D. – ...Ou, plus exactement : le «plus jamais de nous». L'idée selon laquelle le «nous» est intrinsèquement criminogène sert de fondation secrète à l'idée du patriotisme constitutionnel, au reste inopérant. Pour exister comme puissance et non comme marché, l'Europe aurait dû ou devrait un jour assumer, au moins comme possibilité, une situation de confrontation avec deux «autres», l'Amérique impériale et l'islam médiéval...


L'Europe peut-elle regagner une prise sur l'histoire si elle admet qu'un inconscient religieux anime les politiques athées ?

R. D. – Une prise de ce genre est toujours coûteuse. Nous avons d'évidence perdu l'envie d'en supporter les frais. Pour la troisième voie, entre la démocratie du Dow Jones et la théocratie du kamikaze, la marge de manoeuvre est étroite. Historiquement, nous sommes coincés. Pour sortir de nulle part, il faudrait un budget militaire et une capacité spirituelle. Nous n'avons ni l'une ni l'autre, avec de plus une École qui s'effondre. Résultat probable : les orphelins du mythe européen risquent d'être en 2050 encore plus sinistres que les orphelins du bonheur socialiste à la fin du siècle dernier. Essayons de trouver nos joies ailleurs...
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MessageSujet: Re: Jean-François Colosimo   Dim 9 Avr 2006 - 22:31

La « théodémocratie » américaine

Jérôme Cordelier

Tout a été dit de l'écrasante domination du protestantisme sur la société américaine. Jean-François Colosimo plonge la tête - et la plume - dans le moteur. Ce théologien orthodoxe, éditeur parisien, qui maîtrise autant les Evangiles que le « Who's Who », se livre, en moins de deux cents pages, à une exégèse davantage politique que spirituelle.

Certes, souligne l'auteur, « l'Amérique réinvente le religieux comme politique » - contrairement à l'Europe, qui l'a chassé de la sphère publique. Eisenhower, déjà, l'avait assuré : « Un gouvernement est nul et non avenu s'il ne se fonde pas sur une foi religieuse profondément ressentie, et je me soucie peu de savoir laquelle. » Bush a respecté la consigne. Mais de là à faire de lui un chantre du fondamentalisme chrétien... Halte-là ! lance Colosimo.

Si la Maison-Blanche s'appuie sur le christianisme - coeur de la démocratie, selon Tocqueville -, celui-ci sert en fait une religion d'abord civile, avec ses propres rites, dogmes et même ses ex-voto, tous païens. Il s'agit d'un cocktail démocratique de laïcité, de spiritualité et de libéralisme - en vertu du but initial des Pères fondateurs, qui était de concilier libre-arbitre et foi. Ces références se retrouvent autant dans les plans des Bush que dans la New Frontier de Kennedy ou la Great Society de Johnson.

En trempant sa plume dans l'encrier d'un Régis Debray, pour le meilleur (les fulgurances analytiques) mais aussi le moins bon (quelques verbiages qui obscurcissent le propos), Colosimo remonte - à contre-courant - jusqu'au centre de la « théodémocratie » américaine. Iconoclaste, dans tous les sens du terme L

« Dieu est américain. De la théodémocratie aux Etats-Unis », de Jean-François Colosimo (Fayard, 186 pages, 16 e).


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MessageSujet: Re: Jean-François Colosimo   Ven 14 Avr 2006 - 21:10

L'Amérique entre la croix et la bannière

Paul-François Paoli

13 avril 2006, le Figaro Littéraire

Dans Dieu est américain, l'essayiste analyse la place de la religion aux Etats-Unis, sans rien cacher de ses excès.


Impossible de comprendre les Etats-Unis si l'on n'est pas au fait de son histoire religieuse. Car celle-ci détermine la politique américaine ; non seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde. Contrairement à beaucoup de ceux qui palabrent sur ce pays – «pro-Américains» qui projettent sur cette nation l'inverse de ce qu'ils détestent dans la leur, ou «anti-Américains» qui voient en George Bush un Ben Laden occidental –, Jean-François Colosimo, écrivain et éditeur, a vécu aux Etats-Unis. Aujourd'hui, il se lance dans une enquête sur les métamorphoses du religieux depuis les Lumières. La première qualité de ce livre est son érudition. Revenant aux fondements de cette nation, l'auteur montre comment les Etats-Unis se sont nourris de la rencontre des Lumières et de la Bible, quand, à la même époque, l'Europe faisait du rationalisme une machine de guerre contre la religion. Au commencement du rêve américain, on trouve les «Pères fondateurs» : lecteurs des Anciens, mais aussi du philosophe des droits de l'homme, John Locke, à l'instar de Thomas Jefferson dont la vision du monde est rationnelle et déiste. Mais on trouve aussi, sur l'autre versant : les «Puritains», fondamentalistes d'origine calviniste qui voient en l'Amérique le sanctuaire d'une «nouvelle alliance» entre l'homme qui a quitté une Europe impie et le Créateur. Cette dualité permet de comprendre la trame, à la fois laïque et religieuse, de ce pays dont l'Etat n'a pas besoin de proclamer une foi particulière, puisque l'idée d'élection surnaturelle est inhérente à sa fondation. Pourquoi Colosimo fait-il un tel retour aux sources ? Parce que les Américains, depuis le 11 septembre 2001, y reviennent plus que jamais.

«On croyait que l'Amérique était notre avenir et voilà qu'on la découvre archaïque», affirme-t-il. Cette démonstration de religiosité nous inquiète d'autant plus qu'elle se mâtine d'agressivité «impériale». Ici, l'auteur fait dans la nuance : «Faux débat sur la nature impériale ou non de l'Amérique. C'est en tant que nation séparée, préservée, distincte d'un monde mauvais, que les Etats-Unis perçoivent leur rôle planétaire, particulièrement à travers un statut d'hyperpuissance qui n'est jamais qu'une fonction seconde, surajoutée à leur élection. Moins dominer le monde que s'en préserver»... Quelques clichés volent en éclats. D'abord le plus grossier, selon lequel les Américains, par définition pragmatistes, seraient insensibles au passé. Il montre, au contraire, qu'ils ont le culte des symboles et des grandes dates, qui ont forgé l'identité de leur nation. Ce n'est pas dans ce pays que l'on verra des ministres regarder ailleurs quand on siffle l'hymne national. Colosimo rappelle, aussi, que ce pays d'immigration est un pays d'intégration, notamment grâce à la puissance fédératrice de la «religion civile» américaine, fusion de valeurs chrétiennes primitives et de foi démocratique. Noirs, Blancs, «Hispanos», Asiatiques peuvent bien être «communautaristes», ils sont d'abord américains...

Ce constat établi n'empêche pas l'auteur d'être sévère avec la transformation de la religiosité américaine en un évangélisme de synthèse, à travers ce qu'il qualifie de «consumérisme spiritualiste». Sa description des «Disneyland chrétiens», vastes supermarchés où l'on vient prier en faisant ses courses, est édifiante. Pour autant, il ne cède pas à la facilité, en rendant les intellectuels conservateurs responsables de tous les maux, comme c'est devenu la mode chez nous. Il ne transforme pas, non plus, le philosophe Leo Strauss, référence de certains d'entre eux, en penseur occulte de la famille Bush. En est-on si loin quand on lit Leo Strauss et la politique de l'empire américain, où l'universitaire Anne Norton décrit les snobismes de ces fameux intellos «néo-cons», dont l'influence serait désastreuse sur la Maison-Blanche. Il est, au passage, paradoxal de brocarder régulièrement l'«inculture» des dirigeants américains et d'affirmer que leur action est guidée par un des plus grands philosophes du siècle dernier... Mais, guidés, le sont-ils vraiment ? Nulle part Mme Norton ne démontre le lien effectif entre la pensée de Leo Strauss et les stratégies de Robert Kagan, ou Paul Wolfowitz. Dans son livre, d'ailleurs talentueux, Anne Norton se contente de faire de Leo Strauss une sorte de réactionnaire grincheux qui n'aime pas le rock et les coiffures afro. Un pamphlet qui passe à côté de l'essentiel : l'existence d'une pensée irréductible à toute idéologie, fût-elle «néoconservatrice».

Dieu est américain

De la théodémocratie aux Etats-Unis

de Jean-François Colosimo

Fayard, 221 p., 16 €.

Leo Strauss et la politique de l'empire américain

d'Anne Norton

Traduit de l'américain par Pierre-Emmanuel Dauzat

Denoël, 224 p., 20 €.
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