Propos insignifiants

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 Le Complot contre l'Amérique de Philip Roth

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LP de Savy
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MessageSujet: Le Complot contre l'Amérique de Philip Roth   Lun 22 Mai 2006 - 22:43

Histoire incorrecte

par Anthony PALOU

20 mai 2006 le Figaro Magazine

L'écrivain imagine son pays dirigé en 1940 par l'aviateur Lindbergh, à la botte de l'Allemagne nazie. Son meilleur roman depuis «La Contrevie».

Philip Roth ne s'est jamais laissé mettre une laisse autour du cou. Si l'université ou la critique s'avisent de le ranger dans la niche de ce qu'on appelle «l'école juive américaine» *, il n'aura de cesse de mordre la main qui voulut caresser son poil toujours hérissé. Pour lui, toutes ces histoires d'écoles littéraires, pure foutaise, relèvent d'une faiblesse de vue. Un truc de guignols venu de l'étranger. Il ne se reconnaît peut-être qu'un seul maître dans le genre écrivain juif américain : Saul Bellow. Philip Roth sait bien qu'il n'y a que le style de l'individu qui compte. Il est vrai que les livres de l'auteur de La Tache ne ressemblent à rien, si ce n'est à du Philip Roth. Le dernier (traduit en français) en est, encore une fois, la meilleure illustration.


Le Complot contre l'Amérique est le roman d'un cauchemar dont on se réveille sonné. Comme dans tout rêve, la réalité couche avec la fiction. Le lecteur ne sera pas déçu. Accrochez vos ceintures car l'histoire, ici, va faire un grand huit. Nous connaissions l'adolescence et la vie adulte de Philip à travers ses différentes défroques. On l'a connu Portnoy, on l'a suivi Zukerman, on l'a retrouvé Roth sous toutes les coutures. Le Complot raconte le petit Roth, né en 1933, à Newark. C'est un petit Juif bien sage qui vit dans une famille à l'honnêteté irréprochable. Le père, Herman, est agent d'assurances. La mère, Bess, est femme au foyer. Elle reprendra un travail. Philip a un frère, Sandy, de cinq ans son aîné. Vit à la maison un certain Alvin, un cousin germain dont le père, Jack (frère d'Herman), est décédé brutalement. Voilà, ainsi présentée, une famille tranquille avec ses hauts et ses bas.

D'Europe arrive une odeur nauséabonde

Nous sommes en 1939. Philip a 8 ans, Sandy, 13. Sandy est un surdoué. Il fait ce qu'il veut avec ses fusains. Un portraitiste hors pair. La première partie, souvenirs d'enfance, est magnifique de tendresse drôle - cet art rothien d'utiliser le point-virgule à la Flaubert ! L'Amérique se repose donc depuis sept ans sur ce bon démocrate de F. D. Roosevelt, généreusement élu en 1933. C'est alors qu'arrive d'outre-Atlantique une odeur nauséabonde. On parle un peu partout de cette sale histoire de nazisme, de ce malade de Hitler qui serait un furieux antisémite. Ici, aux Etats-Unis, on se souvient encore d'un héros national, un certain Charles Lindbergh, qui effectua le premier, seul sur son monoplan, le Spirit of Saint Louis, la traversée sans escale de l'Atlantique. C'était en mai 1927. Tous les personnages du Complot sont alors en place. Il y en aura d'autres.


L'extraordinaire roman de l'ingénieux Roth peut décoller. Et de quelle manière ! Lecteur, oublie tes livres d'histoire et plonge en piqué dans celle de Roth. C'est avec des «si» qu'on fait la meilleure littérature. Eh bien non, Roosevelt n'a pas été réélu en novembre 1940 ! Son adversaire, le républicain aviateur antisémite Lindbergh, devient le nouveau locataire de la Maison-Blanche. Son programme : ne pas intervenir contre Hitler pour préserver la quiétude de l'Amérique. Tout s'accélère alors pour la famille Roth. Un speaker insolent, Walter Winchell, non dénué d'humour, donne des informations alarmantes sur le programme de Lindbergh dans son propre pays. On le retrouvera. L'antisémitisme ronge l'Amérique - qui fut, avant Israël, une sorte de paradis pour les Juifs. Le petit Philip, observateur de tout ce cirque, commence à penser qu'il se passe quelque chose de pas très sain dans son pays, qu'il devine comme occupé. Lorsque la famille Roth se rend à Washington pour vérifier que c'est bien là que l'Amérique s'est construite, Herman, le père, qui a dès le début tout compris, a la confirmation violente de ses intuitions. La famille Roth se fera éjecter d'un hôtel. Et ce n'est qu'un début. L'antisémitisme gangrène le pays comme une colonie de cafards. Des associations invitent les Juifs à se «déporter» dans le Kentucky, histoire de mieux s'assimiler. Philip, lui, retrace l'histoire rêvée de son pays à travers sa collection de timbres, son bien le plus précieux. Il regarde, écoute sa famille se défaire. Le cousin Alvin, lui, prend la décision de se battre contre les Allemands et donc de fuir les Etats-Unis pacifistes pour rejoindre le Canada. Quant à Sandy, il sera embrigadé par sa tante Evelyn - qui s'est mariée avec un rabbin collabo - dans un centre du Kentucky.

Faux fait historique et vrai conflit familial

Converti au porc, Sandy deviendra le traître de la famille et Alvin, un abruti qui n'aura jamais rien compris, sauf le craps. Bess, la mère, contre l'avis de son mari qui entend bien rester chez lui, trouve un travail et met de l'argent de côté pour fuir au Canada. Philip Roth est alors au sommet de son art dans l'imbroglio de la petite et de la grande Histoire. «L'histoire, c'est tout ce qui arrive partout. Ici même à Newark ; dans Summit Avenue ; dans cette maison, à un homme ordinaire - ça aussi ce sera de l'histoire un jour.» Roth tricote son récit en virtuose. Un point à l'endroit, un point à l'envers. Les personnages secondaires (l'irascible oncle Monty qui a fait fortune dans la tomate ; Shepsie Tirschwell, le projectionniste du Newswell, le cinéma de quartier où l'on découvre le visage de Hitler ; le petit Seldon, voisin et souffre-douleur de Philip...) donnent chacun un éclairage particulier à ce roman si savamment charpenté. Ce livre qui part d'un faux fait historique bascule dans un vrai conflit familial. Le Complot est en fait un roman sur la guerre civile, la pire : celle d'un père contre son fils, celle d'une soeur contre son beau-frère, celle du voisin du premier contre celui du second, etc. Herman, le père, ne comprend pas pourquoi l'Amérique, qui a été faite pour les Juifs - car les Juifs ont été faits pour l'Amérique - se laisse prendre dans le piège Lindbergh. Chaque soir, on écoute à la radio Walter Winchell qui annonce l'horreur à venir, les camps de concentration, etc.


L'Histoire est un révélateur parfait des caractères. Avec son aide, on devine sans peine les futurs collaborateurs, les futurs résistants et ceux qui ne roulent, quoi qu'il arrive, que pour eux-mêmes. Philip Roth aime tester les faiblesses et les forces de l'homme face au malheur. Avec Le Complot, il a réécrit le grand roman américain. Pas à travers le base-ball ; à travers une faute d'arbitrage historique.


* Lire à ce sujet Dans la tête du frelon, l'anthologie d'écrivains juifs américains, préface et choix de textes de Jerome Charyn, Mercure de France, 372 p., 25 euros.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Le Complot contre l'Amérique de Philip Roth   Jeu 25 Mai 2006 - 23:05

Philip Roth, 8 ans: «Sa collection de timbres représentait les neuf dixièmes de ce qu'il connaissait du monde.»

Roth Country
Le nouveau Philip Roth : un roman d'histoire- fiction, un plaidoyer pour la démocratie américaine.

par Natalie LEVISALLES
QUOTIDIEN : jeudi 25 mai 2006

Philip Roth
Le Complot contre l'Amérique
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun Gallimard, 478 pp., 22€.


Au moment où son roman est sorti aux Etats-Unis, Philip Roth a publié le 19 septembre 2004, dans la New York Times Book Review, un article intitulé «L'histoire du Complot contre l'Amérique». Il y écrivait notamment : «Certains voudront lire ce livre comme un roman à clé sur l'Amérique actuelle. Ils auront tort.» Ça n'a pas empêché beaucoup de monde de penser que c'était effectivement un roman sur l'Amérique actuelle, à tort donc, mais ce qui est sûr, c'est que le Complot contre l'Amérique est un roman sur la démocratie américaine, c'est même une déclaration d'amour, étonnamment émouvante, pour la démocratie américaine. Le Complot... est en même temps un des plus autobiographiques des romans de Roth, c'est une autre des idées qu'il développe dans cet article.

Le Complot... est très atypique dans l'oeuvre de Philip Roth. D'abord, c'est une uchronie, un genre littéraire habituellement rattaché à la science-fiction, que les Américains appellent aussi «what if stories», et dont le procédé tient en une question : «Et si les choses s'étaient passées autrement ?» Ici, le «point de divergence», comme disent les spécialistes, est l'élection présidentielle de 1940. Que se serait-il passé si l'aviateur Charles Lindbergh avait été élu à la place de Franklin Delano Roosevelt ? Autre élément atypique : Philip Roth fait suivre le roman proprement dit d'un «Post-Scriptum», un document d'une quarantaine de pages où il donne ses sources bibliographiques, la chronologie véritable de l'époque, les biographies véridiques des personnages historiques présents dans le roman, et le texte, modérément mais clairement antisémite, du discours prononcé par Lindbergh lors d'un meeting de l'organisation isolationniste America First, le 11 septembre 1941. Enfin, il y a cet article de la NYTBR, où Roth explique longuement pourquoi et comment il a écrit ce roman. Tout a commencé, dit-il, avec la lecture, en décembre 2000, de l'autobiographie d'Arthur Schlesinger (conseiller du président Kennedy), où celui-ci raconte comment, en 1940, des républicains isolationnistes ont voulu investir Lindbergh pour l'élection présidentielle. «Et s'ils l'avaient fait ?», écrit alors Roth dans la marge du livre. A partir de là, il décide de raconter la présidence Lindbergh «du point de vue de [sa] famille».

Ce n'est pas seulement pour ces raisons de contexte, ou de paratexte, que le Complot... est atypique. Les lecteurs de Roth savent qu'il n'est pas rare de rencontrer dans ses romans un personnage, deux parfois, qui s'appellent Philip Roth. Mais c'est sans doute la première fois qu'un Philip Roth de fiction dit «nous, les Juifs» de manière aussi peu ambivalente. D'habitude, le Roth fictionnel est plutôt en guerre contre les Juifs américains. Dans le Complot..., il dit, avec une empathie évidente : «Leur judéité n'était pas une infortune ou une misère dont ils s'affligeaient, et pas davantage une prouesse dont ils tiraient fierté... Leur judéité était tissée dans leur fibre, comme leur américanité.»

Le Complot... est aussi un roman où le père, la mère, le frère du jeune Philip sont des héros positifs, ce qui n'est pas absolument la règle chez l'écrivain. Mais, d'une manière plus générale, la surprise de ce roman, c'est que le jeune narrateur pose sur le monde un regard qui nous fait rencontrer plus de personnages dignes d'amour, d'admiration ou de compassion, que dans aucun des romans précédents. L'histoire du Complot... est racontée à la fois par un petit garçon de huit ans et par l'adulte qu'il est devenu. Est-ce pour cette raison ou non, en tout cas, la voix narrative est très différente de celle, drôle, brillante, mais grinçante, paranoïaque, égocentrique, amère, obsédée par le sexe et la mort, des autres romans de Roth. On a l'impression d'entendre ici quelque chose de nouveau qui a à voir avec une acceptation de la vulnérabilité humaine.

Ce livre «m'a aussi permis de ressusciter mes parents, et de les faire revivre dans toute la vigueur qui était la leur, alors qu'ils n'avaient pas quarante ans», écrit Roth dans la NYTBR. En imaginant «comment ils se seraient comportés sous le stress terrible d'un antisémitisme devenu critique», il dit avoir essayé de faire d'eux «un portrait aussi fidèle, aussi peu romancé que possible». Dans ce portrait, ils apparaissent comme de vrais héros du quotidien, animés d'une grande force, pratiquant une morale de courage, de loyauté, de sens du devoir. De sa mère, le jeune Philip dit : «Sa tâche était de maintenir notre monde en place avec tout le calme et le bon sens dont elle était capable ; c'était ce qui donnait de la plénitude à sa vie, et c'est le rôle qu'elle tentait de jouer en ce moment.» Quant au père, c'était un homme «en pleine santé, lucide, indomptable, et pourtant pas plus capable de protéger sa famille que Mr Wishnow pendu mort dans son placard».

Il y a aussi le cousin Alvin, rebelle au coeur pur qui, parti en Europe combattre le nazisme, revient amputé d'une jambe, amer, cassé, et ne reprend goût à la vie qu'une fois devenu voyou, mafieux, cynique. Et le grand frère, Sandy, dessinateur ultradoué et fils dévoué, qui se révolte contre ses parents, «des Juifs de ghetto», et ne se calmera qu'après avoir découvert les seins des filles. Et puis il y a Seldon, pure invention romanesque, «gamin solitaire que ses camarades fuient parce qu'il réclame leur affection d'une manière insupportable [...] Il représente le devoir auquel on ne peut se soustraire».

Du côté des personnages historiques, en face des méchants, en particulier Lindbergh et madame (mais un renversement de situation absolument imprévu montrera que rien n'est simple), il y a les gentils. Et ceux-là sont totalement enthousiasmants, admirables, chargés qu'ils sont d'incarner les valeurs de la démocratie américaine. En particulier le président Roosevelt et Fiorello La Guardia, maire de New York et «idole aux pieds sur terre des travailleurs de la ville qui, pendant cinq ans, a représenté avec pugnacité un East Harlem surpeuplé d'Italiens et de Juifs pauvres». Et, bien sûr, le journaliste Walter Winchell, assassiné par les fascistes, qu'on découvre dans la magnifique oraison funèbre que La Guardia prononce devant sa dépouille. «Walter parle trop fort, il parle trop vite, il parle trop, oui, mais en comparaison, sa vulgarité est magnifique, et c'est la décence de Lindbergh qui est hideuse.

Aigle solitaire

En lisant les portraits que Roth dessine de ces hommes, les discours qu'il leur fait prononcer, le lecteur éprouve un frisson, comme cela arrive quand on se retrouve face à une personnalité charismatique ou à un grand moment de l'histoire. Ce livre invente un monde où chacun a le choix d'être sauvé moralement, même ce fermier du Kentucky dont on ne donnait pas cher au début, tant il semblait évident qu'il était profondément et indécrottablement raciste. C'est pourtant lui qui, sans hésiter, ira sauver le petit Seldon, pauvre petit Juif de neuf ans, abandonné de tous dans un Sud profond où les pogroms font rage.

Au-delà de ces portraits étonnants, le Complot... est aussi un vrai récit dont les épisodes montrent l'Amérique à la fois comme elle a été et comme elle aurait pu être. Il y a le séjour de Sandy dans le Kentucky, dont il revient avec un accent nasillard et sa «nouvelle démarche des grands espaces», l'horreur du moignon d'Alvin, les apparitions publiques de Lindbergh, tel un demi-dieu dans son costume d'Aigle solitaire, les pique-niques en famille du 4 juillet, les Cucuzza, voisins italo-américains, pour qui la justice et la solidarité sont des valeurs naturelles, non négociables, le pugilat sanglant qui déchire la famille Roth, l'hallucinante description de l'enfer industriel du Sud. Mais surtout, il y a ce récit autobiographique d'une enfance innocente, ignorante du monde au dehors («Le dîner est fini, nous sommes dans notre chambre avec lui, tous trois pieds nus sur les couvertures, Sandy sur son lit, Alvin sur le mien, et moi calé entre son bras et son torse puissants. C'est le bonheur»), jusqu'au moment où font irruption l'Histoire et le danger. «Brusquement, j'eus le sentiment qu'il me revenait de soutenir [ma mère], d'endosser sur-le-champ une bravoure toute neuve [...] mais lorsqu'elle me tendit la main, je ne pus que m'y accrocher, être immature que j'étais, gamin dont la collection de timbres représentait les neuf dixièmes de ce qu'il connaissait du monde.»

Après cela peut venir la prise de conscience du malheur, évident mais indéchiffrable, des autres. Quand Alvin, amputé, se cache dans un sous-sol pour reluquer les jambes des filles qui passent dans la rue, Philip ne comprend rien. «Ignorant tout de la masturbation(...) je crus que c'était du pus. Je crus que c'était de la bile. Je ne sus que croire, sinon qu'il y avait là quelque chose de terrible. Cette sécrétion encore mystérieuse, j'y vis un liquide pourrissant dans le corps de l'homme, et qui lui giclait par la bouche quand le chagrin le dévorait trop.»

Après cela peut venir aussi la conscience de l'Histoire. «Qu'on le veuille ou non, écrit Roth, personne n'échappe à l'histoire. Dans mes derniers livres, dont celui-ci, je me saisis de ce simple fait pour l'observer à travers le prisme de moments critiques que j'ai vécus. [...] Même nous, libres ci toyens d'une république puissante et armée jusqu'aux dents, nous pouvons tomber dans l'embuscade de cet imprévisible qu'est l'Histoire.»

Au début du Complot, rappelle-t-il, il écrivait : «La terreur de l'imprévu, voilà ce qu'occulte la science de l'Histoire, qui fait du désastre une épopée». Il conclut : «En écrivant mes derniers livres, j'ai tenté de retransformer l'épopée en désastre, désastre vécu par des hommes qui ne connaissent pas la suite des événements.»
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Le Complot contre l'Amérique de Philip Roth   Jeu 25 Mai 2006 - 23:09

Roth Country

Point de vue d'uchroniqueur
L'incursion de Philip Roth dans un monde qui n'est pas son genre.

par Natalie LEVISALLES

Libération jeudi 25 mai 2006

«Orwell a conçu une dystopie, moi une uchronie», a écrit Philip Roth dans la New York Times Book Review (voir ci-contre). Ce n'est pas le genre d'information que les lecteurs de Roth trouvent normalement palpitante, mais cet aspect du Complot contre l'Amérique n'a évidemment pas échappé aux spécialistes du genre. Le Complot... a ainsi été chroniqué sur des sites spécialisés. Carlos Aranaga (www.scifidimensions. com) l'a trouvé très bien : «Le Complot... est un grand drame humain, qui nous rappelle, de manière appropriée qu'il faut être vigilant contre l'intolérance», il y voit de la «véracité» et comprend «pourquoi Roth a eu le Pulitzer et est un des romanciers les plus appréciés en Amérique». Steven H. Silver (www.sfsite.com) est moins enthousiaste : «Il est clair, écrit-il, que Roth n'a pas une grande familiarité avec l' "histoire alternative" [ndlr : autre nom de l'uchronie], cependant ses capacités de romancier compensent une bonne partie de son inexpérience dans ce genre littéraire. En dépit d'une fin médiocre, le Complot... est un roman bien écrit qui, quoi qu'en dise son auteur, est porteur d'un message très direct pour l'Amérique contemporaine.»


Cet enthousiasme modéré du pape de la critique uchronique n'a pas empêché le Complot contre l'Amérique de remporter, en 2004, le Sidewise Awards for Alternate History. Dans le Complot contre l'Amérique, le point de divergence est donc l'élection, en 1940, de Charles Lindbergh, héros de l'aviation et grand admirateur de Hitler, à la présidence des Etats-Unis. Comme le remarque Eric B. Henriet, spécialiste de l'uchronie et auteur de l'Histoire revisitée, panorama de l'uchronie sous toutes ses formes (Encrage), «la Seconde Guerre mondiale est le thème le plus traité de l'uchronie. 30 % des uchronies tournent autour, si on inclut les années 30 et la montée du fascisme en Europe». Parmi eux, le Maître du Haut-Château (Philip K. Dick), Fatherland (Robert Harris) ou les Iles du soleil (Ian MacLeod, voir Libération du 15 septembre 2005). L'élection de Lindbergh, précisément, a déjà été utilisée par deux autres uchronies, ajoute-t-il. K, de Daniel Easterman (Belfond, 1999) : en 1932, l'Alliance aryenne présente Lindbergh qui bat Roosevelt et installe des camps de concentration pour Juifs et Noirs aux Etats-Unis. Dans The Ultimate Solution (1973, non traduit), d'Eric Norden, Roosevelt est assassiné en 1933, Lindbergh devient Président, l'Allemagne nazie gagne la guerre, les Etats-Unis rejoignent l'Axe et on traque le dernier Juif vivant dans New York. Henriet remarque qu'à côté des uchronies «historiques» (la Seconde Guerre mondiale, l'Empire romain, Napoléon), il y a aussi les uchronies «personnelles» («et si j'avais épousé mon amoureuse du lycée ?»), qui ont été très utilisées au cinéma, de La vie est belle de Capra, à Un jour sans fin, Pile et face ou Moi, moi et moi.

L'écrivain Emmanuel Carrère (l'Adversaire, Classe de neige) a lui aussi écrit sur l'uchronie. En 1993, il a fait une biographie de Philip K. Dick, Je suis vivant et vous êtes morts (Seuil), mais, en 1986 déjà, il avait publié le Détroit de Behring, Introduction à l'uchronie (P.O.L), où il définissait la démarche de l'uchroniste : «Annuler ce qui a été, le remplacer par ce qui aurait pu être», ou encore, commettre «un acte de révolte écrit contre l'implacable autorité de ce qui a été». Pour lui, on peut opposer les uchronies «sentimentales» ­ «animées par un regret personnel, quelque chose a cafouillé, l'auteur a un intérêt personnel à changer le cours de l'histoire» ­ aux uchronies «cérébrales», comme celles sur l'origine du christianisme, qui a modelé notre civilisation.

Dans le Détroit de Behring, il avait écrit : «L'uchronie n'est ni un miroir de l'histoire, ni une méthode pour en pénétrer les arcanes.» Il dit aujourd'hui : «En effet, imaginer que les choses se soient passées autrement n'explique pas pourquoi elles se sont passées comme elles l'ont fait. Je ne crois pas aux vertus de l'uchronie comme auxiliaire de l'histoire. Mais il faut que soit présent dans la conscience de l'historien le fait que les choses auraient pu se passer autrement.»

Il ajoute par ailleurs : «Alors que le ressort mental qui produit l'uchronie est bien plus fréquent que celui qui produit l'utopie, l'uchronie est un genre littéraire qui a moins pris. Sans doute parce que c'est une des entreprises les plus vaines qui soient. Que les choses aient pu être autrement, tout le monde en a conscience, mais on sait bien que ça n'a pas été.»

En 1986, il concluait ainsi le Détroit de Behring : «C'est ce que je voulais dire. Qu'il faudrait s'éloigner de l'uchronie, des univers parallèles, du regret qui les obsède, et s'aventurer au pays du réel. C'est difficile, mais j'aimerais essayer.»
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