Propos insignifiants

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 Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

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LP de Savy
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MessageSujet: Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro   Ven 10 Mar 2006 - 23:20

Le collège des mauvais augures

Agnès Séverin

09 mars 2006, Figaro Littéraire

Avec le sixième roman de ce Britannique d'origine japonaise, on pénètre dans l'univers d'un pensionnat où se cachent les pires expériences scientifiques.

Les romanciers anglais ont toujours quelque chose de shocking. Les nostalgiques des Vestiges du jour, le roman porté à l'écran par James Ivory, ne s'attendent peut-être pas à lire de la science-fiction sous la plume de Kazuo Ishiguro. Il leur faut très vite oublier l'atmosphère feutrée de ce manoir resté à l'heure victorienne à l'aube de la dernière guerre, pour se plonger dans Auprès de moi toujours. Avec le sixième roman de ce Britannique d'origine japonaise, on renonce au confort de la fresque historique pour pénétrer un univers glacial et plus étrange. Comme toujours chez Ishiguro, le mystère se trame lentement, les nuages s'amoncellent chapitre après chapitre et le dénouement résonne soudain comme un coup de tonnerre : un de ces chocs dont la british fiction, célèbre pour son audace et ses mélanges épicés, a le secret. Mettre en scène les pires déviances de la science dans une prose de la facture la plus classique : c'est la routine pour l'un des meilleurs représentants de cette veine prolifique.

Le pensionnat de Hailsham n'a rien de futuriste à première vue. C'est l'un de ces lieux privilégiés où les rejetons de l'élite anglaise s'aiguisent l'esprit, et se forgent les muscles à grands coups d'avirons et battes de cricket. Même son isolement ne semble pas étonner les jeunes acteurs d'une tragédie qui ne se révèle qu'avec un violent coup de théâtre. «Ça peut paraître bête, mais vous devez vous souvenir que pour nous, à ce stade de nos vies, tout lieu situé au-delà de Hailsham était comme un pays imaginaire.» Ce ton direct et vivant, autre marque de fabrique du roman anglais, ménage longtemps une normalité apparente.

Ici, les élèves ont des préoccupations d'enfants, puis d'adolescents, absorbés par les travaux manuels et de petits drames intimes dont ils sont seuls à saisir les enjeux. Les «petites et les grandes choses» qui font la vie d'un collège tissent la complicité et suffisent parfois à nouer des liens d'amitié pour la vie. Quand éclatera la vérité, ces souvenirs brilleront comme des soleils d'hiver dans les existences mornes de ces créatures sacrifiées à des causes qui les dépassent. Le culte du passé apparaît, une fois de plus, comme le seul salut possible pour le plus mélancolique des auteurs repérés par la revue Granta. Dans un monde où tout espoir s'est éteint, il reste toujours un ouvrage où consigner cet instant où «nous nous accrochions l'un à l'autre parce que c'était la seule façon de nous empêcher d'être balayés dans la nuit».
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MessageSujet: Re: Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro   Sam 13 Mai 2006 - 23:05

ATTENTION

A ne pas lire si vous n'avez pas encore lu le roman et si vous comptez le faire.




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Clone toujours

par Karine Papillaud

En campant une héroïne enfermée dans son passé, Kazuo Ishiguro ménage le mystère d'un conte futuriste


Kazuo Ishiguro est un auteur féroce. Ses histoires, qui semblent si simples et nostalgiques, enferment leurs personnages dans un passé rémanent, sans leur laisser vraiment la possibilité d'en réchapper. De Lumière pâle sur les collines, où une femme se penche sur son histoire après le suicide de sa fille, aux Vestiges du jour, qui racontent la vie d'un vieux majordome anglais confit de principes et perdu dans ses regrets, l'obsession de la mémoire imprègne son œuvre. Auprès de moi toujours se présente d'abord comme une variation sur le même thème.

A la fin des années 1990, Kathy, âgée de 31 ans, se remémore son enfance dans un pensionnat britannique, où elle a été élevée avec ses amis Ruth et Tommy, dans l'ignorance totale du monde qui les entourait. Fidèle héroïne ishigurienne, elle remonte le cours de ses souvenirs pour essayer de comprendre les blessures de sa jeunesse, dont elle ne parvient évidemment pas à se libérer. Mais, de la mélancolie ou du pessimisme, Ishiguro semble avoir tranché dans ce sixième livre: il ne laisse aucune chance à ses personnages et, pour cela, emprunte à la science-fiction.

Ses héros sont des clones, considérés par la société comme des réservoirs d'organes, soumis à un système éducatif spécifique, dont l'espérance de vie n'excède pas une trentaine d'années. D'emblée, l'écrivain met en scène des êtres condamnés par le sacrifice et resserre l'unité de temps à quelques années de vie. Il n'y a pas d'espoir, la question de la liberté de choix est annulée, la perspective d'un projet humain interdite et l'âge adulte jamais atteint. La violence du sujet est coupée par un ton nostalgique, une tristesse légère, mais aussi par la lenteur d'une intrigue qui peine à démarrer: il faut une centaine de pages pour savoir enfin où le roman mène.

Le mystère, latent, allégé par un style fluide et vivant, maintient le lecteur en haleine jusqu'au moment où, subjugué par cette esthétique particulière, il tombe sous le charme d'un conte cruel et bouleversant.

L'Express du 30/3/06


Dernière édition par le Sam 13 Mai 2006 - 23:32, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro   Sam 13 Mai 2006 - 23:20

Récit d'anticipation et roman d'apprentissage, « Auprès de moi toujours » est à la croisée des oeuvres de James, de Maugham et d'Henry Green

Un refrain entêtant: Olivier MONY


De certains livres, on ne peut rien écrire. Ou si peu. On voudrait dire sa conviction d'être placé face à une oeuvre interrogeant le monde et révélant votre solitude. Une oeuvre qui lit en vous autant que vous la lisez. Et l'on se retrouve désarmé à balbutier de misérables fadaises telles que « "la Recherche du temps perdu" est l'histoire d'un type qui a du mal à trouver le sommeil » ou « "Madame Bovary" celle d'une bourgeoise adultère qui s'enquiquine dans sa lointaine province »...
Ainsi d'« Auprès de moi toujours », le sixième roman de Kazuo Ishiguro (après notamment l'admirable pastiche forsterien qu'étaient « les Vestiges du jour » qui lui valut une reconnaissance internationale), paru en France ces dernières semaines. Qu'en écrire d'autre que notre absolue conviction d'être placé devant l'une des oeuvres majeures de la littérature de ce temps, témoignage de la force et de la nécessité sans cesse renouvelée de la forme romanesque, en des temps et des lieux où l'imagination n'a pas toujours bonne presse ? On pourrait aussi ajouter que c'est l'histoire, dans l'Angleterre d'aujourd'hui, de l'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Kath, Ruth et Tommy, trois amis dont on ne sait rien, qui, dans l'univers faussement idyllique d'une grande et belle pension pour privilégiés, aspirent ce à quoi rêvent tous les enfants, être heureux, s'aimer un peu et se frotter au monde. Seulement bien sûr, cette fiction est piégée, un malaise sourd devant tant d'harmonie et comme dans une toile de Gilbert & George, le palimpseste d'une terrible tragédie se découvre peu à peu.
Récit d'anticipation autant que roman d'apprentissage, « Auprès de moi toujours » se situe à la croisée des oeuvres de James, de Maugham et d'Henry Green (qu'il faudra bien se décider en France à redécouvrir un jour). Les précédents livres d'Ishiguro s'intitulaient « Lumière pâle sur les collines », « l'Inconsolé » ou « Quand nous étions orphelins ». Il est encore une fois ici question de tout cela. Et d'une chanson, « Auprès de moi toujours », que fredonne la triste héroïne de ce livre inoubliable. Une chanson dont on ignore tout. Et dont, pourtant, le refrain entêtant ne nous quittera plus.

http://www.sudouest.com/300406/lire.asp?Article=190306a99095.xml
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MessageSujet: Re: Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro   Sam 13 Mai 2006 - 23:28

Le double je d'un écrivain

Le dernier roman de Kazuo Ishiguro

N° 465 Semaine du 18 mars 2006 au 24 mars 2006

L'auteur discret des «Vestiges du jour» et de «l'Inconsolé» nous entraîne, avec son dernier roman, dans les méandres de la mémoire. A lire absolument... pour le plaisir.


Qui est vraiment Kazuo Ishiguro, «Ish» pour les intimes? Le jeune homme (apparemment) très nippon qui a signé Un artiste du monde flottant. L'auteur plus britannique qu'un butler des Vestiges du jour? L'écrivain Mitteleuropa qui nous fit délirer, voilà presque dix ans, avec l'Inconsolé? Trois livres parfaitement maîtrisés, mais trois univers dont on s'étonne - au point de craindre la schizophrénie - qu'ils puissent cohabiter chez le même écrivain.

Faux problème à en croire l'intéressé, tout de noir vêtu et manifestement en veine de confidences dans ce restaurant branché du Ve arrondissement de Paris où il semble avoir ses habitudes: «Vous pensez cela parce que ces trois romans ont des décors différents. Mais pour moi le décor d'un roman est secondaire. Ce qui compte vraiment, c'est l'histoire que je veux raconter et la manière dont je veux la raconter. Je choisis ensuite l'endroit qui colle le mieux avec le récit. D'ailleurs, pour mon premier livre, Lumière pâle sur les collines, qui se passe au Japon, j'avais commencé par écrire une trentaine de pages qui se situaient en Angleterre. En plus, si vous lisez bien mes livres, vous verrez qu'il y a une parenté très forte entre les personnages des différents romans.»

Mauvaise pioche
Pas de schizophrénie donc, mais une identité néanmoins un rien compliquée à définir. Imaginez un jeune garçon né en 1954 à Nagasaki qui se retrouve transporté à l'âge de 5 ans en Angleterre. On subodore déjà le traumatisme d'une mère - et par contrecoup celui de son fils - soudain quotidiennement confronté aux alliés de ceux qui ont lancé sur sa ville une bombe atomique qui tua 70000 de ses concitoyens.

Mauvaise pioche, là encore selon Kazuo Ishiguro: «En réalité, ce n'est qu'assez longtemps après, pendant la guerre froide, que l'on a pris conscience de ce que représentait vraiment la bombe atomique. Pour beaucoup de Japonais de la génération de mes parents, au contraire, les Américains, et par extension les Occidentaux, n'étaient pas vécus comme des ennemis. Ils étaient, à leurs yeux, ceux qui apportaient la démocratie dans un pays soumis aune dictature militaire. Donc, non, même pour ma mère il n 'y avait aucun problème à aller vivre en Angleterre.»

Reste que l'éducation du jeune «Ish» sera, elle, un brin schizophrène: anglaise à l'école, et totalement nipponne à la maison. «Je ne m'en plaignais pas vraiment, sourit l'écrivain, car en Angleterre on en était encore à l'éducation victorienne, alors que l'éducation à la japonaise laissait beaucoup plus de liberté, aux garçons en tout cas.» Rien de très étonnant, dès lors, à ce que le futur auteur des Vestiges du jour ait conservé jusqu'en 1983 sa nationalité japonaise, moment où il décida que cela n'avait plus de sens. «Même si j'étais en partie japonais à cause de mon éducation et que je parlais japonais - mais comme un enfant de 5 ans -,je ne le lisais pas. Et, surtout, j'écrivais en anglais. Et puis (sourire) ne pas être anglais m'interdisait de recevoir tous les grands prix littéraires britanniques. Cela n'a pas été déterminant dans ma décision, mais ça a compté.» Heureuse inspiration: six ans plus tard, il remportait le Booker Prize (le Goncourt outre-Manche).

Une divine surprise pour un homme qui confie volontiers qu'adolescent son rêve était de devenir une rock star et qu'il est «devenu écrivain par hasard». Le hasard d'une bourse qui l'amena à s'inscrire sans trop de conviction aux cours de créative writing («leçons d'écriture») créés par Malcolm Bradbury et animés par Angela Carter. L'occasion d'écrire quelques nouvelles immédiatement publiées par des revues et d'être contacté par un grand éditeur londonien prêt à éditer son premier roman. La suite? Un succès immédiat qui s'explique affirme-t-il modestement par l'appétit des Britanniques pour un certain exotisme: «Nous étions au début des années 80, se souvient-il. Après des années où les écrivains britanniques ne parlaient que des problèmes de classes en Angleterre ou des histoires d'adultère dans la middle class. Les éditeurs et les critiques avaient donc besoin de découvrir une nouvelle génération d'écrivains qui parlaient d'autres choses. C'est aussi la période où les gens se sont rendu compte que l'Angleterre n'était plus au coeur d'un empire, que la société britannique devenait multiculturelle. Alors tout naturellement ils se sont intéressés à déjeunes écrivains qui racontaient des histoires différentes. Nous étions en quelque sorte la première génération d'écrivains de la mondialisation.» Pas faux si l'on en juge par le succès international de ses romans.

Le dernier, justement, Auprès de moi toujours, avec d'entrée un dilemme pour le journaliste: doit-il -au risque de tuer le suspense qui sous-tend une partie du livre- révéler le fond de l'intrigue? Réponse d'Ishiguro: «Certainement. Je ne vois pas comment sans cela vous pourriez parler du livre de façon satisfaisante pour celui qui vous lit. Je me suis d'ailleurs posé la même question avant ma première intervention publique sur ce nouveau roman. Et j'ai décidé que oui, il fallait parler de l'intrigue.»








Ami lecteur, ne lis pas forcément la suite. Je ne suis pas trop d'accord avec l'écrivain, pour le suspens...







L'intrigue, donc. Soit Hailsham, un pensionnat comme on en rêve. Y étudient trois enfants, deux filles et un garçon, qui y noueront une amitié indestructible. Il y a Ruth la dominante, possessive et susceptible, Tommy, sujet à de brusques accès de rage incontrôlables, et Kathy, la narratrice. Un monde idyllique? Pas tout à fait, car ces heureux gamins sont en réalité des clones, fabriqués à la seule fin de servir de pièces détachées à leurs maîtres souffrant de maladies incurables. Et, en tant que clones, ils sont supposés n'avoir aucun sentiment. Mais voilà, même fabriqués, les humains restent des humains, et quand Kathy se penche sur son passé, elle revit - et nous avec - toutes ces émotions qui sont, finalement, celles de tous les adolescents.

Une poignante histoire d'amour

Rien n'y manque, ni la force de l'amitié qui surmonte tout, ni même la poignante histoire d'amour qui unira Kathy à un Tommy en fin de cycle.

Une métaphore de la société d'aujourd'hui, de sa dureté, de la manière impitoyable dont elle se comporte avec les faibles? En fait, non, explique l'auteur, qui préfère y voir «la métaphore de ce qu'est une vie humaine au cours de laquelle, qu'on le veuille ou non, on donne ou on abandonne des parties entières de soi, tout comme les clones du roman sont condamnés à donner leurs organes.» Cette image n'est-elle pas trop sombre? Non, répond Ishiguro: «Pour faire découvrir aux gens des choses qu'ils ont en face d'eux mais qu'ils ne voient pas, il faut s'adresser à leur émotion. Il faut déplacer son point de vue, tordre les choses pour que soudain ils prennent conscience de ce qui était là et auquel ils ne pensaient pas.»

Mais qu'importe au fond la morale que tirera le lecteur d'Auprès de moi toujours, seul compte le plaisir (et il est immense) que l'on éprouve à la lecture de ce nouveau roman. Comme un démenti à cette phrase de l'auteur (qui lui colle aux basques via Internet) prononcée lors d'une interview accordée quand il était plus jeune: «Vos plus grandes chances d'écrire un bon livre apparaissent quelque part entre 30 et 45 ans; après, cela devient plus difficile.» Tout faux, «Ish»!

Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro, éditions Les Deux Terres, 441 p., 22 euros.

http://www.marianne-en-ligne.fr/archives/e-docs/00/00/5D/22/document_article_marianne.phtml
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MessageSujet: Re: Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro   Dim 14 Mai 2006 - 0:11

Kazuo Ishiguro

par Alexandre Fillon
Lire, mars 2006


Kazuo Ishiguro excelle à créer un univers, à instaurer des climats que l'on n'oublie pas. Son dernier roman, Auprès de moi toujours, est un nouveau chef-d'œuvre. Rencontre.

Londres, envoyé spécial

Il y a peu d'auteurs appelés à rester. D'écrivains préservés des modes et dont les livres deviennent des classiques qu'on a aussitôt envie de relire, que l'on reprendra à coup sûr. Kazuo Ishiguro est assurément de ceux-là. Vertigineux et porté par la grâce, déconcertant d'un bout à l'autre, Auprès de moi toujours, son sixième roman, a des allures de chef-d'œuvre. On s'en voudrait d'en dévoiler l'intrigue, qui s'inscrit dans l'Angleterre de la fin des années 1990. Dès les premières lignes, le mystère afflue.

La narratrice, Kathy H, a trente et un an. «Accompagnante», elle s'occupe de patients, de donneurs, roule d'un bout à l'autre du pays, dort dans des hôtels «sans personne à qui parler de ses soucis, personne avec qui rire». Cette jeune femme a grandi à Hailsham, établissement dont les pensionnaires étaient tenus de subir «un genre de visite médicale» presque toutes les semaines, où il y avait des gardiens, un pavillon de sport... D'emblée, on sent qu'il se passe quelque chose de pas net. Les «Juniors» et les «Seniors» partageaient des dortoirs. Tous faisaient des tableaux, des sketches, des poteries, des poèmes. Chacun possédait un coffre en bois pour ranger ses acquisitions, les choses obtenues lors des «Ventes» ou des «Echanges». Ces élèves «spéciaux», introduits dans ce monde dans un but précis, avaient un avenir tracé, déterminé. Aucun ne deviendrait une star de cinéma, ne travaillerait dans un supermarché. Ni Kathy, ni Ruth, ni Tommy, l'inséparable trio...

Immense raconteur d'histoires, Ishiguro distille des émotions qui jaillissent de l'estomac et excelle à faire perdre ses repères au lecteur pour mieux lui briser le cœur. Impossible d'oublier les images qui jalonnent ce tour de force: une visite dans une galerie de tableaux, un bateau échoué, une petite fille qui danse les yeux fermés. Rarement, de surcroît, on aura lu une fin aussi belle... L'auteur de ces pages que l'on referme l'œil humide reçoit chez lui, au nord de Londres, dans une maison envahie par les guitares, les livres et les DVD. Tout de noir vêtu, jusqu'aux chaussons d'intérieur, notre hôte propose café et petits gâteaux, expliquant qu'il a longtemps essayé de ciseler des chansons, sa «première carrière», se rêvant en une version anglaise de Bob Dylan à une époque où il n'avait jamais entendu parler de Nick Drake. Sans hésiter, il peut dater le moment où il se mua en écrivain: au cours de l'été 1979, lorsqu'il étudiait le «Creative Writing» à l'université d'East Anglia. Son mentor et professeur n'était autre qu'Angela Carter avec laquelle il parlait du réalisme. Une grande dame qui sut lui faire comprendre qu'il n'y avait pas de règles, qui lui a répété qu'il fallait être ambitieux.

Né à Nagasaki, en 1954, Kazuo Ishiguro arriva en Angleterre en 1960, lorsque son océanographe de père y commença des recherches. Il se souvient encore de ses années japonaises, de la maison familiale, de ses jouets. Dès Lumière pâle sur les collines (1982), Ishiguro imposa une prose limpide, mise au service d'un récit obsédant, qui culmina avec L'inconsolé (1995). Son troisième roman, Les vestiges du jour, marqua un tournant décisif. Couronnée par le Booker Prize, cette splendide œuvre plongeant au cœur de l'été 1956, lorsque Stevens, majordome vieillissant, se rend dans l'ouest de l'Angleterre afin d'y retrouver Miss Kenton, fut un immense succès de librairie, traduite un peu partout dans le monde, avant de devenir un film réalisé par James Ivory. Ishiguro vient à nouveau de croiser le fer avec le cinéaste pour The White Countess, où jouent Ralph Fiennes, Natasha Richardson et Vanessa Redgrave, dont le scénario est de sa main. Vieux projet qui réclama huit ou neuf versions, The White Countess (qui sort en Angleterre le 31 mars) raconte les déboires d'une famille de Russes blancs exilés dans le Shanghai des années 1930. Auparavant, il avait déjà bâti l'intrigue de The Saddest Music in the World du Canadien Guy Maddin, film indépendant avec Isabella Rossellini et Maria de Medeiros actuellement sur les écrans français. S'il ne va plus au cinéma, Ishiguro, qui fut juré au Festival de Cannes l'année où Pulp Fiction rafla la palme, s'est offert un écran digne de ce nom et un projecteur, afin de pouvoir se régaler d'un coffret des meilleures comédies de Preston Sturges ou d'un vieux Lubitsch prêté par son ami Jonathan Coe.

Entre chaque roman, Kazuo Ishiguro se remet aux nouvelles, sans penser à les réunir en volume. A l'entendre, Lorna, son épouse écossaise, serait sa lectrice la plus impitoyable. S'il lit toutes les critiques le concernant, Ishiguro dit ne pas répondre aux lettres de ses admirateurs. Il s'est récemment replongé dans Dostoïevski, a enfin appris à apprécier Jane Austen. Parmi les jeunes talents, il recommande David Mitchell, dont Ecrits fantômes a été traduit à L'Olivier, et dont l'on guette Cloud Atlas et Black Swan Green. Chaque matin, lorsqu'il ne voyage pas, il se lève, écoute les informations à la radio, prend son petit déjeuner, fait quelques exercices, feuilletant le Herald sur son vélo d'appartement, avant de se mettre à l'ouvrage. Il déjeune à la maison, recommence jusqu'à 18 heures, sans écouter de musique. Cet amateur des Streets et de Gillian Welch se ruine pourtant en achetant moult CD chez HMV.

Interrogé sur Auprès de moi toujours qui manqua lui valoir un deuxième Man Booker Prize, il explique l'avoir entamé il y a quinze ans. Le romancier songeait alors à des adolescents dans la campagne, sans parents, à des choses étranges liées à la menace nucléaire. Un roman lui demande trois ans de travail. Lorsqu'il s'installe à son bureau, Kazuo Ishiguro a effectué des recherches, pris des notes, griffonné des bouts de dialogues. Il rédige à la main, cela le rassure, tente de comprendre ses personnages. La première page vient assez tardivement dans le processus de création. Lorsqu'on lui demande pourquoi tous ses romans sont écrits à la première personne, il répond que c'est une vieille habitude, mais qu'il ne pense pas que cela soit important. Le choix du narrateur l'importe bien plus. Pour Un artiste du monde flottant (1986), il a d'ailleurs changé de cheval en cours de route. The Independant l'a bien résumé: «Ishiguro est un maître d'une classe à part.»

Les précédents romans d'Ishiguro sont disponibles en poche chez 10/18.
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