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 Dans les bois éternels de Fred Vargas

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LP de Savy
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MessageSujet: Dans les bois éternels de Fred Vargas   Sam 17 Juin 2006 - 15:57

Le policier et l'alexandrin

Le dixième roman de Fred Vargas est totalement improbable. Ni plus ni moins d'ailleurs que les neuf précédents, et au fil du temps, ce qui apparaît comme la signature de l'auteur, c'est justement cette constance à rechercher "ce saugrenu de chacun des êtres, leur éclat individuel, leurs originalités aux effets incalculables".

On trouve bien, Dans les bois éternels, le commissaire Adamsberg, policier classique empêtré dans ses problèmes sentimentaux (il est séparé de sa compagne Camille et ne voit que trop rarement son fils), des meurtres en série, les rivalités entre les enquêteurs d'une même brigade, mais toutes ces situations habituelles de l'intrigue policière sont utilisées d'une manière décalée.

Prenons le cas des conflits au sein d'une même équipe de policiers. Adamsberg est béarnais, originaire de la vallée du Gave. Un nouveau lieutenant débarque dans la brigade, un certain Veyrenc de Bilhc, originaire de la vallée voisine, celle d'Ossau. Les gamins des deux vallées ont toujours formé des bandes rivales qui s'affrontent depuis la nuit des temps. Veyrenc, dans son enfance, a même été sauvagement agressé par un commando du village voisin dont Adamsberg faisait partie. Leurs retrouvailles en tant qu'adultes sont-elles dues au hasard ou Veyrenc a-t-il entrepris une croisade vengeresse ? Cette dernière hypothèse est d'autant plus vraisemblable que deux anciens membres de la bande d'agresseurs sont morts dans d'étranges accidents. Cette péripétie vient pimenter le déroulement de l'enquête principale. Rien d'exceptionnel, mais quand Veyrenc tente de se justifier, il déclare : "Est-ce une faute, est-ce un crime, que d'avoir vu le jour/Non loin de vos vallées ? Est-ce donc un outrage/D'avoir posé mes yeux sur les mêmes nuages ?/D'avoir couru enfant au long de vos montagnes/Que les Dieux comme à vous m'ont données pour compagnes ?"


ETRANGE MANIE


Un policier qui s'exprime en alexandrins, cela ne doit pas être très répandu, ni franchement pratique. C'est la raison pour laquelle Veyrenc ne cesse d'être muté de commissariat en commissariat. Personne ne supporte son étrange manie mais lui n'y peut rien, c'est un traumatisme familial hérité d'une grand-mère toquée de Racine. Il est incapable de se retenir ("Hélas, je ne le puis, Seigneur, car tout m'y porte/Le sang de mon ancêtre à ce péché m'exhorte").

Parfois les alexandrins claudiquent un peu, mais ils sont dans l'ensemble si convaincants qu'on est presque tenté d'aller vérifier à la source s'il ne s'agirait pas par hasard d'authentiques citations de Racine. Plus qu'au réalisme d'une intrigue policière c'est à un usage surprenant du langage narratif que s'attache Fred Vargas.

Quand son commissaire Adamsberg surprend une conversation dans un bistrot de Normandie, il se livre aussitôt à une analyse musicale de cette "rhétorique rurale auguste et dérisoire" avec introduction du thème, ponctuation, reprise et développement, qui donne lieu à un véritable morceau d'anthologie.

Et pourtant tous ces ornements, tous ces voiles, ne détournent pas vraiment de l'intrigue, car il y en a bien une. Avec de vrais meurtres, des méthodes d'investigation parfaitement réalistes et même une brillante légiste, Ariane, chargée de dérouler le fil conducteur de l'intrigue. Au lieu d'aborder la question de front, on accomplit de multiples détours qui sont autant d'étapes indispensables dans la solution de l'énigme.


PETITE BÊTE


Ainsi il importe de savoir si la taille d'un individu, en rapport avec la circulation sanguine, a une influence sur l'irrigation du cerveau, compte tenu du fait qu'Emmanuel Kant mesurait 1,50 m ; si les chats ont un os dans le pénis et les porcs dans le groin ; si les reliques de saint Jérôme peuvent encore être de quelque utilité. Archéozoologue de formation, Fred Vargas aime bien chercher la petite bête. Dans L'Homme à l'envers, il était question de loup-garou, dans Pars vite et reviens tard du bacille de la peste. Ici ce sont les bouquetins des Pyrénées et surtout les cerfs de Normandie qui sont au coeur de l'affaire.

L'affaire trouvera son dénouement lorsqu'une enquêtrice émergeant du coma se mettra à son tour à parler en vers "Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir". Cette fois c'est du Corneille (Horace Acte IV, scène 5), mais cela change tout : car si Corneille peint les hommes tels qu'ils devraient être, Fred Vargas les peint tels qu'ils sont. La croyance en un élixir magique, une histoire de revenants, la naissance d'une rumeur, rien de tout cela n'a vraiment changé. C'est peut-être la raison de l'engouement extraordinaire que suscitent ses romans, cette faculté qu'elle a de démontrer avec humour qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil et que si l'on se moque volontiers des superstitions d'autrefois, il suffit de gratter un peu pour découvrir sous le vernis de nos comportements rationnels les mêmes peurs ancestrales.


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DANS LES BOIS ÉTERNELS de Fred Vargas. Ed. Viviane Hamy, 450 p. 18 €.

Gérard Meudal
Article paru dans l'édition du 26.05.06 Le Monde
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