Propos insignifiants

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 Heidegger, encore et toujours

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LP de Savy
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MessageSujet: Heidegger, encore et toujours   Lun 3 Juil 2006 - 18:12

Heidegger était-il un philosophe ou un idéologue nazi ?

En truquant le sens des mots, le militant avance masqué.

Michel Gourinat, professeur de philosophie, auteur d'un manuel

Pour la première fois dans l'histoire de l'agrégation de philosophie, Heidegger a été inscrit au programme pour la session de 2006. La connaissance de sa pensée devient donc un itinéraire obligé pour l'obtention d'un poste d'enseignement de la philosophie dans les lycées français. Cette consécration de l'autorité philosophique de Heidegger par le ministère de l'Education nationale peut surprendre, si l'on se souvient de la façon dont il s'est présenté lui-même, en 1955, aux Français qui étaient venus le rencontrer à Cerisy : « Il n'y a pas de philosophie heideggérienne, et s'il y en a une, elle ne m'intéresse pas. »

Cette déclaration péremptoire était à double et triple fond. Heidegger concédait à ceux de ses admirateurs français qui s'obstinaient à le prendre pour un philosophe que son oeuvre pouvait présenter des aspects philosophiques. Mais il s'adressait aussi aux vrais fidèles, à ceux qui avaient retenu le mot d'ordre de la « Lettre sur l'humanisme » de 1947 : « Moins de philosophie, et davantage d'attention à la pensée » (p. 119), assorti de ce commentaire : « La pensée à venir n'est plus de la philosophie. » Tout en proclamant qu'il n'était plus question de philosophie, il s'était bien gardé de préciser ce qu'il entendait par « pensée ».

Mais, au fur et à mesure de la publication posthume de l'ensemble de l'oeuvre, le sens de ce terme est apparu de façon irrécusable, parce que Heidegger s'était exprimé sans détour entre 1933 et 1945. Le mot d'ordre énigmatique de 1947 s'éclairait par « L'adresse aux étudiants allemands » de 1933 : « Ce ne sont pas des principes et des "idées" qui doivent être la règle de votre être. Le Führer lui-même et lui seul est, pour aujourd'hui et pour l'avenir, la réalité allemande et sa loi » (GA 16, n°101). Dans ce texte, le rejet des principes et des idées est une façon plus détaillée de proclamer le refus de la philosophie au profit de l'hitlérisme, que Heidegger tenait toujours pour la « pensée de l'avenir » en 1953, puisque, en publiant à cette date son cours de 1935 « Introduction à la métaphysique », il maintenait que « le mouvement national-socialiste » était « la vérité » (p.152).

Si Heidegger a pu trouver une « vérité » à une idéologie dont la propagande mensongère, l'idéologie criminelle et les espoirs insensés ont provoqué l'effondrement de l'Allemagne hitlérienne, c'est parce qu'il rejetait la définition philosophique de la vérité comme conformité d'un énoncé aux faits qu'il relate et, d'une façon générale, parce qu'il faisait subir aux notions et aux textes classiques de la philosophie les manipulations qu'il a lui-même nommées « destruction » et « interprétation forcée », non pas transmission de la tradition, qui n'est que de l'enseignement, mais « changement créatif, transmutation ». Créer veut dire : changer le sens des mots. En ce sens, « il y a une philosophie » heideggérienne qui conserve le langage de la philosophie, mais en le réinterprétant de telle sorte qu'il ne puisse plus faire obstruction à l'idéologie nazie et en devienne même le véhicule « à mots couverts ». Elle a tellement perverti chez ses admirateurs la conscience de la nature de la philosophie qu'elle est parvenue à leur faire croire qu'un nazi militant pouvait être un grand philosophe.


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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Heidegger, encore et toujours   Lun 3 Juil 2006 - 18:15

C'est cet article que j'aurais dû placer le premier :

La double face de Heidegger

Mort il y a trente ans, le 26 mai 1976, Martin Heidegger suscite plus que jamais les controverses. Au coeur du débat, les relations de sa pensée avec le nazisme : inexistantes, superficielles, limitées ? Ou, au contraire, essentielles, profondes, durables ? Retour sur un dossier sensible.

Roger-Pol Droit

Heidegger, face claire. C'est un enfant de la campagne, élevé à la fin du XIXe siècle dans un village catholique, profondément rural, de l'Allemagne du Sud. Le père est tonnelier, et sacristain à l'église paroissiale, la mère vit au foyer. Toute sa vie, le penseur voudra rester un homme de la terre, ancré dans le sol, rétif à la vie urbaine. Il refusera explicitement ce qui est « cosmopolite », « déraciné ». Les logiques du capitalisme lui demeureront étrangères, la domination technique de la terre finira par lui paraître effrayante. Il verra finalement dans l'instrumentalisation de la nature une dévastation criminelle. Garçon remarquablement doué, soutenu par l'Eglise, il reçoit une formation classique et sérieuse, entre au séminaire et entame des études de théologie. A 20 ans, il les abandonne pour choisir la philosophie, au terme d'une crise dont on sait peu de chose, sauf qu'elle signe sa rupture apparente avec le catholicisme. Sa carrière dans l'université allemande est d'abord semblable à bien d'autres, s'ouvrant par des travaux sans grande singularité. Mais, en 1927, à 38 ans, Martin Heidegger publie un ouvrage qui lui vaut une renommée éclatante, faisant connaître son nom loin des fron-tières allemandes. Le titre est abrupt : « Sein und Zeit », c'est-à-dire « Etre et Temps ». La manière dont le penseur s'y exprime est étrange et pâteuse. Pourtant, le retentissement est immédiat.

Car le livre étonne, remettant en lumière une question qu'il affirme fort ancienne, et depuis longtemps oubliée : le « sens de l'être ». Cette question aurait été entendue par les premiers penseurs grecs. Elle porte sur la présence, le « il y a », le fait qu'il y ait « quelque chose plutôt que rien », et non sur la nature des diverses choses existantes. Cette question originaire aurait été délaissée par la métaphysique, depuis Platon et Aristote, au profit d'une interrogation sur les propriétés de ce qui existe (les « étants »). Cet oubli de l'être aurait ouvert la possibilité de la science et de la manipulation technique, filles de cette métaphysique oublieuse de l'être.

Du coup, les conceptions philosophiques du temps, du sujet, de la nature humaine, de l'Histoire se trouvaient mises en cause. Heidegger s'employait à les reformuler. Beaucoup crurent alors à une mutation de la pensée. Son enseignement à l'université de Fribourg connut une audience croissante. Ses étudiants - parmi lesquels Karl Löwith, Hannah Arendt, Emmanuel Levinas, Hans Jonas, d'autres - eurent le sentiment de participer à une aventure extraordinaire. Car leur maître, de semestre en semestre, transformait l'« histoire de l'être » en pivot souterrain de l'Histoire tout court. Le cours du monde ne dépendrait plus simplement des heurts militaires, des manoeuvres politiques, des rivalités économiques ou des inventions scientifiques. D'une manière plus secrète mais plus décisive, la façon dont l'être est pensé viendrait infléchir et transformer le destin de l'humanité.

Face claire, Heidegger apparaît donc, avant tout, comme un penseur qui voulut mettre l'accent sur ce que les philosophes n'ont pas pensé, la tache aveugle de leurs élaborations conceptuelles. Au règne de la rationalité il veut substituer la parole des poètes. Il va s'agir d'attendre une « autre pensée », qui demeurerait en retrait. Dans ce qui est originaire, et comme enfoui sous nos pas, se tiendrait en réserve une promesse d'avenir. A nous de tenter d'y faire retour. Ce rapport à l'être - empreint de ferveur, de respect et de gratitude, de sérénité - a passé longtemps pour le signe distinctif de Heidegger. Du moins dans ce que l'on enseignait le plus souvent à son propos, en France, des années 60 aux années 80. Rarement, à cette époque, étaient évoqués son engagement dans les institutions nazies, son admiration pour Hitler, ses jugements antisémites, son assourdissant silence sur la Shoah. Heidegger n'avait pas de face sombre.


Sans équivoque. La version officielle de sa compromission avec le nazisme disait que Heidegger s'était trompé quelques mois sur la nature du régime hitlérien. Pressé par ses collègues, il avait accepté la charge de recteur de l'université de Fribourg le 21 avril 1933, puis avait démissionné dès le 23 avril 1934. Il avait ensuite, selon ses disciples, souffert des disgrâces, voire des persécutions, infligées par le régime hitlérien pendant une dizaine d'années. Plusieurs ouvrages permettent aujourd'hui d'établir une tout autre réalité.

En quelques dates et citations, la face sombre se précise. 1910 : le tout premier texte de Heidegger est publié dans l'Allgemeine Rund-schau, revue de tendance antilibérale et antisémite. Il y célèbre la figure du prédicateur augustinien Abraham a Sancta Clara, connu pour son nationalisme virulent et son appel aux pogroms. Pour le jeune Heidegger, cette « tête de génie » a cherché « la santé du peuple, dans son âme et dans son corps ». Plus tard, en 1964, le penseur, devenu célèbre, continuera à voir dans ce pourfendeur des juifs et des Turcs un « maître pour notre vie ».

1916, le 18 octobre, il écrit à sa femme Elfride : « L'enjuivement [Verjudung] de notre culture et des universités est en effet effrayant et je pense que la race allemande [die deutsche Rasse] devrait trouver suffisamment de forces intérieures pour parvenir au sommet. » 1918, le 17 octobre, il lui confie : « Je reconnais, de manière toujours plus pressante, la nécessité de Führers. » 1920, le 12 août, il conclut : « Tout est submergé par les juifs et les profiteurs. »

En 1932, comme l'a récemment confirmé son fils Hermann, Heidegger vote pour le parti nazi. 1933, le 12 mars, il écrit - toujours à Elfride - à propos du philosophe Karl Jaspers : « Je suis ébranlé de voir comment cet homme, purement allemand, à l'instinct le plus authentique, qui perçoit la plus haute exigence de notre destin [...] demeure lié à sa femme. » Celle-ci - faut-il le préciser pour comprendre ? - était juive.

Devenu recteur dans l'Allemagne du IIIe Reich, Heidegger s'efforce de révolutionner l'Université pour qu'elle soit à la hauteur du destin qui attend le peuple allemand. Sa prétendue disgrâce, après sa démission, ne résulte nullement de sa « résistance », mais de querelles internes entre idéologues nazis. Son « Discours du rectorat » devint au contraire une sorte de classique du nazisme, souvent cité par les organisations étudiantes antisémites, réédité à des milliers d'exemplaires jusqu'en... 1943 ! Après la « nuit des longs couteaux », le 30 juin 1934, Heidegger participe, en septembre, à un projet d'Académie des professeurs du Reich, où il propose de « repenser la science traditionnelle à partir des interrogations et des forces du national-socialisme ». Encore en 1943, alors que la pénurie de papier est à son comble, les éditions Klostermann se voient accorder par le ministère une livraison spéciale pour imprimer les oeuvres de Heidegger. A qui ferait-on croire que ce philosophe fut persécuté par les nazis ?

Après la guerre, interdit d'enseignement par les autorités alliées, réautorisé à enseigner seulement en 1951, Heidegger ne condamnera jamais explicitement le nazisme. De même qu'il ne prendra pas position sur l'assassinat de millions de juifs. A ce terrible silence, qu'il maintient même quand le poète Paul Celan lui rend visite à ce sujet, se combinent les « cordiales salutations de Noël et voeux de Nouvel An » qu'il adresse encore, en 1960, au raciologue Eugen Fischer, fondateur et dirigeant de l'Institut d'hygiène raciale, qui inspira notamment les expériences du docteur Mengele.


Trois solutions. Entre face claire et face sombre, quelle est donc la relation ? Comment penser le rapport qui les oppose ou les unit ? Il y a trois façons de répondre à ces questions.

La première consiste à nier, purement et simplement, l'existence même d'une face sombre. Une petite troupe de disciples fanatiques s'acharne encore, en France, à faire croire qu'on calomnie Heidegger en rappelant sa ferveur pour la croix gammée. Le résultat est grotesque : chaque fois que Heidegger a fait le salut nazi, magnifié le Führer, utilisé les termes du vocabulaire racial hitlérien, cela a voulu dire autre chose, s'est inscrit dans un autre contexte, a eu une autre portée. A l'évidence, cette casuistique de la double vérité ne tient pas.

Une deuxième attitude consiste à tenter de tenir ensemble les deux faces, dans leur tension, en endurant le malaise que leur opposition suscite. Ceux qui adoptent cette attitude considèrent à la fois que Heidegger est l'un des plus grands penseurs des temps modernes et qu'il fut profondément et intensément nazi. La difficulté à résoudre est alors de savoir où et comment faire passer une frontière entre l'appel de l'être et les sections d'assaut, ou d'expliquer comment les deux peuvent se conjuguer.

La troisième issue est de considérer qu'il n'existe que la face sombre, celle que l'on croit claire n'étant que sa face extérieure, ou son apparence vue de loin. Autrement dit, tout se ramènerait, chez Heidegger, à la même source d'inspiration que Hitler - de façon seulement plus contournée, verbeuse et retorse.

Une autre possibilité consisterait simplement à se désintéresser activement d'un penseur extraordinairement confus et brumeux, qui n'a cessé d'inventer des Grecs à sa main, sans souci des réalités historiques, de pratiquer des coupes claires dans l'histoire de la philosophie, sans attention pour sa diversité et sa complexité. On laisserait le pathos de l'authenticité, la manière de tout mettre à l'envers, la conviction d'être, par le seul fait de penser, appelé à un rôle essentiel dans un processus qui nous échapperait, toute une gnose plus ou moins extatique.

En 1933, à Fribourg, Heidegger a vu qu'on arrêtait les syndicalistes, qu'on molestait les juifs et cassait leurs vitrines. Il n'a pas pris le maquis ou le chemin de l'exil, mais sa carte du parti. On a le droit de ne pas habiter la même planète que lui. Et de cheminer avec d'autres philosophes. Le droit, ou le devoir ?

Un long débat
Les discussions autour de l'engagement de Heidegger dans le nazisme n'ont pratiquement pas cessé depuis des décennies.

En 1987, le livre de Victor Farias « Heidegger et le nazisme » (Verdier) a commencé à remettre en lumière cette compromission. Il a déclenché de nombreux commentaires, notamment de Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Luc Ferry et Alain Renaut, Dominique Janicaud, et suscité une défense de Heidegger par François Fédier.

D'autres éléments ont été apportés depuis, en particulier par les livres d'Hugo Ott : « Martin Heidegger. Eléments pour une biographie » (Payot), et d'Emmanuel Faye : « Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie » (Albin Michel). Une virulente contre-attaque est annoncée chez Gallimard, toujours sous la responsabilité de François Fédier, sous le titre « Heidegger à plus forte raison »



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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Heidegger, encore et toujours   Lun 3 Juil 2006 - 18:17

Entretien avec Emmanuel Faye

« Heidegger fait sien le culte de la violence et de la mort »

Entre nazisme et heideggérianisme, ce philosophe spécialiste de Heidegger trouve une identité profonde.

Propos recueillis par Roger-Pol Droit

Heidegger est profondément nazi, dans sa pensée et dans son enseignement philosophique comme dans ses choix politiques : voilà ce que soutient le philosophe Emmanuel Faye, maître de conférences à l'université Paris-X. Il récuse donc entièrement l'idée, autrefois si répandue, d'un partage possible entre les égarements idéologiques de l'homme et l'oeuvre méditative du penseur.

Avant d'arriver à cette conclusion, il a consacré à la question des années de travail et une démonstration de 574 pages. Ce livre, intitulé « Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie », paru chez Albin Michel au printemps 2005, a rencontré un large écho dans la presse française comme dans la presse allemande. Il est en cours de traduction en anglais (Etats-Unis), allemand, italien, espagnol.

Emmanuel Faye montre comment Heidegger a mis sa philosophie et son enseignement au service de l'idéologie du Reich, notamment en assimilant l'Etre à l'Etat hitlérien dans ses séminaires de 1934. Il apparaît que Heidegger ne cesse de défendre, selon ses propres termes, les « possibilités fondamentales de la race originellement germanique », même quand il aborde des thèmes qui semblent appartenir uniquement à la métaphysique et à l'histoire de la philosophie.

En quel sens la pensée même de Heidegger est-elle, selon vous, nazie ?

Sa pensée a connu deux versants, dont l'histoire est inti-mement liée au destin du mouvement nazi. De la fin des années 20 au début des années 40, c'est un moment volontariste : Heidegger fait sien le culte nazi de la violence et de la mort comme sacrifice de l'individu à la communauté völkisch. Ecrivant à Maria Scheler le 7 mars 1933, dans une lettre qui vient d'être découverte, Heidegger se fait l'avocat de la terreur hitlérienne. Il s'enthousiasme pour Horst Wessel, cet ancien souteneur devenu SA et mort dans un combat de rue, que le parti nazi célébrait dans son chant officiel, le « Horst-Wessel-Lied ». Heidegger va jusqu'à en appeler, dans un cours de philosophie, à l'extermination totale (völlige Vernichtung) de l'ennemi intérieur.

A partir de Stalingrad, et plus nettement encore après la défaite du nazisme, s'ouvre une seconde période, d'apparence quiétiste, qui a séduit beaucoup de Français. L'éloge de la sérénité et l'attente du dernier dieu ne peuvent toutefois masquer que Heidegger dépossède les hommes de toute capacité d'agir dans l'Histoire. Ne se reconnaissant plus dans les pouvoirs en place, il rejette explicitement la démocratie et travaille à relativiser, voire à nier la réalité du génocide nazi. Après 1945, jamais il ne parle explicitement de la « solution finale ». Quand il évoque les camps d'extermination, c'est, sans dire un seul mot des juifs, pour mettre sur le même plan des centaines de milliers de victimes - il ne dit pas six millions - et des millions de morts... de faim, en Chine ! Ces famines chinoises furent une terrible réalité, mais elles ne sont pas comparables à la Shoah.

Il ne parle jamais des chambres à gaz ?

Une seule fois, pour les mettre au compte du « dispositif de la technique », au même titre que... l'agriculture motorisée ! Cette association n'est pas seulement odieuse, elle masque aussi le fait que c'est bien la mort de Hitler et la défaite des nazis, et non une « nouvelle écoute de l'être », qui ont mis un terme à la destruction des juifs d'Europe. A mes yeux, un déni aussi grave de la vérité historique fait de Heidegger un des pères du révisionnisme. Sa pensée a épousé la montée en puissance du mouvement nazi, puis inspiré le révisionnisme de ses principaux disciples, l'historien Ernst Nolte en Allemagne, qui a tenté de minimiser la spécificité du totalitarisme hitlérien, et le philosophe Jean Beaufret en France. Ce dernier a exprimé les « mêmes doutes » que le négationniste Faurisson sur l'extermination des juifs.

Cela signifie-t-il en fin de compte qu'enseigner Heidegger, le traduire, le commenter, soit à vos yeux dangereux politiquement ? humainement ? culturellement ?

Il nous faut résister au déni de vérité de l'heideggérianisme. Bien évidemment, résister ne veut pas dire interdire : chacun est libre de lire qui il veut. Il s'agit au contraire, par des recherches plus approfondies, par le débat public et par des traductions sans euphémisme ni jargon, de donner à connaître la réalité de l'oeuvre de Heidegger.

Dans cet esprit j'ai analysé le contenu de cours non traduits et de séminaires en partie inédits. Ils montrent avec quelle radicalité Heidegger s'est identifié aux visées de l'hitlérisme. Je me suis également élevé contre la censure qui pèse sur la recherche, puisque plus de soixante ans après la défaite du nazisme les archives Heidegger, comme les archives Baeumler, ne sont toujours pas libres d'accès à tous les chercheurs.

Il faut aussi repenser la relation de la philosophie à l'effectivité de l'histoire. Il est troublant de constater que des universitaires comme Gérard Granel ont fait l'apologie du « Discours du rectorat » de Heidegger, comme s'il s'agissait d'un texte philosophique, sans voir qu'il est construit autour de la promotion du « nouveau droit des étudiants », qui n'est rien d'autre qu'une législation antisémite.

Que préconisez-vous ?

On n'a pas suffisamment mesuré tout ce que représente, sur le long terme, la diffusion, après 1945, du nazisme et de l'hitlérisme dans la pensée, avec des auteurs comme Heidegger ou Carl Schmitt. Cela vient de ce que l'on a trop vite magnifié une pensée dont les visées racistes et exterminatrices sont à l'opposé de toute philosophie. Aussi peut-on regretter que certains heideggériens préfèrent s'en prendre au chercheur qui apporte des données nouvelles plutôt que d'affronter les problèmes qui se posent désormais à tous. Ces problèmes concernent tout à la fois les fondements nazis de l'oeuvre de Heidegger et les points aveugles de sa réception. Il faut donc développer les recherches critiques, mais aussi renouveler notre manière de discerner ce qui est philosophique et ce qui ne l'est pas.


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