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 Le roman et l'histoire

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LP de Savy
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MessageSujet: Le roman et l'histoire   Ven 9 Juin 2006 - 15:53

Histoire : le roman peut-il tout se permettre ?

Par Jacques de Saint-Victor

09 juin 2006, (Figaro Littéraire)

L’histoire est de plus en plus utilisée par le roman, sans souci de fidélité. Jusqu’où peut-on aller dans cette voie périlleuse ?

Le roman a toujours aimé l’histoire. Il s’en nourrit parfois distraitement, comme Stendhal lorsqu’il sous-titrait Le Rouge et le Noir « Chroniques du XIX e siècle ». Il peut aussi en faire le coeur même de son récit. C’est ce qu’on a l’habitude d’appeler le « roman historique ». Un genre parfois contesté par les écrivains et souvent méprisé par les historiens. A tort dans certains cas. Le regard de Théodore Géricault, dans la Semaine sainte, en dit bien plus sur la Restauration que bien des ouvrages savants ; l’ambiance de la cour de Versailles à son crépuscule est mieux rendue dans Les Adieux à la reine de Chantal Thomas que dans tant de médiocres biographies ; quant aux batailles napoléoniennes, il est préférable de les revivre avec Patrick Rambaud. Le roman devient parfois indépassable pour faire parler ce que Michelet appelait « les silences de l’histoire », ces « terribles instants où elle ne dit plus rien et qui sont justement ses moments les plus tragiques ». Comment évoquer, en l’absence de traces, l’horreur d’un massacre ? L’histoire doit parfois savoir s’effacer devant la puissance évocatrice du roman.

Mais, depuis quelque temps, les choses évoluent. Jadis, au XIX e siècle, Guizot pouvait professer : « Vous voulez des romans ? Lisez de l’histoire. » Aujourd’hui, il semble que nous soyons menacés du principe inverse. Le succès du Da Vinci Code a posé la question avec une ampleur sans pareil : peut-on prétendre faire des révélations historiques sous couvert de roman ? Avant que ce livre ne devienne un best-seller mondial, le monde universitaire avait fermé les yeux sur une intrigue bien ficelée, mais reposant sur une masse d’absurdités historiques. Après tout, ce n’était, disait-on, qu’un divertissement. Voire... L’auteur ne l’a pas présenté de la sorte. Combien n’ont pas pris garde au caractère déterminant de l’avertissement, intitulé « les Faits », où Dan Brown laisse croire à son lecteur que « toutes les descriptions de monuments, d’oeuvres d’art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérées » (sic).

Jouant sur les mots, Dan Brown conduit son lecteur à croire que les rocambolesques conspirations séculaires qu’il évoque sont des « faits » avérés. Et ça a marché. Ce ne sont pas seulement les gogos, les amateurs de conspiration, qui s’y sont laissé prendre. N’importe quel étudiant en histoire a beau savoir que le Prieuré de Sion, sur lequel repose l’intrigue, n’a nullement été fondé au Moyen Age, mais est un canular historique créé dans les années 1950 (d’une portée heureusement moins sinistre que le fameux Protocole du même nom), cela n’empêchera pas certains chroniqueurs, comme celui du New York Daily News, d’écrire que la recherche de Dan Brown est...« impeccable » (1). Triste.


Un « mixage » fâcheux


Si ceux qui devraient être les mieux armés trébuchent, ou, pour des raisons diverses, induisent le public en erreur, il devient alors intéressant de se demander jusqu’où peut nous conduire ce « mélange des genres » ? L’époque aime ce brouillage. On voit aujourd’hui se multiplier une série de livres au statut obscur : roman-enquête, roman-révélation, roman-mémoire... Bernard Sesboüé parle à juste titre d’un « mixage » fâcheux (2). A ce petit jeu paresseux, on en arrivera à justifier l’injustifiable. Va-t-on, sous le prétexte que l’histoire est complexe et qu’on « nous cache tout », tolérer des romans « révisionnistes » ?

Peut-être pour éviter ce confusionnisme d’époque faut-il revenir à quelques principes simples. Quand

un auteur affirme vouloir rétablir une vérité prétendument méconnue, ce n’est pas le roman qui est le genre adapté à la révélation historique. Pourquoi ? Indéniablement, parce que le roman est un genre créatif et libre. Comme l’a bien montré le colloque de la fondation Singer-Polignac sur « L’histoire et le roman » (3), l’histoire n’a pas la liberté du roman, c’est ce qui fait sa limite mais aussi sa force heuristique.Depuis Michelet (4), cette discipline académique a ses contraintes, elle doit respecter certaines procédures, reposer sur des sources établies et se confronter aux travaux antérieurs, là où le roman n’a pas à respecter ces règles. Certes, les deux genres ne s’opposent pas, notamment parce que l’histoire n’est pas une science exacte. On connaît la boutade de Napoléon : « L’histoire est un mensonge que personne ne conteste. » Mais, si ces genres sont parfois proches, ils poursuivent, comme le note Pierre Nora, deux « ambitions concurrentes de connaissances de l’homme et de la société ». Le roman est tourné vers l’existentiel et l’artistique, l’histoire vers la vérité des faits.

Aussi doit-on s’interroger. La littérature est libre. Tout est possible. Le roman est par nature « cannibale », comme dit Françoise Chandernagor. Mais il ne peut prétendre à la vérité. Aussi, quand il s’aventure dans l’histoire controversée, l’honnêteté à l’égard du lecteur devrait inciter l’auteur de roman historique à préciser ce qui relève de l’inventé et ce qui est du référentiel.

De plus en plus d’auteurs cherchent à le faire, comme le précise Gérard Gengembre (5).

Certains indiquent en appendice de leur ouvrage la méthode qu’ils ont utilisée. Une politesse pour le lecteur. Afin que le roman continue à faire à l’histoire, selon le mot célèbre d’Alexandre Dumas, de « très beaux enfants ».
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Le roman et l'histoire   Ven 9 Juin 2006 - 15:54

Attention au mélange du vrai et du faux

Par Jacques de SAINT-VICTOR

09 juin 2006, (Figaro Littéraire)

L’éditeur et avocat Jean-Claude Zylberstein évoque les relations orageuses entre le roman et l’histoire, que les Anglo-Saxons maîtrisent parfaitement.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - - Le succès de votre collection

de polars historiques étrangers, chez 10/18, témoigne du goût des Français pour ce genre de romans. Comment expliquez-vous cet engouement ?


Jean-Claude ZYLBERSTEIN. - Avec le policier historique, on permet aux lecteurs de s’instruire en se divertissant, car le polar historique est le lieu idéal de réconciliation entre la culture et le récit. Les Anglais sont passés maîtres en ce domaine. Ils savent parfaitement mêler une intrigue et un savoir historique, sans qu’un des genres ne nuise à l’autre. Nous avons en France plus de difficulté pour trouver cet équilibre au demeurant délicat. Ou bien le romancier va privilégier l’Histoire, et on aura un roman qui risque d’avoir le souffle court. Ou bien il va mal maîtriser le passé et le décor historique donnera le sentiment d’être plaqué, superficiel, sans chair. Le roman aurait pu se dérouler à notre époque ou à n’importe quelle époque. C’est un travers que les auteurs anglais, qui travaillent beaucoup l’Histoire, savent éviter. Nous avons du retard mais de grands progrès sont en cours ! Jean-François Parot, Dominique Muller, Claude Izner en sont la preuve.



Comment expliquez-vous ce « retard français » ?


Il a de multiples origines. Il y a vingt-cinq ans, le roman français était soit dominé par les sciences humaines, soit très nombriliste. Bref très « intello ». On retrouvait ce même travers dans le cinéma français. C’est pour cette raison que je suis revenu vers les grands « raconteurs » étrangers, ceux qui ont su respecter un remarquable dosage entre une intrigue bien menée et une description juste de l’époque. J’étais convaincu qu’il y avait un public important pour ce genre de littérature. J’ai cru qu’on pourrait convaincre en France certains romanciers. En vain pendant longtemps. J’ai alors pensé qu’on pourrait demander à certains historiens français de se lancer dans le roman. La plupart ont refusé. Alors, comme j’avais cette vocation de « prosélyte » de la lecture, si j’ose dire, je suis allé chercher à l’étranger les bons romans historiques, en particulier les romans policiers, car ils ont une intrigue très élaborée. D’où le succès de Paul Doherty et les enquêtes d’Hugh Corbett, d’Ellis Peters avec Frère Cadfael, plus récemment de Peter Tremayne avec sa Soeur Fidelma : tous ont pris comme modèle le maître du genre, Van Gulik, avec son juge Ti. J’ai fait ça un peu en militant. J’ai des souvenirs de lecture fascinants et le livre a joué un rôle essentiel dans ma vie personnelle. Il me semblait, en lançant cette collection, que je rendrais à la littérature une part de ce qu’elle m’avait donné.


Que pensez-vous de ces romans historiques qui prétendent nous « révéler » certains faits prétendus méconnus ?


Je suis très critique à l’égard de ce genre de littérature. Ou bien l’auteur a le courage de faire une véritable enquête, il expose sa méthode, il donne ses hypothèses et ses conclusions. Et il s’expose ainsi à une sévère critique de la part des autres historiens. Ou bien il assume parfaitement son rôle de romancier et il n’a aucune prétention à faire des révélations historiques. Je dirai que le même travers existe pour les romanciers qui exploitent des faits divers et prétendent nous confier leur vérité. Le procédé qui consiste, sous le couvert du roman, à faire des révélations me semble éthiquement critiquable. Pour les faits divers, c’est même juridiquement sanctionnable quand on porte atteinte aux droits de la personnalité. Pour les romans historiques, les choses sont plus compliquées. Les tribunaux n’ont certes pas à juger l’Histoire. Mais on ne peut pas dire n’importe quoi. Une chose est certaine: utiliser le roman pour prétendre faire une enquête historique me semble la voie de la facilité. Qui a dit que le mélange du vrai et du faux est pire que le faux ? Celui-là avait bien raison.
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