Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
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 Haruki Murakami

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LP de Savy
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MessageSujet: Haruki Murakami   Mer 16 Aoû 2006 - 14:56

Né à Kobe en 1949, Murakami étudia la tragédie grecque, ouvrit un club de jazz à Tokyo avant de se consacrer à l'écriture. Ne supportant pas le conformisme de la société japonaise, il s'expatrie en Grèce, en Italie, puis aux États-Unis. Traducteur de Scott Fitzgerald et Raymond Carver, il rencontre le succès dès son premier roman Écoute le chant du vent (1979, pas encore traduit en français). Aujourd'hui, une demi-douzaine d'ouvrages plus tard, il enseigne la littérature japonaise à Princeton. Ces livres surprennent à la fois par leur caractère intimiste et métaphysique, ainsi que pour leur dénonciation du vernis social qui englue les destinées. Ils dévoilent le grand éclatement des consciences, les peurs qui nous étreignent devant des phénomènes naturels ou politico-économiques, obturant nos facultés émotives et intellectuelles. En 1995, après le séisme de Kobe, il rentre au Japon et publie Après le tremblement de terre. Son dernier roman, Sputnik Sweetheart, paraîtra en France en 2003.

À quoi tient une vie ? Quel est le fil, la chaîne qui permet à une vie de garder son sens, à la séquence des événements de garder sa réalité ? Qu'est-ce qui préserve la présence ou la mémoire des personnes qui nous entourent ? L'écrivain japonais Haruki Murakami, dont le succès jusqu'ici confidentiel en langue française n'a d'égal que son statut d'auteur culte au Japon, s'interroge avec grâce et justesse sur ces questions quasi métaphysiques dans ses deux plus récents livres traduits, le roman Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil et le recueil de nouvelles Après le tremblement de terre. Remarquez, ce n'est pas parce qu'il fait dans la métaphysique que Murakami fait pour autant dans le complexe ou l'hermétique. Bien au contraire

Le monde de Murakami s'exprime dans un genre d'hyperréalisme, de précision remarquable des détails, des atmosphères et des impressions de la vie quotidienne, tant en termes de pensées intérieures que de réalités extérieures. Avec toute la finesse de trait de l'art japonais. Des détails de l'habillement aux conversations de couple, de la sexualité aux clubs de jazz, de la vie de famille aux paysages naturels comme urbains, tout sonne juste, s'imagine et se reconnaît aisément, tout en laissant sentir une série de codes un peu mystérieux qui attendent d'éclater au grand jour.

Rémy Charest


BIBLIOGRAPHIE :

* Sputnik Sweetheart paraîtra en France en 2003 (Les Amants du Spoutnik)
*Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, 2002, éd. Belfond
*Après le tremblement de terre, 02/02/02, col. 10/18, Haruki Murakami
*Chroniques de l'oiseau à ressort, 01/05/01, col. cadre vert, Haruki Murakami
*L' Eléphant s'évapore, 01/06/98, col. cadre vert, Haruki Murakami
*Danse, danse, danse, 03/02/97, col. cadre vert, Haruki Murakami
*La Fin des temps, 02/04/94, col. Points-Roman, Haruki Murakami
*La Ballade de l'impossible, 01/03/94, col. cadre vert, Haruki Murakami
*La Fin des temps, 01/09/92, col. cadre vert, Haruki Murakami
*La Course au mouton sauvage, 02/04/92, col. Points-Roman, Haruki Murakami
*La Course au mouton sauvage, 02/10/90, col. cadre vert, Haruki Murakami
*Ecoute la Voix du Vent (1989, prix Gunzô, non traduit)
*La Ballade de l'Impossible (1987)
*Le Flipper de 1973 (1979)


LA TRILOGIE DU RAT :
(page approximativement traduite du Japonais mais l'idée et l'esprit de Murakami y sont.)

*Ecoutez Le Chant du Vent(1979,30ans)
L'histoire de Murakami et d'un ami qui s'appelle "Nezumi"(Cela signifie Le RAT ). 1979, c'est l'été, ils sont jeunes (vingtaine d'années).
C'est une époque révolue.
MURAKAMI a débuté dans le monde littéraire avec cette oeuvre.

*Pinball 1973(1980, 31ans)
La vie quotidienne de Murakami avec des soeurs jumelles. La soif de "Nezumi", qui se perd dans la tiédeur d'une fille.
La fin de la saison qui va survenir bientôt.

*La Course au Mouton Sauvage(1982,33ans)
Le dernier livre dans La Trilogie ( Ecoutez Le Chant du Vent, Pinball 1973 et La Course au Mouton Sauvage ).
Un jour, l'aventure du Mouton Sauvage a commencé par une lettre de "Nezumi".
L'aventure de Murakami qui a tout perdu.
-------------------------------------
SUITE ET FIN DE LA TRILOGIE :
*Danse, danse, danse(1988, 39ans)
Quelques anneé après "La Course au Mouton Sauvage", Murakami a 34ans. L'aventure commence à nouveau pour lui.
Qu'est-ce qu'il cherche? Où est-ce qu'il va?

http://www.webzinemaker.com/admi/m6/page.php3?num_web=3398&rubr=2&id=61983
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Haruki Murakami   Mer 16 Aoû 2006 - 15:01

L'ami Murakami

Dans une société japonaise dépressive, sa plume envoûtante et bienveillante enthousiasme des millions de lecteurs. Ce solitaire dit écouter les défunts. Il aide surtout les vivants à affronter l’existence.
Quand on a rendez-vous au Japon, mieux vaut prévoir d’arriver très en avance. Trouver une adresse relève du jeu de piste de haut niveau. Les noms de rue n’existent pas. Les trois numéros censés délimiter un quartier précis ont vite fait de se transformer en tiercé perdant. Et qui oserait sonner en retard chez Haruki Murakami, homme de silence et de secret, miraculeusement prêt à ouvrir les portes de son pied-à-terre de Tokyo ?
Le rendez-vous a lieu dans deux jours. Deux jours pour se fourvoyer dans les fausses pistes que l’auteur a pris le soin d’ouvrir. Deux jours pour courir à sa propre perte, comme ses personnages têtus et défaitistes.
Depuis une trentaine d’années, l’insaisissable ermite joue au chat et à la souris avec son pays, qu’il fuit régulièrement pour séjourner aux Etats-Unis, en Grèce, en Italie. Si personne ne sait jamais où il se trouve, l’écrivain donne régulièrement de ses nouvelles dans des romans qui se déroulent toujours au Japon. Des histoires envoûtantes où le temps n’existe pas, où les souvenirs se dérobent, où les êtres disparaissent pour mieux renaître à eux-mêmes. Des livres romantiques et métaphysiques qui vous happent comme des gouffres sans fond, pleins de fantômes clairvoyants, de doubles bienveillants, de signes troublants. Les rares interviews de Haruki Murakami sont cousues d’un même fil rouge. Une anecdote saugrenue, fondatrice de toute son œuvre : sa vocation d’écrivain serait née en 1973, au Jingu Stadium de Tokyo, alors qu’il assistait à un match de base-ball.
Allons donc traîner du côté de ce stade, pour voir à quoi ressemble une vocation suspendue au bout d’une batte. Justement, cet après-midi-là, les Buffaloes affrontent les Swallows, l’équipe préférée de Murakami. Au milieu du terrain, une grosse poule en feutrine pointe son canon vers le public, et tire des boulets de tee-shirts promotionnels dans la foule. Les supporters jouent des castagnettes avec des battes en plastique, d’autres agitent des parapluies colorés, comme Totoro dans le dessin animé de Miyazaki. La bière coule à flots, les enfants dansent pieds nus sur des serviettes Hello Kitty, les poumons crachent à l’unisson la chanson Proud Mary, de Creedence Clearwater Revival. Premier mystère insondable : comment cette atmosphère guillerette et légère, kitsch à souhait, a-t-elle pu donner envie à Murakami d’écrire des livres aussi sombres et profonds ?
Plus déroutant encore sera le voyage du lendemain, direction Takamatsu, où se déroule Kafka sur le rivage, son dernier ouvrage paru en France. Peuplé de clochardes ricanantes, de bimbos peinturlurées, de pépères rivés à leur bocal de saké, le train qui mène à cette ville assoupie de l’île de Shikoku passe sur un pont de ferraille démesurément gigantesque. A pic sous les rails, la mer grise, agitée de tourbillons, lèche des îlots brumeux jonchés de petites usines catarrheuses et de cadavres de motos. Au bureau de renseignements de la gare de Takamatsu, on sourit de notre demande. A la sortie du livre au Japon, des hordes de touristes ont déjà envahi la ville, à la recherche de l’inquiétante bibliothèque où se réfugie Kafka, le héros fugueur. Elle n’existe pas, tout comme le sanctuaire où il se réveille en sang. Reste le restaurant de nouilles à 100 yens, où il commande du lait chaud. Les pierres noires du château, qu’un personnage amnésique croit magiques. Et ce corbeau robotique qui suit le visiteur, le regard vide et la patte molle : ne serait-il pas la réincarnation du double de Kafka dans le roman, surnommé le Corbeau ?
Au pied de l’immeuble tokyoïte de Haruki Murakami, les fantômes de son œuvre vous narguent avec la même insistance discrète. Dans la vitrine d’un magasin, un gros mouton en peluche, droit sorti de La Course au mouton sauvage. Sur le même trottoir, une vieille teinturerie rappelle celle où l’épouse du héros de Chroniques de l’oiseau à ressort vient retirer des vêtements avant de disparaître mystérieusement. Au bout de la rue, une femme boiteuse sort de la brasserie Figaro, où l’on sert du mauvais café dans des verres Duralex, comme dans Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Autant de signes étranges, sinistres et incongrus, essaimés dans ce quartier chic et tranquille, en bordure du cimetière d’Aoyama, au centre de Tokyo.
L’assistante de Haruki Murakami ouvre la porte de l’appartement feutré, vous prie de vous déchausser et de patienter dans le petit bureau. Un cocon zen tapissé de moquette beige, meublé de bois clair, design années 60. Aux murs, des collages énigmatiques d’où émerge toujours un chat noir à l’encre de Chine. Apparaît le maître, sur la pointe de ses chaussettes blanches, en jean sombre et polo sablonneux. Un enfant triste de 57 ans, au regard doux et craintif, le dos voûté, les bras sur la défensive. Haruki Murakami donne la curieuse impression de marcher à reculons, comme dans un film rembobiné au ralenti. Sans doute aimerait-il revenir en arrière. Sans doute se demande-t-il pourquoi il a accepté de faire une entorse à sa politique de non-communication. L’homme ne comprend vraiment pas ce qui a pu vous pousser à venir prêter l’oreille à ses propos.
Il faut dire que l’on ne prête jamais innocemment l’oreille à Haruki Murakami. C’est même un organe dangereusement obsessionnel pour lui. Dans chacun de ses romans, les femmes sont tenues par le bout du lobe. Sa fascination auriculaire atteint son summum dans La Course au mouton sauvage, où la petite amie du héros, « mannequin d’oreille », hypnotise les hommes grâce à ses tympans, directement reliés à sa conscience.
« Les oreilles permettent d’accéder à la vérité des êtres, murmure Murakami, d’une voix lente et caverneuse. Si je décrivais vos yeux, votre nez, votre bouche, je serais mal à l’aise, j’aurais l’impression de vous manquer de respect. Mais je me sentirais libre de parler de vos oreilles. Vous ne les avez jamais vues de face, vous ne savez pas à quoi elles ressemblent. Si je les coupais et que je les posais sur la table, vous seriez surprise de voir ce qu’elles révèlent de vous... » Un silence pénétrant ponctue cette menace. Dans la pièce nimbée de soleil se répand l’ombre de David Lynch, amateur d’oreilles éparses dans Blue Velvet. Ce n’est pas pour déplaire à Murakami, qui reconnaît vouer un culte à Twin Peaks et Mulholland Drive.
Le cinéma constitue sa principale source d’inspiration, avec deux auteurs de prédilection : Jean-Luc Godard et François Truffaut, découverts dans les années 60, lorsqu’il était étudiant à l’université Waseda de Tokyo. Du premier, il dit admirer « le sens révolutionnaire et l’art de la déconstruction », à tel point qu’After dark (son dernier livre, non encore traduit en France) n’est autre qu’un pastiche du film Alphaville. Du second, Murakami se sent de plus en plus proche, comme en témoigne Kafka sur le rivage, fortement imprégné du film Les Quatre Cents Coups : « Comme François Truffaut, j’étais un enfant unique, solitaire, inquiet. Je passais mes journées enfermé, avec mes chats et mes livres. Sans lecture, je n’aurais pas survécu à l’ennui atroce de mon existence. J’ai commencé par Le Rouge et le Noir, à 10 ans. Puis les romans russes : Les Frères Karamazov, Guerre et Paix, Crime et Châtiment. Plus c’était gros, mieux c’était ! Quand je les avais finis, je les relisais. La lecture me procurait autant de sensations que si j’avais fait du hors-bord sur une mer agitée. Comme François Truffaut, j’ai tout de suite senti que la fiction était plus belle que la vie. »
Cette capacité à prendre en main sa propre souffrance explique le succès monumental de Haruki Murakami au Japon. En 1987, plus de quatre millions et demi de ses compatriotes (huit millions si l’on compte les éditions poche parues ensuite) ont pleuré en lisant La Ballade de l’impossible, poignant récit de l’amour fou d’un étudiant pour une psychotique internée, sur fond de révolte soixante-huitarde (soixante-neuvarde, au Japon). Depuis, chacun de ses nouveaux livres se vend à plus de deux millions d’exemplaires, phénomène hors du commun dans un pays où l’édition se plaint que les gens ne lisent plus que leurs téléphones portables. Même les mangas sont en perte de vitesse. Voilà quinze ans que les chiffres des ventes de livres s’effondrent. Pour compenser, les éditeurs multiplient les parutions plus que de raison (retranscriptions des blogs d’Internet, et des feuilletons parus dans les quotidiens), mais la durée de vie en librairie se réduit comme peau de chagrin. Seule une poignée d’écrivains japonais a réussi à s’engouffrer dans la brèche ouverte par Haruki Murakami : Yoko Ogawa, Banana Yoshimoto, Hiromi Kawakami, tous experts en dissection de la vie quotidienne, avec une propension à la bizarrerie fantastique.
Accoudé à La Jetée, un bar de Tokyo tenu par une Japonaise énigmatique et cinéphile, un psychiatre confirme cette théorie de l’écrivain compassionnel : « Avant, les auteurs japonais parlaient de la douleur dans un style totalement inaccessible. Pour eux, souffrir était une question purement esthétique. Haruki Murakami est le premier à parler de la difficulté d’être au quotidien, dans une société malade et masochiste. Trente mille personnes se suicident chaque année au Japon. A chacun de mes patients, je conseille la lecture de cet auteur qui peut nous sauver de l’aveuglement national… »
Haruki Murakami a conscience de cette responsabilité qui pèse sur lui et confesse sa profonde inquiétude pour l’avenir de son pays. Si tous ses personnages souffrent de troubles de la mémoire, c’est que l’amnésie collective du Japon le pétrifie. « Contrairement aux Allemands, nous n’avons pas été capables de reconnaître les horreurs que nous avons commises pendant la guerre, avec les Chinois ou les Coréens. Le révisionnisme de nos hommes politiques bloque notre pays, à l’heure où nous devrions nous serrer les coudes avec l’Asie sur un fond culturel commun, comme vous en Europe. »
Haruki Murakami se dit pourtant fondamentalement optimiste. S’il souffre aussi d’amnésie individuelle, un puissant souvenir d’enfance éclaire ses idées noires. A 3 ans, le petit Haruki a chuté dans un canal. Un fort courant l’a emporté, jusqu’à l’entrée d’un égout. « J’allais être happé par ce trou noir terrifiant, et, soudain, la main de ma mère m’a soulevé hors de l’eau. Elle était à la cuisine quand je suis tombé, mais elle a eu la prémonition qu’il m’arrivait quelque chose, et s’est précipitée dehors pour me sauver. Depuis, je crois au retournement des situations les plus désespérées. »
Plus ascète que va-t-en-guerre, Murakami s’oppose en se cloîtrant. Lever à 4 heures du matin. Une heure de course à pied. Une heure de natation. Douze heures d’écriture. Coucher à 9 heures du soir. « Pour écrire plusieurs heures d’affilée, il faut être fort physiquement. J’ai besoin de ce temps de sport où je ne pense à rien. Je suis seul face à mes muscles, mon cœur, mes poumons. Ils me disent que je suis une personne très limitée. Mon imagination ne peut rien pour moi. »
Cet art de la concentration lui vient de son grand-père paternel, prêtre bouddhiste dans un temple de Kyoto, dont la sérénité fervente l’a marqué à jamais. L’homme n’avait qu’un défaut : l’amour du saké. Une nuit d’ivresse, il s’est couché en travers de la voie ferrée. Le tramway lui a roulé dessus. Il est mort coupé en deux. Est-ce pour cela que les héros de Murakami cherchent toujours leur moitié ?
L’auteur dit écouter les défunts depuis toujours. Beaucoup de ses amis se sont suicidés entre 20 et 30 ans. Lorsqu’il écrit, il les sent derrière son épaule. C’est la seule présence qu’il s’autorise, avec celle de sa femme.
Haruki Murakami ne voit jamais personne, la célébrité dans son pays l’a poussé à la solitude la plus rigoureuse, pour continuer son œuvre. « I want to be alone », déclame-t-il de sa voix grave. Comme Greta Garbo ? La question déclenche chez lui un rire inattendu, aussi guttural que tonitruant. Voilà qu’il ne peut plus s’arrêter…
Parfois, ce sont les larmes qui le secouent plus que de raison. Les hommes pleurent beaucoup dans ses livres, « pour se purifier après l’épreuve ». Dans la vie, Haruki Murakami a connu d’intarissables sanglots. Littéralement, son nom signifie « l’arbre de printemps dans le haut du village ». Le saule pleureur dans sa tour d’ivoire… Sa crise de larmes la plus mémorable suivit son entretien avec l’épouse d’un homme tué dans l’attentat au gaz sarin, dans le métro de Tokyo : « Cette femme venait de se marier. Elle était enceinte. Son histoire était tellement triste. Tellement triste… tellement triste… Quand elle m’a parlé, je n’ai pas senti d’émotion particulière. Mais dès que je me suis attelé à l’écriture de son histoire, pour mon livre Underground, le chagrin m’a submergé. J’ai pleuré pendant des jours. »
A la simple évocation de ce souvenir, le visage de Haruki Murakami se creuse de tristesse. Il prend une profonde inspiration, et reste en apnée un long moment, le regard embué de larmes. Puis il lâche un soupir et annonce son intention de commencer un gros livre à l’automne. Pourquoi cette saison ? Question de taux d’humidité. « C’est mathématique. J’ai un seau à l’intérieur de moi. Goutte après goutte, il se remplit. Quand il est à ras bord, je me mets à écrire. Aujourd’hui, je sais qu’il est plein à 80 %. D’après mes calculs, l’inondation sera pour l’automne prochain. »


Marine Landrot (envoyée spéciale au Japon)
A LIRE
de Haruki Murakami. Aux éditions Belfond : Kafka sur le rivage. Aux éditions du Seuil (coll. Points) : La Fin des temps ; La Ballade de l’impossible ; L’éléphant s’évapore ; Chroniques de l’oiseau à ressort ; La Course au mouton sauvage ; Danse, danse, danse. Aux éditions 10/18 : Les Amants du Spoutnik ; Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil ; Après le tremblement de terre.


Télérama n° 2948 - 15 Juillet 2006
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MessageSujet: Re: Haruki Murakami   Mer 16 Aoû 2006 - 15:07

Murakami voyageur solitaire
par Philippe Coste


Le nouveau maître des lettres nipponnes nous livre son dernier roman, Kafka sur le rivage, une fable initiatique envoûtante. Rencontre avec un éternel exilé en quête de liberté

«Il faut être en forme pour vivre une existence malsaine», confie Haruki Murakami, athlète de 56 ans et idole mondiale de la littérature japonaise, déçu de n'avoir pu, à cause d'une tempête de neige, courir ses 10 kilomètres quotidiens autour du campus de l'université Harvard, qui l'accueille en tant qu' «écrivain à demeure». Levé chaque matin à 4 heures, 365 jours par an, le nobélisable insolite, lauréat en 1979, dès son premier roman, du prestigieux prix Gunzo, trouve dans ce régime monacal «une concentration intense, presque une transe», clef de ses poétiques mondes parallèles. Après Chroniques de l'oiseau à ressort et Les Amants du Spoutnik, l'éternel exilé, véritable rock star des jeunes rebelles nippons, offre avec Kafka sur le rivage une nouvelle «fable» initiatique et universelle sur la quête d'identité. Pour L'Express, Murakami, timide et attentionné, a surmonté sa phobie des interviews.

Kafka Tamura, votre jeune héros, vous ressemble-t-il?
J'étais enfant unique et je m'étais créé un monde à part, plein de livres, de musique et de conversations avec mes chats. Mes livres préférés étaient toujours les plus gros, écrits par des géants comme Dostoïevski, Tolstoï, Dickens ou Balzac, car leur épaisseur était la promesse d'un long voyage.

A Kobe, votre père enseignait la littérature japonaise, pourtant.
J'étais principalement attiré par l'ailleurs et par les écrivains étrangers. Si je n'avais commencé à apprendre l'anglais à l'école - un hasard qui m'a conduit à découvrir et aimer Chandler, Vonnegut ou Capote - j'aurais sûrement montré la même passion pour la littérature et la culture françaises. Après tout, le premier roman que j'ai lu de ma vie, à 12 ou 13 ans, était Le Rouge et le noir, de Stendhal, et Truffaut m'a profondément marqué.

Truffaut?
Dans le jeune Kafka Tamura se niche le petit Antoine Doinel des Quatre Cents Coups. Leurs âges, leurs fugues, leurs peurs, leurs quêtes sont comparables. J'ai ressenti sa solitude lorsque, sortant de l'université, j'ai refusé de suivre la voie obligatoire, d'entrer dans une grande entreprise ou dans la fonction publique. Il y a trente ans, la société japonaise était bien plus stricte qu'aujourd'hui. Quand on choisissait d'être un outsider, il n'y avait pas de retour possible. Comme pour Doinel...

Vos études aussi étaient atypiques. La dramaturgie grecque...
Au départ, je faisais des études de cinéma, pour devenir scénariste, mais j'ai vite découvert que... je n'avais rien à écrire. Rien. J'étais un gamin sans histoire issu de la tranquille classe moyenne japonaise. Certes, en 1968, comme ailleurs dans le monde, nous avons, par idéalisme, occupé l'université et combattu la police; mais la société était trop forte et tout est vite rentré dans l'ordre. Alors j'ai tout lâché. Après la fac, j'ai tenu pendant près de huit ans un café boîte de jazz en me gardant d'écrire autre chose que des menus. Je pensais n'avoir aucun talent d'écrivain; toutefois, le défilé des clients, ces centaines de rencontres me nourrissaient à mon insu d'une expérience humaine. Et un beau jour, à 29 ans, j'ai eu la révélation, pendant un match de base-ball.

Pourquoi là?
Un après-midi de printemps, sur les gradins, une bière à la main. Un moment de bonheur, de plénitude. Si j'avais à choisir un jour dans ma vie, je choisirais celui- là. J'ai pris la plume ce jour-là, et je suis devenu un écrivain «naturel».

Un écrivain naturel?
Un conteur d'histoires. On lit mes livres en Chine, en Corée ou en France: une bonne histoire est une lingua franca qui dépasse les cultures, qui ouvre un passage en vous-même, quitte à vous mener dans des lieux obscurs et douloureux. J'aime donner au lecteur à tout moment les clefs de mes sentiments; ce n'est pas par snobisme que je leur parle d'une sonate de Schubert, mais parce qu'elle me procure une émotion profonde.

Vous ne reculez pas non plus devant les sujets dérangeants...
La violence et le sexe, que je n'ai vraiment su exprimer par l'écriture qu'après l'âge de 40 ans, m'infligent un traitement de choc, qui ouvre d'autres trappes dans mon esprit et, je l'espère, dans celui du lecteur. Moi qui n'ai jamais subi la moindre brutalité, et qui adore les chats, je suis capable d'imaginer un affreux massacre de ces petits compagnons de mon enfance, dans le seul dessein de voir ce que je vais ressentir. Je ne connais de la guerre que ce que mon père, qui était soldat pendant l'occupation de la Chine par le Japon, a pu parfois confier, mais j'en parle, parce qu'elle réveille notre conscience collective. Dans Kafka, j'évoque brièvement Eichmann et le génocide pour vivre la terreur que m'inspirent ces atrocités, et rappeler au passage que n'importe qui peut devenir un bourreau, répandre du gaz sarin dans le métro de Tokyo, comme en 1995.

Vous avez quitté le Japon, pour y revenir pendant quelques années après le terrible tremblement de terre de Kobe et l'attentat de Tokyo.
Le Japon des années 1980 était devenu trop riche, trop puissant et arrogant. La crise économique et ces événements l'ont plongé dans un désarroi qui m'a touché. J'ai pensé que j'avais à nouveau un rôle à jouer dans mon pays, en tant qu'auteur, en traitant de ces drames dans deux livres et en partageant mon émotion avec mes compatriotes.

Quel rapport entretenez-vous avec les autres écrivains japonais?
Aucun. Je suis même la brebis galeuse du monde littéraire nippon. Ils me reprochent mon style, trop différent des canons classiques. J'ai quitté le Japon en partie à cause de cela, pour être moi-même. Je suis japonais, j'écris dans cette langue et mes romans se déroulent le plus souvent dans ce pays. Mais je reste un individu. Je ne suis ni occidentalisé ni traditionaliste; juste un homme libre.

L'Express, 5 janvier 2006.
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