Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 François Cheng sur les traces de Claudel

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: François Cheng sur les traces de Claudel   Jeu 20 Juil 2006 - 14:55

François Cheng sur les traces de Claudel

Par François Cheng de l'Académie française. (Le Figaro, 20 juillet 2006)


Fraîchement nommé consul, Paul Claudel rencontre Rosalie Vetch sur le pont du paquebot qui les emmène en Chine. Il tombe amoureux de cette magnifique femme de trente ans et vit avec elle une liaison impossible. Leur histoire inspirera au grand poète une pièce, Partage de midi.


LES GRANDES PASSIONS ont souvent lieu dans des circonstances exceptionnelles. C'est le cas de l'amour passionnel vécu par Paul Claudel et Rosalie Vetch, dont on trouve les échos brûlants dans Partage de midi. Leur rencontre eut pour cadre d'abord un bateau au long cours et puis la Chine, tous deux constituant alors des lieux proprement irréels, mythiques.

Nous sommes en 1901, au début d'un nouveau siècle. Le paquebot Ernest-Simons, qui relie la France à la Chine, effectue un trajet de plus d'un mois. Les passagers, arrachés à leur vie habituelle durant de longs jours entre ciel et mer, se trouvent tous plus ou moins dans un état « second ». Parmi eux, Rosalie Vetch (que Claudel appellera Rose), une mère de quatre enfants qui accompagne son mari. Celui-ci, originaire de Bordeaux, ayant fait de mauvaises affaires, avait dû quitter sa ville d'origine pour s'installer en Picardie. À présent, il tente sa chance en Chine.

Grande, élancée, dotée d'une magnifique chevelure, la femme de trente ans qu'est Rose, vivifiée par l'air marin, retrouve sur le bateau le plein éclat de sa beauté. Coquettement parée, elle attire naturellement le regard. Elle est bientôt le centre de toutes les sollicitudes masculines. Dans cette ambiance se révèle sa nature impérieuse, celle de l'Ysé de Partage de midi, comme lorsqu'elle s'adresse aux hommes : « Je vous défends d'aller au fumoir. Il faut que vous restiez ici pour causer avec moi, pour m'amuser !»

L'un des hommes (Amalric) « expérimenté et perspicace », la dépeint ainsi : «C'est une guerrière, une conquérante. Il faut qu'elle subjugue et tyrannise, ou qu'elle se donne maladroitement comme une grande bête piaffante ! C'est une jument de race (...), mais elle n'a pas de cavalier, avec ses poulains qui la suivent. Elle court comme un cheval tout nu. Je la vois s'affolant, brisant tout, se brisant elle-même.»

«Mesa, il ne faut point m'aimer»Au milieu de ceux qui l'entourent, elle ne peut manquer de remarquer un homme trapu et bourru, un peu à part, d'autant que son statut de haut fonctionnaire le distingue. Paul Claudel regagne son poste de consul à Fuzhou, capitale de la province de Fujian, une région côtière située en face de Taïwan. Sombre, bougon, il rumine le refus qu'il vient d'essuyer auprès des moines de Ligugé à qui il avait demandé d'être admis parmi eux. Revenu au monde, il ne peut manquer non plus d'être fasciné par la présence de Rose, par sa voix, son rire, par sa chevelure qu'agite le vent marin et par la grâce de ses mouvements. Cet homme de 32 ans, encore vierge, sent d'instinct que, au midi de sa vie, l'heure fatidique a sonné. Il a la certitude que devant lui se tient non pas une femme, mais La femme. C'est l'interrogation de Mesa : « Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout à coup sur ce bateau ? »

Et pourtant leur premier contact ne s'est pas passé sous le signe de l'amabilité. L'homme reproche à la femme sa frivolité. Ysé : « J'étais allée m'accouder près de lui et il m'injuriait de tout son coeur à voix basse, me traitant comme traitée je ne fus jamais, et je lui demandais pardon, et je pleurais à chaudes larmes comme une petite fille.»

Dès cet instant, elle a flairé en Paul un être autre, qui lui tient un langage autre. Elle aurait aimé avoir un tel ami, capable de la révéler à sa vérité, en sorte que lorsque Paul aura enfin réussi à lui signifier tout l'éblouissement qu'il éprouve, qui n'est autre que l'expression d'une passion irrésistible, elle regimbe : « Non, Mesa, il ne faut point m'aimer. (...) Restez le Mesa dont j'ai besoin et ce gros homme grossier et bon qui me parlait l'autre nuit (....). Il ne s'agit point d'un jeu avec vous. » Devant l'authenticité de cet homme tout d'une pièce qui s'ouvre à elle, Rose comprend qu'elle est désormais entraînée par une force irrépressible, celle du destin. De son tréfonds surgit cette phrase, qui sonne comme une annonce : «Mesa, je suis Ysé, c'est moi.»

Au terme du voyage, cet amour resté platonique pourrait demeurer tel ou survivre dans la séparation sous la forme de la nostalgie. Mais la vie veut que le mari de Rose, désireux de lancer des affaires dans le sud de la Chine, ait besoin de l'appui et des relations du consul. Il finit même par confier son épouse et ses enfants à la bienveillance de celui qui les héberge au consulat (cette pratique est courante et naturelle en Chine, même si elle inquiète le Quai d'Orsay qui diligentera une enquête).

Rappelons qu'à cette époque, l'Europe est au zénith de sa puissance, tandis que la Chine est au plus bas de sa décadence. À l'intérieur, elle est pourrie par un pouvoir qui vit ses dernières années. À l'extérieur, elle a subi une série de guerres désastreuses, jusqu'à la dernière, dite des boxers - en 1900 -, qui a vu l'occupation de Pékin, le sac du palais et l'intervention d'une coalition de huit pays (ceux qui forment aujourd'hui le G Cool. Partout, on peut constater des signes de désordre et de pauvreté. Malgré cette atmosphère de décrépitude, le petit peuple demeure industrieux et actif. Inévitablement, cette situation provoque de la part des Européens des propos racistes, comme on en lit dans Le Partage, tenus par Amalric ou même Ysé. Paul Claudel a su surmonter ces préjugés parce qu'en tant que poète et terrien, il sait voir et sentir les choses, par-delà les apparences, et communie profondément avec la terre chinoise. Il saura faire partager à Rose sa générosité naturelle.

Une fois le premier choc passé, elle se prend à apprécier le charme de la vie au consulat, qui offre bien des aspects agréables. La France dispose à Fuzhou d'un immeuble vaste et confortable avec des vérandas entourant le bâtiment, d'où on peut admirer des scènes proches ou lointaines ; la ville est longée par le fleuve Min et, par-delà les remparts, entourée de collines boisées. Fuzhou est une ville portuaire très animée de jonques et de house-boats qui sillonnent le fleuve. Le consulat possède une nombreuse domesticité sur laquelle Rose finit par régner, naturellement, pour organiser le train de la maison.

Dans ce cadre et cette situation, comment les deux amants parviendraient-ils à résister ? Les digues rompent et tous les deux se laissent emporter par la tempête qu'ils ont suscitée eux-mêmes. Tandis que le poète sent en lui « un lion qui rugit », la femme est « la jument sans bride ».

En été, toute la famille Vetch, accompagnée ou pas par le consul, peut s'évader, quitter la ville pour la haute montagne. On s'y rend en palanquin. Une fois hors de la ville, on traverse de larges étendues de rizières, on gravit les pentes couvertes d'orangers et de théiers. Depuis la mi-pente, on jouit de la vue du fleuve qui serpente dans la vallée, ainsi que la ville avec ses canaux et ses remparts. dans la montagne, l'eau qui tombe en cascade vers le précipice fait entendre les échos de son chant qui se répercutent de rocher en rocher. Leur chalet, environné de hauts arbres et de fleurs sauvages, est plein de fraîcheur. Les nuits de lune, la montagne imprégnée de senteurs et bruissant d'insectes exerce ses sortilèges qui enivrent les amants. Ceux-ci par beau temps aiment à se rendre dans un monastère isolé. Émus, ils écoutent sonner la cloche tandis que leurs âmes en silence sont occupées à tisser entre elles un pacte pour l'éternité.

En résonance au Cantique des cantiques En 1904, Rose est enceinte et part accoucher en Europe. Ne se sentant pas de taille à porter le drame où l'homme s'inquiétait du salut de son âme, elle a compris que leur amour hors norme était sans issue. Elle s'est engagée dans un second mariage, sans plus donner de nouvelles à Paul. Au comble du désespoir, celui-ci se jette dans l'écriture afin d'échapper au suicide, il tente de restituer leur histoire, avec le secret espoir que la femme en sera touchée et qu'elle réapprenne à l'aimer. Ce sera Partage de midi. En travaillant, il prend conscience que le drame qu'il a vécu n'est nullement un banal adultère ; il est à la fois charnel et spirituel. Vingt ans plus tard, d'ailleurs, quand auront lieu leurs retrouvailles, les deux amants, chacun marié de son côté, se pardonneront et se promettront « des épousailles après la mort ». Immortelle, en tout cas, est devenue son oeuvre. L'écriture en question n'est pas une simple transcription, mais un mouvement en spirale qui d'étage en étage permet à celui qui écrit d'accéder à des sphères jusque-là inaccessibles, indicibles. C'est une montée vers la sphère suprême dont la passion humaine est capable. Cette sphère suprême, par-dessus blessures et perditions, ne saurait être autre que l'infini où l'homme rejoint le divin. Car le poète sait que la Femme n'est pas seulement ce corps sexué, c'est aussi celle sur le front de qui est inscrit le mot « Mystère ». C'est ainsi que le Cantique de Mesa fait résonance au Cantique des cantiques et que vers la fin de la pièce, Ysé peut s'écrier : « Oui Mesa, voici le partage de minuit ! »

Ici me revient le souvenir de ma lecture du Cimetière marin de Paul Valéry : quand je suis tombé sur l'expression « midi le juste », je m'étais déjà fait la remarque que le Chinois aurait préféré « minuit le juste ». Pour la sensibilité chinoise, l'heure la plus haute, c'est la pleine lune, à minuit. La nuit seule est apte à créer l'état de réunion et de communion, un état que toute la Chine partage lors de la fête de la lune. Je me demande si l'inspiration de Claudel, grand connaisseur de la poésie chinoise, n'a pas été favorisée par cette sensibilité particulière : son partage de minuit est une juste transfiguration du partage de midi.

Et comment cacher ma propre émotion en évoquant cette passion, plus d'un demi-siècle après que j'eus le privilège d'assister à la création de la pièce par la compagnie Barrault. A cette époque, mon français rudimentaire ne me permettant pas de suivre tout le texte, je me laissais seulement emporter par l'incantation du dernier acte. Je revois la scène : dans la nuit tragique, éclairée par la clarté lunaire, les deux amants réunis pour la dernière fois vivants, Mesa - Barrault à genoux les bras en croix, derrière lui, debout, Ysé ­- Feuillère - en robe blanche, sa chevelure répandue sur l'épaule, cette Ysé dont la présence a arraché à Claudel en larmes, plus de quarante ans après le drame, ce cri poignant : « C'est elle. »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
François Cheng sur les traces de Claudel
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» DBZ CG : Série 10 française
» [Roman] L'ultime roman BIONICLE : Journey's End en français sur la NIE !
» Bonne Fête François Dagesse
» Top 10 des raisons pour nous, français(es), de ne pas s’expatrier au Québec
» Aide AGS en français

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Propos insignifiants :: Archives :: Ecrivains :: Autres écrivains français-
Sauter vers: