Propos insignifiants

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 Les Bienveillantes de Jonathan Littel

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LP de Savy
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MessageSujet: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Jeu 31 Aoû 2006 - 11:57

L'Apocalypse selon Jonathan

Étienne de Montety, le Figaro du 24 août 2006.

JONATHAN LITTELL Ce jeune écrivain d'origine américaine publie en français les mémoires apocryphes d'un nazi. Passionnant, provoquant, ce livre est une révélation littéraire.


Voici un pavé surgi de la plage au coeur d'une saison littéraire encore un peu assoupie. Pavé parce que l'objet approche les mille pages et pavé aussi parce que lancé à la vitrine des librairies, il contient de quoi faire exploser la littérature contemporaine, au moins celle de cet automne. Son auteur a 40 ans, du culot et un visage d'ange, un peu inquiétant toutefois. Il ressemble à un de ces séraphins capables d'approcher leur flambeau d'un tas de poudre, sans craindre l'apocalypse. Même le titre rassérénant du roman ne doit pas abuser. Derrières ces Bienveillantes se cachent les confessions (tardives) d'un dénommé Max Aue qui pour diriger une filature dans le nord de la France, ne fait pas pour autant dans la dentelle. Quelque soixante ans après les faits, cet Allemand, au demeurant docteur en droit, fin et érudit, raconte sa guerre. Cela serait peu de chose s'il n'avait servi (décidément c'est une manie ce mois-ci) dans la Waffen SS, comme « inspecteur » au sein de la Sécurité (la SD), sur le front de l'Est.

Le Hauptsturmfuhrer Aue ne dissimule rien de ses rencontres, de ses conversations avec ses camarades sur les combats, les Juifs, les Anglais, de son homosexualité malmenée, ou encore de son expérience douloureuse de la bataille de Stalingrad. On savourera le récit de son avant-guerre en France où il découvre Stendhal et Maurice Blanchot, et côtoie Brasillach et Rebatet. Dans le Littell Who's who de l'armée allemande on trouve encore Ernst Jünger, et Léon Degrelle : du beau linge vert-de-gris.


Une figure faustienne du mal


Aue est un drôle de SS qui préfère citer Tertullien plutôt que Rosenberg. Dans les villages de Russie, il parle grec à ses victimes et de passage à Paris, se rend au Louvre pour contempler un Philippe de Champaigne. C'est un monstre séduisant, bardé d'une belle logique qui est celle (en apparence) de la culture : son acquiescement à la Solution finale n'est pas une foucade, mais le fruit d'un raisonnement nourri d'ethnologie et de linguistique. Pour être un SS, on n'en a pas moins lu Dumézil. Pervers, incestueux, bientôt parricide, Max incarne la figure faustienne du mal : repoussante et attirante, dans le même mouvement. Et étrangement familière. Par son intermédiaire, on entre dans le ventre de Moloch : la vie quotidienne de l'Allemagne en guerre au temps des nazis : au sein du rouleau compresseur SS, certains ont des états d'âme, des doutes, d'autres sont tire-au-flanc comme dans toutes les armées du monde. Il y a des discussions, des débats, des querelles. Le Mal a des teintes comme le couchant des soirs d'orage. C'est là un des principaux effets de la déflagration Littell : nous rappeler (à notre corps défendant) que cette histoire funeste du nazisme fut une histoire d'hom­mes. Le livre s'ouvre d'ail­leurs sur l'incipit villonnien : « Frères humains... »

Dans ses Bienveillantes, l'au­teur a mis beaucoup de choses qu'il connaît : de la philosophie, de l'histoire, de l'économie politique, de la sémiologie, du pamphlet, du polar ; de la poésie aussi, quand le soldat exténué contemple le paysage ukrainien étrangement calme, au soir d'une bataille. Son gai savoir sollicite la santé du lecteur. Mais comment se fait-il que l'on dévore allégrement ces neuf cents pages comme jadis on croqua dans la pomme ? C'est que l'auteur virevolte, évitant les pièges que pareil sujet promettait : impossible de lire ce roman retenu par des jugements historiques ou des considérations morales. Les scènes révoltantes, les dialogues choquants qui courent dans le livre appartiennent au monde romanesque, insaisissable par essence. À chacun de l'accepter. Lire Les Bienveillantes c'est quitter la société française de 2006 avec ses blessures, ses non-dits, ses débats douloureux pour gagner une rive dangereuse, celle d'une fiction où tout est sinon vrai, du moins vraisemblable. Bien harnaché, l'on consentira à découvrir le récit d'une soirée charmante chez les Eichmann, la visite technique du camp d'Auschwitz, aux fins d'en améliorer la productivité. On acceptera, le temps d'un roman, les ignominies des uns, les justifications « scientifiques » des autres, les dénégations des troisièmes. Décalage horaire assuré.

Le livre de Jonathan Littell est composé de parties qu'il a intitulées « Sarabande », « Courante », « Menuet» , autant de danses, comme si l'auteur avait voulu signifier qu'il entendait imprimer à son récit, divers rythmes tantôt enjoués tantôt intimes au gré de son intrigue. Poussons son intention un peu plus loin : le jeune démiurge Littell a composé un opéra funèbre qui, si le titre n'était déjà pris, s'intitulerait - on l'a deviné - Le Crépuscule des dieux.

Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Gallimard, 905 p., 25 €.
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Jeu 31 Aoû 2006 - 18:47

"Frères humains..."

Si l'on peut passer le cap de la première phrase du premier roman de Jonathan Littell - "Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé" -, tout devient possible. L'épreuve ne tient plus seulement à la lecture des 900 pages de cet admirable roman. Elle réside dans cette cohabitation douloureuse, pénible, souvent insupportable, qui nous est imposée par son narrateur.


Par ce lien du sang affiché avec aplomb. Et cette complicité revendiquée sans même nous avoir consulté, comme si ce terrible incipit, une fois énoncé, se transformait en malédiction et devait nous coller à la peau comme cette tache sur la main de Lady Macbeth.

L'homme qui nous sollicite n'est pas n'importe qui. Il s'appelle Max Aue. La deuxième guerre mondiale terminée, il s'est marié et a fondé une famille. Il préside désormais aux destinées d'une fabrique de dentelle dans le nord de la France. Né en Alsace, d'une mère française et d'un père poméranien, il est parvenu avec une facilité dérisoire à camoufler son passé de SS. Le moment est venu pour lui de parler. Non pour expier ses fautes : afin de mieux les revendiquer.



Max Aue porte encore, bien entendu, des scories de ce passé. Une fâcheuse tendance à vider ses tripes, une homosexualité enfouie, forcément mal vécue, tant elle se révèle le signe patent d'une différence insupportable, lui qui a tant oeuvré pour la pureté de cette soi-disant race allemande. Après avoir terminé ses études de droit en Allemagne, cet homme à l'intelligence acérée, d'une culture exemplaire, lecteur de Kant, Hegel et Sophocle, intègre les SS. Il est envoyé sur le front de l'Est, chargé d'un Einsatzgruppe, un groupe d'action déployé en Ukraine, où des troupes SS ont mission de massacrer la population juive dans chaque ville et village. Son sens du devoir, ses qualités d'organisateur, son sang-froid affiché, cette capacité à masquer son dégoût, même quand ses hommes, dépassés par l'ampleur des massacres, se mettent à pleurer ou sombrent dans la dépression, font de lui un élément d'une valeur inestimable. On retrouve plus tard Max Aue à Stalingrad, qu'il quitte blessé. A Berlin, où il côtoie Ernst Jünger. Dans la légion Wallonie, aux côtés de Léon Degrelle. A Paris, où le zèle du gouvernement de Vichy à déporter la population juive, y compris femmes et enfants, excédant là les injonctions des SS, suscite son admiration. A Auschwitz, dont il évalue, avec soulagement, le potentiel destructeur des chambres à gaz. Et enfin, dans le bunker de Hitler.


PULSION GÉNOCIDAIRE


Sans chercher à ensevelir Jonathan Littell sous des superlatifs de façade que Les Bienveillantes ne peuvent manquer de susciter, ou avec des comparaisons, avec Tolstoï ou Boris Pasternak, aussi intimidantes que stériles, on ne peut qu'être admiratif devant l'intelligence de ce romancier à retenir et à exploiter les leçons de ses devanciers. Comme le Flaubert de L'Education sentimentale, qui avait accumulé des années durant les lectures et les témoignages sur la révolution de 1848, Jonathan Littell possède un impressionnant talent pour faire entrer l'histoire dans le roman ou plutôt le roman dans l'histoire. A la manière du Dostoïevski des Frères Karamazov, dont ce jeune écrivain américain de langue française est l'un des nombreux héritiers, les personnages des Bienveillantes mènent de longs débats philosophiques. Enfin, le romancier fait sienne l'une des stances de Vie et destin de Vassili Grossman : on ne peut écarter les bourreaux d'un simple geste de la main en les jugeant entièrement différents de nous, ni en attribuant leur conduite à leur folie. L'horreur liée à leurs actes repose d'abord sur la légitimité qu'un Etat, en l'occurrence nazi, leur a offerte, rendant leurs actes nécessaires et indispensables.

L'époustouflante réussite des Bienveillantes ne se trouve pas seulement dans la conduite d'un récit couvrant l'intégralité du second conflit mondial, un souffle devenu trop rare dans le roman contemporain. Elle tient aussi à l'abandon demandé au lecteur, à cette façon de l'amener à rendre les armes après 900 pages. Cette pulsion génocidaire, rationalisée par un sens de l'organisation hors du commun, formulée avec autant de précision par Max Aue, ne relève plus seulement de la confidence. Elle devient un miroir qui nous est tendu puisque de ce "frère humain" nous ne pourrons jamais écarter la lointaine parenté. Dans ces moments-là, Jonathan Littell devient vraiment très grand.



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LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littell. Gallimard, 910 p., 25 €.


Samuel Blumenfeld
Article paru dans l'édition du 01.09.06 Le Monde
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Jeu 31 Aoû 2006 - 18:49

Jonathan Littell : "La parole vraie d'un bourreau n'existe pas"

Combien de temps avez-vous travaillé sur Les Bienveillantes ?

Durant cinq ans, et j'ai mis quatre mois à l'écrire. J'ai effectué deux voyages sur les lieux où se déroule mon roman. L'un en Ukraine, dans le Caucase et à Stalingrad, et un autre, en Pologne, dans les six camps d'extermination, ainsi qu'à Lublin, et à Cracovie. Je me suis également rendu en Poméranie. Ces voyages ont duré à chaque fois entre quatre et cinq semaines. J'ai retrouvé quelques survivants à Kiev, dont un vieux monsieur qui avait 13 ans lors du massacre de Babi Yar (l'un des plus importants meurtres de masse perpétré pendant la seconde guerre mondiale. 100 000 personnes, en majorité juives, furent assassinées le 28 septembre 1941 par les SS et des auxiliaires ukrainiens). Il était parvenu à s'échapper et s'était réfugié dans un cimetière chrétien. J'ai pu recueillir un témoignage précis sur le processus d'extermination. Au Caucase, j'ai pu retrouver les Tats, les juifs des montagnes. Il n'y avait aucune documentation sur eux.



Qu'est-ce qui a provoqué votre envie d'écrire ce roman ?

Une photo, d'abord, que j'ai découverte en 1989 alors que je préparais un projet en faculté. Elle montrait le corps d'une jeune paysanne russe, Zoya Kosmodemianskaïa. Elle avait commis un acte de sabotage en décembre 1941 alors que les nazis se trouvaient aux portes de Moscou. Elle avait été pendue par les nazis. Les Soviétiques ont trouvé son corps plus tard, à moitié rongé par les loups. Staline en a fait par la suite une icône. Ce qui est extraordinaire dans cette image c'est qu'on perçoit à quel point cette femme a pu être belle. Cela m'a beaucoup travaillé, et en même temps c'était insupportable. Plus tard, la découverte de Shoah de Claude Lanzmann a orienté mon projet sur l'idée du génocide. Il y a eu ensuite les lectures de La Destruction des juifs d'Europe de Raul Hillberg et Les Jours de notre mort de David Rousset.


Avez-vous hésité avant d'adopter le parti pris d'écrire votre roman à la première personne, sachant que celle-ci est un bourreau ?

C'était le seul choix possible, car l'objet qui m'intéresse est le meurtre politique de masse. C'était le seul moyen de comprendre ces gens. J'aurais pu écrire à la troisième personne, mais ça ne marchait pas. La question originelle, avant d'écrire mon roman, était : que serais-je devenu si j'étais né allemand en 1913 plutôt qu'américain en 1967 ? La réponse se trouve dans le livre. Je ne dis pas que j'aurais été comme mon personnage. Ma grande peur, enfant, était qu'on m'envoie au Vietnam quand j'aurais 18 ans pour tuer des enfants. J'étais très conscient qu'on ne choisit pas toujours. Ma famille a quitté la Russie à la fin du XIXe siècle. La Shoah est donc restée un événement assez abstrait pour les juifs américains. Ça a beaucoup marqué mon père (l'écrivain Robert Littell), ça l'a marqué toute sa vie, et donc, ça m'a marqué. Mais c'est surtout la confrontation au Vietnam qui a été pour moi décisive.


Qu'avez-vous appris en épousant le point de vue d'un bourreau ?

Les bourreaux ne parlent pas. Ils n'ont pas de parole. Robert Merle avait écrit, en 1953, La mort est mon métier, les Mémoires imaginaires de Rudolf Höss (le commandant du camp d'Auschwitz), mais il ne possédait pas assez de recul. Bataille, dans La Littérature et le mal, écrit en substance : "Les bourreaux ne parlent jamais. S'ils parlent, ils parlent le langage de l'Etat." C'est ce que j'ai pu constater en lisant les témoignages des bourreaux. Aucun n'a une parole vraie. Alors que les victimes, elles, ont une parole vraie. La parole vraie d'un bourreau n'existe pas. Il n'y a rien.


Y a-t-il eu des passages plus difficiles que d'autres à écrire, on pense en particulier aux longues descriptions des exactions des Einsatzgruppen en Ukraine ?

Certaines parties ont été plus douloureuses, mais pas celles que vous mentionnez. Avec mon travail (Jonathan Littell a dirigé pour Action contre la faim des missions en Bosnie et en Afghanistan. Il était à Sarajevo pendant la guerre et à Grozny au moment de la révolte tchétchène), il m'est arrivé de me retrouver au milieu d'immenses charniers. On est complètement détaché.

Propos recueillis par Samuel Blumenfeld

Article paru dans l'édition du 01.09.06 Le Monde
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 10 Sep 2006 - 15:07

« Les Bienveillantes », révélation de la rentrée

Mohammed Aïssaoui, le Figaro du 7 septembre 2006

Rarement un premier roman n'avait autant séduit le public, la critique et les libraires. Un pari fou, mais gagné.


Le premier tirage semblait ambitieux pour un premier roman (8 000 exemplaires). Mais la ­demande est telle que Gallimard ­a été obligé de réimprimer 35 000 exemplaires des Bienveillantes de Jonathan Littell. « Et nous avons encore commandé du papier ! » Il en faudra : ce roman compte 903 pages. Il fait partie des meilleures ventes de la rentrée. Et figure parmi les favoris du Goncourt.

Le livre

C'est le récit de Max Aue, un directeur d'usine de dentelles, en fin de carrière, vivant dans le nord de la France. Il décide d'écrire ses mémoires. Soixante ans plus tôt, il a été officier de l'armée allemande, chargé d'inspecter le déroulement des opérations d'élimination sur le front de l'Est. C'est un homme érudit, passionné de littérature et de musique. L'auteur, Jonathan Littell s'est mis dans la peau de ce cadre de la Waffen-SS qui a tué massivement comme d'autres pointent à l'usine. Il ne cache rien des atrocités commises, les décrit avec une distance où il mêle esthétique et technique. Il ne cherche pas à se justifier - « Je ne regrette rien : j'ai fait mon travail, voilà tout. » Et à de nombreuses reprises, il renvoie à des questions essentielles : « Je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. »

L'auteur

Jonathan Littell a 39 ans. C'est un Américain qui écrit en français - il a passé son bac au lycée Fénelon, et étudié la littérature à Yale. Il a effectué des missions pour Action contre la faim. Il est le fils de Robert Littell, auteur à succès de romans d'espionnage.

Le succès

Richard Millet est l'éditeur de ce pavé qu'il a présenté au comité de lecture de Gallimard. L'ensemble du comité a jugé qu'il se trouvait là face à un ouvrage extraordinaire. L'una­­nimité est acquise rapidement. « Nous n'avions pas de doute sur la qualité, mais c'était tout de même un risque de le lancer en pleine rentrée littéraire. Nous n'imaginions pas que le livre allait prendre une telle ampleur. » Pour Gallimard, comme pour de nombreux libraires, ce succès est dû au « souffle et à l'ambition affichée ». Quasi-unanimité aussi de la critique, qui a parlé de chef-d'oeuvre
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 10 Sep 2006 - 15:10

Goncourt : Littell et les autres

Jean-Claude Lamy, le Figaro du 7 septembre 2006

Prix littéraire. La première réunion du jury distingue déjà l'auteur des « Bienveillantes ».


Depuis l'arrivée de Bernard Pivot à la table des Goncourt, l'atmosphère un peu ronronnante des discussions s'est nettement ravivée. L'ancien animateur d'« Apostrophes » n'arrête pas de poser des questions comme s'il était sur un plateau de télévision. Pour leur premier déjeuner de rentrée, mardi chez Drouant, le prochain Goncourt était évidemment au menu. Il sera décerné le lundi 6 novembre une semaine après le Femina. Selon un accord d'alternance conclu par les deux jurys, ces dames ont cette année la priorité. Vont-elles en profiter pour souffler aux académiciens Goncourt l'auteur qui semble faire l'unanimité. Il s'agit de Jonathan Littell dont « Les Bienveillantes » (Gallimard) a créé l'événement dès sa sortie. Pour Michel Tournier, c'est le meilleur livre de ces dernières années. Alain Fleischer avec « L'Amant en culottes courtes » (Seuil) arrive en seconde position. François Nourissier a réussi pour sa part à imposer ses deux coups de coeur : « Quartier général du bruit » (Grasset) de Christophe Bataille et « Supplément au roman national » (Stock) de Jean-Éric Boulin.

Également en course Antoine Audouard (« Un pont d'oiseaux » Gallimard), Stéphane Audeguy (« Fils unique » Gallimard), Nancy Huston (« Lignes de failles » Actes Sud), Gilles Lapouge (« Le Bois des amoureux » Albin Michel), Camille Laurens (« Ni toi ni moi » POL), Léonora Miano (« Contour du jour qui vient » Plon), Olivier et Patrick Poivre d'Arvor (« Disparaître » Gallimard), Michel Schneider (« Marilyn dernières séances » Grasset), François Vallejo (« Ouest » Viviane Hamy).
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 10 Sep 2006 - 15:15

Nuit et bouillasse

Un long docu-fiction sur les horreurs de la guerre vues par un jeune officier SS homosexuel. Le premier roman en français du fils Littell.

Par Claire DEVARRIEUX

Libération du jeudi 7 septembre 2006

Jonathan Littell Les Bienveillantes Gallimard, 908 pp., 25 €.


Le fils de l'Américain Robert Littell, as du roman d'espionnage, vient d'écrire, en français, un gros livre tissé serré sur la Seconde Guerre mondiale. Au vu de la flambée d'enthousiasme en train de se propager, nous nous sentons obligés de jeter une petite cuillère d'eau froide.
Les Bienveillantes, euphémisme pour Furies, se présente comme les mémoires d'un jeune officier SS né en 1913, entré au service de sécurité, le SD, en 1937, pour des missions d'information. L'immersion de l'auteur dans la documentation est telle qu'il restitue des pages de dialogues comme s'il y était, comme si nous y étions. Il se produit un entêtant effet de réel. Notre héros n'est pas lieutenant, capitaine, lieutenant-colonel à 30 ans, mais Obersturmführer, Hauptsturmführer, et enfin Obersturmbannführer. «J'attrapai un Scharführer par la manche : "Que se passe-t-il ?". "Je ne sais pas, Herr Obersturmführer. Je crois qu'il y a un problème avec le Standartenführer."»
Jonathan Littell invite à jouer aux soldats de plomb, mais il le fait intelligemment. L'ordre national-socialiste est décrit, la machine bureaucratique, les luttes de pouvoir sur le terrain, les intrigues d'appareil. Les vrais protagonistes sont mis en scène, Himmler, Speer, Hitler qui se fait à la fin, quand tout est devenu fou, tordre le bout du nez. Le héros est juriste de formation, de mère française et de père allemand (celui-ci disparu), très cultivé, citant Platon et Tertullien, parlant grec, lecteur de Stendhal et de Flaubert, soucieux de respecter la vérité, de penser les événements par lui-même. L'obéissance aux consignes délibérément floues du Führer, l'absorption de l'individu dans la collectivité, le Volk (peuple), les similitudes avec les communistes dans ce domaine, la nécessité (ou non) de sacrifier les Juifs, nourrissent une réflexion soutenue. Eichmann discute de Kant, et Rebatet des vertus de Staline. Les pages vraiment assommantes concernent un débat linguistique, au demeurant crucial, autour des peuples caucasiens, qui consiste à savoir si les Tats sont des Juifs ou des Turcs.
Passons maintenant à l'horreur. Imaginant que son narrateur est un courageux témoin engagé, Littell affronte les exécutions de masse en Ukraine, puis ce sera Stalingrad, et, bientôt, Auschwitz. Il rend la monstruosité de l'affaire en restant du côté des Allemands, pour qui tuer mille Juifs pose d'abord des problèmes de méthode. A viser la tête, on est éclaboussé. A tuer les femmes et les enfants, on se rend malade. La solution du camion à gaz est encore trop dégueulasse à voir, malgré les améliorations techniques. Il y aura donc les camps d'extermination. Le héros de Littell observe les hommes dérailler, prendre plaisir à tuer. Ce n'est pas son cas. Il n'est pas non plus carriériste, comme son meilleur ami. Par honnêteté, il fait le boulot jusqu'au bout, et bien. Plus tard, affecté à l'Arbeitseinsatz, l'organisation du travail, il sera chargé de gérer «la situation nutritionnelle» des déportés, déplorant la corruption et le gâchis, toute cette force potentielle au service du Reich anéantie par les incompétents et les sadiques.
Pour employer une mâle expression, il en chie. Il a des nausées, il rêve qu'il est submergé par ses excréments. Et voilà que ce n'est plus un rêve. Il se vide. Au fait, qui est-il ? On reste dans le versant anal de l'histoire. Il n'est pas de ces bourreaux ordinaires conduits à l'abomination. Ce garçon est un homosexuel qui a juré fidélité à sa soeur jumelle, lié à elle par l'inceste. Puisqu'elle lui est interdite, il se met à sa place, il se veut femme, ouvert au sexe des autres hommes sans les aimer. Littell l'appelle Max Aue, comme l'écrivain Max Aub, avec un «e». Tel est le regret de Max, il ne peut dire «je suis nu e , aimé e , désiré e ».
Max est peut-être matricide, le niant, ou l'ayant oublié, sa blessure à la tête l'expliquerait. Peut-être est-il le père des jumeaux de sa soeur. Littell ne donne pas la clé des mystères de Max. Il le préfère sensible, attentif aux oiseaux et aux tournesols. Il cajole ses délires. Il en fait un individu dont le drame se confond avec celui du pays. Inéluctablement, Max va vers le meurtre. Cependant il s'en sort, le prologue des Bienveillantes le montre en «usine à souvenirs» et vendant de la dentelle.
Lorsqu'il surveille l'évacuation des camps, Max fait observer ce qu'il n'a cessé de penser au long de ces pages, sauf dans le cas d'une ou deux belles assassinées : «ils se ressemblaient tous, c'était une masse grise, sale, puante malgré le froid, indifférenciée». Le sang, le sperme, la merde, la boue, la matière «sale» du livre est probablement, aux yeux de l'auteur, ce qui lui fait accéder au rang de littérature. L'indifférenciation sans cesse rappelée des victimes est gênante. «Sobibor ? C'est comme tout, on s'y habitue.» Un père de famille répond ici à une question de Max. Il feint d'écraser quelque chose du bout de sa botte. «Des petits hommes et des petites femmes, c'est tout pareil. C'est comme marcher sur un cafard.» Cette remarque, tardive dans le récit, renvoie au début, quand Max participe à une «action». Pour achever les blessés, il lui faut marcher sur les fusillés, c'est dégoûtant. Ça lui rappelle une nuit en Espagne. Il avait la colique, et les latrines au fond du jardin grouillaient de cafards. «Marcher sur le corps des Juifs me donnait le même sentiment [...] puis je me ressaisis, il fallait quand même que les gens souffrent le moins possible.» Est-on obligé de s'extasier sur cette conscience professionnelle ?
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mer 20 Sep 2006 - 17:53

Le choc Littell

Le roman du mal froid

Enorme, noir, incandescent, coupant : dans les 900 pages des « Bienveillantes », Jonathan Littell raconte à la première personne la vie d'un criminel nazi qui ne regrette rien. C'est la voix du bourreau, âcre et vraie. Un tour de force... et l'un des événements de la rentrée.

Michel Schneider

Sur la morne plaine de la rentrée littéraire, parmi six cent quatre-vingt-trois cailloux romanesques semés par de petits poucets éperdus, un météore vient de s'abattre. Enorme, noir, incandescent, coupant. Un roman comme on croyait impossible d'en écrire encore. Une énigme fracassant nos bonnes consciences. Le récit monstrueux d'un personnage monstrueux dans une époque monstrueuse. Une fresque baroque dans l'Allemagne de 1941 à 1945.

La chose étonne. Son auteur, d'abord : Littell s'est longtemps engagé dans des causes humanitaires, et il vous emporte comme une maladie ou un cauchemar lent et visqueux dans un fleuve d'horreurs. Sa langue : le livre est écrit en français par un américain, fils d'un célèbre auteur de thrillers. Sa forme, qui suit une succession de mouvements musicaux comme une Suite de Bach : toccata, allemande, courante... L'histoire enfin, racontée à la première personne par un ancien bourreau.

Le narrateur, Max Aue, est un tortionnaire, lieutenant-colonel dans les SS. Une âme de boue, qui déplore l'amateurisme des premiers massacres à Jitomir. Un intellectuel renié qui juge sain le caractère anti-bourgeois et anti-élites du national-socialisme. Un écrivain raté qui côtoie les intellectuels collaborateurs français, couchaille avec Brasillach et écoute Rebatet lui parler musique. Une âme artiste qui lit la correspondance de Stendhal ou « La république » de Platon à quelques pas des fosses.

Il s'est échappé de l'Allemagne en ruine et s'est établi en France, où il a pris femme, non sans s'abandonner à d'épisodiques rencontres masculines. Il dirige une usine de dentelles, mais il repense avec nostalgie à l'autre usine, celle de la mort. Il a beau déclarer : « J'aurais aussi bien pu ne pas écrire », il ne fait que ça. Non pour soulager sa conscience ni se justifier aux yeux de ses contemporains. Parce que, jeune étudiant, il aurait voulu être professeur de littérature ? Ou pour voir s'il peut encore ressentir quelque chose ? Un homme ordinaire, avec ses contradictions, ses vices, ses élans, ses regrets. Il aime les chiffres, ergote sur ceux des victimes et les recompte comme des points dans une patience. Se débarrasser des juifs était, selon lui, un problème mathématique ou technique, nullement humain ou moral. Le mot Erlösung désigne d'ailleurs la résolution d'une équation.

Des années se sont écoulées. Le temps n'a pas fait son oeuvre. Non réconcilié, le personnage sent la souillure et convoque en vain l'écriture comme seule issue à son crime. Il revit le bon vieux temps en se donnant le beau rôle, en arrangeant, en oubliant (page 880, le Führer, dont Aue pince le nez - ou se raconte qu'il lui pinça le nez -, porte une casquette alors qu'il entre en scène nu-tête). Mais à mesure qu'il raconte, il a des souvenirs. Trop. Il n'aime pas ça. Ils l'étouffent. « Penser, ce n'est pas une bonne chose », dit-il. Et pourtant, il ne fait que ça, penser et repenser. A qui ? A quoi ? A ce qu'il a fait avec les vivants et les morts quand il était au coeur de ce qu'il appelle l'« équarrissoir ». Son personnage illustre la définition du mal par Hannah Arendt : « l'absence de pensée ». Le mal où il reconnaît s'être plongé est un mal sans passion, sans plaisir. Un mal froid.

Max décrit tout comme s'il n'était qu'un témoin distant. Il raconte le baroque funèbre de la chute de Berlin avec un ricanement grinçant et évite le grandiose et wagnérien crépuscule des dieux du Reich. Il revoit sans rien ressentir une femme ukrainienne pendue puis laissée dans la neige. L'horreur l'indiffère plus qu'il n'en jouit.

On devine certes dans cet homme dénué d'amour une histoire douloureuse, des tragédies indicibles, des détresses impensables. Cela ne l'innocente pas à nos yeux - ni à ceux de l'Histoire - des trahisons ni du sang où il s'est complu. Au fil des scènes, on apprend beaucoup sur les rapports ambivalents du nazisme et de l'homosexualité : « C'est ainsi, le cul plein de sperme, que je me résolus à entrer au Sicherheitsdienst. » Lorsqu'il dit de la femme torturée : « Le corps de cette fille était pour moi un miroir », le personnage - on ne dira pas le héros - laisse échapper que cette blessure qu'il n'a cessé de venger venait de sa propre passivité, de son désir d'être soumis par les hommes. « La littérature, c'est l'enfance retrouvée », écrivait Bataille dans « La littérature et le mal ». Mais il ajoutait que cela ne l'innocentait pas et qu'elle devait plaider coupable.

Une tragédie moderne où les dieux resteraient muets et les juges pétrifiés d'horreur ? « Les Bienveillantes » (« Les Euménides »), c'est le nom qu'Eschyle donne aux Erinyes dans la dernière de ses tragédies. Littell décalque « L'Orestie ». Aue-Oreste hallucine, revoit ou rêve le meurtre de sa propre mère. Il est aussi Œdipe terrassant son Führer... Ces références mythologiques plaquées sur le décor du IIIe Reich ont quelque chose d'artificiel. On ne croit pas à la passion incestueuse de Max pour sa soeur ; pas davantage au meurtre de sa mère. Officier supérieur dans les SS, il a tué sa propre humanité en collaborant à la solution finale.

Un chef-d'oeuvre ? Non. Un tour de force, sans doute, mais de ceux qui épatent sans vous toucher. Comme ce roman a beaucoup de pages, l'âme de chaque homme a beaucoup de plis. Mais assez vite on perd l'envie de déplier celle du bourreau. Placer en position centrale un personnage massivement odieux expose le lecteur à la fatigue et incite à délaisser ce monologue obsessionnel. La haine est une passion trop répétitive et discontinue pour être le seul ressort d'un roman auquel on puisse s'attacher. Comme de la merde, à laquelle le narrateur accorde une grande place, il en sourd quelque chose d'âcre et de vrai. Mais quelque chose de beau ? Quelque chose qui vous ferait penser que vous ne lisez pas un livre, que vous êtes ce livre jusqu'à la fin, jusqu'à ne plus savoir qui vous êtes ? Si ces neuf cents pages serrées ne vous lassent pas du spectacle des membres arrachés et de l'odeur des chairs brûlées, vous finirez ce roman. Mais, curieusement, vous en sortirez indemne.

On peut le dire de Aue, on peut le penser de Littell : l'un et l'autre écrivent pour ne pas rester « seul avec le temps et la tristesse et la peine du souvenir, la cruauté de l'existence et la mort encore à venir ». A qui écrit-on ? A nos ombres, pour qu'elles se taisent. Pourquoi écrit-on ? Pour que les Erinyes se transforment en Euménides et que l'encre nous lave des mots imprononcés. Mais trop rarement le romancier parvient à se dissocier de Max, comme lorsqu'il dédie à la femme torturée une sorte de tombeau. On aurait préféré que les personnages principaux fussent non le bavard satisfait qui parle tout seul, mais ses victimes muettes qui implorent les déesses chargées de punir le crime de ne pas devenir bienveillantes

Jonathan Littell
Jonathan Littell n'a pas 40 ans. Marié, père de famille, fils de Robert Littell. Américain, il écrit son premier roman en français. Il a consacré deux ans à ses recherches historiques sur le nazisme et ses interprétations. « Les Bienveillantes » mêlent personnages réels et inventés, descriptions imaginaires de la guerre d'extermination menée par le IIIe Reich et archives laissées par sa bureaucratie : documents, films, actes des procès, organigrammes administratifs et militaires. Il a enquêté à Kharkov, Kiev, Piatigorsk, Stalingrad. Tout cela est documenté, précis, vivant. Un peu trop exact pour être vrai ?




« Les criminels de guerre peuvent être drôles et charmants »
Jonathan Littell a de qui tenir. On se souvient des 800 pages de « La compagnie », publié en 2003, où son père, Robert Littell, ancien correspondant de Newsweek à Moscou et maître du roman d'espionnage, pénétrait les arcanes de la CIA. Jonathan, 39 ans, grand admirateur de l'oeuvre de son père, « surtout ses ouvrages des années 70, où il évoque la vie dans les pays de l'Est », fait des débuts fracassants sur la scène littéraire avec la confession-fleuve - 900 pages - d'un ancien criminel nazi. On a voulu en savoir plus alors que Littell Jr déménageait entre le Lot et Barcelone.

Le Point : Pourquoi avoir donné la parole à un bourreau nazi ?

Jonathan Littell : Le bourreau, si l'on n'en est pas un soi-même, demeure un mystère qu'on a envie de percer. La seule manière est d'entrer dans son cerveau, de se colleter avec sa pensée.

Où s'ancre chez vous cette envie ?

Ce livre existe à l'état larvaire depuis 1989. Je suis devenu écrivain pour écrire ce livre, pas pour rédiger des livres. A l'origine, il y a la photo d'une Russe, étendue dans la neige, le buste dénudé, que les nazis viennent de pendre. Cette photo est belle et pourtant ce qu'elle représente est horrible. Un décalage qu'on retrouve chez Max Aue, mon protagoniste. Cet homme est cultivé, possède un vrai sens esthétique et, pourtant, il participe au massacre des juifs à Kiev, il organise Auschwitz. De toute manière, j'ai toujours été fasciné par la littérature de guerre. En 1983, j'ai été définitivement marqué par « Dispatches », où Michael Herr, qui avait couvert le Vietnam pour Esquire, a rassemblé ses dépêches de correspondant. Ce livre m'a donné envie d'aller au Liban, mais j'avais 16 ans. J'ai attendu 1993 et la guerre en Yougoslavie pour partir. Au début, je voulais être journaliste, puis je suis entré dans une organisation humanitaire, Action contre la faim. Ce départ comme le besoin d'écrire ce livre naissent du même élan.

Vous avez aussi travaillé en Tchétchénie, en Afghanistan. Quel a été l'impact de ces expériences ?

J'ai vu des cadavres. J'ai rencontré aussi des criminels de guerre. Ils peuvent être drôles et charmants. Je me souviens d'un entretien à Pale avec Nikola Kolievitch, le vice-président de la République serbe de Bosnie. C'était un spécialiste de Shakespeare, très spirituel, et pourtant...

Quelle méthode avez-vous suivie pour « Les Bienveillantes », que vous commencez début 2001 ?

Avant cela, la découverte du film « Shoah », en 1992, a réorienté mon projet. Lanzmann m'a fait prendre conscience de la dimension bureaucratique du nazisme. Il m'a fait comprendre aussi qu'on pouvait faire parler ces criminels. En 2001, j'avais déjà mon personnage, sa structure biographique, fondée sur la tragédie grecque, et j'ai commencé des recherches. J'ai lu près de 220 livres, que j'ai mis en fiches. J'ai établi aussi des fichiers biographiques, chronologiques, des organigrammes, que j'ai consultés ensuite, de manière systématique, pendant l'écriture.

Parmi ces 220 livres, quels ont été les plus marquants ?

Ceux qui proposaient une interprétation. « Sur le totalitarisme », de Hannah Arendt, qui met en évidence l'équivalence des systèmes totalitaires. « La destruction des juifs d'Europe », de Raul Hilberg, qui montre comment la bureaucratie a été un acteur à part entière du système nazi. Enfin, la biographie de Hitler par Ian Kershaw, où est expliqué comment la fonction de Hitler fut de stimuler la concurrence entre les bureaucraties, qui se radicalisent non par idéologie mais par souci d'efficacité et esprit de rivalité.

A-t-il été difficile de penser à la place de Max Aue ?

Non, dans la mesure où son mode de pensée n'est pas éloigné du mien. Une manière systématique, ordonnée, rationnelle d'appréhender la réalité. Dans mon travail humanitaire, je suis devenu spécialiste de zones géographiques en rédigeant des rapports de mission précis et exhaustifs. Le plus difficile, pour ce livre, a été de trouver le ton juste.

Le fait que vous soyez juif vous a-t-il gêné ?

Pourquoi ? La question nazie, ce n'est pas la question d'être juif ou non, c'est une question universelle. Ma famille, qui avait émigré aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, n'a pas été touchée par l'extermination.

A quel rythme avez-vous rédigé ces 900 pages ?

Chaque jour, pendant quatre mois, à raison de 5 ou 6 pages sur un grand cahier Clairefontaine à petits carreaux. Je n'imaginais pas que le livre prendrait une telle ampleur. Personne, jusqu'à la fin, n'était au courant du projet.

Pourquoi avoir choisi de l'écrire en français ?

J'ai été élevé en France, j'y ai passé mon bac, ce qui n'a pas empêché la France de me refuser par deux fois ma naturalisation. Même si mes parents sont américains, je maîtrise mieux le français littéraire. Mais je songe à traduire mon livre en anglais.

Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain

« Les Bienveillantes », de Jonathan Littell (Gallimard, 905 pages, 25 E).


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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mer 20 Sep 2006 - 17:55

Avis aux lecteurs de bonne foi

Marc Fumaroli, grand amateur de romans, reste souvent sur sa faim. Il a ouvert « Les Bienveillantes » et ne l'a plus lâché.

Marc Fumaroli, de l'académie française

Je suis de ceux, ils deviennent rares, qui ont lu et lisent des romans mais n'en écrivent pas. Depuis que certains romanciers et professeurs de roman se sont mis à légiférer (leur plus récent décret est l'« écriture »), les lecteurs comme moi n'en mènent pas large !

J'aurais bien envie de fonder, comme Ralph Nader son parti de consommateurs, celui des lecteurs non romanciers qui ont soif de romans, ne marchandent pas leur plaisir, mais ne badinent pas, quelle que soit l'étiquette de la marchandise, sur la qualité et l'intensité de leur plaisir. Populisme ? En face, une avant-garde autoproclamée pratique un élitisme sans vergogne, masqué par la grosse réclame et les chiffres de ventes gonflés.

Les lecteurs qui ne lisent que pour pouvoir parler de ce dont on parle seraient interdits de parti. N'entreraient que les vrais lecteurs, ceux qui, de bonne foi comme les vrais amants, veulent des luxes qui ne mentent pas. Cette exigence est libérale. Aucun genre n'est exclu, sauf le genre ennuyeux. L'ennui, surtout profond, n'est pas supportable à qui veut être comblé par l'imagination ou par la vue, par l'esprit ou par le charme, par l'émotion ou les passions, par la vigueur ou par l'élégance et si possible par tout cela à la fois. Comment le romancier ou la romancière s'y est-il pris ? Pourquoi écrivent-ils ? Peu nous chaut, s'ils s'y prennent bien et savent écrire. Leur autobiographie, leur journal, leur correspondance, s'ils le méritent, nous renseigneront sur les coulisses.

Au régime minceur de l' « écriture » à la française, j'étais en passe d'anorexie quand atterrit sur ma table une énorme marmite : « Les Bienveillantes », cuisinées en français par un chef américain inconnu. D'abord le menu me rebute. La faim revenant, je m'y jette. Je n'ai quitté la place qu'au mot « fin ».

M. Littell ne fait pas dans la dentelle, pas plus que Norman Mailer ou John le Carré, mais il connaît son métier de romancier et il n'épargne rien pour servir au lecteur français frissons et aperçus dont Balzac et Genet l'ont comblé, mais dont il est désormais sevré.

Le décor : rien de moins que l'état-major bureaucratique et militaire de l'Etat nazi, mobilisé à la conquête d'un empire continental, anéantissant froidement sur sa route les races supposées nuisibles ou superflues et créant par ricochet sa propre apocalypse. Du Berlin de l'architecte Speer, on passe sur le front ukrainien, caucasien, dans Stalingrad, avant de visiter le Paris d'Abetz, d'inspecter le camp d'Auschwitz, puis de revenir dans le Berlin de Speer devenu ministre de l'Industrie, anéanti sous les bombes. L'antihéros qui, dans ses Mémoires, nous fait comprendre de l'intérieur la folle logique du régime et ses colossales cruautés ? Un officier SS fanatique, mais lettré et sensitif, que d'abord l'on croit susceptible d'humanité, mais dont on découvre peu à peu qu'il est, au fond, un Oreste assassin, un Tristan désaxé sexuel, son étoile rose cachée sous l'uniforme rimant avec le svastika sadique de l'hitlérisme.

La vue est rassasiée jusqu'à plus soif de l'inimaginable dans la sottise et l'horreur, l'imagination est titillée par cet autoportrait de pervers polymorphe, mais ce torrent d'émotions connaît à point nommé des pauses : Platon, Stendhal, Lermontov, conversations intelligentes, description de clairières, récits de rêves fantastiques.

La Grande Roue ? Spielberg ? Creative writing at its best ? Pas d'« écriture » ? Eh bien ! bonnes gens, j'ai marché, tant j'étais affamé de personnages et de situations que l'on voit, et de fictions qui font toucher du doigt, même au prix de clichés, quelque chose de la réalité


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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mer 20 Sep 2006 - 18:04

Dans la peau d'un SS

par Olivier Le Naire

En racontant, sur plus de 900 pages, la Seconde Guerre mondiale vue par un officier nazi, l'Américain francophone Jonathan Littell livre un premier roman audacieux, éblouissant


Neuf cent dix pages, 2 millions et demi de signes imprimés en petits caractères... Face à ce monument, le lecteur se sent comme l'alpiniste au pied du K2: rempli de fascination et d'excitation, d'appréhension et d'interrogations. Car Les Bienveillantes sont, à tous égards, un livre hors norme, qui tranche avec les 682 autres romans de cette rentrée. Par ses dimensions, certes, mais aussi son ambition, puisque ce texte fleuve entend raconter, à travers la fiction, la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement celle de la Shoah, vue non du côté des victimes, mais à travers les Mémoires d'un bourreau qui se veut «ordinaire», l'Obersturmbannführer Maximilien Aue.

Ce livre tranche enfin par la figure de son auteur, Jonathan Littell (voir l'encadré). Dès son premier roman, ce «novice» de 38 ans a choisi la voie de l'exigence, de la patience, de l'intime conviction, ses modèles en littérature n'étant pas par hasard Flaubert, Blanchot, Genet ou Sade, qu'il a d'ailleurs traduits en anglais à l'âge de 22 ans.

En 2001, après quinze années passées sur le front humanitaire, Littell se lance donc dans ce défi titanesque, obnubilé par la photo d'une femme russe pendue par les nazis puis abandonnée à moitié nue, couchée dans la neige, le cou affreusement mutilé. Littell retourne alors sur le terrain: en Russie, en Pologne, en Allemagne... Il y écoute les témoignages de survivants, épluche 200 ouvrages, recueille, aux meilleures sources, une montagne de faits, de chiffres, d'analyses. Il s'imprègne de paysages, d'odeurs. Et s'inspire de Hannah Arendt pour comprendre cette «banalité du mal» qui hante son roman. Littell ne mettra que quatre mois pour rédiger son livre en français, comme si cette histoire, ces personnages étaient déjà là, bien en place dans son esprit.

Les 30 premières pages sont éblouissantes. Empruntant à Villon - «Frères humains, laissez-moi vous dire comment ça s'est passé» - Max Aue, devenu vieux, bourgeoisement installé dans le nord de la France comme... fabricant de dentelle, livre donc ses souvenirs. C'est le privilège de la fiction: alors que les bourreaux se refusent d'ordinaire à remuer la boue, Aue, lui, intelligent, cultivé, cynique et sans remords, réfléchit sur sa vérité. Car cet antihéros a tout vécu aux premières loges. Sur le front de l'Est, il a assisté sans broncher au massacre à la chaîne de Juifs et d'Ukrainiens. Il a vu de près les pelotons d'exécution, composés de deux soldats seulement (afin d'économiser les balles), viser la tête de leurs victimes et, ivres de schnaps, des éclats de cervelle au visage, passer aux suivantes sans même prendre le temps de s'essuyer. Il a «fait» Stalingrad et rationalisé le travail à Auschwitz; il a fréquenté Himmler, Eichmann, Mengele et connu la débâcle à Berlin.

Si les scènes historiques collent le plus souvent à la réalité, au détail près, il s'agit pourtant bien d'un roman, un vrai, fougueux, torturé, puissant, dans la lignée du Vie et destin de Vassili Grossman. Au fil de pages pleines de bruit de bottes et de fureur, on entre dans la peau de ce SS à la personnalité complexe, docteur en droit, lecteur assidu de Platon et mélomane averti. Cadre homosexuel d'un régime qui ne tolère pas de telles mœurs, cet intellectuel jouerait-il un double jeu? Il n'en est rien. Aue a beau s'émouvoir quand un père juif supplie pour que l'enfant qu'il tient dans ses bras soit exécuté «proprement», réprouver les débordements sadiques des siens, il croit au national-socialisme - «Une jungle qui fonctionne selon des principes strictement darwiniens.» Il croit aussi au devoir et au destin communs: «Le meurtre des Juifs ne peut avoir qu'un sens: celui du sacrifice définitif, qui nous lie définitivement et nous empêche de revenir en arrière. [...] Je songeais aux Juifs aux yeux encore ouverts sous la terre du ravin de Kiev. Nous n'avions laissé personne pour porter leur deuil. Leur sort, ç'avait été l'amertume d'une fosse commune, leur festin de funérailles, la riche terre d'Ukraine emplissant leur bouche, leur seul kaddish, le sifflement du vent sur la steppe.»

«Je suis un homme comme vous»
Une lucidité qui ne l'empêche pas de devenir, page après page, ce monstre ordinaire en des temps extraordinaires. Un criminel qui vomit, au sens propre du terme, ses intimes défaites. Hanté par des rêves brutaux, libidineux, ce pervers incestueux et parricide sera poursuivi par deux policiers obstinés qui, dans un final étourdissant, apparaissent tels des anges vengeurs au fin fond d'un souterrain berlinois où ils seront froidement abattus. A l'heure de la confession, Aue, qui refuse de s'absoudre mais veut croire à la responsabilité collective, à l'influence des conditions historiques sur le destin de chacun, brandit l'arme suprême: «Je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je dis que je suis comme vous!»

Quoi qu'on en pense, Littell aura ses détracteurs, en particulier ceux qui refusent par principe - et c'est leur droit - que l'on joue avec la fiction quand la mémoire juive est en cause. D'autres lui reprocheront des longueurs, lorsque, parfois, il noie son lecteur sous la documentation. Mais qui a fréquenté les classiques sait qu'en littérature comme dans la vie une légère dose d'ennui n'est pas toujours du temps perdu. Ainsi, l'avalanche de vocables militaires allemands, pour fastidieuse qu'elle soit, donne d'emblée un ton métallique, un rythme martial à cette marche nazie vers le gouffre.

Les lecteurs l'ont d'ailleurs compris, puisque, dans l'océan de littérature allégée qui semble devoir tout engloutir, cette bouteille à la mer flottant au-dessus du fretin a d'ores et déjà trouvé un public. La récompense d'un auteur et d'un éditeur qui osent encore prendre des risques. Et qui assument.

Les bienveillantes
Jonathan Littell
éd. Gallimard
904 pages
25 €

L'Express, 7 septembre 2006.
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mer 20 Sep 2006 - 18:23

Mémoires d'un nazi

par Alexandre Fillon
Lire, septembre 2006




Une puissance d'évocation, un style mêlant violence et onirisme: ce premier roman de Jonathan Littell a enthousiasmé la rédaction. Voici le portrait de l'auteur et un extrait

C'est un choc! Voici un livre dont on sort hagard et pantelant. Un de ces rares romans appelés à devenir un classique. La quatrième de couverture parle d'ailleurs non pas d'un premier roman mais d'une «première œuvre littéraire», convoquant Eschyle, Vassili Grossman ou Les damnés de Visconti. Rien que ça! Jonathan Littell a trente-huit ans. Il est américain, écrit en français. Son coup d'éclat, un pavé dérangeant et fascinant, interroge le mal historique, le mal idéologique et le mal personnel. Le volume pèse son poids: neuf cents pages (avec appendices) dotées d'une force incroyable, d'une diabolique dimension épique. Un opéra baroque et décadent mêlant réalisme, violence et onirisme.


Les bienveillantes retracent le parcours d'un personnage complexe qui fut docteur en droit constitutionnel, juriste, fonctionnaire de la sécurité, officier SS, sturmbannführer chargé d'améliorer la production des camps. Un être qu'un de ses supérieurs décrivait comme «obstiné et parfois pédant», qui affirmait que l'inhumain n'existe pas et qui, pourtant, assista à un «gâchis humain insensé» ... Celui que l'on connaissait comme le Dr Maximilien Aue réussit à gagner la France à la fin de la guerre et se fait passer pour un Français sous une fausse identité. Lorsque le rideau se lève, il entreprend de nous raconter une «histoire sombre, mais édifiante aussi, un véritable conte moral». Aue a «ce que l'on appelle une famille, un travail, des responsabilités». Véritable usine à souvenirs, il cherche à se remuer le sang, à voir s'il peut encore ressentir quelque chose, s'il peut encore souffrir un peu. Fils d'un père protestant mystérieusement disparu en 1921 et d'une mère qui épousa par la suite un Français, Aue a toujours été fortement épris de sa sœur jumelle, Una, avec laquelle il a entretenu des rapports incestueux. Elevé en Alsace, circoncis, il a étudié à Janson de Sailly. A Paris, il a rencontré Robert Brasillach et Lucien Rebatet (à l'entendre, le second traitait le premier de «grand boy-scout du fascisme»), la petite bande de l'Action française. Aue a ensuite vaillamment apporté sa pierre à l'édification du national-socialisme, aidant à briser le pouvoir des juifs et des bolcheviques. «Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout», ose-t-il...



Jonathan Littell fait preuve d'un souffle sidérant, d'un sens inouï du roman, lorsqu'il éclaire la part d'ombre de son héros, les arcanes de la machine de guerre allemande, les fosses communes de l'Ukraine, la bataille de Stalingrad, l'horreur d'Auschwitz, Himmler avec ses mains en pointe et son menton fuyant, ou encore Adolf Hitler dans son bunker trois jours avant sa mort. Il flotte dans ces pages hantées, mêlant parfaitement la petite à la grande histoire, une odeur de cadavres putréfiés, d'éclaboussures de sang et de sperme dont on ne parviendra pas à se défaire de sitôt.

Les bienveillantes sont arrivées chez Gallimard l'hiver dernier par l'entremise de son agent anglais Andrew Nurnberg. Le manuscrit était signé du pseudonyme de Jean Petit. Un clin d'œil de Nurnberg, puisque Littell veut presque dire «petit» en anglais, afin d'éviter le rapprochement avec le père de Jonathan, le romancier américain Robert Littell, célèbre pour La boucle ou La compagnie. Antoine Gallimard a décroché son téléphone pour le préempter.



Membre du comité de lecture, l'écrivain Richard Millet eut en charge l'énorme manuscrit. Dès la première page, il sut qu'il avait affaire à un texte peu ordinaire, digne du Kaputt de Malaparte. A mi-chemin de sa première lecture - la seconde se fit crayon à la main -, il s'en alla frapper à la porte d'Antoine Gallimard, lequel accepta les conditions financières: sans dévoiler le montant de l'à-valoir, Millet et Nurnberg laissent entendre qu'il était conséquent mais pas anormal. Avec son poulain, Millet s'est concentré sur la langue. Il y avait peu à reprendre, juste à balayer des américanismes. Millet dépeint Littell junior comme «très sympathique, très américain, avec une culture plutôt européenne, très pragmatique». Il tient Les bienveillantes pour un livre sur la solitude à l'intérieur d'un système, sur l'amour impossible, sur la fin de l'Europe, pétri de références littéraires à Sade, Blanchot, des Forêts ou Musil.



Lorsqu'on parvient à l'attraper dans la chaleur de juillet, le débutant a le nez dans les cartons, s'apprêtant à déménager de Belleville à Barcelone. Il dit préférer poser les questions plutôt que d'y répondre, mais confirme être né à New York en 1967. Il a suivi ses parents en France à l'âge de trois ans, dans l'arrière-pays cannois, où il a grandi jusqu'à l'adolescence. Il est reparti ensuite étudier quatre ans à la faculté de Yale, indécis sur son avenir. Jonathan Littell avoue avoir publié aux Etats-Unis, en 1989, un «très mauvais» roman de science-fiction, Bad Voltage. Une commande pour une série cyberpunk rédigée en un mois - le volume se négocie une fortune sur eBay. Puis il s'est baladé partout dans le monde, atterrissant fin 1993 dans l'humanitaire à Sarajevo, «pour voir». Logisticien pour Action contre la faim, puis chef de projet et coordinateur, il passe deux ans en Bosnie, enchaînant avec la Tchétchénie, l'Afghanistan, le Rwanda, le Congo ou la Sierra Leone. Des endroits chauds où il manque parfois d'y passer en montant des opérations de secours. Payé au lance-pierre avec un statut de volontaire, il dévore tout ce qui lui passe entre les mains: Stendhal (cité dans Les bienveillantes), Tacite, Faulkner ou Fitzgerald. Bilingue français-anglais, il se débrouille bien en russe. Des livres de son père, son favori reste Mère Russie. Robert Littell n'a pas encore ouvert le sien, attendant la version anglaise que Jonathan souhaite rédiger lui-même. Les bienveillantes, il y songeait depuis la fac. L'élaboration mentale aura pris une douzaine d'années. En 2001, il s'accorde un an et demi de recherche, alors qu'il se trouve à Moscou. Puis s'attelle à l'écriture cent douze jours d'affilée, du matin au soir, «très calmement et tranquillement», à la main, ne passant à l'ordinateur qu'au troisième jet.

Le titre, qui ne prend sa signification qu'à la dernière ligne mais que Richard Millet n'aime pas, est venu avec la structure. Le livre une fois terminé, Littell l'a fait lire à deux proches, puis à son agent. Il confie ne connaître personne dans le milieu de l'édition, s'être disputé agréablement avec Millet «sur des virgules». Pour gagner sa vie, il fait maintenant des «consultances», expertises spécialisées très bien rémunérées dans des domaines de compétence étroits tels que «l'évolution politique en Asie centrale, les problèmes de sécurité dans le Nord Caucase, ou une longue étude technique sur les services secrets russes» dont on peut prendre connaissance sur www.psan.org.



Jonathan Littell a regardé deux matchs de football dans sa vie - la finale de la Coupe du monde 1998 et celle de cette année. Il ne possède pas de télévision, visionne des DVD sur son ordinateur, affirme ne pas avoir de hobby et ne pratiquer aucun sport. Son dernier choc a été La mort du Vazir-Moukhtar du formaliste Iouri Tynianov, «sublime, un chef-d'œuvre», malheureusement épuisé en Folio. Il ne s'intéresse pas aux écrivains contemporains. Ses «intimes» se nomment Maurice Blanchot (qu'il a traduit en anglais et avec lequel il a correspondu), Bataille, le Beckett des romans, Kafka et Flaubert - «lui, c'est un pote!» Pour se détendre, il se promène et joue avec ses enfants, de nationalité belge comme leur maman, qui travaille pour Médecins sans frontières. Lui, qui a toujours un passeport américain, s'est vu refuser la naturalisation française par deux fois. Il va retenter une dernière fois, et après, «basta!» La suite? «On verra!»
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Ven 22 Sep 2006 - 23:27

Des rumeurs pas très bienveillantes


Ca ne rate pas : chaque fois qu'un roman de la rentrée fait véritablement événement, qu'il est parti pour recueillir presque tous les suffrages et pour recevoir presque tous les lauriers, qu'une critique quasi unanime dans l'enthousiasme est aussitôt relayée par le bouche-à-oreille fervent des libraires et du public, une campagne de "contre" se met en branle pour freiner l'insupportable phénomène. Généralement, il ne faut pas en chercher loin la source : elle se situe le plus souvent du côté des rares médias qui avaient anticipé la rentrée et mis à côté de la plaque en misant sur un autre auteur dont ils auraient aimé imposer le livre aux grands jurys. Las ! La surprise de l'inconnu et de l'inattendu a bouleversé leur patiente stratégie. Tel est le phénomène auquel on assiste depuis peu dans les coulisses de l'édition à Paris : d'un côté le camp majoritaire des partisans des Bienveillantes de Jonathan Littell qui n'imagine pas que le jury Goncourt se ridiculise en couronnant un autre auteur que celui qui s'impose d' évidence ; de l'autre, les partisans de Christine Angot, partie très fort avec son Rendez-vous mais desservie par un mauvais bouche-à-oreille aggravé par l'impression dégagée à chacune de ses apparitions télévisées.
Que disent donc les rumeurs qui aimeraient tant entraver la voie Royal sur laquelle court désormais le roman de Littell ? Qu'il est révisionniste voire négationniste, qu'il n'a pas écrit son livre lui-même, qu'il a bénéficié d'un lancement à l'américaine, que c'est un produit marketing, qu'il doit tout au fait d'être le fils de l'écrivain Robert Littell... N'en jetez plus ! Selon cette rumeur, il n'a tué ni violé personne mais ça ne saurait tarder. Qu'on aime ou qu'on déteste son roman, les faits sont là. L'auteur et le livre ne sont pas plus révisionnistes que négationnistes : jusqu'à présent, on n'a trouvé personne derrière "la" rumeur capable de défendre une thèse aussi saugrenue arguments et citations à l'appui. Et pour cause : il n'y en a pas. Des historiens l'ont décortiqué et rien de tel ne les a frappés. Quant à Claude Lanzmann, qui estime être le seul avec le chercheur Raoul Hilberg (l'auteur du grand livre de référence La destruction des juifs d'Europe) à vraiment pourvoir comprendre cette "vénéneuse fleur du mal", il ne lui a adressé aucun reproche dans ce sens lorsqu'il a livré ses impressions de lecture au Journal du dimanche. Pour le reste, une rapide enquête suffit à mettre les choses au point.
En mars dernier, Gallimard a reçu de l'agent littéraire anglais Andrew Nurnburg, honorablement connu sur la place, un manuscrit d'un millier de pages, premier roman en français d'un certain Jean Petit. Antoine Gallimard l'a aussitôt fait lire par deux lecteurs-maison : Patrick Drevet et Richard Millet. Les deux ont rendu des rapports dithyrambiques. Dans les même temps, l'agent avait également communiqué son ours à d'autres maisons françaises sous la même forme : Grasset, qui l'a refusé après des rapports de lecture défavorables, et quelques autres. Gallimard n'a pas attendu et a tout de suite donné son accord définitif. Une négociation s'est engagée et un accord a été trouvé autour d'un a-valoir sur droits dont on dit qu'il n'était "pas faramineux" (rien de plus, les contrats sont confidentiels) même si il était largement supérieur à ce qui est généralement accordé à un premier roman. Dès lors, Richard Millet se met au travail avec l'auteur. Littell se bat sur chaque virgule. L'éditeur le convainc d'alléger son manuscrit de quelque 60 pages, de corriger avec lui les anglicismes (il est de double culture franco-américaine) et de rajouter en annexe l'équivalence des grades entre les différentes armées (il a eu tort parce qu'on s'en fiche, mais peu importe). En Juin, les attachés de presse Pascale Richard pour la presse parisienne et Pierre Gestède pour la province et pour l'étranger, emballés par leur lecture, ont fait ce qu'ils font en pareil cas : ils ont téléphoné un peu partout pour dire aux journalistes :"Lisez-le, c'est quelque chose !" Les premiers échos des critiques, mêlés à ceux des libraires, étaient si favorables qu'ils ont poussé Gallimard à lancer un premier tirage de 12 000 exemplaires. Aujourd'hui, ils en sont à 175 000, avec 48 000 réassorts pour la seule semaine passée. Et ce n'est qu'un début. Jonathan Littell, qui vit à Barcelone, arrive demain à Paris pour quelques jours. Il doit répondre à des interviews de la presse écrite mais refuse systématiquement les émissions de télévision quelles qu'elles soient. Pendant ce temps, depuis Londres, son agent harcelé par des éditeurs américains, italiens et autres, les laisse tranquillement mijoter, dans un premier temps jusqu'à la foire de Francfort et dans un second jusqu'à l'attribution des grands prix d'automne. Cela n'empêchera pas les rumeurs mais quelle importance ? Les Inrockuptibles continueront à dénoncer un "lancement à l'américaine" au motif que l'auteur est passé par un agent, crime bien naturel pour tout auteur américain (ils ont manifestement oublié qu'ils ont porté aux nues Houellebecq, lequel négocie ses contrats également par l'intermédiaire d'un agent). Libération, qui ne l'appelle que "le fils Littell", continuera à savourer les douteux délices du titre de leur critique assassine (Nuit et bouillasse). De toute façon, les lecteurs ont déjà choisi et désormais, ce sont eux qui portent le livre. Le bouche-à-oreille demeure la clef du succès. Il n'y a que les imbéciles pour croire au "marketing littéraire". L'édition est un métier de joueur. On ne sait jamais rien du sort d'un livre. Dans ce domaine la, tout prévisionniste est un plaisantin. Au départ, ce livre avait tout contre lui : un premier roman d'un auteur totalement inconnu, traitant d'un sujet morbide et rebattu en près de mille pages bien tassées sans aération aux prix de 25 euros... De quoi pousser au suicide un as du marketing et lui faire comprendre, avant d'expirer, qu'un vrai succès littéraire ne se prémédite pas. Ce sont des aventures comme celles que vit Les bienveillantes qui font tout l'intérêt de ce métier depuis qu'il existe, et de la vie de lecteur.

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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Sam 23 Sep 2006 - 21:44

Le phénomène "Les Bienveillantes"

La rentrée littéraire 2006 fera date. Sa production était riche et prometteuse. Chacun avait sa chance. Mais un projectile littéraire hors catégorie est venu jouer les trouble-fête. Un pavé de 1 kilo et 150 grammes, qui compte 912 pages et coûte 25 euros.

Les Bienveillantes,de Jonathan Littell (Gallimard), est le phénomène de la rentrée. Jeudi 21 septembre, soit pile un mois après sa date de parution, ce premier roman écrit en français par un auteur de nationalité américaine a atteint les 170 000 exemplaires. Et ce n'est qu'un début : le livre figure sur les premières sélections du Goncourt, du Renaudot, du Médicis et du Femina. Tous les espoirs lui sont donc permis. Surtout si l'on se réfère à la lettre des deux frères Goncourt, qui recommandait que le prix soit donné "à la jeunesse, à l'originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme".
"Il s'agit certes d'un succès hors norme", reconnaît Richard Millet, son éditeur, mais qui "repose sur les deux outils traditionnels de promotion : les libraires et la presse écrite." L'ouvrage a été en amont sélectionné par le magazine Pages qui réunit les libraires indépendants, par les maisons de la presse ; il figurait dans la liste des Virgin-Furet du Nord et dans celle des Espaces Leclerc. Fait exceptionnel pour un roman, jeudi 24 août, un bandeau "Attention chef-d'oeuvre" se rapportant aux Bienveillantes barrait la "une" du Nouvel Observateur.
Le livre a été initialement tiré à 12 000 exemplaires, avec une mise en place de 5 000, ce qui constitue déjà un dispositif plus important que la norme (3 000 exemplaires pour un premier roman), mais conforme aux engagements pris avec l'agent anglais Andrew Nurnberg, qui a apporté l'affaire à Gallimard. A 12 000 exemplaires, la maison de la rue Sébastien-Bottin ne rentrait pas dans ses frais. Depuis, elle ne cesse de courir après les ruptures de stock.
Les premières alertes se sont fait sentir dès le 1er septembre. Gallimard avait anticipé un stock de papier pour 25 000 exemplaires, qui fut vite écoulé. Vu le volume de l'ouvrage, Gallimard avait opté pour un papier spécial au grammage plus important, "afin d'assurer une meilleure prise de main", précise Daniel Ingwiller, le directeur de la fabrication. Un papetier isérois a pu in fine fournir à la demande. Début septembre, les trois Cameron de l'imprimeur CPI (Bussière à Saint-Amand-Montrond, Firmin Didot, près de Dreux et Brodard & Taupin, à La Flèche) ont tourné à plein régime pour assurer les réassorts. Depuis, l'ensemble de la production a été concentré sur le site de La Flèche. L'imprimeur a pour consigne de "tirer au papier", d'aller à l'épuisement des bobines.
Depuis dix jours, Gallimard n'appose plus le bandeau rouge qui reprend les premiers mots du roman, "Frères humains, laissez-moi vous raconter..." pour gagner vingt-quatre heures. Philippe Le Tendre, le directeur des ventes, a "fermé l'article à la vente", une procédure exceptionnelle qui lui permet tous les matins de faire le point avec la Sodis, le diffuseur du groupe, afin de lister les commandes prioritaires - les libraires avant les grossistes - et de faire la chasse aux invendus.

ASSÈCHEMENT DU MARCHÉ
Chez Gallimard, en littérature générale, pour trouver un phénomène du même type, il faut remonter à Balzac et la petite tailleuse chinoise, de Dai Sijie, dont 100 000 exemplaires s'étaient vendus en janvier 2000. L'autre référence, c'est bien entendu Harry Potter.

"Le phénomène nous échappe", constate Pascale Richard, l'attachée de presse chargée du suivi du livre. En quinze ans de Gallimard, c'est la première fois qu'elle vit une telle frénésie. Actuellement, elle passe la majeure partie de son temps à protéger l'auteur de demandes d'interviews les plus saugrenues. L'ambiance est d'autant plus électrique que plusieurs critiques négatives ont été publiées (notamment dans Les Inrockuptibles et dans Libération). Sans parler d'un article de Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah, qui, dans Le Journal du dimanche du 17 septembre, écrit : "Ces 900 pages torrentielles n'accèdent jamais à l'incarnation. Le livre entier demeure un décor et la fascination de Littell pour l'ordure, pour le cauchemar et le fantastique de la perversion sexuelle, irréalise son propos et son personnage, suscitant malaise, révolte, on ne sait pas contre qui et quoi".
Jonathan Littell a prévenu. Il n'entend pas faire de télévision, un média où il ne se sent pas à l'aise. Il sera présent aux Correspondances de Manosque, les 23 et 24 septembre, puis dans quatre librairies : le 3 octobre chez Sauramps, à Montpellier, le 4 chez Ombres blanches, à Toulouse, le 5 au magasin Virgin des Champs-Elysées, à Paris, et le 6, chez Kléber, à Strasbourg. Pour Laurent Bonelli, qui a cru en ce livre très tôt, "il y a beaucoup de vingt-trentenaires masculins parmi les acheteurs, un public comparable à celui de Houellebecq, mais en plus nombreux". Autre point, "les gens ne veulent que ce livre-là", dit-il.
De fait, plusieurs maisons d'édition constatent un certain assèchement du marché. Au Seuil, L'Amant en culottes courtes, d'Alain Fleischer, présent aussi dans les quatre listes, est encore loin des 10 000 exemplaires, malgré une presse très élogieuse. "Si tous les acheteurs du Littell se transforment en lecteurs effectifs, le reste de la rentrée littéraire sera comme aspirée par un trou noir", constate Olivier Nora, PDG de Grasset. Car le livre demande un temps de lecture important.
Outre Gallimard, le succès foudroyant des Bienveillantes fait un deuxième heureux, Andrew Nurnberg, l'agent de Jonathan Littell, qui détient les droits mondiaux de son livre. Une partie d'entre eux se négocieront à la Foire de Francfort, début octobre. Pour le manuscrit d'origine écrit en français, il avait été envoyé sous le pseudonyme de Jean Petit, à quatre éditeurs, "en même temps", dit-il. C'est après coup que fut dévoilé que derrière ce nom se cachait le fils d'un auteur de polars à succès, américain, mais élevé en France et imprégné de culture européenne.
Le montant de la transaction avec l'agent anglais reste secret à ce jour. Mais l'éditeur français assure toutefois que celle-ci était "raisonnable". Dans cette négociation, Gallimard a aussi bénéficié d'un atout supplémentaire : "Jonathan Littell voulait la Blanche, à cause de Jean Genet, de Maurice Blanchot et de Louis-René des Forêts", assure Richard Millet.
Alain Beuve-Méry


Article paru dans l'édition du 22.09.06 Le Monde
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 24 Sep 2006 - 22:47

Un nazi qui fait dans la dentelle



N° 487 Semaine du 19 août 2006 au 25 août 2006 Marianne



Angelo Rinaldi



Plus thérapeutique que romanesque, «les Bienveillantes» conte les aventures d'un officier SS. Le prototype même du livre à contresens.



Vers 1920 Paul Valéry s'en plaignait déjà. «En France, observait il, une oeuvre s'expose plus à un jugement qu'à la délectation.» Cependant, à qui la faute si, aujourd'hui, ce millier de pages dont on va sans doute parler

beaucoup à la rentrée - à défaut de le lire - n'a pas le moelleux d'un millefeuille? Si, traversé d'obsessions fécales et reflet de toutes sortes de haines, il semble relever davantage de la thérapie que du roman? Significativement, le narrateur s'interrompt de temps en temps d'écrire pour annoncer qu'il se rend aux toilettes pour vomir, et on le voit dans le récit de son existence de SS, agité par des haut-le coeur, dans chaque circonstance de quelque relief. Il a au moins un point commun avec l'auteur: tous deux sont écartelés entre deux cultures, ce qui d'habitude, en art, est une richesse. Jonathan Littell, né à New-York en 1967, a choisi d'écrire en français, posture louable et presque sans précédent. Son personnage, qui raconte ses aventures de SS officier de liaison et de tueur, est devenu, maintenant, dans le Nord, sous une fausse identité, le directeur de l'une des usines où l'on fabrique toujours de la dentelle, insoupçonnable mari flanqué de deux jumeaux. Ses études, il les a effectuées de ce côté du Rhin... Il est assez bilingue pour imiter, à l'occasion, l'accent du Midi. Son père, que l'on découvrira national-socialiste avant la lettre, a, un jour, disparu. Sa mère s'est remariée à un négociant d'Antibes, qui a accepté les deux enfants du fuyard, Max et Una Aue; et c'est déjà une faute à l'égard de la narration que d'attribuer au héros un patronyme difficile à mémoriser. Le beau père à béret basque natürlich qui, plus tard, traficotera avec laWehmacht paie la pension dans les collèges qui conduisent la fille à Zurich, en élève de Jung, et le fils, avant son ralliement à la doctrine nazie, aux portes de Normale sup. Il y fraternise avec Rebatet et Brasillach dans les parages. Une sieste avec ce dernier, qui le déçoit au physique, est une occasion de confirmer les penchants en amour révélés depuis le début de la confession. Toutefois, on a l'impression que l'auteur les met en avant moins pour ajouter de la complexité à son protagoniste que pour augmenter la désapprobation qu'il doit inspirer au regard de la morale courante. Et cela, en dépit de l'invraisemblance. Serait-il docteur en droit, et d'un haut grade, un SS homo, après l'assassinat de Röhm? Genêt a bien su inventer un giton milicien, mais il avait la puissance poétique nécessaire pour rendre crédible son fantasme, à une époque où il ne se cachait pas d'admirer Hitler, dans la logique de sa morale de l'abjection. Cette force, on ne la trouve par ici ni sur ce sujet ni sur d'autres où, malgré un adroit agencement des péripéties, elle est seulement réclamée à l'énumération des méfaits et forfaits qui ont surtout l'air de nous ramener à la consultation du carnet de rendez-vous, au cabinet du Dr Petiot. Max est aussi un esthète. Dans la débâcle de son armée, va-t-il franchir un fleuve à la nage? Il se désole de mouiller son exemplaire de l'Education sentimentale, qui ne le quitte pas. Il n'a aimé que sa soeur, continuant de l'adorer encore. Sa mémoire lui restitue leurs jeux d'autrefois, dans le grenier; ils sont allés aussi loin que le permettaient des corps en voie d'achèvement. Adultes, ils compléteront l'étreinte, une nuit à Berlin, où parviennent de Stalingrad les craquements annonciateurs de la première défaite du Reich. La description de la bataille, en qualité d'acteur, fournit un morceau de bravoure qui ne va pas se renouveler, ravivant du moins notre reconnaissance devant l'immensité du sacrifice consenti par les Russes.
Haine vouée au père


D'entrée, Max, qui renvoie dos à dos communisme et fascisme, se défend de tout sentiment de culpabilité, quoi qu'il ait vu, quoi qu'il ait fait, le verbe exécuter convenant mieux. Voici la ligne sur laquelle il campe pour apostropher le lecteur, au risque de la répétition: «Je ne recherche pas à dire que je ne suis pas coupable de tel ou tel acte. Je suis coupable, vous ne l'êtes pas, c'est bien. Mais vous devriez quand même vous dire que ce que j'ai fait, vous l'auriez fait aussi. » A une cruauté universelle ne manquent jamais que les ordres adéquats pour s'épanouir. Max visitant Auschwitz se préoccupe d'améliorer la nourriture des déportés. De la pitié? Non, le souci de leur conserver assez de forces physiques pour continuer le travail dont le régime en guerre a besoin. Toujours présente - en tout cas exprimée - la haine vouée au père. Bien adaptée, en somme, en tant que sentiment, à un pays où la haine est une affaire d'Etat. Quand on assassinera à Antibes, où, à la faveur d'une permission il leur a rendu visite, son beau-père et sa mère, Max sera soupçonné par deux policiers qui, avec l'obstination de Dupont et Dupond, le traquent jusque dans les souterrains de la capitale en flammes. Pendant que grondent les «orgues» de Staline, à la surface, les gosses qu'il a rencontrés dans la maison et qu'on lui a présentés comme des réfugiés ont aussi disparu. Ne seraient-ils pas les enfants que sa soeur eut de quelque amant de rencontre puisque son époux, un aristocrate de Poméranie doublé d'un compositeur de musique, est impuissant ? S'il n'est pas responsable de ce crime, Max confesse volontiers l'assassinat de son meilleur ami Thomas qui l'a protégé grâce à son entregent, celui d'un jeune diplomate, diplomate roumain qui fut son partenaire au lit, et le massacre d'un vieillard qui jouait trop bien de l'orgue dans une église déserte. Qui en jouait, dans la défaite, pour l'amour de Dieu et de la musique. Qu'il soit sanguinolent à souhait n'empêche pas que nous sommes en plein feuilleton. Il est entrecoupé de longues et érudites conversations rappelant les dialogues «philosophiques» entre deux étudiants, qui gâtent les Deux Etendards, de Rebatet.

Hantises et cauchemars


Préservé par son âge d'une connaissance personnelle des événements et des individus, M. littell a sans doute- avec quelle étrange volupté - pillé des bibliothèques entières pour rassembler sa documentation. Il faut lui rendre cette double justice qu'il établit avec netteté la responsabilité d'Albert Speer qui, à Nuremberg, échappa de peu à la corde grâce à un acte de contrition et à l'absence de documents. Qu'il donne une idée de la machine administrative conduisant aux chambres à gaz, prouvant que Borges avait raison de soutenir que les Allemands se montrent des comptables jusque dans l'infamie. Où a-t-il trouvé que Pétain cherchait à ralentir la déportation des juifs, quand il n'a même pas bronché devant l'arrestation de quelques-uns de ses proches?Pierre Laval, de Fred kupferman, Tallandier
La quatrième de couverture place le livre sous l'invocation des Damnés deVisconti, puisqu'il est bien oublié, l'autre Italien qui s'imposait: Curzio Malaparte qui publia Kaputt Mais où est l'art quand les effets ne sont demandés qu'aux détails d'une génitalité de sauna et que, dans l'horreur, on frôle le Grand Guignol par la surenchère? A présent, sans doute débarrassé de ses hantises ou cauchemars, M. Littel est libre d'aborder cette littérature qu'il illustre lui-même, bien qu'en deux lignes, à peine discernables dans les flots d'hémoglobine et le moutonnement des phrases. A Stalingrad, où sévit la guerre des tranchées, les Russes déversent par haut-parleurs leur propagande sur l'ennemi. Toujours sourd aux slogans, celui-ci néanmoins vacille, voire pleure, quand on diffuse des valses ou des chants de Noël. Alors, musica maestro, la prochaine fois.



Les Bienveillantes, de Jonathan Littel, Gallimard, 902 p., 25 euros
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 29 Oct 2006 - 12:10

Oui, car il risque de ne pas s'arrêter là. Franchement, j'en ai lu les cent premières pages, c'est vrai que c'est ultra-documenté, que ça ne va pas sans longueur, que l'on se dit que l'on n'arrivera jamais au bout, mais tout de même, impossible de ne pas devenir littellien. Il a les moyens de nous faire aimer son livre, je vous le dis ! Déjà des scènes inoubliables : le premier charnier, le petit juif Yakov que l'on garde parce qu'il est pianiste... et que l'on exécute après qu'il ait eu la main écrasée en maniant un cric, l'ouverture flamboyante surtout, cette "Toccata" extraordinaire où tel il s'adresse à nous - ce que ne peuvent supporter certains ! Car on a beau admettre du bout des lèvres, comme ça, théoriquement, que le nazisme, ça pourrait être nous, quand un auteur ose se mettre dans la peau d'un SS et nous interpelle comme "frères humains", quelques bonnes âmes ne sont plus d'accord. L'introjection du narrateur sur le lecteur, ça ne va pas de soi et certains m'ont dit que le début les agaçait prodigieusement alors qu'il me semble prodigieusement séduisant. En fait, Les Bienveillantes sont la somme littéraire de tout ce qui a été écrit historiquement, philosophiquement, moralement, théologiquement là-dessus et c'est ça qui est passionnant ... et novateur. Enfin Auschwitz est devenu une fiction, pourrait-on dire. Une fiction, une oeuvre littéraire, un poème, c'est-à-dire quelque chose qui lui donne un garant de réalité. Et sans doute, à sa manière, est-ce le roman d'une génération, la mienne, celle qui a commencé à se débarrasser de tout le sacré que l'on a mis pendant cinquante ans autour de cette affaire (Adorno, Lanzmann). On ne pouvait parler que d'une façon (religieuse) de la Shoah. Surtout pas de blague, surtout pas d'oeuvre - c'était le seul événement dont on interdisait la représentation. Des films ébranlèrent ce pesant credo : La liste de Schindler, La vie est belle et La chute il y a deux ans (massacrée par les imbéciles). Littell est dans cette tendance. Il ose écrire un poème après et sur Auschwitz.
Et du point de vue du bourreau. Le plus incorrect mais aussi le plus humain. Cela aussi est faussement à la mode. On en parle souvent, mais on le réalise très peu. Comme l'autre grand thème du livre - la haute culture mélangée à la barbarie, "vieille" théorie steinerienne qu'on croit admise alors qu'elle n'a jamais été réellement mis en pratique. La grande vertu de Littell aura été d'accomplir en littérature tout ce qui relevait jusqu'à là des sciences humaines. Et rien que pour ça, son roman est une date.
Et puis, il y a l'homosexualité, son équivoque corrélation avec le nazisme, l'insoutenable lien entre l'étoile rose et les enculades entre SS, là aussi on touche un abîme : Maximilien Aue (Maximilien ! Pauvre Robespierre ! Il est formidable cet auteur ! Il n'en rate pas une....) homo SS qui tue ou laisse tuer ses semblables. Non, on ne pourra pas dire que Littell n'a pas le sens de l'humanité.

*Montalte,docteur Folamour.

(emprunté à la liste de diffusion Peplum)
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 29 Oct 2006 - 12:23

Autre texte de Montalte :

D'accord sur le style.... Mais Dostoïevski ne l'aurait pas eu non plus le prix du style. N'est pas Céline qui veut mais n'est pas non plus Littell qui veut. Car malgré ces longueurs, le livre reste passionnant, palpitant même (y compris dans les cent premières pages). Tout y a la force de l'évidence. Quand "ils" se demandent où et comment "ils" vont exécuter les vingt mille juifs de Kiev, quand "ils" n'en peuvent plus de leurs propres tueries et qu'Himmler et Eichmann comprennent qu'ils ne peuvent décemment demander à leurs hommes de tuer trop d'hommes sans devenir fous et qu'il va donc bien falloir trouver autre chose, quand la première chambre à gaz "arrive" sous forme de camion, pour ma part, impossible de ne pas frémir et de ressentir ce que Stanley Kubrick appelait "l'horrible fascination pour le nazisme". Poème n'était peut-être pas le bon mot, roman pour idéologue non plus. Il y a une terreur froide qui émane de ces pages et ça c'est un effet littéraire... A la limite même, heureusement qu'il y a des longueurs car sinon on le lirait d'une traite tant il donne l'impression de récréer la réalité.
En fait, le seul défaut est qu'on pourrait lui trouver à ce roman est qu'il est peut-être mieux édité qu'il n'est écrit (un peu comme on dit qu'un film ou qu'un album rock est mieux produit que réalisé). Tout y est avec un équilibre presque trop parfait - formaté. Un voyage au bout de la nuit en Orient-Express. On a tout. Le bruit et la fureur, les réflexions platoniciennes devant les exécutions, les secrets sexuels très bien amenés (l'homosexualité et l'inceste), la déshumanisation de rigueur du héros principal, lui-même le nazi parfait, SS, esthète, homo, parlant français - donc connaissant tout le Saint Germain des Pré de l'époque avec rencontre avec Céline et les dingues de l'Action Française - rencontrant ensuite tous les dirigeants nazis, le thé avec Eichmann, bref les massacres et les violons, le sadisme insoutenable de certaines situations mais écrites de manière à ce que l'on ne soupçonne pas l'auteur de complaisance (et en effet, tout reste "propre" même aux pires moments), les descriptions de la steppe et de l'hiver, les remises en question qui n'en sont pas, l'homme face au monde et face à lui-même, etc, etc... En fait, Littell arrive à faire de tous ces stéréotypes un nouveau prototype du roman nazi. Alors oui, on pourra dire, c'est Robert Merle + Primo Lévi + George Steiner + William Styron, mais au bout du compte, enfin pour l'instant (160 pages), ça ne fait pas du tout manteau de déporté d'Harlequin mais plutôt symphonie de Malher, puissante, organique et obsédante... La grandeur du livre l'emporte sur son indéniable côté marketing.

Ma réponse, qui ne porte que sur le dernier mot :

Un roman Gallimard de plus de 900 pages, les mémoires d'un ancien officier SS, comment les critiques littéraires auraient pu ne pas en parler ?
J'ai lu la première critique fin août dans le Figaro littéraire. Dans un Virgin, j'ai essayé de l'acheter, ne sachant plus le nom de l'auteur ni le titre de l'ouvrage. L'histoire a suffi pour l'identifier, il était déjà épuisé.
Pénurie de papier chez Gallimard, qui n'avait rien vu venir.
On fait mieux comme marketing.
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 29 Oct 2006 - 15:46

Réponse de Montalte :

Tu as raison. Le succès foudroyant du livre a commencé bien avant que l'on en parle vraiment. Comme si "le public" attendait quelque chose comme ça - "le grand roman français sur le nazisme" qui ne soit pas le 6656ème témoignage ou le 8978535ème essai sur Hitler, et qui ose le point de vue du boureau, ce qui personnellement me semble très bienvenue. Non bien sûr pour en jouir comme le disait cette c... d'Angot mais parce que cet angle est celui qui va sans doute le plus loin dans la captation de la réalité. Seule la littérature peut se permettre ces audaces et surtout peut donner à un événement historique de cette ampleur sa réelle présence (comme dirait Steiner). Surtout en trouvant le ton juste comme l'a trouvé Littell - à la fois décrire l'horreur sans pour autant tomber dans la complaisance. Je ne sais si on l'a dit, mais Les bienveillantes me semble un livre d'une rare probité qui arrive à respecter à la fois le détail et la distance qu'il faut - par exemple quand il décrit une scène où un nazi fracasse la tête d'un nouveau né contre le mur..... Tiens, moi-même en rapportant cette scène, il y a quelque chose d'un peu immature. Littell lui ne l'est jamais. Et de ce point de vue, Littell peut vraiment se comparer aux plus grands, comme William Faulkner, qui atteignent cet équilibre apollinien dans l'immonde....

Alors quand je disais "marketing", je ne faisais pas allusion à je ne sais quelle publicité abusive (comme cela a été le cas l'an dernier pour Houellebecq), je voulais plutôt dire qu'il me semblait qu'il y avait malgré tout quelque chose de trop parfait dans le concept du livre qu'on y trouvait tout de manière parfaite et donc un rien attendu (la barbarie et la culture, l'humanité et la déshumanisation, la grande histoire et la petite, etc...), qu'il y avait en fait trop de "concept", que c'était un livre de "premier de la classe". Pour autant, je n'en suis qu'au début, et cette impression pourra disparaître. Disons que, pour m'avancer irrationnellement, nous tenons là sans doute le livre de la décennie, mais pas forcément celui du siècle. Mais c'est idiot ce que je dis....
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 19 Nov 2006 - 23:26

Jonathan Littell, auteur des "Bienveillantes", prix Goncourt et prix du roman de l'Académie française

"Il faudra du temps pour expliquer ce succès"

LE MONDE DES LIVRES | 16.11.06 | 13h46 • Mis à jour le 16.11.06 | 13h49

l y a trois mois encore, Jonathan Littell n'existait pas. Aux yeux du public tout au moins. Le succès fulgurant de son roman, Les Bienveillantes, avec en point d'orgue le prix Goncourt, obtenu le 6 novembre, a transformé cet inconnu en personnage public. A ce Jonathan Littell, objet de la curiosité des médias - à qui l'on peut accorder le mérite de n'avoir rien fait pour organiser sa médiatisation, voire même de lui avoir tourné le dos -, on a prêté plusieurs vies et plusieurs identités. Les rumeurs les plus infondées ont circulé. Richard Millet, son éditeur chez Gallimard, aurait écrit Les Bienveillantes, à moins que ce ne soit le romancier Robert Littell, père de l'auteur... A Barcelone, où il réside, Jonathan Littell a souhaité, pour "Le Monde des Livres", s'exprimer sur son roman.

Avec le recul, quelle carrière espériez-vous pour Les Bienveillantes ?
Cela s'est déroulé par étapes. Lorsque mon agent, Andrew Nurnberg, m'a dit qu'il aimait mon roman et avait bon espoir de le vendre, j'étais déjà très heureux. Je l'ai été encore plus quand il a été accepté par Gallimard. Toute ma culture littéraire est issue de leur fonds. Sinon, je ne m'attendais pas à grand-chose. J'ai investi cinq ans de travail dans ce livre, à mes frais. Je ne croyais jamais récupérer une somme d'argent équivalant au temps passé sur ce roman. Je pensais en vendre entre 3 000 et 5 000 exemplaires. Gallimard espérait un peu plus, à mon grand scepticisme. Ensuite, tout a explosé, de manière inattendue.
Comment expliquez-vous ce succès ?
J'en avais discuté avec Pierre Nora, fin septembre, au moment où le livre avait franchi la barre des 150 000. Il a eu cette phrase intéressante : "A ce niveau-là, ce n'est ni l'éditeur ni l'écrivain qui peuvent comprendre, mais un historien." Nous avons beaucoup discuté des raisons du succès, sans trouver de réponses. Deux grandes hypothèses se dégagent. La première tient au nazisme et au rapport que les Français entretiennent avec cette période de l'Histoire. La seconde relève davantage de la littérature. Gallimard avait constaté, depuis plusieurs années, une demande pour des gros livres, plus romanesques, très construits. Il faudra en tout cas du temps et du recul pour expliquer ce succès. Voir, par exemple, comment le livre est reçu en Israël, aux Etats-Unis et en Allemagne nous permettra de comprendre ce qui s'est passé en France.
Vous êtes-vous reconnu dans les différents portraits de vous parus dans la presse ?
Pas du tout ! On a parfois raconté n'importe quoi. J'ai été sidéré par la capacité d'invention des journalistes français. J'ai découvert plein de choses sur moi. J'aurais ainsi survécu à un massacre en Tchétchénie. Etonnant. Il suffisait pourtant de taper mon nom sur Google et lire les articles du New York Times qui faisaient état d'un incident - qui n'a rien à voir avec un massacre - que j'avais eu en Tchétchénie. Revu par la presse française, on avait l'impression que je me trouvais sous des cadavres ensanglantés avant de sortir en rampant de la fosse ! Le fact checking, le fait de vérifier des informations de base, me semble peu répandu en France. Je parle pourtant de choses simples : j'aurais travaillé en Chine, je serais marié, ma mère serait française, j'habite la Belgique et je parle allemand. Tout cela est inexact.
Je n'ai pas eu envie de me prêter au jeu du portrait car je n'aime pas ça. J'apprécie particulièrement cette phrase de Margaret Atwood : "S'intéresser à un écrivain parce qu'on aime son livre, c'est comme s'intéresser aux canards parce qu'on aime le foie gras."
Vous avez écrit un premier livre, Bad Voltage, un roman de science-fiction, inédit en France, qui se déroule dans les catacombes. Quel lien tissez-vous entre ce premier texte et Les Bienveillantes ?
Les Bienveillantes n'est pas vraiment un vrai deuxième roman. Entre-temps, d'autres textes de moi ont fini au placard, comme il se doit. J'ai regretté que Bad Voltage soit publié, mais j'étais prisonnier d'un contrat et je n'avais pas l'argent pour le rompre. J'avais 21 ans, c'est une bêtise de jeunesse. Je n'ai jamais voulu cacher ce roman, mais je ne le revendique pas non plus.
Je pense aux Bienveillantes depuis l'âge de 20 ans. Richard Millet, mon éditeur chez Gallimard, voulait mettre "premier roman" sur Les Bienveillantes, j'ai dit non. Nous avons choisi la formule "première oeuvre littéraire" pour la quatrième de couverture.
Vous êtes représenté par un agent, une pratique encore peu répandue chez les écrivains en France. Pourquoi ce choix ?
Mon père est écrivain professionnel depuis trente-cinq ans. Dans le monde littéraire anglo-saxon, si on veut publier un livre, on cherche d'abord un agent. La question ne s'est donc, pour moi, jamais posée. Cette tradition française d'envoyer d'abord son manuscrit à une maison d'édition m'est étrangère. Je comprends que cela perturbe certains en France, où un équilibre assez délicat fait qu'il s'y publie des livres qui ne le seraient pas ailleurs. Ce système a un coût. En France, pratiquement aucun auteur ne peut gagner sa vie ; toute la chaîne du livre vit du livre, sauf l'écrivain.
Les Bienveillantes s'est retrouvé, dès sa sortie, couvert de superlatifs et de comparaisons élogieuses. Etiez-vous flatté ou paniqué ?
Ni l'un ni l'autre. Prenons la comparaison de mon roman avec Guerre et paix. Les gens qui affirment cela m'ont mal lu, et par ailleurs mal lu Tolstoï. Ce n'est pas du tout le même type de littérature. Dans Guerre et paix, déjà, il y a la paix. Dans mon roman, il y a juste la guerre. Il y a un autre niveau de complexité dans le roman de Tolstoï. Un va-et-vient infiniment supérieur entre la vie normale et la guerre.
L'objet des Bienveillantes est beaucoup plus étroit. C'est le génocide pendant quatre ans, avec quelques échappées à droite et à gauche. L'ambition n'est pas la même. Plus profondément, il y a cette notion d'espace littéraire élaborée par Maurice Blanchot. Quand on est dedans, on ne sait jamais si on y est vraiment. On peut être sûr de faire de la "littérature", mais, en fait, rester en deçà, tout comme on peut être rongé de doutes, alors que depuis bien longtemps déjà la littérature est là. Le texte d'un malade mental peut se révéler de la littérature, quand le texte d'un grand écrivain ne l'est pas, pour des raisons ambiguës et difficilement explicables. On est de toute façon dans le doute. On ne sait pas. Je pense que Tolstoï ou Vassili Grossman étaient dans le doute. Pour Grossman en tout cas, c'est évident. Son ambition affirmée était de faire aussi bien que Tolstoï, mais il a dû très certainement se dire en terminant son livre qu'il n'arrivait pas au petit doigt de Tolstoï. La notion d'espace littéraire évacue la notion de qualité. Un texte très mal écrit peut se révéler de la grande littérature, quand un autre, pourtant très bien écrit, n'est pas de la grande littérature. Il faut juger chaque livre en fonction de ses objectifs et ses exigences propres, et non par rapport aux autres livres. C'est la raison pour laquelle je n'aime pas les prix littéraires. Ils ont naturellement tendance à mettre les livres les uns contre les autres. Or les livres ne sont jamais les uns contre les autres. J'ai envoyé une lettre à Antoine Gallimard où je lui explique que je ne suis pas contre les autres auteurs. Mon livre est contre lui-même, il travaille contre sa propre exigence, qu'il n'atteindra bien entendu jamais.
Comment définiriez-vous cette exigence ?
Un livre est une expérience. Un écrivain pose des questions en essayant d'avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir, pour arriver dans un noir encore plus noir que le noir de départ. On n'est très certainement pas dans la création d'un objet préconçu. C'est pour cela que je ne peux écrire que d'un coup. L'écriture est un coup de dés. On ne sait jamais ce qui va se passer au moment où l'on écrit. On essaye de poser ses pièces le mieux possible, puis on fait. Au stade de l'écriture, on pense avec les mots, plus avec la tête. Ça vient d'un autre espace. On avance par l'écriture et l'on arrive à un endroit où l'on ne pensait jamais se retrouver. C'est pour cela que je suis tout à fait prêt à accepter les critiques qui disent que je me suis trompé avec ce roman, que j'ai fait des choses fausses, inacceptables. Je ne savais effectivement pas ce que je faisais. Je pensais le savoir avant, mais le résultat final n'a rien à voir avec cela.
Comment jugez-vous ce résultat final ? Les Bienveillantes vous plaît-il ?
Il ne faut pas poser la question ainsi. Il vaut mieux s'interroger sur le concept initial pour avancer. Je peux répondre par la citation de Georges Bataille : "Les bourreaux n'ont pas de parole, ou alors, s'ils parlent, c'est avec la parole de l'Etat." Les bourreaux parlent, il y en a même qui pissent de la copie. Ils racontent même des choses exactes en termes factuels. La manière dont le camp de Treblinka était organisé, par exemple. Eichmann ne ment pas dans son procès. Il raconte la vérité. Lorsque je parle de parole vraie, je pense à une parole qui peut révéler ses propres abîmes, comme Claude Lanzmann y est parvenu avec les victimes dans Shoah.
J'ai découvert la phrase de Bataille après avoir terminé mon livre. Elle est venue m'éclairer rétrospectivement. Au début, je pensais que j'allais trouver dans les textes de bourreaux des choses auxquelles je pourrais m'accrocher. Entre ça et tous les bourreaux que j'ai fréquentés dans ma carrière - en Bosnie lorsque je travaillais du côté serbe, en Tchétchénie avec les militaires russes, en Afghanistan avec les talibans, en Afrique avec des Rwandais ou des Congolais -, je pensais avoir de quoi faire. Mais, plus j'avançais dans la lecture des textes de bourreaux, plus je réalisais qu'il n'y avait rien. Je n'allais jamais pouvoir avancer en restant sur le registre de la recréation fictionnelle classique avec l'auteur omniscient, à la Tolstoï, qui arbitre entre le bien et le mal. Le seul moyen était de se mettre dans la peau du bourreau. Or, j'avais l'expérience du bourreau. Je les avais côtoyés. Je suis parti de ce que je connaissais, c'est-à-dire moi, avec ma façon de penser et de voir le monde, en me disant que j'allais me glisser dans la peau d'un nazi.
Mais il s'agit d'un nazi hors norme, peu réaliste et pas forcément crédible.
Je suis d'accord. Mais un nazi sociologiquement crédible n'aurait jamais pu s'exprimer comme mon narrateur. Ce dernier n'aurait jamais été en mesure d'apporter cet éclairage sur les hommes qui l'entourent. Ceux qui ont existé comme Eichmann ou Himmler, et ceux que j'ai inventés. Max Aue est un rayon X qui balaye, un scanner. Il n'est effectivement pas un personnage vraisemblable. Je ne recherchais pas la vraisemblance, mais la vérité. Il n'y a pas de roman possible si l'on campe sur le seul registre de la vraisemblance. La vérité romanesque est d'un autre ordre que la vérité historique ou sociologique.
La question du bourreau est la grande question soulevée par les historiens de la Shoah depuis quinze ans. La seule question qui reste est la motivation des bourreaux. Il me semble après avoir lu les travaux des grands chercheurs qu'ils arrivent à un mur. C'est très visible chez Christopher Browning. Il arrive à une liste de motivations potentielles sans pouvoir arbitrer entre elles. Certains mettent davantage l'accent sur l'antisémitisme, d'autres sur l'idéologie. Mais au fond, on ne sait pas. La raison est simple. L'historien travaille avec des documents, et donc avec des paroles de bourreaux qui sont une aporie. A partir de là, comment construire un discours ?
Quels sont les critiques d'historiens qui vous ont le plus marqué et donc le plus stimulé ?
Certains ont soulevé des questions intéressantes sur des erreurs d'interprétation. Un historien a fait remarquer que j'avais mal interprété le rapport entre le SD (le service de sécurité de la SS) et la Gestapo en présentant les hommes du SD comme plus idéalistes que les brutes policières de la Gestapo. Il se peut ici, comme ailleurs, que je me sois planté. C'est un roman. Lorsque Vassili Grossman présente Eichmann dans un passage de Vie et destin, sa description est complètement fausse. Cela n'enlève pourtant rien à Vie et destin. Grossman voyait Eichmann en surhomme démesuré, qui trône au-dessus de tout. Cette vision résulte des matériaux auxquels il avait alors accès. C'est inexact, et alors ?
Lorsque Claude Lanzmann estime que mon bourreau n'est pas crédible, qu'il est malsain, il a raison. Sauf qu'il n'y aurait jamais eu de livre si j'avais choisi un "Eichmann" comme narrateur. La crainte de Lanzmann est que les gens ne connaîtront plus la Shoah que par mon livre. Le contraire est évident. Les ventes des oeuvres de Raoul Hilberg et de Claude Lanzmann ont d'ailleurs augmenté depuis la sortie de mon livre. Lanzmann et moi arrivons, à partir d'une même question, à deux conclusions qui sont irréductibles l'une à l'autre. Elles sont toutes deux vraies. Notre discussion n'est pas finie.
Y aura-t-il une adaptation cinématographique des Bienveillantes ?
Non. Ces droits ne sont pas à vendre. Je ne pense pas qu'il soit possible d'adapter ce livre au cinéma.
Qui va se charger de la traduction en langue anglaise de votre roman ?
Nous cherchons un traducteur avec lequel je collaborerai. Je voudrais que l'anglais ne soit pas qu'une traduction. Il y a un ton à trouver que le traducteur trouvera peut-être immédiatement.
Cette question de la langue a fait aussi débat à propos de votre roman, auquel on a reproché quelques anglicismes. Ne croyez-vous pas qu'il se cache derrière ces reproches une conception réactionnaire de la langue française, qui voudrait que celle-ci reste figée quand elle est par nature en mouvement perpétuel.
Il y a des anglicismes dans mon roman ! Et comment ! Je suis un locuteur de deux langues et, forcément, les langues se contaminent entre elles. Il y a un magnifique travail d'Albert Thibaudet qui montre, chez Flaubert, l'influence des provincialismes normands sur la langue littéraire de l'auteur de Madame Bovary. C'était perçu au départ comme une faute, mais, à partir de cela, Flaubert a produit des beautés. Chacun a ses particularités linguistiques. Alain Mabanckou va avoir de très belles trouvailles qui viennent de la manière qu'ont les Africains de parler français. Ses formules peuvent sembler bizarres, désuètes, mais elles sont magnifiques. Il est intéressant, cette année, que plusieurs prix littéraires aient été décernés à des non-francophones. Nancy Huston est anglophone. Comme pour moi, le français n'est pas la langue natale de Mabanckou. En Grande-Bretagne, cela fait des années que les plus grands écrivains sont indiens, pakistanais, japonais. Et, grâce à eux, la langue s'enrichit.
Propos recueillis par Samuel Blumenfeld

Article paru dans l'édition du 17.11.06
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Dim 19 Nov 2006 - 23:30

"Les Bienveillantes", une belle histoire, par Antoine Gallimard

LE MONDE DES LIVRES | 09.11.06 | 11h16 • Mis à jour le 16.11.06 | 13h49

l y aurait de ma part quelque ingratitude à ne pas témoigner de la sympathie à l'égard de l'auteur de l'éditorial du Monde daté du 8 novembre dernier : "Goncourt cas d'école", qui se fait l'écho des convictions que nous sommes nombreux à partager en France sur le métier d'éditeur. Mais l'écho est ici un peu infidèle. Rappelons-en la teneur : pour Les Bienveillantes, le premier éditeur de l'oeuvre - Gallimard - serait lésé par le fait que Jonathan Littell, représenté par son agent, ne lui a cédé que les droits de publication en langue française de son oeuvre, en se réservant ses droits pour les traductions à venir. Cette pratique, contraire aux intérêts de l'édition littéraire, marquerait un tournant dans l'histoire des relations entre l'auteur et son éditeur.

Nous aurions bien sûr préféré que nos services de cession puissent gérer les droits de ce roman hors de notre domaine linguistique, comme c'est le cas pour la majorité de nos auteurs français. Il nous revient de convaincre ces derniers qu'il s'agit là d'un bon choix pour leur oeuvre. Ce n'est ni défendre une spécificité française, ni soutenir une tradition : c'est faire le choix de l'efficience. Mais nous savons aussi qu'il n'y a rien d'universel à cela.
Il reste que la situation contractuelle des Bienveillantes est spécifique et ne se prête guère à l'exemplarité ; car ce livre a pour singularité d'avoir été écrit en français par un auteur américain, de surcroît représenté par un agent britannique. L'auteur a choisi logiquement de publier son roman en premier lieu en France ; aussi a-t-il choisi de négocier d'abord avec un éditeur français, avec l'intention de proposer ensuite son oeuvre à des maisons étrangères. Nous avons donc passé avec lui un accord classique, concluant une négociation avec l'agent d'un auteur étranger. Nous n'agissons pas autrement, et cela depuis de nombreuses années, avec la plupart des écrivains anglo-saxons ou hispaniques. Il n'y a rien ici de bien singulier et nouveau. Et Jonathan Littell ne fait pas école dans le contexte français.
A vrai dire, le risque majeur n'est pas là où l'éditorialiste du Monde croit qu'il réside. Il est plutôt dans la restriction des durées d'exploitation des oeuvres cédées aux éditeurs, alors même que le modèle français privilégie une cession pour toute la durée de la propriété intellectuelle (plusieurs décennies, donc). Je vois couramment aujourd'hui arriver sur mon bureau des propositions d'agreement prévoyant des durées de cession de trois à cinq ans à partir de la signature du contrat, la traduction de l'oeuvre n'ayant pas encore été entreprise (ce n'est pas le cas des Bienveillantes) ! Ce cadre peu favorable se voit parfois assorti du refus de convenir d'une option sur l'oeuvre à venir de l'auteur. Il y a là un véritable danger. Comment défendre une oeuvre dans le temps, et pourquoi tout entreprendre en ce sens, si nous ne disposons d'aucune garantie sur ce que seront nos droits dans les deux ou trois ans qui suivent... A quoi bon amender, semer et arroser lorsque l'on est à la merci du coupeur de plants et menacé d'expropriation ? C'est insensé, à tout point de vue.
Il n'y a pas d'édition durable à l'ère du soupçon. De fait, c'est bien la confiance qui gagne avec Les Bienveillantes. Et tout premièrement, celle qui caractérise les relations entre l'éditeur et les libraires. Nous avons fait en sorte qu'un très grand nombre d'entre eux, indépendants ou non, puissent lire ce roman durant l'été, avant sa sortie en magasin. Nous les avons spécialement alertés. La prise de conscience s'est faite ici, pendant ces deux mois qui ont précédé la sortie de l'ouvrage. L'histoire qui a suivi est belle. Elle appartient aux lecteurs.

Antoine Gallimard est PDG des éditions Gallimard.

Antoine Gallimard

Article paru dans l'édition du 10.11.06
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Sam 23 Déc 2006 - 16:17

Reportage

Beyrouth, Littell, l'art de la guerre

Christophe Ono-dit-Biot a suivi Jonathan Littell, Goncourt 2006 avec « Les Bienveillantes » (630 000 exemplaires), dans un Liban de nouveau au bord du gouffre. Etrange rencontre.

«C'est pas pire que Mostar ! » Il assène ça, le regard bleu vide, et retourne picorer du bout de sa fourchette une assiette de chiche-kebab. Il a le teint blême, la langue verrouillée, et un long manteau de cuir noir dont il redresse lugubrement le col quand il marche. Guère bienveillant, l'auteur des « Bienveillantes » annonce d'emblée qu'il n'écrira peut-être pas d'autre livre. A côté de lui, d'ailleurs, tripotant son chapelet arabe, son éditeur Richard Millet s'impatiente et prend son meilleur accent levantin pour scander son expression fétiche : « Khalass ! » (« Assez ! »).
Assez ! Assez de discours, plus de questions, rien ne doit plus filtrer ! Jonathan Littell est à Beyrouth pour une semaine, officiellement invité par le festival Auteurs en direct pour présenter son oeuvre au public libanais, mais les vraies raisons de son voyage sont tenues plus secrètes que les rencontres entre le général Aoun et le chef du Hezbollah.
Le romancier-éditeur et son poulain aux oeufs d'or ont débarqué dans une ville sous tension. Des chars d'assaut à tous les coins de rue, dont les artilleurs ne grillent, pour l'instant, que des cigarettes. Entre les pubs sexy pour la marque Intuition - une fille offerte qui a gardé ses bottes - fleurissent les portraits géants des « martyrs » Pierre Gemayel et Rafic Hariri, ainsi que ceux des journalistes Gebran Tueni ou Samir Kassir. Tous tués dans leur voiture. Au Liban, écrire ou conduire, il faut choisir. Et puis il y a aussi cet hymne martial obsédant, craché par d'énormes enceintes, qui monte depuis la place des Martyrs en direction du palais gouvernemental du Grand Sérail, vous remue les tripes et vous empêche de fermer l'oeil : « Allah akbar ! »
Alors, pourquoi sont-ils venus ? Pour dialoguer, tout simplement. Sur l'art, l'écriture, la musique et peut-être la guerre. Une conversation à bâtons rompus, qu'ils feront paraître en mars dans la revue Le Débat de Pierre Nora. Leurs rendez-vous ont lieu dans l'une des chambres de l'hôtel où ils sont descendus. L'hôtel Alexandre, qui servit de QG à Ariel Sharon lors de l'invasion israélienne de 1982. C'est Littell lui-même qui vous glisse ça en vous tenant la porte de l'ascenseur. Ça l'émoustille. Il a demandé le numéro de la chambre du « Lion », mais personne n'a voulu le renseigner. Pour se mettre en jambes, les deux romanciers boivent du whisky. Littell, lui, grille ses traditionnels cigarillos. Ils s'enregistrent et finissent, de l'avis de Millet, « un peu bourrés et très fatigués ». Le matin, ils quittent l'hôtel comme deux fantômes, s'engouffrent dans une voiture noire et ne rentrent qu'à la nuit tombée. Ils sillonnent le pays. Tyr, Baalbek, Byblos, Afqa, où le dieu Adonis aurait été tué par un sanglier, et puis l'endroit iconique des Cèdres, tout en haut de la montagne chrétienne. Ce que Littell y a préféré ? « Le bunker de Samir Geagea », dit-il, évoquant le chef des Forces libanaises, qui depuis sa sortie de prison s'est retranché sur ces hauteurs. Et à Byblos ? « Les trous où les Phéniciens mettaient leurs morts. » Décidément ce type est étrange. Très côté obscur.
« J'en ai fini avec les nazis », annonce-t-il au cours d'un dîner. Avant d'évoquer l'Afghanistan dont il a rapporté la chevalière de métal blanc qui orne son annulaire. « Je m'entendais bien avec les talibans. » Avec le regard froid et mobile d'un lézard, l'ancien petit soldat de l'humanitaire évoque la pendaison du président Najibullah par les hommes aux turbans noirs. « Les poches pleines de billets de banque et des cigarettes dans les narines, le sexe coupé... » Entre deux bouchées de carpaccio, il lance une précision sur les deux façons de couper les bras humains en Sierra Leone, « manche courte » et « manche longue ». Quand il évoque les livres, c'est pour dire son mépris pour la littérature contemporaine. Mépris qu'il partage avec Richard Millet, qui, malgré les éloges de la presse et les prix, parle des « Bienveillantes » comme d'un livre que la critique littéraire française, « nullissime, mafieuse et pourrie jusqu'à la moelle », a voulu enterrer. L'auteur français le plus récent que Littell a lu, c'est Albert Cohen. Houellebecq ? « Ça m'est passé au-dessus de la tête, j'étais en Sierra Leone. » Manche courte, manche longue. Le seul ouvrage qui l'intéresse, en ce moment, c'est la biographie introuvable de Staline par Nussimbaum, un juif de Bakou qui se fera appeler Kurban Saïd pour jouer au prince musulman. Et au fait, pourquoi lui, Littell, veut-il la nationalité française, qu'il a demandée deux fois ? « Je pourrais tout aussi bien demander la nationalité belge. Je veux un passeport européen, parce que c'est très utile pour aller dans des endroits comme les tribus pachtounes du Pakistan. » Encore une zone de guerre. Ne pense-t-il donc qu'à ça ? Le soir, sans un mot, il vous suit place des Martyrs, entre les tentes UNHCR des hezbollahi et des aounistes, qui font le siège du gouvernement en dansant autour des feux de camp et en jouant du djembé. Un drapeau rouge avec la faucille et le marteau attire son oeil. Il sort son calepin et recueille, attentif, les paroles d'un communiste qui travaille chez Nina Ricci. Ça ne le fait même pas rire. Toujours ce regard de lézard. Sang-froid.
Pas un hasard, finalement, si le Lord of War de Gallimard est venu à Beyrouth. Beyrouth, la ville dont la boîte de nuit la plus célèbre, le B-018, est un trou design creusé dans le sol d'un camp palestinien nettoyé par les Phalanges chrétiennes. Un lieu construit après la guerre civile, mais « toujours de circonstance », explique l'architecte Bernard Khoury, qui a voulu « mettre le doigt sur le vide ». Beyrouth, frappé par un été meurtrier qui a fait surgir, comme les fleurs après la pluie, une stupéfiante génération d'artistes. Ils ont même exposé ensemble après le cessez-le-feu. L'exposition s'appelait « Nafas Beirut », « le souffle de Beyrouth ». On y a vu des toiles déchirées titrées « Je n'ai plus envie de parler, je ne sais plus ce que je ressens », des portraits rose bonbon de Nasrallah, détourné façon pop art, et des performances musicales délirantes, comme ce « Summer Drone » enregistré par le musicien rock Charbel Haber avec les bruits des drones israéliens qui l'empêchaient de dormir. Beyrouth, enfin, dont le film emblématique, « The Last Man », de Ghassan Salhab, suit la figure d'un homme traquant dans Beyrouth le vampire qui, jour après jour, vide la ville de son sang... « Cette guerre m'a fait penser que le Liban, cette merveilleuse expérience de coexistence entre des communautés, n'était peut-être après tout qu'une idée qui allait voler en éclats... », résume, choquée, la cinéaste Lamia Joreige.
Littell, lui, « rêvai(t) du Liban ». Cette guerre l'« a fasciné par ce côté absurde, urbain, fratricide ». C'est ce qu'il a déclaré au quotidien francophone L'Orient-Le Jour, au verso d'un article racontant comment les vieux miliciens sunnites de 1975-1990 astiquent leur kalachnikov en attendant d'en découdre avec les chiites du parti de Dieu... Sur une autre page, ironie du sort pour ce grand fan de Céline, une analyse politique s'intitule « Bagatelles pour un massacre »... Comme tout cela est étrange, prémonitoire, glaçant ! Etrange et glaçante aussi, la conférence de Littell organisée par L'Orient littéraire au Centre culturel français. A l'entrée, encore des chars d'assaut blasonnés de glaives dressés, et puis un sas où l'on fouille les amateurs de littérature comme autant de potentiels kamikazes... Que dire, enfin, de ce qui se joue à l'intérieur, sur la scène du théâtre Montaigne ? Alexandre Najjar, auteur de « L'école de la guerre », évoque les plaies de sa ville martyre. Richard Millet, son obsession de sa propre mort, qui le pousse à retourner au Liban pour retrouver son enfance... Et Littell, enfin, son verre de whisky posé devant lui, livre les clés de son roman après avoir dit son admiration pour la dimension « hallucinatoire extra-puissante » du film « Apocalypse Now ». « La question du bourreau est le seul trou noir qui reste dans les études sur ce sujet, dit-il. J'ai voulu appréhender par bonds intuitifs ce schreibtischtöter, ce "bourreau de la machine à écrire", ce bourreau fonctionnaire. Ensuite, que ce soit le nazisme ou la chasse à la baleine, c'est un objet d'étude, c'est tout... »
Il parle d'une façon extrêmement sophistiquée, distanciée, d'une voix grave et froide, morbide. Mais son héros noir, Max Aue, il l'appelle tout simplement « Max » et ça sonne bizarre dans ce théâtre qui résonne. Il évoque Abou Ghraib, qu'il appelle une « séquence », qui a « libéralisé l'interdiction de la torture ». « Tout le monde, un jour, a le potentiel pour franchir la barre. » Banalité du mal ? « Cette expression ne veut rien dire, dit-il d'une voix cassante. Il y a des gens qui tuent quelqu'un d'une balle dans la tête comme on écrase un cafard et qui vont prendre un café après. Ce n'est pas pour autant que le mal est banal pour quelqu'un qui assiste à ce meurtre. » Pour la première fois, il se laisse aller à un exemple personnel pour montrer, à nouveau, que le mal n'est pas individuel. « Je n'ai pas vécu la guerre civile libanaise, mais j'ai vécu d'autres guerres, et ça m'est arrivé de passer le matin devant un cadavre. Ça ne m'a pas empêché, moi aussi, d'aller boire mon café. C'est un problème sociétal, pas individuel. C'est à la société de gérer le fait qu'on puisse sortir le matin sans risquer de se prendre une balle dans la tête. Et pour vous, c'est un problème pertinent en ce moment. » Silence de mort dans la salle. Son éditeur en rajoute sur le thème des bourreaux malgré eux, évoquant le dernier bourreau français, le maître de la guillotine, qui avait coupé 400 têtes. « Un jour, une seule fois, le sang l'a aspergé, et ce qu'il faisait l'a terrifié, pour la première fois... »
Bourreau, Beyrouth. Liban. Taliban. Ces mots, ces noms, commençaient à se confondre désagréablement. Filmé par la télévision pendant sa séance de signatures, Jonathan Littell demande qu'on cesse immédiatement de tourner, sous peine de le voir quitter la salle. Comme s'il ne devait pas rester de trace de son intervention, et peut-être de son passage éclair sur cette terre libanaise menacée à nouveau de chaos. Le soir, après le concert de Charbel Haber, pour une fois sans drone, trois tanks glissaient sur leurs chenilles devant la salle remplie de jolies filles qui voulaient s'amuser. Jonathan Littell, lui, dormait sans doute déjà, enveloppé dans son cuir noir. En se disant peut-être, dans ses rêves obscurs, que Beyrouth, finalement, ce n'est pas pire que Mostar.


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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mar 2 Jan 2007 - 16:01

Jonathan Littell, homme de l'année

Propos recueillis par Florent Georgesco. (Le Figaro Magazine, 29 décembre 2006)


FIGARO MAGAZINE. Vendu à plus de 600 000 exemplaires, «Les Bienveillantes» est un phénomène éditorial et sociétal qui dure. Entretien avec son auteur et enquête sur la signification de ce succès.

Un mois et demi avant la sortie de son roman chez Gallimard, l'écrivain américain de langue française Jonathan Littell accordait à La Revue littéraire * (Editions Léo Scheer) un entretien inédit. Il y évoque aussi bien son itinéraire personnel - de ses passions adolescentes à son expérience dans l'humanitaire en zone de conflits en passant par l'influence de ses lectures de jeunesse -, que la genèse et les enjeux politiques, philosophiques et métaphysiques d'un livre écrit sous les auspices de la pensée grecque. Surtout, il s'explique en détail sur la figure à la fois fascinante, torturée et emblématique de son héros, l'officier nazi Maximilien Aue. Le Figaro Magazine en publie les principaux extraits.

Florent Georgesco - Un premier roman, bien souvent, est un leurre : il y en a trois ou quatre derrière. C'est la partie émergée du tiroir. Dans votre cas, on a l'impression contraire : «Les Bienveillantes» est un livre si monumental, et si étrange, qu'il donne l'impression d'être l'oeuvre d'une vie. On n'imagine pas qu'un homme de votre âge (vous avez 38 ans, sauf erreur de ma part) puisse écrire un tel roman sans y mettre toute son énergie créatrice.

Jonathan Littell - Et pourtant, ce n'est même pas le premier livre que je publie. J'ai sorti un roman de science-fiction aux Etats-Unis quand j'avais 19 ou 20 ans. Mais ça ne compte pas vraiment. C'était une commande pour une petite série assez merdique. A la même époque j'ai fait un scénario, une commande également. Je ne prenais pas ça au sérieux. Cela dit, techniquement, ce n'est pas un premier roman. C'est pourquoi j'ai refusé que Gallimard mette «premier roman» à l'arrière du livre. Nous sommes finalement tombés d'accord sur l'expression «première oeuvre littéraire», qui était plus juste.


Vous avez une expérience de la technique littéraire, narrative en tout cas, déjà ancienne...

Oui, en un sens. Ensuite, après la fac, entre 21 et 25 ans à peu près, j'ai pratiqué la traduction littéraire.


Qu'avez-vous étudié à la fac ?

Aux Etats-Unis, ce n'est pas spécialisé comme ici, j'ai fait un peu de tout : de l'art contemporain à la physique quantique en passant par la sociologie, le jazz... De la littérature aussi bien sûr, mais pas seulement.


Avant vos études, vous viviez en France.

Oui, je suis né à New York, mais je suis arrivé en France quand j'avais 3 ans. Je suis d'ailleurs reparti en Amérique entre-temps. J'y ai vécu entre 13 et 16 ans.


Pour l'essentiel, vous avez d'abord été formé en France, dans la langue française.

Oui, d'autant que de 13 à 16 ans, j'étais au lycée français de New York. Ensuite j'ai passé mon bac à Paris. Et après je suis parti à la fac...


Est-ce qu'à ce moment-là vous écriviez, en dehors de ces commandes et de vos traductions ?

Non, je ne savais même pas vraiment que ça existait. J'exagère un peu, mais je n'étais pas très calé dans ce domaine-là. Cependant, l'été où j'ai écrit ce petit livre de science-fiction, j'étais au Colorado, j'ai rencontré William Burroughs, et cela m'a ouvert de nouvelles dimensions. C'est un monsieur que j'aime beaucoup. Il m'a offert Le Festin nu. Il a lu quelques pages de mon bouquin. Il adorait la prose de série B. A partir de là j'ai commencé à lire tous les modernes, et à les traduire. J'ai traduit Blanchot, Genet, Sade... Mes traductions n'ont pas été publiées, d'ailleurs, sauf quelques lettres de Sade dans une revue littéraire. En fait, il était question d'en faire des livres, j'avais des éditeurs pour cela, et puis ça a capoté, on n'a jamais pu avoir les droits.


Qu'aviez-vous en tête quand vous faisiez ces traductions ? Vous imaginiez-vous mener, simplement, une carrière de traducteur, ou étiez-vous conscient de faire vos gammes en vue d'une oeuvre personnelle ?

J'avais envie écrire, mais je ne savais pas trop par quel bout prendre ça. J'écrivais de petites choses, un peu au hasard.


Dans quelle langue ?

Au début, c'était en anglais, et puis à un moment, pour des raisons diverses, je suis passé au français. Mais bon, de toute façon j'ai vite laissé tomber - c'était vers 1992...


Vous avez laissé tomber quoi ? Tout, traductions comprises ?

Oui. C'est là que je suis revenu en Europe. Au bout de six mois environ, j'ai été en Bosnie. J'ai fait de l'assistance humanitaire pendant sept ans. Sept ans de terrain...


Vous étiez dans quelle association ?

Action contre la faim. Mais purement par hasard. En fait je suis allé à Sarajevo en free lance. Je ne savais pas ce que je ferais. Je me baladais dans l'Europe de l'Est et puis je suis arrivé à Dubrovnik, où j'ai rencontré des gens qui m'ont dit : «Tu sais, c'est pas tellement compliqué d'aller à Sarajevo.» Je suis allé voir et j'ai compris que je ne pouvais pas rester là en touriste. Or, comme pour un certain nombre de raisons je ne voulais pas faire du journalisme, je me suis engagé dans la branche humanitaire. J'ai été recruté sur place. C'était fin 1993. A l'époque, les critères de recrutement étaient beaucoup plus souples qu'ils ne le sont maintenant, on prenait n'importe quel type qui était assez con pour venir à Sarajevo pendant la guerre... Maintenant, c'est très professionnalisé, il faut des formations, etc. Moi, j'ai été formé sur le tas. Je suis resté deux ans en Bosnie, jusqu'à la fin de la guerre, et j'ai enchaîné sur d'autres missions.


Cet engagement a donc correspondu à un arrêt durable de vos activités littéraires, quelles qu'elles soient - les textes personnels comme les traductions, les séries B ou les scénarios ?

Oui. Mais je continuais à lire beaucoup. C'est ça qui est bien dans les missions de guerre : on a du temps, on est planqué en permanence, il y a les couvre-feux, tout ça, on est enfermé à la maison. J'avais des piles de livres : surtout des Pléiades - les Pléiades sont ce qu'il y a de mieux dans ces circonstances, le rapport entre le nombre de pages et le poids est le bon, ça tient plus longtemps. J'ai lu énormément.


Mais aviez-vous renoncé à écrire, un jour ?

Oh, non... En fait, j'avais déjà l'idée de ce livre au fond de ma tête - depuis 1989.
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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mar 2 Jan 2007 - 16:03

Quelle était cette première idée du livre ? Comment vous le représentiez-vous ?

II y avait une photo sur laquelle j'étais tombé quand j'étais en fac. Je ne savais même pas ce que c'était à l'époque, je l'ai appris plus tard : le cadavre d'une partisane russe, une icône de la propagande soviétique de guerre, tuée par les nazis devant Moscou. On a retrouvé son cadavre à moitié nu et dévoré par les chiens. Dans le livre, je fais une brève description de ce cadavre-là, sans trop appuyer, en hommage à cette photo. A l'époque, ça m'avait beaucoup travaillé : le décalage entre la beauté de la fille et l'horreur de la scène, de ce cadavre dans la neige, déchiré par les chiens. C'est une photo atroce, mais qui est belle. Au départ, c'était axé sur ça, sur la guerre elle-même, en particulier sur le front de l'Est.


Et vous vous disiez que vous alliez en faire quoi ?

Oh... quelque chose...


Ce n'était pas encore une idée définie ?

Non.


Mais elle a traversé tout ce temps-là ?

Oui, il y a eu à peu près douze ou treize ans de réflexion avant que je commence vraiment à travailler. Pendant ce temps, des couches se formaient, certains blocs se mettaient en place. J'avais besoin d'accumuler le plus possible de ces couches, et qu'elles se décomposent, qu'elles s'interpénètrent, pour faire une sorte de compost. J'ai trouvé la structure fondamentale, inspirée d'Eschyle, de L'Orestie, en 1998. Jusque-là, j'avais de vagues notes, mais rien de systématique. A cette époque, j'ai pris six mois de break avec mon amie. On a fait un grand voyage en Asie centrale, au Pakistan, au Tadjikistan... et on est restés bloqués à Bichkek pendant trois semaines, dans des conditions un peu fatigantes... On attendait un visa iranien, ils ne voulaient pas nous le donner. Il n'y avait absolument rien à faire. On se promenait beaucoup. On avait le temps de réfléchir. C'est là que j'ai conçu le montage du livre.


Est-ce à ce moment que vous avez imaginé de prendre un officier nazi comme personnage central, et de lui donner la parole ?

Non, ça j'y pensais depuis le début. Ce qui est venu plus tard, c'est le fait de le situer au coeur des processus d'extermination. Comme je vous le disais, j'étais d'abord parti sur une idée de guerre. Mais après avoir travaillé un certain temps dans les guerres, je ne sais pas pourquoi, le projet a évolué vers les aspects bureaucratiques de l'extermination.


L'essentiel était alors en place : le personnage, la structure... Avez-vous commencé à écrire ?

Non, pas encore. Il est vrai que si avant 1998 je n'avais que des bribes, à partir de là je me suis dit : voilà, maintenant, je tiens le livre, je sais par quel bout le prendre. Seulement, on m'a offert un poste en Russie. Je devais m'occuper de prisons et d'orphelinats, c'était un poste très intéressant mais plutôt tranquille, qui permettait une vie normale. Ça a duré six mois : la guerre a recommencé en Tchétchénie, je suis reparti pour quinze mois de conflit, un peu contraint et forcé par les événements. Et puis, en 2001, j'ai dû arrêter de travailler. J'ai compris que c'était le moment de me mettre au livre. Je m'y suis consacré à plein temps. J'ai lu des centaines de bouquins, je suis allé sur le terrain... Mes recherches ont duré un an et demi à peu près.


Ensuite, l'écriture était possible...

Voilà.


Est-ce que, avant ces recherches, vous voyiez votre personnage, est-ce qu'il avait déjà pour vous quelque chose de concret, de précis, ou est-ce à travers cette recherche que vous avez pu le dessiner ?

Quand j'ai conçu la structure fondamentale, il avait... je ne dirai pas une existence psychologique, mais enfin, une existence de personnage. Par contre, il fallait que je l'inscrive dans une réalité historique déterminée. Je connaissais son ton, sa manière d'être, il me restait à préciser son environnement, son parcours, son CV si vous voulez.


C'est ce qui frappe dès le début du livre : le personnage s'impose d'emblée, par son ton justement. On a quelqu'un devant soi. Il y a la masse documentaire, qui est considérable, tous ces détails, cette restitution des faits, mais sa présence à lui l'emporte sur tout.

Le risque, c'était d'être noyé dans les faits. Je devais jongler avec tous les éléments que j'avais réunis et, en même temps, garder une unité d'un bout à l'autre. C'est pour ça que la première personne s'est imposée, comme une note fondamentale. J'ai essayé de maintenir cette tonalité.


Je crois que vous y êtes arrivé, et que c'est ce qui fait la force du roman, ce qui lui donne sa puissance d'attraction. On a d'ailleurs l'impression qu'il a été écrit d'une traite, en un souffle.

Oui, je l'ai écrit d'un coup, en quatre mois en fait, pour le premier jet. Je me disais : ça passe ou ça casse. Et ça a marché. C'est sorti d'un coup. Je m'étais complètement isolé, je ne voyais personne sauf mon amie et mon fils, et encore... Après j'ai passé quelques années à faire du nettoyage stylistique, mais l'essentiel était là. (...)


Que diriez-vous aujourd'hui de votre narrateur ? Quels sentiments éprouvez-vous face à lui ?

Il est difficile de dire du bien d'un aussi sale type...


Oui, mais vous avez vécu longtemps avec lui.

Je pourrais dire que c'est moi.


Et il y a des moments où il est difficile de dire du bien de soi...

Oui, bien sûr. Disons que c'est un moi possible, si j'étais né allemand en 1913 plutôt qu'américain en 1967. C'est aussi de cette manière que je l'ai abordé. Les gens ne choisissent pas forcément... Il y a beaucoup de moi dans ce type, à côté de beaucoup de choses qui ne sont pas de moi. Lui fait du nazisme avec autant de sincérité que moi j'ai fait de l'humanitaire. C'est un peu le propos du livre. Mais ça ne signifie pas que je l'innocente.


De ce point de vue, le fait qu'en un certain sens vous ne vous innocentiez pas, vous, l'innocente tout de même partiellement, lui : il n'est pas né en 1967, mais en 1913, c'est le hasard.

Oui, mais en même temps... L'influence de la pensée grecque sur le livre va bien au-delà de sa structure eschyléenne. J'aime beaucoup la façon qu'avaient les Grecs de penser la morale, qui est beaucoup plus pertinente pour essayer de comprendre ce genre de phénomène-là que l'approche judéo-chrétienne. Avec le judéo-christianisme, on est dans la faute, le péché, dans le jeu entre péché pensé et péché commis... L'attitude grecque est beaucoup plus carrée. Je le dis dans le livre : quand OEdipe tue Laïos il ne sait pas que c'est son père, mais les dieux s'en foutent : tu as tué ton père. Il baise Jocaste, il ne sait pas que c'est sa mère, ça ne change rien : tu es coupable, basta. L'intention n'entre pas en compte. C'est ainsi qu'on s'y est pris dans les procès d'après-guerre, et c'est la seule façon de le faire. Tel type a commis tel acte. Peu importe la raison qui l'a amené à le commettre. Qu'il ait été de bonne foi, de mauvaise foi, qu'il l'ait fait pour de l'argent ou parce qu'il y croyait, c'est son problème : il a commis cet acte, il va être jugé et condamné. C'est tout. Après, il y a des gens qui ont été exécutés, d'autres ont été emprisonnés, certains ont été relâchés, il y en a même qui n'ont jamais été arrêtés... Ce n'est pas juste. C'est comme ça. C'est le hasard des processus. Ça n'a rien à voir avec la culpabilité.


C'est-à-dire que votre livre n'est pas un livre sur la culpabilité ou l'innocence. Ce n'est pas un livre sur la justice.

Non, en effet. Le narrateur le dit au départ : j'ai fait ce que j'ai fait, je ne suis pas là pour me justifier, je vais juste vous expliquer comment ça se passe. Moi, ce qui m'intéresse, c'est ça, c'est comment les choses se passent. Dans mon travail, j'ai souvent été obligé de dealer avec des gens semblables à lui : des assassins serbes, rwandais, tchétchènes, russes, afghans... Je leur serrais la main avec un grand sourire. C'est une question professionnelle : on est là pour obtenir ce qu'on veut d'eux, point. On ne les juge pas.


Mais en l'occurrence que vouliez-vous obtenir de votre personnage ?

Eh bien, de savoir comment ça se passe. Confronté à des types pareils, je n'arrive pas à comprendre comment ils peuvent faire ce genre de choses. Ils sont très bizarres, voire complètement délirants. Un jour, à Sarajevo, ma voiture se fait tirer dessus à coups d'obus. Le lendemain, je vais chez les Serbes me plaindre, je trouve un colonel que je connais qui me dit : «Vous n'avez pas le droit de prendre cette route, donc c'est bien fait pour vous. De toute façon, si j'avais voulu vous dégommer je vous aurais dégommé.» Après, on a une grande discussion, et il m'explique pourquoi il fait tout ça : «Avant, j'étais pêcheur à la ligne, et chez moi, à Sarajevo, j'avais pour 20 000 marks d'appâts. Ces sales bougnoules, ils ont pillé mon appartement, ils ont piqué tous mes appâts.» Et ce type, ça faisait trois ans qu'il bombardait Sarajevo, qu'il snipait les gens... Pour une histoire d'appâts...


Le narrateur, lui aussi, se retrouve pris dans le processus d'extermination d'une façon arbitraire, et absurde. Sa première intention n'est pas de massacrer les gens.

Non, pas du tout ! Au départ, ce n'est pas un salaud, c'est plutôt quelqu'un de bien. Il dit à un moment, à peu près : «Qui aurait pu s'imaginer qu'on prendrait des juristes pour assassiner des gens sans procès ? Moi quand je me suis engagé là-dedans, je ne pensais pas du tout que c'était pour ça.» Et puis après... Il a fait ce qu'on lui a dit de faire. C'est malheureux, mais c'est comme ça. C'est un garçon obéissant. Moi, je ne le suis pas, j'aurais peut-être eu un réflexe de refus, je ne sais pas. Mais lui, il est dans sa logique à lui.


Maintenant que vous avez fait tout cet énorme travail, et que vous êtes entré dans la vie de cet homme, avez-vous le sentiment de mieux comprendre ?

Oui et non, ce n'est pas une compréhension intellectuelle, mais... D'une certaine manière, j'ai éprouvé les choses.


Vous êtes passé par le chemin qu'il a suivi.

Oui, mais ça reste de la fiction. Ce type est hors normes à bien des égards. La plupart de ceux qui étaient là-dedans étaient des amoraux complets, qui ne se posaient pas de questions, contrairement à lui. Mais avec son regard lucide à l'intérieur de la machine, il me permettait d'observer les autres, de disséquer tous les types de bourreaux qui étaient autour de lui. Cela dit, vous savez, ça ne change rien. Ce n'est pas parce qu'on comprend mieux qu'on va empêcher les Américains de faire des saloperies - qui ne sont pas comparables à celles dont je parle dans le livre, mais qui sont quand même de grosses saloperies. Parce que, non seulement ils ont la puissance, mais ils ont des armées de juristes, des gens qui ont fait de meilleures études que moi et qui touchent des salaires faramineux pour expliquer que les tortures, les emprisonnements arbitraires, et tout ça, sont légitimes. Ça n'a pas le même sens que dans la situation de mon narrateur, mais ça s'en rapproche.


Comprendre ne sert à rien ?

Si, mais après, il y a la politique, le social, et le social c'est la masse. La masse ne va pas forcément dans le bon sens. Aux Etats-Unis, elle vote une deuxième fois pour Bush, parce qu'elle l'aime bien, elle se reconnaît en lui, quoi qu'il fasse. Il est religieux, il croit en Dieu, tout va bien. Qu'est-ce qu'on peut contre ça ? Moi, simplement, je pars vivre à l'étranger.




* Actuellement en kiosque. Le prochain numéro de La Revue littéraire paraîtra le 19 janvier, avec notamment un entretien avec Emmanuel Carrère.

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MessageSujet: Re: Les Bienveillantes de Jonathan Littel   Mar 2 Jan 2007 - 23:02

Un article qui illustre les difficultés de Libération :

Carton de l'année, le roman «les Bienveillantes» de Jonathan Littell a mis en relief la fascination pour la période nazie.

Ras la casquette

Par Edouard LAUNET

Libération, 30 décembre 2006

Il fut un temps où, dans le champ culturel, l'accessoire nazi était le vecteur d'une provocation radicalement idiote. C'est Jimmy Page, de Led Zeppelin, s'affublant d'une casquette de SS pendant des concerts en 1977. Plus tard, le rayon IIIe Reich servit à outiller quelques transgressions des arts plastiques : en 2002, l'artiste polonais Zbigniew Libera exposait au Jewish Museum de New York une maquette de camp de concentration réalisée en briques de Lego, avec le scandale qu'on imagine. En France, Claude Lévêque associait un Mickey en tubes de néon et le «Arbeit macht frei» inscrit à l'entrée d'Auschwitz : l'expo Disney actuellement au Grand Palais n'en a pas voulu.

Vestiaire de l'horreur. Et maintenant, mesdames, messieurs, voici que le grand produit culturel de l'année (aux alentours de 400 000 exemplaires vendus à ce jour) déballe toute la panoplie du tortionnaire nazi : les Bienveillantes, de Jonathan Littell, est habillé de pied en cap(e) au vestiaire de l'horreur, des bottes qui «écrasent les chairs molles et blanches» jusqu'à l'élégante casquette dont nous présentons ici un exemplaire célèbre (l'équivalent en feutre gris se négocie 6,90 euros sur on ne sait plus quel site). On n'est pas sûr que le Max Aue de Littell portait une coiffe identique à celle-ci, mais on sait qu'il a fini comme directeur d'une usine de dentelle, ce qui est probablement plus significatif.
Qu'un livre de 900 pages écrit dans un style plus proche du Bottin que de celui de Paul Morand fasse un tel carton en dit long sur la relation ambiguë que les Français entretiennent avec l'«horreur nazie». On a commencé avec la Grande Vadrouille, on enchaîne avec Littell, prix Goncourt 2006, et allez savoir ce que demain nous réserve.
La casquette, donc. C'est un couvre-chef de tissu, cuir ou synthétique, doté d'une visière, très apprécié des jeunes et des sportifs. On en porte depuis le début du XIXe siècle, bien qu'on ne connaisse aucune photo de Victor Hugo ou de Marcel Proust encasquettés. Virginia Woolf semble s'en être passée également. La casquette signale une activité professionnelle où la discipline est vertu cardinale : militaire, flic, pompier, aviateur, contrôleur, garde-chasse, cycliste, joueur de base-ball, pilote de Formule 1.
Au XXe siècle, la casquette devient lieu d'affichage de marques, de slogans, d'insignes. Le modèle siglé «Von Dutch» est devenu l'attribut consubstantiel de l'imbécillité. Bref, la casquette asservit un peu plus le type qui est en dessous. Car c'est rarement une femme (trop rarement, d'ailleurs : l'alliance de la casquette à longue visière et de la queue de cheval a quelque chose de formidablement excitant, vous diront tous les amateurs de tennis, vicelards dans l'âme).
Evidemment, qui dit ordre et obéissance dit dépravation. Ah ! Charlotte Rampling dansant les seins nus avec une casquette d'officier allemand sur la tête, dans Portier de nuit de Liliana Cavani... On ne sait si, en adoubant l'objet dans sa version base-ball, les rappeurs et autres artistes hip-hop l'ont perverti ou lui ont au contraire donné une nouvelle légitimité.
Nouvel horizon. On peut avoir plusieurs casquettes, si on a le temps. On peut n'en avoir aucune si l'on préfère les képis ou les bonnets andins. On peut pisser ou chier dedans, du moment qu'on ne porte pas le chapeau après. On peut prendre autant de casquettes que l'on veut (c'est douloureux) et ne pas les rendre. Cet objet est infiniment pratique. Il constitue peut-être un nouvel horizon indépassable : l'humanité tend vers la casquette comme telle fonction exponentielle tend vers son asymptote. Et c'est dans le fond une grande surprise : après la Seconde Guerre mondiale, l'être humain semblait être parvenu à se passer de chapeau, sauf les élégantes du prix de Diane. Or voilà que la casquette résiste, s'impose, exige notre tête. L'époque serait plus drôle si c'était le haut-de-forme qui avait pris le dessus.
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