Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
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 Guilaine et Amélie

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LP de Savy
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Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Guilaine et Amélie   Jeu 24 Aoû 2006 - 19:55

J'aime ce texte, publié sur Peplum :

A tous les Péplautes,

(« mes » anciens et fidèles, ceux que j’ai eu la joie de rencontrer pour la première fois hier au Virgin et les inconnus qui ignorent encore qu’au bon vieux temps j’ai été un peu célèbre en ces lieux. Mon penchant prononcé pour le prosélytisme Nothombien avait incliné la communauté d’alors à me coiffer à l’unanimité du pompeux titre de Mascotte. Si je prenais ma mission à cœur et ma responsabilité très au sérieux, cette fonction ne m’était pas pénible, il me suffisait d’être naturelle, puisque je ne savais pas vivre sans parler des livres d’Amélie. Si je ne suis plus une Mascotte régnante, je n'ai jamais modifié quoi que ce soit dans cette attitude, je suis plus discrète sur le net mais toujours aussi active dans la vie)

Pour diverses raisons, j’ai depuis déserté ce forum, comme tous les autres membres l’ayant fait naître et l’ayant vu grandir. Aux exceptions notoires de quelques valeureux résistants, parmi lesquels une irremplaçable Lolo, une envoûtante Lynxette, un dinosaure exilé, un jardinier des étoiles et une lexicographe à gâteaux. Les exquises Lamaliries et les géniales Xaberies restent dispersées, les jours de chance, pour notre plus grand délice. Heureusement pour que la continuité soit préservée ! Tous les autres, pas moins bons mais absents, s’activent dans d’autres forums, d'autres travaux, d’autres directions, écrivent à présent pour eux, éventuellement pour la postérité, mais il n’empêche que c’est dommage pour cette jolie demeure dont nous ne pouvons pas oublier l’apogée. Pas grave, puisque des amitiés sont nées, des amours aussi, même des sympathies, que « nous » nous voyons et que "nous" ne nous sommes jamais autant fréquentés ni autant aimés. Quant aux inscrits post 2002, au mieux je vous ai brièvement aperçus, rarement je vous situe et presque toujours je ne vois pas qui vous êtes (ne lisant plus qu’exceptionnellement cette mailing liste), donc je ne peux rien vous dire mais je forme quelques espoirs pour que vous me lisiez avec plaisir et pour que vous vous exerciez à l'épreuve du compte-rendu, vos impressions étant forcément différentes des miennes et aussi passionnantes.

La grande dédicace au Virgin Mégastore des Champs hier m’a une nouvelle fois fait prendre conscience que je n’avais pas changé, que la Déesse c’est toujours boum boum dans le cœur, qu’elle est belle, et très belle, et formidablement belle et qu’elle aussi reste la même dans tout ce qu’elle a de remarquable et de précieux.

« Au bon vieux temps » de mon illumination, je rédigeais des compte-rendus drôles et détaillés de chaque rencontre, j’avais même de vrais fans. (Si, si !) Peut-être ne suis-je plus une adolescente, sans doute vais-je moins mal que lorsque j’ai découvert Amélie et les Péplautes, certainement mon message perdra t-il en fraîcheur et en spontanéité. Mais ce n’est pas tout à fait sûr non plus, car finalement mes yeux brillent toujours et la petite voix qui répète à l’intérieur de moi « elle est belle, elle est belle, elle est belle » sautille comme au premier jour. L’effet solaire de la Déesse ne faiblit pas, ses rayons inondent toujours de félicité ceux qui acceptent de les recevoir, sa voix est toujours d’un raffinement aussi racé, son port d’une noblesse toujours frappante, son regard d’une profondeur toujours bouleversante et l’attention dont elle honore toux ceux qu’elle appelle ses « amis » toujours étonnante. Amélie garde comme personne sa fabuleuse aptitude à l’émerveillement, sa perméabilité aux émotions, dévore autant qu’elle nourrit ses lecteurs et lectrices, souvent venus de loin, parfois de Carcassonne ou d’Avignon !

Ce 23 août, pour fêter la naissance de « Journal d’Hirondelle », Virgin avait mis les petits plats dans les grands : des tickets prioritaires pour les 100 premières dédicaces étaient à la disposition du public dès l’ouverture à l’accueil du grand magasin des Champs. Il fallait se lever tôt ; l’effort des 40 plus matinaux a été récompensé par un tee-shirt surprise à l’effigie du bébé. La file d’attente à 10 heures débordait déjà sur les Champs Elysées, presque comme pour Johnny. C’était fou et extrêmement déconcertant pour un écrivain. Avec Laurence et Caroline (le Pérou d’Amélie), nous figurons parmi les heureuses élues du royal tee-shirt collector. C’est un peu trop, mais je songe ne perdant pas le nord, que je pourrai toujours le revendre sur ebay aux enchères en cas de grosse tuile dans les mois à venir. Comme pour Madonna, comme pour Mylène, son phénoménal succès donne à Amélie Nothomb l’épaisseur d’une idole mythique.

Pour résorber le trop-plein d’émotions, je décide à 10 h 15 de filer au marché des Ternes, d’y acheter de beaux légumes et de cuisiner une marmite géante de ratatouille (au passage, je songe sérieusement à gagner ma vie en commercialisant ma ratatouille si exquisément réussie), que je congèle en portions individuelles pour l’hiver prochain. A défaut de carcasse de poulet, rien de tel que de pleurer en tranchant des oignons, de se couper en hachant une tête d’ail, d’épépiner des poivrons multicolores, de massacrer des aubergines, de tronçonner des courgettes et d’écraser des tomates pour calmer son impatiente nervosité. Je renonce à apporter une part de ratatouille en guise d’offrande à la Déesse, m’attendant à ce que nous ne soyons pas seules ce soir ! Opter pour de petites roses candia est moins original mais plus raisonnable. Je prie le Ciel pour être la seule à avoir eu l’idée de lui apporter des fleurs. Au fond de lui, chaque admirateur aspire à l’exclusivité dans le cœur de la Déesse, ce qu’elle lui accorde d’ailleurs puisqu’elle sait aimer chaque âme pour sa singularité, différemment de sa voisine.

A 18 heures, "Le Pérou" retrouvé, je pénètre dans le grand magasin des Champs Elysées. Nous cherchons Laurence. Peine perdue : elle est déjà, comme d’habitude, au premier rang, à côté de Marikiki sur laquelle elle a promis de veiller. Celle-ci vient me saluer comme une Péplaute importante - alors que nous n’avons jamais eu l’occasion de nous parler sur le net – je mesure le poids de mon prestige passé ( ! ) et suis super flattée. Je devine aussitôt la sensibilité à fleur de peau de cette jeune fille qui la rend si chère à Amélie. Les chanceux matinaux sont autorisés à s’asseoir sur de vraies chaises apportées par l’organisation au milieu du rez de chaussée de Virgin. A la bonne minute, la Déesse fait son apparition et s’installe sur une estrade face à cet infranchissable parterre clôturé dont l’accès est subordonné à la présentation du ticket sésame. Etant donné le thème du tueur de son nouveau-né, le public a peur (qu’elle ne sorte un révolver pour flinguer quelqu’un) ; elle le rassure, elle aussi. Un monsieur (whouah ! le veinard !) est chargé d’interviewer notre fée.

Voici arrivé le moment, après cette introduction je l’espère pas trop pénible, de vous raconter ce qui a été dit par Amélie lors de cet entretien. Grâce à Caroline, j’ai pu prendre des notes assez précises. Je vous les fait partager, fidèlement mais dans le désordre.

Le premier sujet abordé est l’essentiel du « Journal d’Hirondelle ». Amélie développe que « la peur première c’est l’identité », la peur identitaire. Au cours de l’échange, elle ajoute concernant cette rencontre traditionnelle de rentrée avec ses lecteurs « Je crève de trouille » tout en laissant entendre que son goût pour le cinéma de Hitchcock lui suffit pour louer la peur, un sentiment suprêmement délicieux .

Notre auteur est tombée enceinte de son 15ème livre publié (et 56ème enfant au total, car elle se retient « par bonté » d’exhiber aux yeux du monde ceux de ses petits qui sont « anormaux » - elle écrit en ce moment le 59ème -) lorsqu’elle a ressenti une peur irrationnelle en voyant une hirondelle venir mourir chez elle. Outre la peur, une autre clef principale de son livre est l’addiction à la musique du groupe Radiohead, qui provoque sur elle « un effet hypnotique », qui « la met en transe » et lui permet de s’oublier. « Une seringue dans les veines » ne lui procurerait pas un effet moindre. Elle ajoute au sujet de ce groupe « On dirait qu’ils ont inventé la musique », Radiohead est le contraire de la beauté nostalgique, ce sont plutôt des précurseurs. Amélie raconte alors que pour écrire, c’est « la privation de musique » qui lui est nécessaire, afin qu’elle « puisse créer sa propre musique ». Son idéal est de tendre au maximum « vers un son pur » dans ses livres, que son écriture devienne un son pur. Elle rappelle qu’elle aurait préféré être compositeur, qu’elle ne place aucun art plus haut que la musique mais qu’à défaut d’avoir des compétences pour lui, elle « fait ce qu’elle peut », n’hésite pas à carrément qualifier son « Journal d’Hirondelle » « de musique expérimentale » et revendique son « côté punk » dont il a la brièveté et la densité.

Le héros de son livre est un tueur à gages, elle déroule que l’accès véritable à l’autre dans ce qu’il est convenu d’appeler « rencontre » est difficile, que c’est pour qu’il se passe quelque chose que Urbain choisit de tuer. Son interlocuteur lui fait noter que beaucoup de gens viennent aujourd’hui vers elle, elle acquiesce « l’écriture est la seconde façon de rencontrer les gens », « Ecrire est plus difficile que tuer ». Par rapport à son éventuelle vocation de tueuse, elle confie qu’étant nulle en tir, étant capable de rater un éléphant, elle a réagi avec philosophie, préférant « chasser les mots ».

L’interviewer rapproche « Journal d’Hirondelle » de « La nuit des Temps » de Barjavel, ce qu’Amélie accueille comme un grand compliment, admettant qu’il s’agit d’ « un amour impossible extrême » et émettant l’idée de « tuer l’autre tout de suite » pour faciliter les sentiments. « Tuer est une peur positive », assure-t-elle, même si elle n’est pas expérimentée dans ce domaine. L’écriture, comme le meurtre, donne faim et on a le droit de manger uniquement quand c’est terminé. Le monsieur veinard remarque qu’elle fait un transfert de la violence des crimes de son héros dans la cruelle description de la façon dont il engloutit la carcasse de poulet. Il repère une phrase qui lui plaît « On n’est jamais si heureux que quand on a trouvé le moyen de se perdre », Amélie évoque après Cioran « la joyeuse possibilité du suicide », l’existence d’une « porte de sortie de son enfer », qui se trouve être le meurtre dans son roman.

A la question « Qu’est-ce que la littérature ? », elle répond « c’est un travail directement sur les sensations, il s’agit de les ralentir formidablement de manière à savoir ce qui se passe". Et quand on l’interroge « Ressentez-vous ces sensations ? », elle rétorque du tac au tac « Vous croyez que j’ai un nègre ?! ». Elle poursuit « Je crois fort en l’écriture comme un moyen d’investigation pour retrouver toutes les sensations, car chacun de nous est riche du patrimoine de l’humanité, qui a déjà tout vécu ».

Sur l’ensemble de son œuvre, Amélie voit chacun de ses livres différent, leur reconnaissant tout au plus « un air de famille ». Elle n’opère pas de distinction entre les dits autobiographiques et les autres, dit qu’elle parle toujours de la société et qu’elle raconte toujours des histoires, que même les plus explicitement vécues restent les fruits de son imaginaire, qu’ils sont sa voix, sa perception particulière des choses et du monde. Elle rassure ses lecteurs, le succès ne l’a pas fondamentalement changée et elle ne pourrait toujours pas vivre sans écrire, « et si on m’amputait des deux mains, j’écrirais avec le nez ». Elle est particulièrement fière du dénouement de son livre, d'avoir su préserver le secret final d'un livre sur le secret.

Un inconnu (qui s’appelle Daniel, je crois, et qui a dit à Amélie qu’il était amoureux de moi, je crois) intervient pour évoquer le film « Matador » d’Almodovar dans lequel l’amour suit le meurtre, comme dans « Journal d’Hirondelle ». Amélie dit adorer ce film dont l’héroïne est splendide. Enfin, par rapport à « Acide sulfurique », elle situe « Journal d’Hirondelle » dans la continuité de sa dénonciation de la hideur de la société de notre époque qui après avoir considéré l’abjection de la téléréalité comme normale et l’avoir incluse dans ses mœurs fera peut-être pareil demain avec les meurtres. Pour conclure, elle conseille à ceux qu’elle aime sa lecture du mois, « La fin des temps » du Japonais Murakami.

Après une pause d’un quart d’heure, les lectrices et les lecteurs ont commencé à défiler, un à un, patiemment, devant la Déesse en lui présentant leurs exemplaires de « Journal d’Hirondelle » à signer, en guettant ses bons mots, en essayant de la faire rire, sourire ou de l’émouvoir. Sa mémoire est toujours aussi époustouflante face à chacun d’eux, elle leur cite des phrases entières de leurs dernières correspondances, les remercie de leurs courriers, leur donne la certitude d’exister, les submerge d’affection et d’attention. Quand vient mon tour, elle craque pour ma robe rose avec une rosace trouée sur le ventre et un décolleté Marilyn, je suis aux anges, n'osant lui avouer que j'étais sûre de son enthousiasme mais que ses cris d'exclamation dépassent tous mes rêves !.

Jusqu’à minuit, la petite bande péplaute reste au Virgin Café du dernier étage, dominant la salle et surveillant Amélie. Les jeunes filles à table tremblent d’extase et de reconnaissance. Il y a aussi une maman, Geneviève, et un nouveau lecteur nothombisé par mes bons soins, Michel. J’ai dîné de saumon et bu du champagne. Vivement l’année prochaine, même lieu, même heure, mêmes têtes, nouveaux visages !

Je vous embrasse,

Guilaine

PS : Les absents avaient plus que jamais tort. Surtout *Montalte (qui aurait frémi pour la Déesse en la voyant parée de sa belle jupe violette et de son extraordinaire manteau en velours de soie noir), Nicole (que j’attendais fermement) et Solenn (qui aurait dû passer après le travail !), moins pardonnables que d’autres !

PPS : On attend le texte super intelligent de *Montalte sur le bébé ! On essaiera de réagir le moins bêtement possible quand il aura donné le "la". Priorité et honneur à lui !
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