Propos insignifiants

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 Vladimir Nabokov et Vera

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LP de Savy
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MessageSujet: Vladimir Nabokov et Vera   Jeu 17 Aoû 2006 - 22:52

À Berlin, une jeune fille masquée par Clémence Boulouque
(Le Figaro, 17 août 2006)

Dans l'effervescence de la capitale allemande des années 1920, Nabokov rencontre celle qui sera l'irremplaçable muse grâce à laquelle il construira son oeuvre.


ELLE EST ENTRÉE dans sa nuit berlinoise, en jeune fille masquée. Au cours d'un des nombreux bals de charité que donnaient les organisations caritatives des émigrés russes. « Ai-je senti la vague esquisse/D'autres rencontres - irrévocables ? », s'interroge Vladimir Nabokov, dans un poème écrit peu après. Où il tente de capturer le souvenir, la jeune femme insaisissable, à la « tendresse fugitive », celle qu'il a envoûtée par ses mots et a refusé d'enlever son masque, pour prolonger le trouble. Dès les premiers instants, elle est une muse. Irrévocable.

Il ignore qu'elle sait qui il est - un jeune poète qui signe sous le nom de Sirine, un jeune orphelin, dont le père célèbre est tombé un an avant sous les balles de fanatiques d'extrême droite. Le 8 mai 1923, ce « profil de loup » est comme une apparition dans le paysage intime de Vladimir Nabokov, dans ses ténèbres qui recouvrent la « ville anguleuse ». Même les arbres y sont coupants, avec ses « érables de fer ». Le jeune homme vit dans un monde qui blesse. Une ville étrangère où il reste étranger. Comme tant d'autres.

Aux lendemains de la Révolution russe, les Blancs prennent le chemin de l'exil. Berlin est une ville de carrefour, une ville où les vies prennent un cours détourné. Aux émigrés affluant de Mitteleuropa, que décrit Joseph Roth dans ses reportages pour la Frankfurter Zeitung, s'ajoutent les opposants au bolchevisme, qui constituent rapidement une ville dans la ville. Pour la plupart, il ne s'agit que d'une étape, avant de reprendre le chemin de Paris, de New York ou de retourner dans une Union soviétique, sirène du siècle nouveau, et d'y être piégés. La famille Nabokov est parmi ces émigrés.

L'amour et la mort se mêlent dans cette ville où Vladimir Nabokov arrive à 20 ans, dans laquelle il vit près de vingt autres années et où il refusera de retourner, après la guerre, en pleine gloire. La mort du père, l'amour de la muse, Vera, qui l'accompagnera désormais... Berlin, ville capitale.

Des tribus ont pris possession des quartiers de l'ouest de la ville : Wilmersdorf, Schöneberg, Charlottenburg, alors moqué en Charlottengrad. C'est autour du Kurfürstendamm, dans les rues à l'architecture bourgeoise du XIXe, que se retrouvent les exilés. Et dans les cafés de la Nollendorfplatz, notamment au fameux Léon, ou de la Prager Platz.

Pour prolonger la tradition du cabaret russe, l'Oiseau bleu est créé, ainsi que le Carrousel, pour lequel Nabokov signera de nombreux textes et sketches. A ses côtés, ce sont Tsevetaieva, Pasternak, Maiakovski, Gorki, Alexei Tolstoï, Essenine, et le futur prix Biely, qui écrivent Berlin en caractères cyrilliques.

Un pseudonyme pour se différencier de son pèreA l'automne 1923, on compte 86 maisons d'édition ou librairies allemandes. En 1920, 9 magazines paraissent à Berlin ; trois ans plus tard, ils sont au nombre de 39. Le plus important d'entre eux s'intitule Roul' (le gouvernail), dont les deux rédacteurs en chef sont les hommes politiques libéraux Hessen et Vladimir Nabokov père, membre éminent du Parti constitutionnel démocrate (« cadet »), juriste de renom, acteur de la révolution de 1905 et de février 1917, à ce titre, haï des tsaristes et des bolcheviques, tout autant. Entre Cambridge, où il est entré en 1919 pour une licence de lettres, et Berlin, où sa famille a déménagé, le jeune homme commence à écrire sous le nom de Sirine, afin de se différencier de son père, lui aussi Vladimir (Dmitrovitch) Nabokov. Si Sirine est un nom d'oiseau dans les contes anciens russes, il est aussi une allusion à la mythologie grecque.

Un 28 mars 1922, précisément, le fils rentre de Cambridge pour quelques jours de vacances.

Le soir même, le père est aux côtés de l'homme politique Milioukov, qui donne une conférence à la Philarmonie devant 1 500 personnes. C'est alors qu'un homme lui tire dessus, au cri de « Au nom de la famille du tsar et de la Russie ». Milioukov est jeté à terre, l'homme est maîtrisé par Nabokov père, qui est abattu par le complice du premier tireur.

Les deux hommes sont d'anciens officiers tsaristes, liés au parti nazi. Ils voient en Milioukov un responsable de la révolution de Février, à la solde du grand capital, et la mort de son bras droit est un dommage collatéral. Les obsèques ont lieu dans l'église de l'imposante ambassade soviétique d'Unter den Linden, avant que Vladimir Dmitrovitch Nabokov ne soit porté en terre au cimetière de Tegel où il repose toujours.

Quelques jours après, le fils retourne à Cambridge pour passer, et réussir, ses examens finaux en littérature française et anglaise. En juin, il est de nouveau à Berlin. Pour endosser le rôle de chef de famille et subvenir aux besoins de ses deux frères et deux soeurs, Vladimir Nabokov se fait acrobate : il traduit Alice au pays des merveilles, écrit une grammaire de russe pour les étrangers, donne des cours de tennis et d'anglais. Il invente des mots croisés et des problèmes d'échec pour des journaux de l'émigration. Ecrit pour les cabarets russes. Il trouve à son frère un poste de commis à la banque. Lui-même n'y tient que trois heures. Son idylle avec Svetlana Siewert, entamée l'année d'avant, est frappée d'impossible : après la mort du père, les parents de sa fiancée voient d'un mauvais oeil ce jeune homme incapable d'exercer un métier sérieux. Et la demande en mariage se conclut, le 9 janvier 1923, en rupture. Un mois avant, avait été publié son premier recueil de poésie, sous le nom de Sirine. Le jeune homme trompe cette nouvelle douleur par des flots de vers, prévoit d'aller passer l'été comme ouvrier saisonnier en France et fait un peu de figuration au cinéma. « Les soirées bleues à Berlin, le marronnier du coin en fleur, l'exaltation, la pauvreté, l'amour, la teinte mandarine des premières lueurs des magasins, et une nostalgie d'animal qui souffre pour le relent encore présent de la Russie - tout cela était mis en vers », et publié dans Roul par Hessen, le fidèle ami du père. Puis vient le mois de mai, et Vera. Le 24 juin, Roul publie le poème intitulé La Rencontre, qui se clôt en « Il faut que mon coeur poursuive sa course,/Mais si tu dois être mon destin... ».

Elle se promène avec son pistolet Le visage est resté caché, les premiers dévoilements se font à distance, entre les lignes d'un journal. A la déclaration répond la traduction d'une nouvelle de Poe, intitulée Silence, par une nouvelle collaboratrice, qui signe VS.

Née en 1902, Vera Slonim est la fille d'un entrepreneur en bois, condamné à faire du négoce par les numerus clausus imposés par le pouvoir tsariste aux juifs. Ayant fait suffisamment fortune pour être une possible proie des bolcheviques, le père de Vera gagne Berlin avec sa famille et se relance dans les affaires, mais l'inflation de 1923 le conduit à la faillite. Sa fille renonce à ses études d'ingénieur pour travailler un temps à son côté. Élégante, pleine d'humour et lectrice passionnée, elle a un tempérament fantasque, qui l'amène par exemple à apprendre à tirer au pistolet et à ne pas hésiter à se promener avec son arme.

À la fin de l'été, les jeunes gens se revoient, ôtent leurs masques et commencent leurs promenades dans les allées élégantes des rues de Charlottenburg : « Mais toi... Ombre droite et mince,/ S'avançant comme sur du verre/(...) Écoutant des chants fantomatiques/Fouillant intensément la nuit », écrit le jeune homme.

À quelques rues du Kurfürstendamm, à une dizaine de minutes du café Mampen où Joseph Roth écrit La Marche de Radetsky, se trouve la Sächsische Strasse où, au numéro 65, vivent Elena Nabokov et ses enfants. Vera demeure, avec ses parents, à proximité, mais ne franchira jamais le seuil du 65. Au téléphone, elle se présente sous le nom de Véronique Bertrand, prétendant prendre des leçons d'anglais avec le fils aîné de la famille.

A la fin de l'année 1923, la mère de Nabokov part pour Prague, à l'invitation du premier ministre, qui fait brièvement de la ville tchèque une autre capitale de l'exil russe. Ce n'est qu'à l'été 1924 que Vladimir lui annonce ses fiançailles. Le 15 avril 1925, les jeunes gens se marient, avec des témoins qu'ils connaissent à peine. Parents et amis sont ensuite prévenus, avec une gentille désinvolture. C'est précisément à partir de 1925 que Sirine quitte ses envolées de poète prometteur, mais un peu précieux, et prend la dimension qui sera celle du romancier Nabokov. Et sans doute faut-il y voir l'influence de Vera. Soixante ans après leur rencontre, l'écrivain notait dans son agenda la date anniversaire de la rencontre avec le jeune Loup. Elle ne sera jamais distinctement une héroïne de ses romans, mais, dans Machenka ou Feux croisés, se devinent ses doubles, indispensables présences.

Secrétaire, traductrice, conseillère juridiqueA aucune autre, l'auteur ne confiera ses textes manuscrits. Elle est secrétaire, traductrice, conseillère juridique. Elle est patiente, aussi, tandis qu'il vit de leçons particulières, frôle la misère et qu'ils déménagent de pension en pension. Les logeuses qui lui volent les manteaux en plein hiver pour s'assurer d'être payées, ces cerbères de la littérature d'Europe de l'Est, sont également très présentes dans les pages allemandes de Nabokov.

En quinze années, se souvient le romancier, il ne s'est pas fait un seul ami allemand. Faut-il y voir la trace d'un « mépris grossier et irrationnel que les émigrés avaient à l'égard des «indigènes », dont il parle dans sa préface au Don ? Devine-t-il déjà la déferlante qui lui fera quitter le pays ? La libération des meurtriers de son père aux premiers jours de la victoire nazie le choque, mais, après un peu d'incrédulité, il réalise que leurs vies sont en danger. Et c'est avant tout pour Vera et leur fils qu'il quitte l'Allemagne sous la férule nazie, à la faveur d'une lecture à laquelle il est convié, à l'étranger. Il laisse derrière lui un continent et un pan de sa vie qui peuplent ses livres, mais sur lesquels il ne se retournera pas : une partie de la famille de Vera est assassinée dans les camps, ainsi que son frère cadet. Restent ces tranches de vie et ces papillons d'un autre monde, les émigrants qui peuplent notamment Machenka, La Défense Loujine (1930) et Le Don (1938) ainsi qu'une pièce de théâtre, écrite en 1927, L'Homme de l'Union soviétique. Roi, Dame, Valet (1928) et Désespoir (1936) sont, eux, situés dans une Allemagne à jamais douloureuse.

Vera entraîne donc Nabokov vers un nouvel exil et son destin d'écrivain. Celui par lequel le romancier change de langue et adopte l'anglais dans lequel il signe ses chefs- d'oeuvre comme Ada et Lolita, qui fait sa gloire mondiale. En 1940, ensemble, le couple et leur enfant s'embarquent au Havre et quittent l'Europe. Vera est sauve, à ses côtés. Outre-Atlantique, Vladimir Nabokov a rendez-vous avec un autre écrivain : lui-même.
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