Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Rimbaud et Verlaine

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Rimbaud et Verlaine   Mar 30 Mai 2006 - 23:42

LES GRANDES RUPTURES DE L'HISTOIRE LITTÉRAIRE

Rimbaud et Verlaine, une passion en enfer

Par Patrick GRAINVILLE
[31 juillet 2003] Le Figaro

De septembre 1871 à juillet 1873 éclate et capote la passion radicale qui unit Rimbaud et Verlaine. Ce dernier, vingt-sept ans, marié, bientôt père, poète consacré, reçoit des poèmes «d'une effrayante beauté». L'auteur a dix-sept ans, c'est Rimbaud. Verlaine l'invite à venir à Paris : «Venez, venez vite, chère grande âme... on vous désire, on vous attend.» La version réelle serait plus concise : «Venez, je me charge du reste.» Rimbaud vient, le reste est légendaire. Verlaine, au début de l'affaire, semble maître du jeu, il s'occupera de son protégé, l'hébergera chez lui, entre sa femme, Mathilde, dix-sept ans, et sa belle-mère. Mais c'est une météorite qui surgit et percute de plein fouet la planète de cette petite famille assagie... Verlaine s'est affadi dans les poèmes de La Bonne Chanson. Popote ou presque. Soudain, le registre change, c'est le chant, c'est le cri, c'est la flambée du mal. Oui, le feu. Rimbaud veut faire de Verlaine un fils du Soleil comme lui-même.

Tel est son pari surhumain. Et cela se termine par les trois coups de feu fameux. Verlaine tire sur Rimbaud. Une nouvelle fois, il ratera le soleil. Comment en sont-ils venus à ce fait divers trivial et ardent. Tirer sur l'amant, pour ne pas le perdre, se tuer ou tuer. C'est la question de la passion, du paroxysme. Pas d'autre issue que l'anéantissement. Les deux plus singuliers poètes de leur temps vont illustrer un poncif de roman-feuilleton. Je t'aime, je te tue. Je t'aime, tu me tues. La tragédie et le mélo suprême.


Rimbaud, le brut, le voyant, le rustre étoilé, le voyou, le fils, oui, du Soleil, le rayonnant, le brûlant, le cannibale éclatant, vient de lâcher Mother... la mère Rimbe... ses rigueurs. Il débarque à Paris, il emballe Verlaine, un père de famille sous le nez de sa jeune épousée. Culotté, pour l'époque. Qui séduit qui ? qui manigance ? Ce vieux filou de Verlaine, un violent velléitaire, oscille sans cesse entre débauche, alcool, convoitises pour les garçons et vie douillette, plus catholique. Déchiré entre Dame Souris, l'épouse, la mijaurée immaculée, le nid, l'ordre rassurant, la religion et l'Oestre ! (une grosse mouche parasite) oui, c'est ainsi qu'il baptisera Rimbaud, quand il l'aura perdu : l'être, Rimb, Chose... Le tigre !... Verlaine montrera à Mathilde son torse tatoué de cicatrices en déclarant : «Nous avons des amours de tigres.»


Cette passion n'est qu'une addition de ruptures, de fugues enchantées, désolées. Ils brûlent. Damnés ou ce n'est pas la peine. Rimbaud campe un damné solide. Un nomade bien trempé. Hardiesse crue : «L'amour est à réinventer, je me ferai des entailles par tout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol.» Tel est l'Époux infernal qui s'empare de la Vierge folle. Pour reprendre les qualificatifs bibliques de Rimbaud dans Une saison en enfer. Les deux amants ne brûlent pas de la même flamme. Le germe de leur rupture est là. Rimbaud invente le feu, le proclame, il promet de porter Verlaine au-delà de lui-même. À la cime d'un bûcher qui le transfigurera. Rimbaud possède l'énergie du programme. «Nous t'affirmons, méthode !» Verlaine brûle d'amour, d'espérance, de demande. C'est un cierge devant l'idole qui le consume. Ils fuient à Bruxelles, puis à Londres... Mais Verlaine revient plusieurs fois quémander le pardon de Mathilde, son épouse, qui lui attente un procès en séparation. Verlaine ne sait se séparer. Ni de l'épouse ni de l'époux. Il lui faut une madone et un diable. Rimbaud raille cet esclave de la crèche. Ses jérémiades du pigeonnier perdu. Rimbaud : rupture, Verlaine : retour !

Maintenant, ils s'engueulent comme des chiffonniers. Le Bateau ivre finit en beuveries, bagarres d'Assommoir. Au début, l'éclair, l'air, la fugue allègre, le duo magnétique, la fringance bachique. Un oracle rencontre un orfèvre. Leur cavale dorée est faite d'extases et de fringales d'efflanqués. Les tigres ne chassent que la nuit, dans la jungle opiacée de Londres et de Bruxelles. Des touffeurs de Siam. Puis «le drôle de ménage» s'aigrit. C'est la déconfiture du couple qui ne réussit plus à réinventer l'amour. La vie inchangée, imbécile a gagné. Fin de la féerie.


Un autre trait, plus comique et plus paradoxal, me frappe dans l'histoire des amants et de leurs frasques. C'est l'omniprésence des mères. Tenaces. Agissantes. Mothers ! Les mères ne lâcheront jamais leurs fils. Ce sont deux soleils perpétuellement rattrapés par les planètes mères. Récapitulons la geste des génitrices : Rimbaud, au tout début, en 1871, fuit sa mère pour rejoindre Verlaine. Il tombe sur Mathilde et sa mère ! Verlaine, un beau matin, sous prétexte d'aller acheter des médicaments pour son épouse, a le toupet de s'éclipser et de s'enfuir à Bruxelles avec Rimbaud.

C'est leur lune de miel de 1872. Mais Mathilde rapplique, toujours avec sa mère, pour reconquérir son mari. C'était presque gagné. Car Verlaine, éclectique et vaillant, couche avec sa femme, décide de rentrer avec elle et sa belle-mère à Paris. Mais il se ravise, à la frontière, et repart, dare-dare, en sens inverse, dans un train où Arthur, son Tartare lumineux, l'attend déjà ! Les deux femmes reviendront bredouilles. Cassées ! C'est la guerre ! Côté Rimbaud, la mère désavouée, reniée, ne tarde pas à débouler. Quand Mathilde décide d'attenter un procès en séparation à son mari, Vitalie, «La mère Rimbe...» vient négocier avec Elisa Verlaine, la mère de l'ogre qui a séduit son éphèbe féroce. Il faut imaginer cette rencontre, au sommet, des majuscules Mothers qui se flairent ! Matriarcal colloque dans un froufrou de robes altières. Mon fils, votre fils... Regards gênés... Quelle funeste influence mutuelle !... Mon Dieu, quel diable les possède ! Hélas !... Les gaillards calamiteux ! Comment éviter le scan-dale ? Vitalie exclut que Rimbaud soit mêlé au procès en séparation. Pour ne plus envenimer les choses, elle exige qu'il revienne d'une nouvelle fugue, londonienne, cette fois ! Verlaine craint, de son côté, d'être accusé d'avoir enlevé un mineur et il conseille à son amant de retourner au bercail.


Il y a ces moments de lâcheté dans l'échauffourée des nomades, ces défaillances de leurs ailes, ces replis de félins frileux... Parce que leurs mamans l'exigent. Deux mères, main dans la main, menant le même combat pour sauver la mise à leurs fistons coupables. Cette trêve des mères ne dure pas. Les incorrigibles se retrouvent. Rimbaud, après avoir obtempéré, retourne, en janvier 1873, auprès de Verlaine qui se meurt d'ennui. Mais déjà, Elisa a accouru sur place, à Londres, pour secourir son fils en perdition. Et les amours reprennent, en présence de Mme Verlaine ! En avril, c'est au tour de Verlaine de fuir Londres, épuisé de querelles. Les amants séparés se morfondent derechef. Rimbaud a retrouvé sa mère coriace dans les Ardennes ! Et Verlaine, une nouvelle fois, échoue à obtenir le pardon de Mathilde. Nouveau retournement ! Les voilà, en mai, qui repartent en Angleterre pour le dernier acte, la dernière ligne droite.


Un jour de juillet, scène de la vie quotidienne : Verlaine revient de faire les courses du ménage en portant gauchement un gros maquereau à la main ! Rimbaud de se moquer, de s'écrier : «Ce que tu as l'air con !» Alors, Verlaine décide de partir, de rompre ! Mais c'est au tour de L'Époux infernal de supplier l'amant de rester auprès de lui. Rimbaud, mué en Vierge folle court sur le port tandis que le navire éloigne Verlaine. Il lui écrit : «Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens, je te jure que je serai bon...» On se souvient du primordial appel de Verlaine, en 1871 : «Venez, venez vite, chère grande âme, on vous attend...» La situation s'inverse ainsi souvent en amour. Le bourreau répète le cri de la victime. Demandes renvoyées en miroir. Même Rimbaud, le tigre, finit par supplier, par succomber à la peur. Attila est à genoux !... J'aime surtout ce : «Je te jure que je serai bon» qui lui ressemble énormément. Et ce n'est pas le moindre paradoxe de celui qui a déclaré : «J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal.» Il y a chez lui, ce fond de simplicité démesurée, cette question de la charité, du don. Barbare ou saint ? Il s'est posé la question. Pour conclure magnifiquement : «La charité serait pour moi la soeur de la mort.» N'empêche, être bon ? Une solution profonde qui le taraude. Il choisira l'or brutal, Harar. Être bon serait risquer de tomber dans La Bonne Chanson. Lui, parle d'une révolution de bonté : «La charité est cette clef.» Il y renonce. Car il sait ce qu'implique le mot. Une autre aventure extrême. Une autre face de l'impossible, encore plus héroïque que l'odyssée poétique du Voyant.

Verlaine, le porteur de maquereau ridiculisé, est donc revenu, en juillet 1873, à Bruxelles où sa mère, encore elle, l'a rejoint, consolatrice, protectrice et complice. Rimbaud, lui, fuira toujours sa mère qui réprouve ses alacrités brutes et ne défend que l'honneur de la famille.


Il ne revient à elle que lorsqu'il est sur le flanc, désargenté ou, dix-huit ans plus tard, amputé d'une jambe, après l'aventure du Harar. Mais il aura le courage illuminé de décamper, dans d'atroces douleurs, une dernière fois.

Nous n'en sommes pas là. À Bruxelles, Verlaine tente toujours de renouer avec Mathilde. C'est son délire chevillé. La niche ouatée. Pour guérir de la gueuserie. Il menace de se tuer si sa femme ne vit pas de nouveau avec lui. Il écrit alors une lettre à la mère de Rimbaud pour lui déballer ses intentions suicidaires. Une lettre à Vitalie, oui ! Mother ! Il ose... Et cette dernière trouve des sentences assez justes pour lui répondre qu'il ne doit en aucun cas mettre fin à ses jours. Elle évoque les malheurs qu'elle a, elle-même, traversés, et son recours final à Dieu ! C'est alors que Rimbaud, rappelé par Verlaine qui vient pourtant de le fuir, retrouve son amant à l'hôtel de la rue des Brasseurs où il loge avec sa mère. Les deux tigres couchent dans la même chambre et la mère dans la pièce voisine ! Le trio se renoue, comme en janvier, en Angleterre. Ne manque que maman Vitalie pour que le drame éclate dans la plénitude de la famille !


Rimbaud est revenu mais il entend rentrer à Paris, ce que Verlaine proscrit ! La brouille est telle que Verlaine, tôt le matin, le 10 juillet, va acheter un revolver, à six coups, de calibre sept millimètres et une boîte de cinquante cartouches. La dose... Raid prémédité ! Je me tue ou je le tue. C'est l'équation. Saoul, il revient dans la chambre, à deux heures de l'après-midi : «Voilà pour toi puisque tu pars.» Mitraille ! Trois coups en direction de Rimbaud, blessé au poignet. Aussitôt fait, l'assassin approximatif se précipite dans la chambre de sa bonne mère pour se lamenter de son crime. Mère et fils emmènent Rimbaud à l'hôpital, on lui fait un pansement. Tout pourrait s'arrêter là. Mais L'Époux infernal n'en démord pas. Il rentrera à Paris ! Il sort, prend la direction de la gare. Verlaine le suit, la main dans la poche où il tient le revolver mythologique. (Celui de Van Gogh, plus tragique et non moins mythique fera plus de dégâts.) Rimbaud prend peur, se met à courir dans la rue, avise un flic qui saisit Verlaine au collet. Rimbaud fait une déposition à la police. Verlaine écopera de deux ans de prison. Sérieux ! En vain, Rimbaud a retiré sa plainte.

Après la fusillade, il envoie à son amant un exemplaire d'Une saison en enfer. Dans sa prison de Mons, Verlaine lira ce brasier noir. Leur escapade capitale y est contée dans une incandescence inédite. L'opéra fabuleux !... Leur poétique sabbat ! Enfer et suavités. Leurs poitrines arboraient des paraphes de bourreaux qui s'adorent. Tigrures ! Et Verlaine, la Vierge folle, de confesser des contrastes plus tendres : «Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite.» Les amants continueront de correspondre. À sa sortie de prison Verlaine, en 1875, écrit à Rimbaud : «Aimons-nous en Jésus.» Ce n'est pas très rimbaldien ! Convertir le nègre, le païen, le cafre ! Il reverra Rimbaud, une dernière fois, à Stuttgart. Deux jours qui font rêver les biographes. La légende évoque la rixe ultime des deux tigres, au clair de lune, au bord du Neckar. Grande étreinte ivrogne et carnivore ! On ne prête qu'aux fauves... En fait, Verlaine tentera de convertir Rimbaud à sa version chrétienne des amants éthérés. Rimbaud n'adhère pas à ce mystique schéma ! Mais il confie à Verlaine le manuscrit des Illuminations peut-être achevées dès 1873.

Certes la rupture est consommée depuis la prison. Mais, coup sur coup, Verlaine a la primeur d'Une saison en enfer et des Illuminations. Pas mal ! Grande lecture ! Foudre et parousie du poète : «Hourra pour l'oeuvre inouïe !... L'élégance, la science, la violence.»

Rimbaud fidèle à sa Méthode éblouie. Verlaine n'a pas été déçu ! Jamais il n'a dénigré le génie de son amant. Les deux hommes ne se reverront plus. Mais Verlaine préfacera l'édition des Poésies Complètes d'Arthur Rimbaud après sa mort. Fidélité suprême. On ne rompt pas avec le soleil.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Rimbaud et Verlaine
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Katastrofe, Panda Feu/Po (113)
» Oxymores en série
» [acceptée] Noreen, l'aventuriere sans anneau

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Propos insignifiants :: Archives :: Ecrivains :: Autres écrivains français-
Sauter vers: