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 La correspondance Gide-Allégret

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LP de Savy
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MessageSujet: La correspondance Gide-Allégret   Mer 10 Mai 2006 - 14:28

Un amour d'André Gide

En 1917, l'auteur de « Paludes », 48 ans, a le coup de foudre pour Marc Allégret, qui n'en a que 17. Leur Correspondance et une biographie éclairent d'un jour nouveau la vie amoureuse de l'écrivain

Un homme mûr épris d'un être très jeune, c'était, du temps de Molière, Arnolphe et Agnès, c'était l'école des femmes. Au XXe siècle, radicale mutation : ce sera l'école des garçons, Cocteau et Marais, Jouhandeau et Robert, Marcel Augiéras et son neveu François, et, maintenant que le secret est levé grâce à la publication de leur Correspondance, André Gide et Marc Allégret. 17 ans pour le jeune homme, 48 pour l'aîné, lorsque débute leur liaison. Les âges idéals pour un rapport mi-érotique mi-pédagogique. On croyait tout savoir sur Gide, mais voilà que s'ouvre un nouveau pan de sa vie. Le premier volume de la célèbre biographie de Claude Martin (dont la suite reste à paraître) s'arrêtait en 1911. Pierre Billard prend en quelque sorte le relais, dans son livre au champ plus étroit, mais fouillé avec une minutie et une intelligence exemplaires. De 1917 à la mort de l'écrivain, en 1951, nous saurons tout sur l'histoire du couple André-Marc, commencée dans la transe, prolongée dans le calme de l'amitié et de l'estime réciproques.

Amour fou de la part de Gide. En 1917, Marc est «d'une beauté surprenante», et comme «revêtu du pollen des dieux». En face de ce visage et de cette peau dont émane «une sorte de rayonnement blond», Gide perd, à le contempler, «conscience de l'heure, des lieux, du bien, du mal, des convenances et de lui-même», doutant si jamais oeuvre d'art a représenté rien de si parfait. Il l'a choisi, comme à l'étalage, entre les quatre fils de son ami le pasteur Allégret, qui les lui a naïvement confiés, pour qu'il soit leur tuteur et leur mentor. L'écrivain, déjà illustre, organise la vie et surtout les vacances de son jeune protégé. Il l'emmène, en Suisse, en Grande-Bretagne, au Congo, ravi de le soustraire à l'atmosphère étriquée de sa famille, plus enchanté encore d'avoir pour lui seul «la langueur, la grâce, la volupté» du sublime adolescent. C'est un bouleversement dans sa vie, affectif et métaphysique. Gide avait professé jusque-là que le désir est radicalement dissocié du sentiment amoureux, doctrine angéliste qui l'avait amené à faire un mariage blanc avec sa cousine Madeleine (amour de coeur, de tête), tandis qu'il courait l'aventure avec les gamins du Maghreb (voir « l'Immoraliste »). Pour la première fois, avec Marc, il découvre l'union totale de la chair et du coeur. L'inespérée fusion qu'il croyait impossible lui révèle la splendeur d'un accomplissement sans réserve.

Mais attention, aucune allusion érotique précise : on reste attaché, des deux côtés, à l'éthique puritaine et protestante en honneur chez les Gide autant que chez les Allégret. Si Gide éprouve l'ivresse des sens avec son jeune Lafcadio, il ne cesse de faire la morale à son pupille. Ce n'est pas un Genet. Il ne veut pas d'un voyou, ni même d'un bon à rien. Au jeune homme qui lui paraît un peu dissipé et sans plan de vie sérieux, il écrit : «Ne te laisse pas libre, suivant la disposition de l'instant, de faire ou de ne faire point ce que tu te seras proposé. Etre de moins en moins exigeant des autres, et de plus en plus exigeant de toi, tel doit être ton programme et c'est le secret de la vraie liberté... Je voudrais que chaque matin, avant de te lever, tu te veuilles et t'exiges beau, noble, actif, intelligent. L'art ne s'obtient que par contrainte, et jamais par laisser-aller. Il faut faire de ta vie entière une oeuvre d'art.» Il le menace de rompre s'il ne s'amende pas : «C'est contre ce qui enlaidit que je m'insurge; c'est là contre quoi je proteste.»
Et Marc lui-même ? Comment vit-il cette foucade ? S'accom-mode-t-il de cette haute exigence ? L'amitié-amour d'un homme célèbre l'amuse, c'est certain. Grâce à « oncle André », qui en fera l'Olivier des « Faux-Monnayeurs », le lycéen s'initie à la littérature, se repaît de Flaubert, de Balzac, de Dostoïevski, apprend par coeur Mallarmé, Rimbaud et Verlaine, assez futé déjà pour noter que le professeur de latin qui explique en classe les « Bucoliques » de Virgile a eu soin de sauter la deuxième églogue, celle qui raconte les amours de Corydon et d'Alexis. «Cela m'a fait tordre!» Gide introduit Marc dans la sphère libertaire et hédoniste des milieux intellectuels de Paris, et le pilote dans les hauts lieux littéraires (« la Nouvelle Revue française », Théâtre du Vieux-Colombier), où les moeurs ressemblent à celles du groupe anglais de Bloomsbury.

Les rapports sexuels des deux partenaires ? Pierre Billard examine sans chichis la question. Du côté de Gide, selon son habitude, manipulations parallèles plutôt que franche possession. Du côté de Marc... eh bien ! C'est là qu'on apprend du nouveau. Marc n'est nullement homosexuel ; il se prête à l'aventure, parce qu'il ne s'y sent pas engagé. A peine libéré de l'oncle, il collectionnera les femmes, les liaisons, les mariages. Jamais il ne s'est donné complètement à Gide. Il s'est prêté à ses attouchements et trafics de mains, par curiosité, par jeu, mais ses goûts, ses intérêts sont ailleurs. Il faut s'y résoudre : impossible au club gay d'enrôler ce couple dans les grandes icônes de la tribu. Plus que d'un couple, il s'agit d'un compagnonnage, intense, chaleureux, sensuel sans excès, ce qui permettra d'ailleurs aux deux hommes, passé la brève époque de la relation physique, de rester dans les rapports les plus affectueux. Le passage suivant donne le ton de leurs échanges : « Je m'inquiète beaucoup. Mais surtout ne te crois pas devoir m'écrire que tout va bien, si ça va mal. Tu sais du reste que le pire ne m'étonne jamais. Mais je voudrais pouvoir te porter jusqu'à ton examen sur mes épaules, et souffre à t'imaginer te galvaudant. Tu es né pour mieux que cela, tout de même; ah, si du moins j'avais pu t'en convaincre ! Au revoir. Je t'embrasse bien fort » (17 septembre 1920). Et, vingt-neuf ans plus tard, le 21 novembre 1949, la dernière lettre de Gide à Marc s'achèvera sur ces mots dont le laconisme ne doit pas cacher la charge affective intacte : « Je t'aime bien. »
Gide n'a pas détourné Marc de son penchant naturel : respectueux de ce qu'il est, il le poussera lui-même vers les femmes et la paternité, quand il aura compris que telle était sa véritable orientation. Preuve qu'aucun adulte ne peut « pervertir » un jeune. Le jeune naît soit hétéro, soit homo, et aucune influence n'aura de prise sur son destin. Gide a brièvement utilisé Marc pour ses plaisirs, puis l'a lancé sur sa voie propre, soucieux, selon sa coutume, de l'aider à s'accomplir, à s'épanouir dans sa direction personnelle, fût-elle opposée à celle qu'il avait souhaitée. Le jeune homme se détournera vite des milieux littéraires pour devenir metteur en scène de cinéma, un art que Gide n'apprécie guère, le jugeant inférieur - une de ses rares bévues, surtout si l'on pense aux grands acteurs que Marc contribua à découvrir et à lancer : Simone Simon (une de ses maîtresses), Jean-Pierre Aumont, Michèle Morgan, Danièle Delorme, Gérard Philipe. Mais c'est en cela justement, par leurs divergences mêmes, que la relation des deux hommes et la Correspondance qui en est l'écho constituent un magnifique roman d'amour.


« André Gide et Marc Allégret. Correspondance, 1917-1949», Gallimard, 896 p., 45 euros.
«André Gide et Marc Allégret. Le roman secret», par Pierre Billard, Plon, 322 p., 23,50 euros.


Né à Paris en 1869, André Gide écrit « les Nourritures terrestres » en 1895 et fonde « la Nouvelle Revue française ». Auteur de nombreux romans, essais, récits de voyage, Journal, il obtient le prix Nobel de littérature en 1947 et meurt en 1951.

Né à Bâle en 1900, Marc Allégret a notamment mis en scène « Gribouille » et « Entrée des artistes » (1938). Il meurt à Paris en 1973.

Par Dominique Fernandez
Nouvel Observateur - 04/05/2006
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