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 Céline et Elisabeth : 4 mois de passion amoureuse

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LP de Savy
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MessageSujet: Céline et Elisabeth : 4 mois de passion amoureuse   Ven 7 Juil 2006 - 12:45

Céline croise Elizabeth à Genève

Par Frédéric Vitoux de l'Académie française. (Le Figaro, 6 juillet 2006)

Elle offrit quatre mois de passion amoureuse au docteur Destouches. Il lui dédiera Le Voyage au bout de la nuit.


Fin de l'année 1926.

A Oslo, le prix Nobel de la paix est attribué au ministre français Aristide Briand. A Giverny meurt le peintre Claude Monet. A Paris, la censure interdit Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein. Et à Genève, siège de la Société des nations ? Il ne se passe rien. Juste une rencontre entre un homme et une femme. Une banale affaire de séduction - mais dont les répercussions littéraires seront incalculables...

L'homme a trente-deux ans. Il est grand, mince, les yeux d'un bleu très clair. Il est élégant, et même un peu dandy sur les bords, la mise recherchée, veste de tweed et cravate assortie. Il monte vers la vieille ville après avoir laissé les rives du Léman. C'est alors qu'il aperçoit une très jeune femme, menue, ravissante, de petite taille, le visage encadré d'une somptueuse chevelure rousse. Elle s'est arrêtée devant une librairie. Il s'approche et fait mine lui aussi de s'intéresser à la vitrine. Qu'est-ce qui l'attire tout d'abord chez la demoiselle ? L'éclat de ses cheveux ? Ses yeux en amande ? Ses pommettes si hautes ? Sa silhouette ? Son allure d'étrangère ?

Il a l'intuition, d'emblée, de lui parler en anglais.

- Ce livre vous intéresse ?

La jeune fille admirait un ouvrage sur l'histoire de la danse classique. Elle se retourne vers l'inconnu, sans paraître offusquée que celui-ci ait pris la liberté de lui adresser la parole.

- Qu'ils sont beaux, lui répond-elle en désignant les autres albums dans la vitrine. Comme j'aimerais en avoir un ou deux !

Bref, la conversation s'engage entre eux avec le plus parfait naturel. Elle lui dit qu'elle est américaine, qu'elle adore danser, qu'elle a été une danseuse, qu'elle est aussi intéressée par l'histoire. Il l'entraîne à l'intérieur de la librairie. Il lui conseille un titre ou deux. En particulier un ouvrage sur Paris dont ils font l'acquisition et qu'elle gardera des années durant, en souvenir de leur rencontre. Exprime-t-elle aussi quelques idées reçues sur la littérature sentimentale, qui a ses préférences ?

- Laissez-moi vous montrer des oeuvres de certains vrais auteurs français, différents de tous ces livres romantiques dont les Américains raffolent !

Bien entendu, il lui demande où elle habite, si elle vit seule, ce qu'elle fait à Genève. Elle lui répond qu'elle réside là avec ses parents, qu'elle a été victime d'une atteinte de tuberculose à Paris et que les médecins lui ont conseillé pour un temps le climat de la Suisse. Ses réponses ne découragent pas son interlocuteur. Il ne va pas abandonner si vite la belle étrangère aux cheveux roux de la librairie...

Revenons un instant en arrière !


Louis n'est encore qu'un médecin


L'homme s'appelle Louis Destouches. Vous avez dit Céline ? Non, il n'est pas encore question de Céline, ce nom de plume qui ne surgira que six ans plus tard avec la parution de son premier roman, Voyage au bout de la nuit, à l'automne 1932, ce chef-d'oeuvre, ce séisme dans la littérature française du XXe siècle. Louis n'est encore qu'un médecin. Et qu'un homme seul. Son divorce a été prononcé en juin dernier. Sept ans plus tôt, il avait épousé une jeune fille, menue elle aussi et délicate, la fille du directeur de l'École de médecine de la ville de Rennes, qui lui avait donné peu après une fille, Colette. Avec l'aide matérielle et les encouragements de son beau-père, il avait pu achever ses études de médecine commencée du reste après la guerre. Quel parcours pour lui, l'ancien combattant blessé en octobre 14 ! Mais la vie bourgeoise, sédentaire et provinciale, les remplacements dans des cabinets médicaux ne lui conviennent pas. Il a saisi la première occasion pour s'échapper : un poste de technical officer à la section d'hygiène de la Société des nations que lui a proposé le docteur Rajchmann, son directeur, dont il a fait la connaissance il y a peu. Il a donc laissé sans remords femme et enfant pour s'installer à Genève, entre deux missions, deux voyages. Une chance pour lui, l'homme obsédé par la guerre qui vient de s'achever, hanté par la misère, par la souffrance et par la mort, l'homme pressé, inquiet, curieux, qui voudrait sans cesse explorer le bout du monde - ou de la nuit.

De février à mai 25, il a ainsi conduit un groupe de médecins en Amérique du Nord : la visite des usines Ford à Detroit, New York... un choc pour lui, dont le Voyage se fera indirectement l'écho ! Il a organisé ensuite d'autres déplacements, en Angleterre, en Italie, en Afrique occidentale, Sénégal, Soudan, Guinée, avant de regagner à chaque fois Genève, où il a fini par s'installer dans un trois pièces à Champel, dans la banlieue de cette ville si sage, si prospère, si neutre, si peu accordée à son tempérament, lui qui n'est ni sage, ni prospère (il fait des dettes, jette l'argent par les fenêtres), ni neutre non plus. Autant dire qu'il est prêt à toutes les rencontres. Ou mieux, toutes les aventures...

Un mot sur la jeune fille. Son nom : Elizabeth Craig (que Louis appellera très vite Lizbeth). Elle est née en 1902. Son père est juriste, sa mère a renoncé à de brillantes études pianistiques. Un milieu américain bourgeois, en somme. Elizabeth, pour autant, n'entend pas se ranger si vite. Elle se croit, elle se veut danseuse. Elle suit des cours, elle noue des relations dans les milieux chorégraphiques comme dans ceux du spectacle. On la retrouve, modeste figurante, dans Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille (l'admirable version muette de 1923 bien entendu, non le triste remake de 1956 !). Elle a même figuré un temps dans les légendaires Ziegfeld Follies de Broadway. Mais elle a d'autres ambitions, plus classiques. A Paris, elle est venue danser avec la compagnie Albertina Rasch, jusqu'à ce que des difficultés respiratoires la contraignent à ce séjour en Suisse, où ses parents sont venus la rejoindre...

Elle est double, en vérité, Elizabeth. D'un côté une petite provinciale américaine assez inculte (elle n'ouvrira jamais le Voyage que Céline lui a pourtant dédié, un titre de gloire comme il y en a peu !), soucieuse de sécurité et de respectabilité, et qui finira ses jours mariée à un agent immobilier, c'est dire ! De l'autre, la danseuse, la femme libre, intrépide, pour qui l'adieu (provisoire) à l'Amérique et au puritanisme, la découverte de l'Europe, de Paris, signifiait la liberté, les expériences sexuelles, la recherche effrénée du bonheur.

En sortant de la librairie, Louis et Elizabeth font quelques pas ensemble. Mais elle doit regagner son hôtel, retrouver ses parents qui l'attendent.

- Puis-je vous voir demain ? lui demande-t-il.

- Volontiers, cela me ferait un grand plaisir.

Voilà, c'est aussi simple que cela ! Leur histoire commence, celle d'une vie qui sera beaucoup moins simple par la suite, enflammée, orageuse, qui s'achèvera tragiquement en juin 1934, quand Céline la retrouvera à Los Angeles, où elle s'est installée quelques mois plus tôt, quand il tentera en vain de la persuader de regagner l'Europe, de continuer de vivre avec lui, quand il la suppliera, l'attendra encore le lendemain à l'aéroport, mais en vain, Elizabeth, la seule vraie et grande passion amoureuse de sa vie sans doute, ne le suivra pas, elle a déjà fait la connaissance de son agent immobilier, la page pour elle était tournée, l'Europe était tournée...


Elle incarnait un rêve


« J'avais trente et un ou trente-deux ans... Je sentais que ma jeunesse s'envolait. Je le savais... Et si je me voyais bien vieillir, je ne nous voyais pas vieillir ensemble... Louis rêvait et je rêvais aussi, mais si j'étais restée, tôt ou tard le rêve se serait évanoui. Sans moi, il pouvait continuer à rêver et à vivre de beauté, de beauté physique et de femmes. »

Ce jour-là, à Genève, elle ne se donne pas à lui. Pas encore. Les jours qui suivent, ils apprennent juste à se connaître, ils se retrouvent dans des cafés, ils dînent ensemble. Très vite, Elizabeth doit regagner Paris. Ses parents ont loué un appartement boulevard Raspail. Elle espère rejoindre les Ballets russes pour mieux se perfectionner. Louis la laisse partir. Pour s'embarquer à son tour pour Paris et la retrouver quelques jours plus tard.

Adieu Genève ! Il y laisse une pièce de théâtre, L'Église, à l'état d'ébauche. Entre des actes qui se déroulent en Afrique, dans la banlieue parisienne et à Genève, au sein de la SDN dirigée par des Juifs plus guignols les uns que les autres (tiens ! une forme d'antisémitisme percerait-elle déjà chez lui ?), il glisse un nouvel acte américain où triomphe une danseuse aux moeurs aussi légères que la silhouette, libre de son corps, mystérieuse de son esprit, Elizabeth Caige, dont le nom à peine déguisé révèle à quel point la véritable Elizabeth obsède son auteur. A Paris, plus de réserve entre eux, plus de flirt ! Leur amour est enfin consommé. Pour longtemps ? Louis doit regagner Genève encore quelques mois, alors que son contrat avec la SDN s'achève. Cette fois-ci, elle le suit sans hésiter. Les parents Craig ont tenté en vain de dissuader leur fille.

Peut-on imaginer un instant le futur auteur du Voyage comme un homme heureux ? Les quatre mois qu'il vécut avec Elizabeth à Genève, en 1927, comptèrent en tout cas parmi les plus ensoleillés de sa vie. Ils s'aimaient. Ils allaient skier. A Chamonix par exemple. Il lui apprenait à faire du patin à glace. Leur entente sexuelle était sans nuage, si l'on en croit ses confidences à elle. Elle n'était pas farouche. Elle se pliait à ses caprices. Pour lui, encore une fois, elle incarnait un rêve. Un corps de danseuse. La grâce comme affranchie de la pesanteur.

Le retour à Paris sera plus difficile. La confrontation de Céline, devenu médecin de dispensaire, avec la maladie et la mort. L'emménagement avec Elizabeth à Montmartre, rue Lepic, après avoir vécu à Clichy. Et surtout le début de la rédaction de Voyage au bout de la nuit. L'écrivain Céline était en train de naître. Avec Elizabeth, il menait tout de même une vie de bohème auprès de ses amis comme le peintre Henri Mahé sur sa péniche. Il entraînait sa compagne dans des bordels, la sollicitait pour des expériences à laquelle elle rechignait peut-être un peu, ils allaient applaudir Isadora Duncan ou Mistinguett... Et puis il s'enfermait dans son bureau et quand il en ressortait, se souvenait Elizabeth, c'était quelqu'un de complètement différent. « Il vous fixait avec sur le visage un air désespéré qui vous donnait envie de pleurer. Il me regardait comme pour me dire : « Toi tu ne comprends rien, tu ne sais pas à quel point la vie est tragique ! ». »

Mais à Genève, encore une fois, rien n'avait été tragique. Pour Louis Destouches, le Léman connaissait peu de tempête. Et devant la vitrine d'une libraire de la vieille ville, il avait pu croire un instant à tout le bonheur du monde.


A paraître en septembre prochain : Un film avec elle, de Frédéric Vitoux, roman, Fayard.
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