Propos insignifiants

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 Paul Morand par Gabriel Jardin + Morand Chardonne

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LP de Savy
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MessageSujet: Paul Morand par Gabriel Jardin + Morand Chardonne   Mer 3 Mai 2006 - 22:39

Morand côté Jardin

Eric Neuhoff 27 avril 2006, (Rubrique Figaro Littéraire)

Gabriel Jardin, qui a bien connu à Vevey Paul Morand, grand ami de la famille, éclaire d'un jour nouveau l'écrivain.

Quand-même, cela fait des souvenirs. A l'âge de trois mois, l'auteur servit de ballon lors d'un match de handball auquel participait Paul Morand. Morand, qui était en outre le parrain du nourrisson, n'avait pas une passion pour les enfants. Il ne les comprenait pas. Peut-être que par certains côtés il leur ressemblait trop. Son filleul Gabriel Jardin, qui l'a surtout connu à la fin, lui rend hommage dans un petit livre où alternent des trajets en Alfa Romeo GT Sport, des visites au cirque, des réceptions dans le salon de l'avenue Charles-Floquet où l'on croisait parfois un grand garçon silencieux, le jeune Patrick Modiano.

Morand se levait à six heures un quart et ne sautait jamais sa sieste. Pour un monsieur de sa génération, sa forme était olympique. Il posséda trente-cinq voitures, échangea avec Jacques Chardonne une correspondance encore inédite de 5 000 lettres. Il trouvait sa voix trop haute. A Londres, en juin 40, ce cavalier émérite choisit le mauvais cheval. En 1968, il entra enfin à l'Académie française : ce furent ses barricades à lui – de Gaulle lui avait pardonné. Son épouse, Hélène, la princesse Soutzo, à qui il fut souvent fidèle, l'appelait «mon P'tit Toutou». Leurs cendres reposent dans la même urne au cimetière grec orthodoxe de Trieste. Son père disait de lui : «Je veux en faire un homme heureux.» On ne sait pas s'il y a réussi.

Paul Morand demeure une énigme en caractères d'imprimerie. Les silences de ce bouddha étaient légendaires. Son dernier roman s'intitule Tais-toi. Quand il s'ennuyait à un dîner, il disparaissait en passant sous la table. Pour lui, les femmes constituaient «le régime totalitaire le plus à redouter». Il leur réservait d'autres gracieusetés : «Les femmes, c'est le triomphe du mou.» On aurait pourtant du mal à trouver quelqu'un qui ait parlé aussi bien d'elles. Les portraits de ses héroïnes laissent pantois. En voici une, dans L'Europe galante : «Athalia s'adaptait facilement aux quartiers. A Montrouge, elle vendit des bouteilles vides ; à Denfert-Rochereau, elle se vendit elle-même ; à Passy, elle vend la sculpture qu'elle a apprise en passant à Montparnasse.» Cette autre n'est pas mal non plus : «Elle met tant de choses dans les minutes qu'elle me donne, il reste tellement d'elle-même dans celles qu'elle me refuse, que c'est comme si je ne la quittais jamais.» Il a des descriptions à la Cocteau : «Paris prenait sa belle pelure de printemps. La tour Eiffel n'avait pas encore de feuilles.» Dans les nouvelles de Rococo, on retrouve le lot habituel d'aventurières, de diplomates sud-américains, de diseuses de bonne aventure, de gangsters malchanceux, de fantômes chinois, de danseuses de l'Opéra.

Décor : des théâtres, des stations balnéaires, la 5e Avenue aux petites heures de l'aube. L'homme pressé n'a jamais ralenti l'allure. Pour ce «travel writer», la planète fut une cour de récréation. «Rien que la terre», ce programme lui suffisait. Les villes, il les bouffe toutes crues. Les kilomètres, il les avale cul sec. Les paquebots, les sleepings sont ses résidences secondaires. Il lui arrive de se poser. C'est pour s'installer place Saint-Marc et y rédiger ce qui sera son testament, Venises. Ce «veuf de l'Europe» nous a adressé des poignées de télégrammes («la bouche étroite comme un ruban de Légion d'honneur»). Ses regrets étaient bizarres. «J'aurais voulu être aimé d'une bête comme ça», lâcha-t-il devant un rhinocéros. Il y a dans Journal inutile une scène qui serre le coeur. Après la mort d'Hélène, Morand gare sa voiture au bord d'une route de campagne. Il ne descend pas. Sur le siège du conducteur, un vieil homme pleure, mains crispées sur le volant, tandis que le moteur continue à tourner. Paul Morand mourut peu de temps après, durant la canicule de 1976, le même été que son ami Kléber Haedens. Sale météo.

Grasset réédite Rien que la terre et autres fictions voyageuses et Rococo en Cahiers Rouges.

Paul Morand Un évadé permanent de Gabriel Jardin
Grasset, 150 p., 14 €.


Dernière édition par le Mer 3 Mai 2006 - 22:44, édité 1 fois
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Paul Morand par Gabriel Jardin + Morand Chardonne   Mer 3 Mai 2006 - 22:42

Deux amis refont la littérature

Stéphane Hoffmann

27 avril 2006, (Rubrique Figaro Littéraire)

Correspondance Paul Morand échangea avec Jacques Chardonne 5 000 lettres qui restent inédites. Nous les avons lues pour vous à Lausanne.

C'est une correspondance toujours inédite, mais consultable à la bibliothèque de Lausanne où l'on vous apporte, sur un chariot à roues caoutchoutées, sept gros classeurs : les lettres originales, classées par année dans des chemises fermées d'élastiques. Entre 1952 et 1968, Chardonne écrit de sa maison de La Frette, Morand de partout : Vevey, Londres, Roscoff, Tanger, Séville, Sintra. Sa femme, Hélène, le lui reproche : «La lettre à Chardonne est une drogue.»

Les plus émouvantes, les dernières, sont celles de mai 68. Chardonne est à l'hôpital. Morand n'envoie pas ses lettres. Et, le 30 mai : «Je n'écrirai plus à Chardonne. Il vient de mourir. Je ferme ici une correspondance d'une quinzaine d'années, une boule de laine dans la gorge.» Deux jours plus tard, il commence son Journal inutile, suite directe de cette correspondance.

Auparavant, ils auront été fidèles à eux-mêmes : grinçants et grincheux. Tout le monde y passe, leurs pairs, surtout. Chardonne sur Mauriac : «J'ai lu un peu plus de son De Gaulle. C'est d'une rhétorique très faible. Triste vieillesse du talent.» Un mois plus tard, il ajoute : «Il écrit comme on se gratte.» Morand sur Jules Romains : «Prétentieux et commun de style. Il a la satisfaction bourgeoise d'un maçon.» Sur Giono : «Je n'aime pas sa nouvelle manière de pasticheur de Stendhal. Il a épuisé son sud-est et part bêcher en Italie.» Sur Maurois : «Son Journal est incroyable de présidences, de hauts bouts de table, de chairmanship, de prétention, de «je préside le comité de...». Sur Malraux : «Intouchable parce que la Résistance veille : un fasciste qui vient du communisme, c'est rare et précieux.» Plus loin : «Malraux, mythomane, né à une époque de mensonge qui l'a reconnu comme son maître.» Parfois, tout de même, un compliment. Sur Le Balcon, de Gracq : «Excellent. C'est le poème de la drôle de guerre, qui n'avait jamais été fait». Sur Bernanos : «Il les écrase tous, Green et Mauriac.»

Leurs cadets sont mieux traités, quoique. Morand recommande les derniers romans de Jean Dutourd (Doucin) et Félicien Marceau (Chair et cuir), reçoit à Vevey un François Nourissier, «rosi et frais, très charmant», s'amuse du mariage de Roger Nimier, «gare aux soubresauts du célibataire mourant» mais transmet à Chardonne une réflexion d'Hélène sur Jacques Laurent, «dont la hargne tient lieu d'intelligence». De son côté Chardonne, toujours potineur, annonce le passage de Sagan des Presses de la Cité à Flammarion : «Elle trouve que le directeur de la Cité ne sait pas le français. C'est le plus drôle, elle qui ne sait ni écrire, ni parler le français.» Tombé sous le charme de Bernard Frank («Pour un compliment de lui, je donnerais l'Espagne et le Pérou»), il le vante à Morand : «C'est une espèce de Maure, intelligent, curieux, qui aura du talent. Je déjeune avec lui la semaine prochaine. Nous nous faisons des coquetteries. Il a du goût pour les vieillards de droite. Il vient du bord Sartre.»

La politique n'est jamais absente de leurs conversations. A Morand qui, en 1957, a trouvé un titre pour un pamphlet, Fin de l'histoire de France, et trouve «incroyable l'extase de la bourgeoisie avec le philocommunisme Brecht», Chardonne s'agace d'être traité de conservateur : «Il ne faut pas conserver n'importe quoi. Ce sont les mauvaises conserves d'idées qui font les révolutions. La France est un pays de conserves et de révolutions. Toujours des «idées». Des idées toutes sclérosées de la droite s'opposant à de vicieuses idées stupides de la gauche. On n'en sort que par des guerres que l'on perd toujours, faites pour servir de vieilles idées qui n'ont plus aucun sens. La France, c'est un peu une vieille folle.» Ce qui amène Morand à se moquer des fastes déployées en 1957 par le président Coty pour la visite de la reine d'Angleterre : «Ce luxe fou est un rêve de péquenots.» Autrefois, c'était mieux : «Loubet avait plus de chic : Edouard VII aux courses, un lunch, c'était tout.»

Evidemment, il y a bien le reste, les plaisirs du corps : le sport et, au moins, la contemplation des femmes. Morand raconte comment, en Suisse, il galope sur de la neige fragile, molle et légère, avec un cheval ferré à glace et regarde, à Souphampton, les jeunes Anglaises. «Les plus jolies filles ont des poitrines Bardot, des jambes et des pieds fins américains. Toutes admirablement fardées.» Bardot, une passion pour Morand qui, le 5 décembre 1958, s'enflamme : «Hier soir, été voir B. B. dans En cas de malheur. Elle ne se contente pas d'être admirablement nue, elle joue, et très très bien ; quand elle se dresse sur son lit comme un cobra réveillé par la chaleur ou la musique et qu'elle relève sa petite tête, elle est admirable.» Il avoue aussi un faible pour Sissi, «reconstitution parfaite de la cour», et salue la mémoire de Sacha Guitry, mort en juillet 1957 : «Sacha Guitry n'a pas vu le jour de toute sa vie, sauf quand son père (sic) le lui donna. Il écrit en 1957 comme en 1905. Il décrit un monde qui ne change pas. Les acteurs vivent la nuit ; or la mode change dans la journée.»

Mais la grande affaire de toute cette correspondance, c'est tout de même la littérature. La flatterie n'est pas absente de leurs échanges ; avec des vacheries, parfois, sous l'éloge. Morand encense Vivre à Madère ; l'année suivante, Chardonne fond devant Hécate et ses chiens : «Le talent pur. A ce point, le mot chef-d'oeuvre fait peur. C'est comme un adieu.» Au plus bas après la guerre, Chardonne et Morand, lentement, remontent la pente. Recalé en 1958 par l'Académie française, Morand repart pour Vevey : «Dès Vallorbe, j'ai oublié l'Académie. Je déteste fabriquer des poisons. «Tu as l'air d'avoir perdu un match de tennis», m'écrit Lolotte Fabre-Luce.» Il entrera quai Conti après la mort de Chardonne qui, toujours, s'est tenu loin des honneurs, râlant parfois contre le Livre de Poche, «cette diarrhée», mais ne trouvant pas l'époque si mauvaise. «Est-ce vraiment une basse époque ? Il y a beaucoup de bons écrivains, qui ne tiennent pas encore une grande place.» Réponse de Morand : «C'est bien avec les mauvais sentiments qu'on fait les bons livres, en France. Tout ce qui est tendre, humain, sensible y est ennuyeux et périssable.»

Nul doute alors que cette correspondance ferait un excellent livre. Rendant, au passage, à la fin de mai 1968, après la mort de l'ami Chardonne, justice à l'ennemi De Gaulle («C'est un goéland, il lui faut la tempête») Morand termine superbement : «Heureux de quitter, non pas la terre, mais cette moisissure superficielle, les hommes.»
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MessageSujet: Re: Paul Morand par Gabriel Jardin + Morand Chardonne   Dim 14 Mai 2006 - 23:02

Morand côté Jardin

Chacun a "son" Morand. A croire qu'il était partout, ce drôle d'oiseau qui semblait n'être nulle part. Voici le Morand de Jardin. Pas de Jean, ni de Pascal, ni d'Alexandre mais celui de Gabriel, le frère de Pascal (fils de Jean et, de ce fait, oncle d'Alexandre). Dans le Journal inutile, le 28 février 1975 (le lendemain de la mort de sa femme Hélène), Morand le veuf, l'inconsolé, demande à Gabriel, 29 ans, de "venir habiter près de moi ; pour être moins seul le soir". Gabriel couchera ainsi dans une annexe du célèbre hôtel particulier de l'avenue Charles-Floquet dont le salon "cathédrale" fut un des derniers lieux de la vie parisienne. Le livre de ce Jardin-là (filleul de Morand) est précieux. On pénètre dans l'intimité du vieil homme qui toujours échappa. Il était un paradoxe vivant : sauvage et civilisé à la fois. Sauvage par son côté électrique, civilisé par ses incessantes mondanités. Le monde, selon lui, est une prison dont il faut s'évader par les femmes, l'art, les voyages. Rien que la terre. Morand est un Kodak. De son oeil de caïman, il capte puis gobe. Jardin - qui se réveillait parfois à 5 heures du matin pour satisfaire le maître impatient - en sait quelque chose : toujours prêt à bondir avant l'aube pour partir en Bretagne, en Ecosse, en Suisse. Morand a ses habitudes : sa gymnastique et sa sieste, qu'il peut faire sur la banquette arrière de son Alfa Romeo. Il a ce côté nietzschéen, "grand style", cette force qui évite les remords. Il n'aime pas les enfants mais agit comme eux : il part sans dire bonsoir, ne tient pas en place. Il est plus dans le classicisme que dans le romantisme. Ne s'épanche pas. Il n'a rien d'un souffreteux pâlichon ; il se meut dans une élégance sportive. Pour lui, le salut est sur la terre. C'est pour cela qu'il en profite, tout égoïste de son plaisir et de ses émerveillements. Il veut tout voir, profiter à mort de la vie. Amor fati. Il entretient son corps pour tenir le plus longtemps possible sur cette terre qui se dérobe quand Hélène n'y est plus. Gabriel Jardin nous raconte un Morand serein et agité, qui ronfle dans une auberge bretonne, qui trouve qu'Adjani ressemble dans Adèle H à une dactylo épleurée. Voilà trente ans que la bougie Morand s'est éteinte. Ce témoignage la ranime. Et on y voit un peu plus clair.

Anthony Palou, le Figaro Magazine, 13 mai 2006.
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