Propos insignifiants

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 Harcèlement littéraire par Richard Millet

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LP de Savy
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Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Harcèlement littéraire par Richard Millet   Mer 25 Mai 2005 - 0:16

Richard Millet se fâche

(Le Nouvel Observateur, mai 2005)

«On a tué la langue française!»

Dans un livre d’entretiens, «Harcèlement littéraire», l’écrivain explique pourquoi il désespère de la littérature française. Et met en cause les écrivains, les éditeurs et les critiques

Le Nouvel Observateur. – On connaît vos positions sur la littérature et sur la langue. Ces positions, dans le livre d’entretiens que vous publiez, semblent plus radicales que jamais. Pourquoi?
Richard Millet. – Mon désespoir s’est peut-être accru. On est dans le posthumanisme, dans le postlittéraire: non plus dans la culture, mais dans le culturel. Ma violence est une forme de deuil. Je suis frappé par l’inculture des jeunes romanciers. Ils ne lisent pas, ne connaissent plus leur langue. C’est la première fois dans l’histoire littéraire que ce qui a précédé ne compte quasiment plus. Or, si nous écrivons au présent, nous sommes les héritiers de 1000 ans de langue et de littérature. Aujourd’hui, la littérature française est au désert. Je ne trouve pas l’équivalent, dans notre pays, d’un Antonio Lobo Antunes, au Portugal, d’un Antonio Muñoz Molina ou d’un Javier Marias en Espagne, d’un Thomas Bernhard en Autriche.
N. O. – Que reprochez-vous à la littérature d’aujourd’hui?
R. Millet.– Il y a un devenir industriel de la littérature, notamment du roman. Tout ce qui n’est pas roman a été évacué, la poésie en particulier. La poésie, en France, est quasiment morte. Il reste quelques grands poètes,Bonnefoy, Jaccottet. Mais qui va prendre la suite? Le roman est un genre hégémonique en même temps qu’un instrument de promotion sociale: tout un chacun se croit tenu d’en écrire un comme on accomplit ses fonctions intestinales. En France, 600 romans paraissent à chaque rentrée. Comment ne pas réagir à cette inflation qui s’accompagne d’une perte de jugement, du goût. Il n’y a plus de grands critiques, et la plupart évacuent la question du style. Prenez Philip Roth: grand écrivain, sans doute, mais un écrivain sans style. Une sorte d’écriture correcte, assez plate, au service d’une construction extrêmement intelligente.
N. O. – Vous vous en prenez aux Editionsde Minuit, et particulièrement à Echenoz.
R. Millet. – Dans ce que j’ai lu des Editions de Minuit, je ne sens pas d’individualités fortes, de stylistes. Echenoz, c’est une écriture sans cambrure. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de grands écrivains chez Minuit. Le Nouveau Roman a donné Butor, Pinget, et surtout Claude Simon.
N. O. – Vous reprochez aux écrivains actuels de ne plus savoir manier la langue. La littérature est-elle affaire de correction syntaxique?
R. Millet. – Comment ne pas être hanté par la langue? Il ne s’agit pas d’écrire de façon académique, mais d’écrire contre l’académisme. Et d’arriver à ce que Proust disait: les grands livres donnent l’impression d’avoir été écrits dans une langue étrangère. La littérature existe en tant qu’écart par rapport à la norme, notamment le langage courant. Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est que je ne sens pas assez cet écart ni cet anachronisme qui définit l’écrivain.
N. O. – N’êtes-vous pas réactionnaire, quand vous invoquez la pureté de la langue?
R. Millet. – La pureté d’une langue est avant tout affaire de syntaxe. La littérature est une complexité syntaxique dotée d’un rythme singulier. Ce n’est pas moi qui suis réactionnaire. Ce sont les petits écrivains qui reproduisent éternellement le même modèle, pour rassurer le public. On est dans la copie de la copie de la copie. Le petit roman traditionnel est mort. Et les écrivains d’aujourd’hui ne se ressourcent pas assez à ces grands manieurs de langue que sont Proust, Joyce, Kafka, Faulkner...
N. O. – La littérature serait, selon vous, un conservatoire de la langue?
R. Millet. – J’ai toujours été hostile à la défense de la langue française. Une langue ne se défend pas, elle s’illustre. Un écrivain n’a aucun devoir, sauf de retarder l’agonie de ce qui a porté la langue à un certain degré de perfection. La réduction, la simplification conduisent à une pauvreté linguistique, très dangereuse sur le plan politique. Les régimes totalitaires se sont particulièrement occupés de la langue. Toute langue propose une vision du monde. Plus elle se simplifie, plus la vision est pauvre: les moutons ne parlent pas…
N. O. – Le français classique, c’est fini?
R. Millet. – Oui, tué par l’école, la radio, la télévision, le capi-talisme. L’enseignement, par exemple. La littérature n’a plus valeur de référence. Les enfants, du reste, ne lisent plus, ou très peu. On me dit qu’ils lisent «Harry Potter». Peut-être, mais que lisent-ils d’autre? «Harry Potter» est un produit dérivé, pas un livre. Quant à la francophonie à quoi j’ai beaucoup cru, je crois que là aussi c’est fini. Dans quarante ans, l’Afrique francophone parlera anglais. Les signes sont là. Je ne vois pas au nom de quel amour les Africains continueraient à utiliser le français. Et je ne serais pas surpris, dans dix ou vingt ans, de voir des écrivains français passer à l’anglais: lorsqu’ils écrivent des best-sellers, comme Grangé par exemple, qui sont des calques du best-seller américain. Les livres de ce genre n’auront plus besoin d’être écrits en français. M’inquiète enfin le succès phénoménal du polar. Car tel est peut-être l’avenir de la littérature: un néo-polargénéralisé.
Propos recueillis par Didier Jacob

«Harcèlement littéraire», par Richard Millet, Gallimard, 210 p., 16,90 euros. Du mêmeauteur, «le Dernier Ecrivain», Fata Morgana,76 p., 12 euros.

Né à Viam, en Corrèze, en 1953, Richard Millet part au Liban à 7 ans. Il y vit jusqu’à 14 ans, et apprend l’arabe. Il devient professeur, puis se consacre à la littérature. Auteur de nombreux romans et essais sur la langue et la musique, il est membre du comité de lecture des Editions Gallimard.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Harcèlement littéraire par Richard Millet   Ven 1 Juil 2005 - 23:53

Josyane Savigneau n'a pas aimé ce Hacèlement littéraire. Elle en profite pour descendre Elisabeth Lévy et tient des propos élogieux sur Dominique de Roux ; ce qui ne mange pas de pain.

Quand Richard Millet se proclame "contemporain capital"...

Qu'on aime ou non ses livres, on croyait pouvoir affirmer que Richard Millet, abordant la cinquantaine fort d'une trentaine de publications, était un écrivain construisant son oeuvre avec vigueur et certitude. Aussi ouvre-t-on avec curiosité ce Harcèlement littéraire, en dépit de son titre plutôt répulsif (dont l'explication est donnée aux pages 102 et 103).


Deux jeunes universitaires, Delphine Descaves et Thierry Cecille, bons connaisseurs de l'oeuvre de Millet, s'entretiennent avec lui de son travail et de son rapport à la littérature. A priori, c'est passionnant. On peut toutefois s'inquiéter dès l'avant-propos de Thierry Cecille : "Il n'est pas aisé, cher Richard Millet, de décrire cette alchimie de respect et de confiance, d'illumination et de mystère, d'admiration et d'amitié ­ - qui naît et nous tient en éveil, à l'écoute de votre voix ­-, puisqu'il s'agit pour moi de cela, avant tout, dans vos livres." Péché de jeunesse et d'admiration ? Probablement. Mais on aurait dû éviter à Thierry Cecille cette introduction ridiculement grandiloquente.

La suite, malheureusement, est à la mesure des craintes suscitées par cette phrase. A côté d'échanges pertinents et précis sur ses textes, Richard Millet se livre, avec la complicité complaisante de ses interlocuteurs ­ - teintée parfois de feinte contestation ­ - à un exercice de démolition, très peu argumenté, de ses contemporains.

Un exercice parfaitement inutile pour un écrivain qui sait ce qu'il fait et ce qu'il veut. De page en page, on va de consternation en consternation. Des observations qui appelleraient une vraie discussion sont expédiées en quelques lignes, comme des évidences. Ainsi, critiquant les romanciers des éditions de Minuit, Richard Millet, après un hommage à quelques-uns ­ - dont Claude Simon, sur lequel il fera des réserves ultérieurement ­-, assène ceci : "Les autres, Echenoz et ses épigones, sont les fils naturels de Queneau et de Robbe-Grillet : ils ne m'intéressent pas plus que les petits neveux de Céline et de Duras, ou les hybrides de Beckett et de Bradbury. Les romans de Queneau ont terriblement vieilli, ceux de Robbe-Grillet ne sont que la figure symbolique du Nouveau Roman, et il y a une vieillerie stylistique chez Céline, à cause de son argot daté, notamment, et un phrasé qui, sauf dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, m'ennuient considérablement."

Voilà le sujet d'un livre entier, ou du moins d'un long entretien. Mais non, Richard Millet a fait part de son ennui, décrété Céline daté, et on passe. A Kundera, par exemple, "chez qui je ne sens pas de style, dit Millet, ou alors une écriture qui met l'efficacité narrative au service d'une démonstration". Kundera, liquidé. En outre, dans un récent entretien au Nouvel Observateur, développant le propos de son livre, Millet donnait l'impression de lire au moins en cinq langues ­ ce qui est peut-être le cas ­, d'être capable de saisir toutes les nuances d'un style, dans toutes ces langues, et, cette fois, c'était Philip Roth qui était qualifié de "sans style". C'est un peu court, peut-être, comme critique, tant pour Kundera que pour Roth.

On a peine à y croire, mais tout y passe des rengaines des "hommes de lettres" un peu aigres (pourtant, affirme Millet, "l'existence d'homme de lettres me répugne"). Les journalistes sont nuls. Certes. Alors on espère que, quand Richard Millet signale n'avoir jamais eu la "une" d'un supplément littéraire ni d'invitation à la télévision, il en est fier et heureux. Toutefois, sa référence, et presque révérence, au livre hâtif d'Elisabeth Lévy, Les Maîtres censeurs, en fait douter : "On est bien là dans ce système inquisitorial magistralement analysé par Elisabeth Lévy dans ses Maîtres censeurs."

On n'en finirait pas de relever les moments où Richard Millet enfonce ­ - avec fracas... ­ - des portes ouvertes. Prenons-en un seul : "Ecrire comme je le fais, à partir d'une solitude absolue, c'est être un moraliste." On n'en doute pas. Mais qui connaît un écrivain n'écrivant pas à partir d'une solitude absolue ? Heureusement, en septembre, paraît un nouveau roman de Richard Millet, qui devrait faire oublier ce petit livre annexe.

Si l'on veut se réconforter ­ - et se désoler sur l'état intellectuel de la France actuelle ­-, il faut lire la réédition de L'Ouverture de la chasse, de Dominique de Roux, paru en 1968. Des textes polémiques, brillants, d'un homme qui ne critiquait pas ses contemporains ­ - Faye, Hallier, Sollers... ­ - sans les lire. Mais c'était un temps où la droite intellectuelle savait où elle était et ce qu'elle pensait. Prémonitoire, Dominique de Roux voit Robbe-Grillet en "futur académicien cynique". Il a autre chose à dire de Céline que "vieillerie stylistique". Il célèbre Ezra Pound et Gombrowicz. On admire, on conteste, on s'indigne parfois. Mais on ne s'ennuie jamais.


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HARCÈLEMENT LITTÉRAIRE de Richard Millet. Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, Gallimard, 210 p., 16,90 €.

L'OUVERTURE DE LA CHASSE de Dominique de Roux. Ed. du Rocher, 206 p., 18,90 €.


Ma vie parmi les ombres, de Richard Millet, paraît en "Folio" (no 4225) ­ édition revue par l'auteur.


Josyane Savigneau
Article paru dans l'édition du 01.07.05
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