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 Mishima, la renaissance du samouraï

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LP de Savy
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MessageSujet: Mishima, la renaissance du samouraï   Mer 19 Juil 2006 - 22:26

Mishima, la renaissance du samouraï

Alain Barluet, le Figaro du 19 juillet 2006.


Dans le vaste bureau occupé naguère par le commandant de l'armée de l'Est, rien n'évoque l'«incident Mishima», comme l'appelle pudiquement le militaire japonais qui conduit la visite. Des uniformes de l'époque Meiji sont exposés. Quelques estampes représentant les troupes à l'exercice tapissent les murs. Une épaisse moquette rouge et des boiseries sombres assourdissent la rumeur de la capitale. Au coeur de Tokyo, l'ancien quartier général d'Ichigaya a été transformé en mémorial des Forces d'autodéfense, l'armée nipponne. La vingtaine de visiteurs quotidiens vient surtout voir la salle où se tint, de 1946 à 1948, le tribunal militaire chargé de juger les principaux criminels japonais. La plupart ignorent même qu'au deuxième étage, s'est déroulé le 25 novembre 1970 un épisode qui provoqua à travers le monde une stupéfaction mêlée d'horreur : le suicide par éventrement (seppuku), selon l'ancienne tradition des samouraïs, de l'un des plus célèbres écrivains de l'archipel, Yukio Mishima. Cet événement spectaculaire, «au confluent de l'imaginaire et du réel» comme l'écrit Maurice Pinguet, a été minutieusement théâtralisé par un maître en communication avant la lettre (1). À 11 heures, ce matin-là, Mishima se présente à la caserne d'Ichigaya avec quatre jeunes membres de sa petite armée privée, la Société du bouclier, la Tatenokai. Il a 45 ans. Depuis plusieurs mois, il a résolu de mourir avec son plus proche disciple, un étudiant nommé Masakatsu Morita. Introduits auprès du général commandant la place avec qui ils avaient pris rendez-vous, les cinq hommes le ceinturent, le ligotent, et se barricadent dans la pièce. Mishima exige que la troupe se rassemble. Cintré dans l'uniforme à gros boutons de cuivre de la Tatenokai, en gants blancs, le front ceint d'un bandeau orné du Soleil-Levant, il se lance dans une harangue enflammée. Quelques journalistes ont été prévenus. Aux huit cents soldats réunis dans la cour, il demande de se soulever pour l'empereur et contre une Constitution «sans honneur», imposée par les États-Unis après la défaite. «Votre âme est pure, nous le savons ; c'est notre désir farouche que vous renaissiez de vrais hommes qui nous a conduits à ce geste...» déclame Mishima depuis le balcon du quartier général. Mais les insultes fusent et couvrent sa voix. Sans achever sa proclamation, il rentre dans la pièce, après un dernier «Tenno Heika banzai !» («Vive Sa Majesté impériale !»). Puis, s'agenouillant sur le sol, il ouvre sa tunique et s'enfonce une dague dans l'abdomen. D'un signe, il demande à Morita de lui donner le coup de grâce, comme l'exige le bushido, le code d'honneur des samouraïs. Mais, tremblant, le jeune homme ne parvient pas à le décapiter. C'est un de leurs compagnons qui, d'un seul coup de lame, achève la besogne. Puis Morita s'ouvre le ventre à son tour.


Lorsqu'on s'étonne qu'à Ichigaya rien ne rappelle le tragique événement, le guide finit par ouvrir la porte du bureau. Elle garde trois grosses entailles : des coups de sabres donnés par les centurions de Mishima lorsque des officiers ont tenté de les maîtriser. «C'est tout ce qui reste», dit le guide. «Du point de vue des Forces d'autodéfense, c'est une affaire très fâcheuse...», explique-t-il, en avouant «à titre personnel», son admiration pour le courage de Mishima. Sacrifice patriotique d'un orphelin du «véritable Japon» ? Fatale outrance d'un Narcisse hanté depuis l'adolescence par l'esthétique du martyre et son relent de sadomasochisme ? Acte de désespoir d'un grand écrivain quitté par l'inspiration, ou dépit amoureux du héros qui, comme dans le théâtre kabuki, s'abolit dans un double suicide d'amants ? La complexité du personnage n'épuise aucune piste. L'incroyable sortie de scène de Yukio Mishima gardera toujours sa part de mystère. À l'étranger, son suicide le propulse au rang de mythe. Ce hara-kiri, comme on dit en Occident, coïncide parfaitement avec l'image exotique que l'on se fait de la culture nipponne. Il devient emblématique. Mais dans l'archipel, Mishima le scandaleux indispose. Son geste public a souligné d'un trait de sang les grandes contradictions de l'après-guerre. En déplorant la perte par le souverain de son statut divin, en exaltant le rôle de l'armée impériale, en dénonçant les conséquences de la tutelle américaine, il embarrasse un pays condamné au pacifisme intégral par ses errements militaristes. Son ultranationalisme sent le soufre et ses frasques dérangent. La gauche le met au ban. Le gouvernement conservateur, où il comptait des appuis, prend ses distances. Le Japon, ce «troisième Grand» qui célèbre en 1970 sa renaissance économique à l'Exposition universelle d'Osaka, ne veut pas d'une telle icône. Mishima est envoyé au purgatoire. Il faudra trois décennies pour l'en sortir. «La réhabilitation de Mishima a été progressive», raconte Donald Richie, écrivain américain installé au Japon depuis 1947. En 1951, il a guidé le jeune romancier nippon à New York, lors de son premier grand voyage à l'étranger.

En 1991, la guerre du Golfe, même si le Japon n'y contribue que financièrement, introduit une première brèche dans le mur du silence. L'Irak, où Tokyo dépêche des troupes, mais aussi les tensions avec la Chine et la Corée créent un contexte propice à la redécouverte de Yukio Mishima. «Le pays a changé, il s'est «droitisé», les Japonais débattent maintenant de leur Constitution et du rôle de leur armée», poursuit Donald Richie. En outre, «les mentalités concernant les moeurs ont évolué, rendant acceptable l'homosexualité de Mishima», estime-t-il. Selon lui, seul un dernier tabou demeure : la question impériale. Au club des correspondants étrangers de Tokyo, le Britannique Henry Scott-Stokes témoigne de la «renaissance» de Mishima. C'est ici qu'il a vu l'écrivain pour la première fois, lors d'un dîner en avril 1966. Il deviendra par la suite son ami et son biographe (2). «Je reçois beaucoup de lettres à son sujet, ce qui n'était pas le cas auparavant», relève-t-il. «Les Japonais réalisent qu'un de leurs écrivains majeurs à sacrifié sa vie pour son pays en leur disant : il est temps de prendre vos responsabilités.» L'auteur incandescent du Pavillon d'or demeure peu lu et mal connu dans son pays. Ses livres ont cependant été réédités. Des films ont été récemment réalisés d'après ses principaux ouvrages. Sa famille, longtemps gardienne vigilante d'une image très épurée de l'écrivain, a quelque peu relâché son contrôle. Désargenté, son fils Ichiro a cédé les droits de certaines oeuvres, notamment ceux du célèbre Patriotisme (Yokoku), film prémonitoire tourné en 1965 par Mishima où celui-ci mime son seppuku. Une grande exposition a été organisée au printemps dernier à Yokohama. Elle a fait date. Pour la première fois, toutes les facettes du personnage ont été présentées : l'écrivain, le cinéaste, l'homme de théâtre, l'artiste mondain, l'adepte des arts martiaux, le chef de milice, le body-builder…

Mishima a toujours eu ses fidèles. Chaque année, le 25 novembre, 1 000 à 2 000 personnes se retrouvent à Tokyo pour honorer sa mémoire. «La portée de son geste était spirituelle», estime Masahiro Miyazaki, l'un des organisateurs de ces «rassemblements patriotiques». «On peut dire qu'il avait vu juste, ce pays est devenu outrancièrement matérialiste.» Selon un autre fervent, Tadao Takemoto, ancien professeur, écrivain, poète et critique d'art, l'influence de Mishima et son «acte total» agissent toujours «comme par irradiation» (3). à Tsukuba, non loin de Tokyo, nous avons retrouvé Hiroshi Mochimaru, premier chef de la Tatenokai aux côtés de Mishima. Ce petit homme sec au visage carré déploie précautionneusement un rouleau : la copie du serment fondateur de la Société du bouclier. Mishima et ses jeunes recrues l'ont signée après avoir mélangé leur sang, un soir de février 1968. «Nous jurons de faire l'orgueil des hommes du Yamato (nom du Japon ancien, ndlr) et, avec notre esprit de samouraïs, de former l'assise d'une nation dédiée à l'empereur», peut-on y lire. «Nous devions servir de détonateur à une réforme de l'armée», relate Hiroshi Mochimaru en rappelant qu'après le reflux des manifestations étudiantes, en 1969, Mishima avait changé de combat : «Il dénonçait la «paix des esclaves» subie par le Japon et voulait que l'empereur retrouve sa position de Dieu vivant.» «Des idées toujours considérées comme dangereuses, admet-il. Mais si elles ne sont pas mises un jour en pratique, le Japon est perdu.» Mais hors d'un cercle restreint, le nom de Mishima n'est guère invoqué alors même que le pays connaît un regain nationaliste. L'homme est trop atypique, trop paradoxal. «Il avait une idée fantaisiste de la politique», juge Shintaro Ishihara, le gouverneur de Tokyo. Âgé de 73 ans, ce politicien controversé est connu pour ses propos provocateurs à la limite de la xénophobie, notamment lorsqu'il prend la Chine pour cible. Également écrivain, il fut, à ses débuts, le protégé et le rival de Mishima. A-t-il été influencé par lui dans son action politique ? La réponse est sèchement négative. «Lorsque moi-même et Mishima avons été consultés par le premier ministre Sato (NDLR : au pouvoir de 1964 à 1972) en tant que conseillers politiques, Mishima a proposé que le gouvernement utilise l'armée pour faire une sorte de coup d'État et dissoudre l'assemblée», raconte celui qui fut aussi coauteur (avec Akio Morita, le PDG de Sony) du best-seller Le Japon qui dit non, publié en 1989. «Il n'a fait qu'utiliser la politique pour se mettre en valeur selon ses propres critères de l'esthétique. Et quand il a vu son existence sombrer et son style littéraire décliner, il n'a eu d'autre choix que de commettre ce stupide suicide», souligne Shintaro Ishihara.

Qui a peur de Mishima ? Plus grand monde, à vrai dire. Le public japonais qui le redécouvre aujourd'hui n'en retient qu'une vision édulcorée. «Depuis cinq ans, on compte de plus en plus de thèses écrites sur Mishima, surtout par des filles qui le considèrent comme un romantique», explique Keiko Tamura, étudiante à Tokyo. «Les jeunes qui lisent ses livres ne savent rien de sa mort et de ses idées», ajoute-t-elle. De jeunes écrivains s'inscrivent dans sa lignée, sans pour autant se réclamer de ses idées. C'est le cas de Keiichirô Hirano (4). «J'appartiens à la même famille», dit ce romancier à succès de 31 ans, lauréat du prix Akutagawa (le Goncourt nippon). Tout comme celle de Mishima, sa langue est riche et érudite, émaillée de caractères chinois rares. Pour cette relève littéraire, il n'est plus ni ange ni démon. Juste un classique.


(1) La Mort volontaire au Japon, Gallimard.

(2) Mort et vie de Mishima, Henry Scott-Stokes, Picquier.

(3) Takemoto vient de traduire en français Le Chant du gué, poèmes de l'impératrice Michiko du Japon, Éd. Signatura.

(4) L'Éclipse, Philippe Picquier.
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