Propos insignifiants

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 Drieu et Victoria

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LP de Savy
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MessageSujet: Drieu et Victoria   Ven 14 Juil 2006 - 23:01

Drieu retrouve Victoria à Buenos Aires

De notre envoyé spécial à Buenos Aires Sébastien LAPAQUE. (Le Figaro, 13 juillet 2006)


UNE VILLE, UN ÉCRIVAIN

Ils se sont connus à Paris en 1929. Deux ans plus tard, le romancier rejoint la grande dame des lettres en Argentine.



A BUENOS AIRES, derrière les hauts murs de la Recoleta, vieux cimetière peuplé de souvenirs et de chats, deux grandes dames argentines reposent à quelques allées l'une de l'autre. Eva Perón dans un mausolée de marbre noir, Victoria Ocampo sous une plaque de granit clair. La première est beaucoup visitée. On vient de tout le pays se faire photographier devant le caveau de la famille Duarte en se répétant sa prophétie : « Je reviendrai et nous serons des millions ! » Sur la tombe de Victoria, qui partage sa sépulture avec son père Manuel et sa soeur Angélica, ni fleurs ni couronnes. Rien qui rappelle qu'elle fut la plus grande dame des lettres argentines entre 1930 et 1979.

Pierre Drieu la Rochelle, qui a connu et aimé Victoria Ocampo, qui lui a rendu visite à Buenos Aires en 1932, ne serait pas étonné de voir l'éclat de l'égérie des écrivains portègnes effacé par celui de la madone des sans-chemise. En Argentine, où le vieux monde tardait à mourir, où le nouveau n'était pas encore né, il a goûté les charmes ensorcelants d'une longue arrière-saison de gloire. Il a posé le pied sur les rives de la Plata à la fin de l'automne austral, quand un vent froid soulève les feuilles sous les platanes dénudés, avenida Santa Fe. Il avait 39 ans, il désespérait d'un manque d'avenir et de reconnaissance. Le Feu follet, paru quelques mois auparavant, avait eu droit à un succès d'estime. Mais Gaston Gallimard lui avait fait comprendre qu'il commençait à lui coûter cher. Quatre mois passés en Amérique latine entre juin et octobre 1932 furent pour Drieu un moment de répit et de grâce. « Je suis très heureux de pouvoir venir en Argentine et de vous voir chez vous, avait-il écrit à Victoria Ocampo avant son départ. Je suis sûr que notre amitié y gagnera, notre amitié qui est aussi de l'amour. »

Ils s'étaient connus à Paris, au commencement de l'année 1929. Pour séduire l'aimable héritière argentine, l'écrivain n'avait pas eu à chercher longtemps ses mots. « Je suis un Français du nord de la Loire. Je m'habille de costumes à coupes sèches, venant de tailleurs anglais. Je rêve d'être simple et clair. » Ensemble, ils avaient beaucoup marché dans Paris ; ils étaient allés dans les musées, aux concerts. « Gilles, c'est mon portrait », avait expliqué Drieu devant le tableau de Watteau au Louvre. Ils s'étaient pris, tendrement, sans lenteur. Victoria était très belle et très riche. A Londres, l'auteur d'Etat civil l'avait présentée à Aldous Huxley. A Paris, il l'avait conduite chez Paul Valéry. Ensuite, il y avait eu Deauville, la Normandie. Drieu aurait voulu emmener Victoria en Grèce et en Égypte. Mais elle était rentrée en Argentine.

La petite soeur de la NRF« Tu me manques, j'ai envie de parler avec toi, de me disputer avec toi, lui avait écrit son amant après quelques semaines... Tu es la vache la plus belle de la pampa. » Victoria revint à Paris en 1930, au lendemain de la publication d'Une Femme à sa fenêtre. C'était l'année où l'Argentine perdait en finale de la première Coupe du monde de football contre l'Urugay à Montevideo. Mme Ocampo rêvait d'une petite soeur latino-américaine de la NRF. Elle était venue prendre conseil. Ainsi naquit la revue Sur, dont le premier numéro parut à Buenos Aires le 1er janvier 1931, sous le patronage de Drieu, Supervielle, Ortega y Gasset et Keyserling. Parmi les membres argentins du conseil de rédaction figurait un écrivain dont la revue fera la gloire : Jorge Luis Borges.

Associé à cette aventure de la liberté de l'esprit, Drieu ne pouvait refuser l'invitation de son amie, qui lui proposait de venir faire une tournée de conférences à Buenos Aires. Thème retenu par l'écrivain : « L'Europe va-t-elle mourir ? » Cette question obsédait Drieu la Rochelle. La lecture de l'Europe contre les patries, publiée chez Gallimard en 1931, apporte quelques indications sur le contenu de ses causeries. Observateur d'un vieux continent où, sans cesse, les mêmes causes produisent les mêmes effets, l'écrivain qui ne se disait pas encore fasciste voyait venir la catastrophe européenne. Il l'annonça à des auditeurs qui lui firent un triomphe. Habitué aux moeurs étriquées de la république des lettres parisienne, il n'en revenait pas.

C'est qu'à cette époque, la Maison France est autre chose qu'une simple raison sociale. Les écrivains en tournée de conférences à Mexico, Rio de Janeiro ou Buenos Aires ont droit à un accueil royal. Pour Drieu, Victoria a bien préparé le terrain. Grâce à ses textes publiés dans Sur, à ses critiques traduites dans La Nación, il n'est pas un inconnu à Buenos Aires. « La presse me comble de ses faveurs et mon public, bourré de jolies femmes, aussi, s'émerveille-t-il. Je suis photographié sous toutes les coutures, interviewé dès l'aube. » A cette époque, les relations de Drieu avec Victoria se sont hissées au niveau d'une communion d'âmes. La directrice de Sur, qui habite une maison cubiste édifiée par un émule de Le Corbusier dans le quartier de Palermo Chico, a installé l'écrivain dans sa demeure de campagne de San Isidro, sur les rives de la Plata. Un lieu enchanteur, que connurent Tagore, Stravinsky, Malraux, Ortega y Gasset, Roger Caillois et Albert Camus.

Le parc aux grands arbres, qui descendait jusqu'au fleuve, a été démembré, mais cette Thébaïde aux murs ocre subsiste toujours, propriété de l'Unesco depuis la mort de Victoria, le 27 janvier 1979. De ses trois résidences argentines, c'est celle qui conserve le mieux son souvenir. Transformées en Casa da cultura, la maison de Palermo Chico et la Villa Victoria de Mar del Plata ont été vidées de tous les objets personnels. On y empoigne des ombres fuyantes. A San Isidro, faubourg huppé de Buenos Aires, au-delà du stade de football de l'équipe de River Plate et des terrains de rugby du lycée Naval, la Villa Ocampo préserve une vibrante et réelle présence.

Les grandes pièces du rez-de-chaussée n'ont guère changé depuis l'époque où deux amants épris d'absolu y passaient des nuits entières à parler de littérature. « Quelquefois, se souviendra Victoria, Drieu me regardait longuement et comme s'adressant à lui-même il disait : « Êtes-vous une femme heureuse ou êtes-vous la statue du bonheur ? » Elle s'intéressait peu aux idéologies qui agitaient son siècle. « Tu n'entends rien à la politique », lui répétait son ami, enfiévré par le dilemme fascisme-communisme. Doña Victoria ne pouvait adhérer ni à l'un, ni à l'autre. Avec Jorge Luis Borges, elle souffrira du péronisme, cette revanche du peuple sur une oligarchie trop riche, trop lettrée, trop européenne. Qu'est-ce qu'Evita pouvait avoir à faire avec la revue Sur ? Allez le demander aux fantômes de la Recoleta.

Sa dernière lettre est pour elle. Drieu est parti trop tôt pour assister au face-à-face entre l'héritière de Palermo Chico et l'égérie de la Boca. Le 17 octobre 1945, lorsque les sans-chemise envahirent la Plaza de Mayo pour appeler au pouvoir Juan Perón, l'écrivain était mort, désespéré jusqu'au bout par son engagement dans la collaboration. Pendant toute la durée de la guerre, il avait continué à écrire à Victoria. Ni l'éloignement ni la politique n'avaient pu les séparer. Le séjour argentin de Drieu avait scellé quelque chose. Des années plus tard, en lisant des passages de son journal inédit, Victoria sera pourtant surprise de découvrir qu'il lui attribuait un ascendant singulier. « En quoi ai-je pu exercer sur un écrivain français de ma génération une influence comparable à celle de Mme de Staël sur Benjamin Constant ? Mystère. Ni lui n'a pu me convertir à son totalitarisme, ni moi à mon antitotalitarisme. Je ne sais pas si mon influence sur Drieu concerne son intérêt pour les grandes figures contemporaines de l'Inde (Tagore et Gandhi)...» Il est émouvant de songer qu'au moment où les blindés du Reich s'enlisaient dans la plaine russe, c'est vers l'Amérique latine que se tournèrent les pensées de Drieu. A son retour en Europe, il avait songé à écrire un essai intitulé Exil austral pour dire le sentiment de dépaysement, d'inquiétude et de nostalgie qui habite ceux qui vivent aux confins de l'autre moitié du monde. Ce livre resta à l'état de projet. Mais pas le roman dont Borges lui avait soufflé l'idée au cours d'une dérive nocturne dans Buenos Aires en lui racontant l'histoire de Mariano Melgarejo, le caudillo bolivien qui rêva de reconstituer l'empire inca au milieu du XIXe siècle. Drieu s'en inspira pour créer le personnage de Jaime Torrijos, héros de L'Homme à cheval. Dans ce livre écrit en 1943 s'élucide une certaine idée de l'Amérique latine, idée qui doit beaucoup à l'expérience argentine de l'auteur. Sous les traits de Dona Camilla et Dona Isabel Bustamente, on reconnaît Victoria Ocampo et sa soeur Angelica, intelligente, belle, mesurée, droite, compréhensive, altruiste, avec qui Drieu eut également une liaison. D'une libéralité sans limites, Victoria ne sembla pas lui en vouloir.

Leur amitié ne souffrit jamais de mise en examen. Après un dernier voyage en Italie en 1934 et la rencontre de Drieu avec Christiane Renault, ils cessèrent simplement d'être amants. Nostalgique des attraits des plus aimables Argentines et des courses à cheval dans la pampa, Drieu visita une dernière fois Victoria Ocampo en songe en rédigeant L'Homme à cheval, avant de lui dire adieu, le 16 mars 1945, dans une ultime lettre qu'elle reçut deux mois plus tard, longtemps après que les journaux eurent annoncé sa mort.
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Magnakaï
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MessageSujet: Re: Drieu et Victoria   Mar 18 Juil 2006 - 1:47

Fascinant, je ne connaissais pas cet aspect de la vie de Drieu...
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