Propos insignifiants

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 Gala et Eluard

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LP de Savy
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MessageSujet: Gala et Eluard   Mar 30 Mai 2006 - 23:44

Gala et Paul Éluard : une muse pour deux

Par Gonzague Saint-Bris

[07 août 2003] Le Figaro

Tout commence comme un conte de fées franco-russe dans un décor de montagne suisse. Dans le canton des Grisons, très apprécié pour son climat sec et ensoleillé, des malades fortunés, étendus au-dehors sous des couvertures, jouissent de la chaleur de l'astre et de la pureté de l'air. Une jeune adolescente qui présente tous les signes manifestes de la maladie la plus romantique dans l'Europe de l'époque a tout à fait sa place dans le sanatorium de Clavadel. De plus, elle est russe et son regard brûlant semble vouloir faire fondre la neige. Le décor est ainsi planté pour Gala Diakonova en cette année 1912. Gala, la jeune fille au beau et triangulaire visage pâle qui arrive de la gare de Davos, vient d'apprendre que la guerre a éclaté dans la péninsule des Balkans. Clavadel s'élève à flanc de montagne parmi les sapins.

Gala à son arrivée ne mesure pas l'effet qu'elle produit sur les convalescents. Son élégant manteau d'astrakan, extrêmement cintré, qui met en valeur la finesse de sa taille et ses formes épanouies, n'a pas échappé à un jeune homme, soigneusement vêtu, au regard lisse et aux cheveux longs harmonieusement rejetés en arrière, un Français aux belles manières, issu d'un milieu aisé, mais atteint d'un mal sans fin: la poésie. Le Français de dix-sept ans, qui s'est renseigné à la réception sur l'identité de la jeune fille, rêve déjà de cette apparition russe. Même la toux sèche qui précède habituellement le sang qu'il crache semble avoir disparu. Après quelques refus de pure forme à l'égard du jeune homme qui l'invite à dîner, Gala accepte de le voir plus souvent: elle a compris que le dénommé Eugène-Émile-Paul Grindel était non seulement un poète, mais encore un génie de l'écriture. Il sera connu plus tard sous le nom de Paul Éluard, mais Gala a déjà discerné la magnifique nature qui est la sienne. Il a un front haut, une bouche sensuelle, des yeux rêveurs, des cheveux lisses. Est-il beau? En tout cas, inspiré et distingué. Gala tombe amoureuse de son poète. Elle est éblouie par la multiplicité de ses dons, par sa douceur exquise, et tout de suite elle l'appelle «mon petit garçon». Il sait dessiner, il aime l'art, et parle de la peinture admirablement. Il a grande allure et il est toujours parfaitement habillé. Gala sent se lever en elle le grand rêve caché.

Éluard voit grand en amour. Pour être inspiré, il importe de voir grand. Dès le début de cet amour sincère, Paul s'engage dans les grands travaux. Il cherche à mythifier Gala. Paul Éluard appartient au XXe siècle, le siècle des mythes et le siècle où se brisent les mythes. C'est cette peur de voir l'objet sacré descendu de son piédestal qui le pousse à cette construction de l'esprit. Un château d'amour avec les mâchicoulis de désir et les pont-levis de la passion. Même à la fin de sa vie – il meurt à cinquante-sept ans –, ni le temps qui a passé, ni les hommes qui l'ont remplacé, n'ont altéré le grand amour du poète dédié à Gala.

«Je n'ai jamais aimé que Gala
Si je nie les autres femmes c'est pour affirmer cela
Que je n'ai jamais trouvé une femme à part Gala
Pour me donner un peu envie de vivre
Et beaucoup envie de me tuer.»

Gala a compris qu'Éluard était fou d'elle, mais aussi qu'il était fou de leur amour, et plus loin dans le cheminement de son subconscient, qu'il voulait faire partager cet amour. Comment? Elle ne le sait pas encore, elle ne peut même pas aller jusqu'à l'imaginer. Ce qu'elle sent, c'est ce qu'elle exprime alors: «Il aimait me montrer. Et j'aime me montrer.» Amoureuse, Gala rentre en Russie. Elle lui écrit: «Mon mari, mon seul complément, est entièrement mien (j'insiste là-dessus).» Le rêve de posséder son poète se matérialise par ces mots: «J'achète ton obéissance à n'importe quel prix!» Le mariage est décidé. Paul Éluard est au front et veut que sa famille fasse à sa fiancée un accueil chaleureux à Paris. Paul a prévenu les siens: «Je veux qu'elle soit la reine.» Le 13 janvier 1917, Éluard écrit: «Je tiens absolument à me marier le premier jour de ma permission.» Le grand jour arrive: le 21 février 1917. La robe de la mariée est un chef-d'œuvre de fantaisie altière; elle est verte. Une fois démobilisé, Paul reprend son travail d'agent immobilier auprès de son père. Un an après le mariage, naît un enfant: c'est une fille. Éluard se révèle un père attendri, Gala est plus circonspecte. Le dadaïsme a envahi Paris. Gala a tous les pouvoirs de la muse. Mais pour Paul elle est aussi un corps qui est un passeport pour l'érotisme. Il porte toujours sur lui la photo de sa femme nue prise par Man Ray et aime la montrer à ses amis, dadaïstes d'abord, surréalistes ensuite. La jeune femme, amoureuse d'une dévotion totale à son mari, a d'abord été bouleversée par les nombreuses infidélités de celui qui n'avait pas su renoncer aux avantages de la séduction que lui donnaient son charme nonchalant et son statut de poète. Et puis Paul a lâché l'aveu terrible: «Les enfants sont la mort de l'amour.»

Étrangement, il l'éloigne de lui en la sacralisant, tandis qu'il la rapproche de ceux qui la désirent. Il se prépare à souffrir en pensant qu'il va aimer véritablement. Il le croit, à ce moment tout du moins. Il regarde Gala et exige d'elle une perpétuelle métamorphose. Car il y a trois Gala: tout d'abord, une petite fille russe, une Cendrillon de Moscou, qui rêve du bal et du prince de sa vie. Ensuite, la Gala parisienne des premières années de mariage qui mène une vie presque bourgeoise, amoureuse de son mari, fidèle à son époux, collaboratrice dévouée de l'un des plus grands poètes français. Puis la Gala libertine qui, poussée par Paul Éluard, entrera avec Max Ernst dans les méandres du ménage à trois et finira par y prendre goût. Dans une confidence finale, Éluard parle comme le très grand poète qu'il est devenu: «La vie, en ce qu'elle a de fatal, entraîne toujours l'absence de l'être aimé, le délire, le désespoir. L'amour admirable tue.»

C'est la rupture, mais une rupture vraiment surréaliste. D'abord, Éluard garde sa passion charnelle pour Gala qui ne le prive pas des étreintes dont il ne peut se passer. Ensuite, ils partent chacun de leur côté. Paul avoue à Gala qu'il désire la retrouver. La confusion est à son comble. Mais Gala, la belle Slave de trente-cinq ans à la tête froide, a tout compris. Paul Éluard se satisfait de cette demi-liberté à deux qui semble lui convenir tout à fait parce qu'il pense que, toujours, il retrouvera sa femme au-delà des aventures passagères. Elle, a contrario, a décidé que cette manière d'être ne convenait pas à son destin. Il lui faut maintenant retrouver quelqu'un. Quelqu'un d'exceptionnel. Un grand artiste dont elle sera la vraie égérie. Un homme à sculpter. Un être qui sera véritablement pour elle un instrument de la création. Paul a une aventure avec une Allemande, mais c'est de Gala qu'il est fou: «Je t'aime trop! Regarde-toi dans la glace, vois tes yeux que j'aime, tes seins que j'aime, ton sexe que j'aime, écoute-toi parler, comprends bien ce que tu dis, ma seule amie, pourquoi je ne comprends que ton langage, pourquoi je te laisse libre, quelle jouissance je retire de la tienne, pourquoi je te veux audacieuse et forte et faite seulement à ta volonté qui est la mienne, qui s'est merveilleusement élevée, comme la mienne, de tout notre amour.»

Il est peu connu qu'avant la rencontre foudroyante entre Gala et Dali les Éluard ont décidé de vivre séparés. C'est pourquoi, en juin 1929, Paul a trouvé un appartement pour Gala, rue Becquerel. Paul écrit à Gala des mots merveilleux. N'est-il pas normal dans le registre amoureux de constater que, lorsqu'on en arrive à la fin des choses, le vocabulaire enfle et les mots deviennent grands, tant la crainte secrète de perdre la réalité du bonheur s'inscrit dans les cœurs? Les mots les plus beaux sont là pour conjurer l'irrémédiable et pour qu'au moins sur le papier rien n'ait vraiment changé. À Paris, Paul a fini par remettre de l'ordre dans sa vie et du désordre en renouant ses relations avec le groupe surréaliste.

Un soir, on lui présente un jeune peintre catalan âgé de vingt-cinq ans, Salvador Dali. Entre Éluard et Dali, la conversation est brève et passionnée. Dali invite le poète à venir le voir dans son atelier à Cadaquès, en Espagne. Éluard lui promet qu'il y fera un saut durant l'été. La scène de la rencontre entre Gala et Dali est entrée dans la légende. Donnons plutôt la parole à Dali lui-même. Il rapporte qu'il rencontra Gala un soir à l'Hôtel Miramar et qu'il prit l'apéritif avec son mari et elle à la terrasse de cet hôtel. Le lendemain matin, il devait les rejoindre sur la plage devant sa maison quand il l'aperçut, déjà assise. «Et son dos sublime, athlétique et fragile, tendu et tendre, féminin et énergique, me fascinait comme autrefois le dos de ma nourrice. Je ne vis plus que cet écran du désir qui s'achevait par l'étranglement de la taille et la rondeur des fesses.»

À l'Hôtel Meurice, où Gala nous recevait, Vladimir Fédorovski et moi, pour que nous écrivions ensemble ce livre qu'elle désirait ardemment voir naître, Les Egéries russes, je lui ai demandé pourquoi elle avait choisi Dali. Elle répondit sans ambages: «Parce que j'ai tout de suite compris que c'était un génie!»

Le premier soir de leur rencontre, quand Dali va rejoindre les Éluard à l'Hôtel Miramar, il est vêtu d'un costume bizarre. Le lendemain, la troisième rencontre va donner lieu à un troisième costume, sans doute le plus singulier et le plus symbolique. De son nouveau costume destiné au rendez-vous sur la plage, Dali donne cette description: «une chemise coupée pour laisser voir un de ses tétons, une de ses épaules nues et son nombril; les cheveux ébouriffés, les aisselles rasées et les genoux ensanglantés, un autre collier, une fleur de jasmin derrière l'oreille et le pantalon à l'envers». Dali triomphe: «J'ouvris grand ma fenêtre, hideux et superbe!»
Entre Gala et Dali a éclaté ce jour-là le coup de foudre réciproque. Gala signifie à Paul qu'il n'occupe plus la première place dans son cœur. Quelques faveurs qu'on lui consacre à l'occasion – Gala n'en sera pas avare –, il doit se satisfaire du second rôle. N'allons pas penser que cet amour foudroyant a bouleversé la hiérarchie sentimentale d'une façon traditionnelle. Ce n'est pas Dali qui a pris la première place, même s'il a ravi celle de Paul auprès de Gala, mais c'est plutôt Gala qui, avec sa volonté de puissance, son désir de créer un artiste-roi, est devenue elle-même souveraine. Cette fois, en captivant Dali, elle a acquis la première place et ne la quittera jamais. D'autant que cette dialectique du maître et de l'esclave est vécue avec délice par la victime elle-même. N'est-ce pas Dali qui confie à Louis Pauwels: «J'ai passionnément aimé être dominé par Gala.» Paul Éluard, encore une fois, est prêt à un couple à trois. Il croit piloter l'intrigue qu'il voit naître. Mais Gala a fait son choix; sa vie, ce sera Dali. Gala veut aller vivre avec Dali, même si c'est momentané. Paul la laisse libre de partir parce qu'il imagine qu'ainsi elle sera aussi libre de revenir. Il l'attendra. Pour lui leur amour est indestructible. Gala s'est prononcée. Pour elle, les dés sont pipés, mais elle laisse toujours en arrière-plan subsister une ambiguïté. Elle et Paul se connaissent trop bien. Dans cet été bleu de Cadaquès, même si Gala a choisi Dali, elle accorde encore quelques faveurs à Paul, lui permettant ainsi de vivre l'ultime songe de ses fulgurances sexuelles.

Ce crépuscule du couple, que Paul Éluard décrit dans une lettre de 1929, annonce paradoxalement et la fin et la pérennité de leur amour. Ils continueront à s'écrire, à échanger des conseils, à s'entraider dans les moments difficiles, à se revoir amicalement de temps en temps et ceci jusqu'à la fin de la vie d'Éluard. Acceptant la réalité de sa liaison avec le peintre catalan, le grand poète leur laisse même l'appartement du 7, rue Becquerel, que Dali, affligé par sa pauvreté, s'approprie sans vergogne. «Notre appartement», comme dit Salvador Dali... Celui où Paul a longtemps espéré qu'à son retour de Cadaquès Gala reviendrait seule. Il devra s'incliner devant l'inévitable. Il ne s'agit pas d'une liaison entre Dali et elle. C'est un amour, un vrai, le plus grand. Paul et Gala finiront par divorcer en 1932.

Ainsi sont les ruptures, vraiment surréalistes; elles ne cessent pas d'imploser en une succession de détonations sourdes. C'est pourquoi elles sont sans doute les plus meurtrières et les plus douloureuses car la vraie arme fatale c'est peut-être ce pistolet à répétition qui a pris votre cœur pour cible perpétuelle. Voilà pourquoi Paul et Gala ont vécu la pire des ruptures: celle qui n'en finit pas de finir... Et le poète lui-même de signer sa tragédie: «L'amour admirable tue.»
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