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 La corde et la pierre d'Arkadi et Gueorgui Vaïner

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LP de Savy
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MessageSujet: La corde et la pierre d'Arkadi et Gueorgui Vaïner   Ven 21 Avr 2006 - 23:30

Un crime en enfer

La vérité romanesque a parfois un temps d'avance sur l'Histoire. L'acte de décès officiel du communisme soviétique coïncide officiellement avec la chute du mur de Berlin en 1989. Pour Arkadi et Gueorgui Vaïner, dans La Corde et la Pierre, roman, publié juste après ces événements mais écrit quinze ans plus tôt, cette chute commence en 1978, quand une jeune étudiante juive, Sulamith Guinzbourg, décide de ne plus jouer le jeu du régime. Elle n'accepte plus que sa thèse, consacrée au poète hébraïque Haïm Nahman Bialik, soit considérée comme mauvaise. Elle n'adhère pas à cette célèbre phrase de Karl Marx, "la chimérique nationalité du juif est celle du mercantile et de l'homme d'argent en général", que le régime communiste aura, mieux que n'importe quel précepte du philosophe allemand, suivi à la lettre. Sulamith veut partir en Israël, sur la terre de ses ancêtres, au risque de se retrouver dans un hôpital psychiatrique. Et surtout, crime imprescriptible en Union soviétique, elle veut, avant de quitter ce pays, connaître la vérité en dénouant un ultime secret de famille.

Ce secret n'est pas seulement celui d'une fratrie déchirée. Il concerne l'inconscient d'un pays qui n'a toujours pas regardé son Histoire en face. Que cette enquête soit confiée, dans le roman, à un écrivain censuré, alcoolique notoire, Aliocha Epantchine, fils d'un général sanguinaire qui officiait sous Staline, est tout un symbole.

Ce secret, le voilà. La nuit du 13 janvier 1948, à Minsk, Moïsseï Guinzbourg, le père de Sulamith, est assassiné, en compagnie du grand acteur juif Solomon Mikhoels, à coups de barre de fer, par la police de Staline. La présence fictionnelle de Moïsseï Guinzbourg mise à part, les faits consignés sont tristement exacts. Solomon Mikhoels, directeur du Théâtre juif de Moscou, faisait partie du Comité antifasciste juif. Mikhoels était aussi le représentant officieux de la communauté juive soviétique. Il bénéficie de funérailles nationales de façade. Mais son nom est exhumé un an plus tard par un rapport du NKVD, qui fait apparaître que le comédien serait le maître d'oeuvre d'une vaste conspiration sioniste. En janvier 1949, 144 écrivains juifs sont arrêtés. Parmi eux, Peretz Markish et David Bergelson. La littérature yiddish est bannie le mois suivant. Le 12 août 1952, l'une des nuits les plus noires de l'histoire du peuple juif, relatée ici de manière poignante, les poètes Dovid Hofstein et Itzik Fefer, Peretz Markish, et David Bergelson sont exécutés en compagnie d'une douzaine d'autres écrivains yiddish. L'assassinat de Solomon Mikhoels marquait ainsi le début d'une campagne antisémite sans précédent, dont l'objectif était la déportation et l'extermination totale des juifs soviétiques. Le régime visait les "cosmopolites sans famille". La dénonciation du prétendu complot des "blouses blanches", stoppée par le mort de Staline, sera le point d'orgue de cette entreprise.


ANNÉES TERRIBLES


C'est dans une collection, la "Série noire", qui n'aura ici jamais aussi bien porté son nom, que nous parvient en France ce roman phénoménal. Le faire- part de décès, ici, ce sont ces quatre années terribles, entre 1948 et 1952, où les forces vives du judaïsme russe seront passées de vie à trépas. Le tour de force de La Corde et la Pierre est de s'en tenir au seul regard de ses deux protagonistes pour raconter une histoire dont l'ampleur rappelle Vie et destin de Vassili Grossman. Il suffit aux frères Vaïner d'un homme, à ce point dégoûté par les horreurs de son régime et de sa famille qu'il en vient à se poster au coin de la rue à la recherche d'un être humain, et d'une femme, décidée à ne pas laisser son identité se fondre dans la grande culture prolétarienne du peuple russe, pour décrypter quarante ans d'histoire russe. "D'après nos critères, j'étais devenu un agent du sionisme, constate Aliocha Epantchine. Peut-être que les gens deviennent des agents du sionisme quand l'immense malheur d'un autre peuple les pénètre, devient leur douleur, et quand ils comprennent qu'ils ne pourront pas décider de leur sort sans avoir tiré la leçon de la vie de ce peuple ?" C'est l'une des leçons de La Corde et la Pierre : un grand écrivain est toujours un agent du sionisme.


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LA CORDE ET LA PIERRE d'Arkadi et Gueorgui Vaïner. Traduit du russe par Pierre Léon. Gallimard, 654 p., 25 €.

Samuel Blumenfeld
Article paru dans l'édition du 21.04.06 Le Monde
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