Propos insignifiants

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 Stendhal et Metilde

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LP de Savy
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MessageSujet: Stendhal et Metilde   Mar 30 Mai 2006 - 23:38

LES GRANDES RUPTURES DE L'HISTOIRE LITTÉRAIRE

Stendhal et Metilde : les affres d'une passion à sens unique

Pae Michel DÉON, de l'Académie française
[11 juillet 2003] Le Figaro

Chaque semaine, un écrivain et un dessinateur conjuguent leur talent pour évoquer une rupture - sentimentale ou amicale - entrée dans la légende littéraire.
À propos de «coup de foudre», Beyle écrit: «Il faudrait changer ce mot ridicule; cependant la chose existe.» Il a lui-même été victime de cette aveuglante illumination qui efface les passions précédentes et ne laisse plus s'épanouir et vous ronger que la dernière aventure: comment Beyle a-t-il pu être à la fois témoin cynique et sujet soumis de sa propre révélation amoureuse sans y perdre son «âme sensible»?

Heureusement, l'écrivain vient au secours de l'homme, il théorise pour se réconforter et nous éclairer de son expérience quand le poursuivent encore les regrets infinis. «Aux mines de Salzbourg, écrit-il dans De l'amour, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d'arbre effeuillé par l'Hiver: deux ou trois mois plus tard on le retire couvert de cristallisations brillantes... les plus petites branches sont garnies d'une infinité de diamants...».

Ainsi en est-il, d'après lui, du coup de foudre.
Le 4 mars 1818, Beyle a été présenté à Mathilde Dembrovski. Il a trente-cinq ans, elle vingt-huit. Ils vivent à Milan où l'amour des Français a perdu de son enthousiasme depuis qu'en 1796 «le général Bonaparte fit son entrée... à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur». Maintenant, il faut payer la note et ce demi-solde si séduisant soit-il, si passionné par tout ce qui touche à l'Italie, est mal vu par la police lombarde que les inévitables conspirateurs inquiètent. A Milan même règne une véritable espionnite. Des amis ont prévenu Beyle. Il s'en moque, continue de persifler, de fronder et de n'être de l'avis d'aucun. Il mettra quelque temps à s'apercevoir qu'il n'est plus persona grata.

Sur sa première rencontre avec Mathilde Dembrovski, il y a peu de témoignages et on ne saurait se fier entièrement à ses dires. Dans le journal qu'il tient irrégulièrement, il n'y a rien sur elle à la date du 4 mars et on ne la voit apparaître que le 29 mars quand, sans doute, elle le trouve déjà un peu trop empressé.
Leurs deux personnalités sont diamétralement opposées. Mathilde que, comme lui, nous appellerons désormais Metilde, à l'anglaise, est divorcée, veuve, mère de deux garçons. On la dit vertueuse ce qui ouvre la porte à bien plus de conjectures que si elle était légère. Elle habite Piazza delle Galline et lui Corsia del Giardino.

J'ai suivi ce trajet plusieurs fois, pensant à lui, à son émotion, sa fébrilité, sa crainte d'être ou trop timide ou trop hussard. En dix minutes, on passe par les phases heureuses ou dépressives de l'amour. Plus tard, Metilde s'installera piazza Belgiojoso. Le trajet est presque le même et, cette fois, il le parcourra le cœur brisé, n'attendant plus de cette femme que leçons et rebuffades.
Depuis la Restauration en France, Beyle, comme la plupart des officiers de la défunte Grande Armée, est au régime de la demie solde. Ce serait peu pour vivre s'il ne tapait un père plutôt pingre, ne jouissait d'un maigre viager et de quelques revenus pour ses livres et ses articles.
Heureusement Milan est une ville facile à vivre. Un honnête homme y jouit de mille plaisirs inaccessibles à Paris: le théâtre, l'opéra, les concerts tous les soirs, les restaurants, les femmes ou, parfois, les filles du quartier Bottonuto. La vie n'est pas chère pour un étranger avec quelques napoléons en poche. Une société cultivée est ouverte à qui vient de Paris, et on y est infiniment moins soucieux des titres qu'en France. Les femmes ne sont pas farouches et les maris, souvent occupés ailleurs qu'à la maison, n'y regardent pas trop. On s'amuse de ses foucades, de ses détestations (nombreuses), de ses adorations (enthousiastes).

Beyle n'est pas encore Stendhal. L'écrivain tâtonne, l'homme du monde exaspère les uns, amuse les autres. Un de ses amis de Paris, Delécluze, s'agace de son «babil», de ses paradoxes et des jugements au couperet tout en reconnaissant, comme Delacroix dans son Journal, l'originalité de sa pensée et l'étendue de ses connaissances. Dans la conversation comme dans ses écrits, il a déjà, très en avance sur son temps, le style télégraphique que Morand portera à sa perfection avant la disparition du télégraphe.

Metilde, née Viscontini, appartient à cette haute bourgeoisie fortunée qui attend un signe pour se fondre dans l'aristocratie dont elle épousera vite les qualités, le goût et l'élégance. Elle a épousé un officier polonais au service de la France puis passé commandant dans la Légion italienne. Un de ces hommes pressés d'engrosser sa femme pour sortir seul le soir. Ils se sont séparés, ont divorcé et le Polonais a eu la bonne idée de mourir. La voilà revenue sur l'échiquier. Peut-on faire confiance à Beyle et imaginer cette femme sous les traits de l'Hérodiade peinte par Luini (Beyle attribua un peu vite le tableau au Vinci): des yeux en amande, de lourdes paupières, un visage d'un bel ovale. Fort différent est un portrait présumé où on lui voit un cou de cygne, un nez spirituellement pointu, des lèvres gourmandes, une chevelure noire en bataille. Est-ce elle? En vérité, on n'en sait rien. Sage précaution pour une aventure que l'amour de Beyle rendra légendaire: chaque lecteur est laissé libre de se la figurer comme il l'entend et de se l'approprier.

Quelle idée cette femme fortunée, libre, entourée de respect peut-elle se faire d'un Français dont l'attrait tient à sa parole éblouissante, à sa frénésie d'opéra, à son immense savoir plus qu'à son physique. Comme tout se sait à Milan dans le cercle où elle vit, Metilde a, plus que probablement, vite appris que l'homme empressé présenté le 4 mars, parle trop, aime les chanteuses et les danseuses, noue des liaisons épisodiques avec des femmes faciles et ne déteste pas les putes. Il est aussi possible que le secret professionnel n'ait pas embarrassé le médecin de Beyle ou, seulement, le pharmacien fournisseur de mercure et de doses d'arsenic, peut-être de crèmes contre les dermatoses provoquées par les séquelles du tréponème. On comprend qu'une femme avertie montre quelques réticences à sauter dans le lit d'un tel homme même s'il n'est plus contagieux.

Beyle est tout de suite fou de Metilde. Elle ne reçoit pas chaque jour. Le portier a des consignes et le prétendant doit attendre d'être invité formellement avec d'autres personnes qui interdisent l'intimité. Restent les billets, les lettres. Il l'en inonde. Elle s'en agace, les jette au feu (on ne les reconstituera qu'avec les brouillons qu'il gardait), répond une fois sur dix en termes courtois mais fermes. C'est non! Il est cependant probable que Beyle l'amuse, la distrait du milieu gourmé dans lequel elle vit sous l'aigre surveillance de sa voisine, un Iago féminin, Mme Traversi, agent de liaison des carbonari. Qu'a-t-elle, Metilde de commun avec un bohème qui vit en jouisseur? Dans une affaire de ce genre, il n'y a pas de règles: ou deux êtres chavirent dans les bras l'un de l'autre parce qu'ils n'ont rien en commun ou ils s'aiment parce qu'ils partagent les mêmes goûts, peut-être les mêmes passions. Le drame avec Metilde est que non seulement elle se méfie d'un homme léger –et il l'est– et que seul avec elle, Beyle pétrifié, est incapable d'un bon mot, accumulant gaffes et maladresses. Montherlant a très bien dit: «L'apparition d'une femme qui lui plaît fait baisser à l'instant la valeur de l'homme.» Le Beyle qu'elle daigne de temps à autre honorer d'un regard, d'un rien d'attention, peut-être d'un sourire, n'est pas le Beyle qui s'est peint sous les traits du Chevalier de Senecé: «La gaieté, l'envie de s'amuser de tout et, toujours l'étourderie, le courage, la bonté formaient les plus saillants des traits de ce caractère singulier, et l'on pouvait dire à la louange de la nation (la France) qu'il en était un échantillon parfaitement réussi.»

Pour se divertir, il cherche des aventures. Elles ne sont pas toutes nobles. Avec son ami Giuseppe Viamara, il viole pratiquement une jeune paysanne lors d'une promenade en barque sur le lac d'Asso et s'octroie un bref supplément avec une belle aubergiste (août 1818). Il y en a d'autres... Est-ce la réaction attendue d'un homme rongé par une passion sans réponse? Ou une telle passion motive-t-elle tout remède qui peut en dissiper, ne serait-ce qu'un instant, l'obsession? Le drame est que ça se sait. Metilde doit trouver ces ébats ancillaires d'une grande vulgarité. Plus elle durcit son attitude, plus il se roule à ses pieds. Les réponses sont froides, magistrales et, croit-elle, définitives. On ne saura jamais si elle était intelligente et savourait le triomphe de son attitude sur un homme de plus en plus épris ou si stupide, elle sacrifiait sa vie à la vertu, ce dont personne sauf son confesseur ne lui saurait gré. Quand elle annonce un voyage à Volterra, Beyle se persuade puisqu'elle n'en précise pas les raisons, qu'elle va y retrouver l'amant dissimulé à son entourage milanais. Alors cet homme si intelligent a l'idée la plus bête qui soit: il part pour Volterra et se déguise –un habit neuf, des lunettes, un chapeau à larges bords et même, selon certains, un faux nez, bien que cela paraisse beaucoup. Se cacher est tellement peu dans la nature de Beyle que la première fois où il la croise, Metilde le reconnaît. L'innocente est venue à Volterra voir ses deux fils en pension dans la petite ville ombrienne, charmante certes –et même un siècle plus tard André Gide en vantera les jeunes apprentis fardés de blanc par le travail de l'albâtre– mais sans vie sociale à dix lieues du bord de mer qui pourrait attirer une jeune femme fatiguée par les mondanités.

Ce qu'ils ont pu se dire lors de cette rencontre est malheureusement imaginable et on souffre pour le pauvre Beyle. En plaidant sa cause, en dramatisant son amour-passion, en implorant le retour au statu quo (une lettre et deux visites par mois), il s'égare un peu plus. De Metilde, nous avons dit que son portrait n'a jamais vraiment été authentifié, mais nous avons un moulage de sa main: le pouce est flexible et ceinturé, signes indubitables de fermeté dans le caractère: l'auriculaire paraît bien long pour une femme du monde qui ne prendra jamais sa tasse de thé en levant le petit doigt. En fait c'est une étrange personne: composite, bourrée de préjugés, gardant certainement un mauvais souvenir de son mariage avec un soudard et peu encline à recommencer l'expérience. La filature maladroite de Beyle est l'occasion d'une revanche qui risque de la blesser autant que lui, mais le caractère de cette femme est entier, sans compromissions. Avant de quitter Volterra, Beyle lui a soutiré la promesse de s'arrêter à Florence où il l'attendra en vain. A Milan, elle ne lui condamne pas entièrement sa porte et décide seule des jours où il sera admis. Dans ses lettres, jamais Beyle n'a été aussi romantique. Autant chercher à émouvoir une statue de marbre.

Les écrivains ont toujours un moyen radical de panser leurs blessures. Ils les rouvrent et les offrent au public. De sa cruelle expérience, Beyle tirera un traité des relations amoureuses, une étude physiologique de la vie souterraine des passions. Les lectrices en ressentiront quelques émois. Les lecteurs prendront des leçons de stratégie. De l'amour qui devrait être le post-scriptum d'une œuvre en est paradoxalement la préface. Le roman stendhalien ouvre la porte au romantisme.

La postérité remercie donc Metilde d'avoir inspiré non seulement De l'amour, mais de s'être refusée au pauvre Beyle. En lui cédant, elle n'aurait pas tenu plus de place dans son œuvre que beaucoup d'autres passantes. A sa mort en 1825, elle rendit un encore plus beau service à l'écrivain: elle sauva des ruines du temps et de l'impitoyable lucidité du grand âge, une passion qui ennoblit la vie du malheureux éconduit. Sur la tombe de Metilde que Beyle reconnaissait comme l'auteur de son chef-d'œuvre, l'incompris aurait pu composer une épitaphe reconnaissante: Ci-gît celle sans qui je ne serais pas l'écrivain des âmes sensibles.

Stendhal est tout de suite fou de Metilde. Elle ne reçoit pas chaque jour. Le portier a des consignes et le prétendant doit attendre d'être invité formellement avec d'autres personnes qui interdisent l'intimité
Qu'a-t-elle, Metilde de commun avec un bohème qui vit en jouisseur? Dans une affaire de ce genre, il n'y a pas de règles: ou deux êtres chavirent dans les bras l'un de l'autre parce qu'ils n'ont rien en commun ou ils s'aiment parce qu'ils partagent les mêmes goûts.
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