Propos insignifiants

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 Amélie Nothomb dans Lire

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LP de Savy
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Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Amélie Nothomb dans Lire   Sam 2 Sep 2006 - 14:11

Les silences d'Amélie

par Daniel Garcia
Lire, septembre 2006

Tous les ans, avec la régularité d'un métronome et invariablement fin août, Amélie Nothomb sort un roman, lequel est immédiatement classé parmi les best-sellers de la rentrée littéraire. Mais au-delà du phénomène Nothomb, qui est Amélie? Comment écrit-elle? Comment a-t-elle construit son succès et sa légende? Portrait d'une romancière qui telle une rock star crée l'événement mais garde tout son mystère et se cache soigneusement derrière ses livres.

«Quand on reçoit le dernier Nothomb, on est prévenu: c'est la fin des vacances!» ironisait, le 9 septembre 2001 au micro du Masque et la Plume, Jean-Louis Ezine, le critique littéraire du Nouvel Observateur. Cette année-là, Amélie Nothomb publiait Cosmétique de l'ennemi, son dixième roman depuis Hygiène de l'assassin, en 1992 - tous parus fin août. Ce diable d'Ezine comparait le phénomène à la Cometa horribilis des Anciens, qui revenait à date fixe semer l'effroi et la fascination. Cinq ans plus tard, rien n'a changé. Chaque nouvelle rentrée littéraire voit débouler en librairie son nouveau Nothomb - baptisé Journal d'Hirondelle pour le cru 2006. Et la fascination, devenue mondiale (Amélie Nothomb est désormais traduite en près de quarante langues), n'a jamais été aussi grande. Comment fait-elle pour tenir cette régularité de métronome? Et surtout, pourquoi le public se presse-t-il, si nombreux, au rendez-vous?

Certes, un Marc Levy, une Anna Gavalda, un Jean-Christophe Grangé et maintenant une Fred Vargas vendent davantage qu'Amélie Nothomb. Mais ils publient moins souvent, ou sont installés depuis moins longtemps dans le paysage. Si l'on calcule le ratio longévité/fréquence/ventes au titre, pas de doute: l'auteur de Métaphysique des tubes l'emporte haut la main chez les romanciers francophones - Amélie Nothomb, ne l'oublions pas, est belge. Pour son éditeur, Albin Michel, c'est même une véritable rente de situation. Il y a quinze ans, Hygiène de l'assassin ne s'était vendu qu'à 25 000 exemplaires la première année, ce qui était déjà remarquable, s'agissant du premier roman d'une inconnue. Mais la cote d'Amélie Nothomb a très vite grimpé. En 1999, elle explose littéralement, avec Stupeur et tremblements. Tiré initialement à 40 000 exemplaires, l'ouvrage s'emballe tout de suite en librairie. Quand, en novembre, il reçoit le Grand Prix du roman de l'Académie française, il atteint déjà les 200 000 exemplaires, score plus que doublé par la suite. «Depuis cette date, tous les romans d'Amélie dépassent les 200 000 exemplaires, sans compter les ventes en poche, qui sont considérables», résume Richard Ducousset, vice-président des éditions Albin Michel. C'est bien simple: Journal d'Hirondelle est, d'entrée de jeu, mis en place à 150 000 exemplaires pour sa sortie.

Mais cette fois, Amélie Nothomb est attendue au tournant. L'an dernier, avec Acide sulfurique, une satire de la téléréalité, elle a déçu la presse (qui l'a presque unanimement assassinée) et, pire, déçu ses lecteurs. «Avec n'importe quel autre auteur, quand il déçoit une fois son public, celui-ci ne revient jamais, tempère Julien Laparade, coresponsable du rayon littérature à la librairie Dialogues, à Brest, mais avec Amélie Nothomb, c'est différent. Elle sait tellement se renouveler que ses lecteurs, malgré leur déconvenue de l'an dernier, voudront quand même s'y intéresser.» Sauf que Journal d'Hirondelle n'est pas de la trempe de Stupeur et tremblements, Hygiène de l'assassin ou Métaphysique des tubes. Seulement136 pages, imprimées en gros caractères entourés de marges généreuses, comme si la production nothombienne semblait menacée d'anorexie galopante. Et surtout, la chute, déjà le talon d'Achille de nombre de ses précédents romans, laisse sur sa faim. Si l'on était lacanien, on dirait que l'auteur de Biographie de la faim, l'un de ses meilleurs livres, n'a toujours pas résolu son problème de fin.

Chez Albin Michel, officiellement, la confiance règne: «Journal d'Hirondelle n'est pas un Nothomb de plus, assure Richard Ducousset. Ceux qui aiment le travail d'Amélie trouveront que c'est son meilleur livre, celui où elle va le plus loin. Elle n'est jamais aussi bonne que lorsqu'elle se met dans la peau de quelqu'un de très différent d'elle.» Amélie Nothomb, pour sa part, jure qu'elle n'aurait pas pu faire plus long: «Ce manuscrit m'inspire une véritable épouvante. Il ne lui manque aucune page: il n'aurait pas pu en supporter une de plus.» Le titre, pourtant - à commencer par lui -, n'a pas fait l'unanimité chez son éditeur. Pas plus que la photo de l'auteur choisie pour la jaquette. L'un et l'autre ont été imposés par Amélie Nothomb. «Je crois qu'ils sont un peu à cran, en ce moment...» résumait-elle au début de l'été. - «Pas du tout! dément Richard Ducousset. Amélie est une auteure formidable, qui ne fait jamais de bruit, ni de poussière, ni de caprices. Alors, évidemment, quand elle souhaite quelque chose de particulier, on l'entend un peu plus, comme quelqu'un qui parle tout à coup dans une salle silencieuse, mais c'est tout.» N'empêche que ce titre trop mièvre - Journal d'Hirondelle, franchement... et pourquoi pas Mémoires d'une mésange? - fait un peu désordre dans le catalogue d'un auteur dont il faut bien saluer, qu'on aime ou pas ce qu'elle écrit, la vertu d'avoir toujours eu le «génie des titres», comme le dit Richard Ducousset lui-même. Quitte à s'exposer à la satire: dans le même Masque et la Plume, évoqué plus haut, le facétieux Beigbeder y était allé de sa liste de propositions: Epilation du gangster, Vasectomie du violeur...

Mais bon: cette histoire de titre(s) n'est qu'anecdote. Pasticher le style d'Amélie Nothomb, voilà, en revanche, qui serait un vrai défi. La Duras, avec ses tics d'écriture, se prêtait finalement plutôt bien à la parodie (l'excellent Patrick Rambaud, du reste, ne s'en priva pas). Amélie Nothomb, c'est une autre histoire - paradoxale. En apparence, rien de plus reconnaissable qu'un texte nothombien: «On lit deux phrases d'elle, et on sait que c'est elle. A la limite, elle n'aurait même pas besoin de signer ses livres, et d'ailleurs ses manuscrits ne sont jamais signés», explique Laureline Amanieux, 29 ans, tête de file des exégètes nothombiens. Pourtant, on se casserait les dents à essayer de reconstituer ce mélange de légèreté et de gravité, d'ironie et de lyrisme, d'humour et de cruauté, qui fait la tonalité si particulière de ses livres. C'est même cette adéquation si flagrante entre un univers et un style qui a décidé de la «vocation» de Laureline Amanieux: au départ simple professeur de français dans un lycée de banlieue parisienne, elle découvre Amélie Nothomb en 1999 avec Les catilinaires, lues en poche. Séduite, elle dévore tous les autres titres. Et décide, en 2001... de reprendre ses études, dans le seul but d'analyser l'œuvre nothombienne. Après un DEA de lettres modernes (1), elle est aujourd'hui assistante à la fac de Nanterre et termine sa thèse sur «Personnage et identité dans l'œuvre d'Amélie Nothomb». «J'ai voulu comprendre ce qui me fascinait dans ses livres, explique-t-elle. Et surtout, je me posais la question de savoir s'il y avait quelque chose derrière?» Après cinq ans d'études, Laureline Amanieux ne doute plus une seconde: «La réponse est oui. Plus je creuse, et plus je trouve de choses à dire sur son travail. On peut la lire pour le rythme dense et la surprise de ses intrigues, mais c'est aussi un auteur qui passe par la légèreté pour aborder des thèmes très violents. Elle possède une vision originale, marquée par un jeu permanent de contradictions. On a l'impression, à chacun de ses livres, de voir un train qui s'élance et qui déraille en même temps. Son univers possède un niveau de complexité qui résiste à l'analyse littéraire.»

Un verdict très louangeur, que partage un personnage autrement chenu - sauf le respect qu'on lui doit: Jacques De Decker, écrivain, grand critique littéraire au quotidien bruxellois Le Soir et secrétaire perpétuel, depuis 2002, de l'Académie de langue et de littérature françaises, l'équivalent, outre-Quiévrain, de notre Académie française. Du sérieux, quoi. Et Jacques De Decker se pose en «défenseur» de ce qu'il «n'hésite pas à appeler une œuvre»: «Il est de plus en plus rare de voir des auteurs construire un univers qui leur est propre, nourri de personnages singuliers et de thèmes peu fréquents, or on retrouve tout cela chez Amélie Nothomb. Tout ce qui tourne autour du corps, en particulier, est unique chez elle. Les lecteurs retrouvent dans ses livres l'expression d'un vertige, d'un vécu d'angoisse, qu'ils ne trouvent nulle part ailleurs. Et à mes yeux, tous ses livres, ceux très autobiographiques, ceux hyper-romanesques comme ceux plus théâtraux, constituent un seul grand livre.»

Un auteur, donc. Un vrai. Et une œuvre cohérente. Pourtant, si l'on en croit la principale intéressée, rien n'a jamais été prémédité. Atteinte de «graphomanie», selon sa propre expression, dès l'adolescence, elle a longtemps écrit pour elle-même: «Jamais je n'aurais songé à la publication, pas même à être lue, et encore moins que ça pouvait être une expérience agréable!» L'explication est toute simple: «L'écriture était tellement révérée à la maison, que j'ai longtemps pensé que ce Temple n'était pas pour moi.» Tout a été dit, ou presque, de ses origines aristocratiques. Très ancienne baronnie des Ardennes - dans la province belge du Luxembourg, à ne pas confondre avec le grand duché du même nom -, les Nothomb ont copieusement fourni la Belgique en gloires littéraires et politiques. A commencer par ce lointain ancêtre, Jean-Baptiste Nothomb, considéré comme l'un des «pères» de l'indépendance du pays, en 1830, et qui fut l'un de ses premiers Premiers ministres. Pour s'en tenir au seul XXe siècle, on recense, en particulier, un Pierre Nothomb, baron, docteur en droit, père très catholique de treize enfants, nationaliste tendance réactionnaire (barrésienne, pour être plus exact), poète, romancier, académicien, qui recevait chez lui Francis Jammes ou Georges Bernanos. Personnage totémique qu'Amélie n'a pas pu croiser (il est mort en 1966, un an avant sa naissance), mais dont les connaisseurs de la famille croient retrouver l'ombre tutélaire dans le personnage de Prétextat Tach, l'ogre agonisant d'Hygiène de l'assassin, auquel, d'une certaine manière, elle règle ses comptes. Toute dynastie, c'est bien connu, a aussi son vilain petit canard. Paul Nothomb (décédé au printemps dernier) sut remplir le rôle avec panache: converti au communisme (ce qui signifiait rompre avec son milieu), compagnon de Malraux dans la guerre d'Espagne (ce dernier s'inspira de lui pour créer le personnage d'Attignies, dans L'espoir), Paul Nothomb publiera, sous pseudonyme, cinq romans désabusés - que Phébus republiera, dans les années 1990, sous son vrai nom (2) - et terminera par enseigner l'hébreu à la Sorbonne.

Bref, si, «dès l'âge de trois ans», la petite Amélie se révèle une boulimique de lecture, quand elle commence à écrire, «c'est d'abord en cachette»: «J'avais trop peur que mes parents me jugent ridicule.» Elle se trompait. Au printemps 1992, Ludovic de San, baryton belge de renommée internationale, se trouve en tournée à Tokyo. Il est reçu un soir à dîner chez l'ambassadeur de Belgique au Japon, qui n'est autre que Patrick Nothomb, le père d'Amélie. «Après le repas, nous passons au salon, se souvient-il. Tout à coup le téléphone sonne dans une autre pièce. Mme Nothomb va répondre. Elle revient cinq minutes plus tard, aux anges, et annonce fièrement: "Amélie vient de signer avec Albin Michel! "» La mère d'Amélie, née Danièle Scheyven, issue elle aussi d'une dynastie où politique et culture sont également révérées, est «une très grande dame, très chaleureuse, et en même temps très ''Madame la femme de l'Ambassadeur''», résume Ludovic de San. «Mais elle a aussi un petit côté fantaisiste, pétillant, drôle, dont a hérité Amélie», ajoute Jacques De Decker. Le père, lui, est «rondouillard, pas du tout aristocratique dans son apparence». Pour beaucoup d'anciens coloniaux de feu le Congo belge, c'est un héros. En 1964, alors que plus de deux mille ressortissants européens et américains sont otages des rebelles katangais dans Stanleyville, Patrick Nothomb, à l'époque consul de Belgique, jouera un rôle important dans l'opération commando Dragon rouge qui visait à les libérer (3). Après ce haut fait d'armes, Patrick Nothomb mènera une carrière diplomatique à travers le monde. Trois enfants naîtront. André, Juliette et Fabienne Amélie, la petite dernière, en 1967, alors que les Nothomb se trouvent au Japon.

On a beaucoup lu, ici et là - et elle-même l'a beaucoup raconté, dans des interviews ou dans des livres -, l'errance de ses premières années, d'une ambassade à l'autre - Chine, New York, Birmanie, Laos, Bangladesh... «D'avoir été ainsi trimballée à travers le monde l'a imprégnée, très tôt, de multiples cultures, relève Jacques De Decker. Cela s'est fait naturellement - ça n'a pas été un apprentissage de sa part - et c'est à mon avis pour cela qu'elle s'inscrit tout aussi naturellement dans une sorte de littérature globale, mondialisée, nourrie d'une culture multifaces dont elle a su faire son propre cocktail. Je suis convaincu qu'une partie de son succès planétaire vient de là.»

Succès planétaire? L'expression n'est pas trop forte. Amélie Nothomb n'est pas seulement traduite en 39 langues (à ce jour...), elle suscite, hors de nos frontières, un engouement qui n'a d'égal que le mépris (au pire) ou l'indifférence (au mieux) avec lesquels la traite l'intelligentsia française. Diogenes, son éditeur en Allemagne, a une image très littéraire. Jacques De Decker se souvient d'avoir assisté à un colloque, à l'université d'Edimbourg, consacré à l'œuvre d'Amélie Nothomb, «où avaient accouru des participants de toutes les terres anglophones du monde, Nouvelle-Zélande comprise». Plus fort encore: quand tant d'auteurs hexagonaux rêvent en vain d'être traduits aux Etats-Unis, Amélie Nothomb est devenue là-bas un sujet d'étude. Pas moins de douze professeurs (douze!) de la prestigieuse université de Berkeley l'ont inscrite à leur programme. Et deux cents étudiants se sont précipités pour l'écouter, en mai dernier, lorsqu'elle a fait un passage éclair par leur campus.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Amélie Nothomb dans Lire   Sam 2 Sep 2006 - 14:12

(suite)

On comprend donc qu'elle aurait eu tort de continuer à écrire en cachette. Le déclic, ce fut son retour désastreux au Japon, en 1991, après des études de philologie romane à Bruxelles, quand elle rêvait de s'installer pour toujours à Tokyo. C'était compter sans les rapports hiérarchiques très particuliers qui régissent le monde du travail japonais, et qu'elle devait décrire, quelques années plus tard, dans Stupeur et tremblements. Contrainte, bien malgré elle, de revenir à Bruxelles, elle s'interroge sur son avenir. «J'avais fini dame pipi à Tokyo. Je pouvais difficilement tomber plus bas. Alors, pourquoi ne pas tenter ma chance avec mes manuscrits?» Elle choisit, comme de juste, «la plus grande maison, Gallimard», et envoie, confiante, son manuscrit par la poste. Elle reçoit quelque temps plus tard un mot incendiaire de Philippe Sollers: «Je n'aime pas les canulars.» Stupeur (et sans doute tremblements). Amélie Nothomb se tourne ailleurs. Son manuscrit est accepté en trois semaines par Albin Michel. C'est Francis Esménard, le P.-D.G., qui l'appelle en personne et la reçoit pour lui signer son contrat. Quoique tout jeune auteur encore inconnu, Amélie, dont la graphomanie est sa façon à elle de régler ses comptes au monde, a déjà des principes: pas question de toucher une ligne à son texte. Ni de changer le titre (excellent, au demeurant). Elle ne cède que sur un point: son nom de plume. «Je voulais m'appeler Amélie Casusbelli! Francis Esménard m'a convaincue que Nothomb était un très beau nom...»

La greffe, rue Huyghens - siège de la maison d'édition -, ne prend pas sur-le-champ: «Ils étaient quelques-uns, dans la maison, à me regarder de haut et à penser que je n'étais qu'une provinciale qui ferait mieux de repartir au plus vite garder ses moutons. Il faut dire qu'à l'époque je débarquais complètement. Mais ça s'est très vite arrangé. Et Francis Esménard a tout de suite été formidable avec moi.» Le succès, on le sait, attire les convoitises. Toutes les grandes maisons parisiennes ont essayé de débaucher Amélie Nothomb. Elle a tout écouté d'une oreille attentive («Je ne refuse jamais une invitation à déjeuner dans un bon restaurant»), mais tout repoussé: «Quand une histoire d'amour fonctionne, pourquoi aller voir ailleurs?» Seule «mise au point» sensible, en quinze ans de maison, celle sur ses droits d'auteur: «Je ne m'étais jamais vraiment préoccupée de la question, mais c'est en parlant, en 2000, avec un autre auteur, que j'ai compris que je pouvais demander plus. S'il avait 15%, pourquoi pas moi? Tout s'est réglé très vite...»

Le succès et la notoriété n'ont pas, cependant, apaisé la graphomane. Amélie Nothomb écrit toujours autant: trois à quatre romans en moyenne par an. C'est elle seule qui choisit celui envoyé chez Albin Michel («Il faut laisser son éditeur en état de supplication», dit-elle). Les autres? «Ils ne seront jamais divulgués. J'ai pris des dispositions testamentaires en ce sens.» Tous sont écrits suivant le même rituel: le matin très tôt, entre 4 heures et 8 heures, assise, de préférence sur un vieux canapé, un petit cahier posé sur ses genoux, un «stylo bille usagé» à la main. L'ordinateur? Connais pas. Internet? Connais pas. Le téléphone portable? Connais pas. En revanche, pour se mettre en transe, Amélie Nothomb avale un demi-litre de thé très noir, qu'elle prépare elle-même au moyen d'une petite théière à piston, qui la suit dans tous ses déplacements. «Tout son quotidien est structuré de manière à échapper à l'angoisse, analyse Laureline Amanieux. Son obsession de paraître toujours en septembre relève du même principe.» Chez Albin Michel, on confirme: «C'est elle qui souhaite paraître systématiquement à la même date, confie Richard Ducousset. Ne pas le faire la déstabiliserait. Chez elle, tout ce qui a trait à l'écriture revêt une intensité vitale, elle tient aux règles qu'elle s'est fixées de manière quasi irrationnelle.» Et l'image de rock star qu'elle véhicule? «Elle s'est forgée malgré elle, et malgré nous», assure Richard Ducousset.

Pourtant, il y a eu ces fruits pourris mangés sur le plateau de Nulle part ailleurs et, surtout, les fameux chapeaux rigolos (élégants, aussi), le rouge à lèvres écarlate, les mitaines gothiques... «Ce ne sont que paratonnerres destinés à la protéger», analyse encore Laureline Amanieux. «J'ai participé à la toute première émission où elle est apparue, en Belgique, sur un plateau de télévision, après la parution d'Hygiène de l'assassin, se souvient Jacques De Decker. J'ai découvert quelqu'un de littéralement mort de trac, qui semblait menacer de s'évanouir à tout instant. Son talent actuel de communication vient de l'immense effort qu'elle a su consentir pour surmonter sa peur du public.» Il n'est pas non plus interdit de penser qu'elle ait cherché la célébrité. Ludovic de San se souvient d'avoir discuté avec elle, au début de 1993, alors qu'elle n'est pas encore connue, dans une réception bruxelloise donnée par les Nothomb: «Elle m'a parlé de ma carrière, elle semblait fascinée par la notoriété. Quand je vois celle qu'elle a obtenue depuis, notre dialogue d'alors me fait rétrospectivement beaucoup rire!» Mais n'en a-t-elle pas, sans le vouloir, un peu trop fait? «A une époque, le personnage médiatique a trop pris le pas sur l'auteur, constate Richard Ducousset. Amélie en a souffert, car on s'intéressait davantage au phénomène Nothomb qu'à ses livres.» Elle-même «ne regrette rien», mais se défend d'avoir voulu se construire une image: «Stephen King, l'un des romanciers les plus vendus au monde, n'a pas d'image. La preuve que c'est donc inutile. Et les gens qui viennent me voir en dédicace viennent parce qu'ils ont lu mes livres, pas pour que je leur signe un chapeau!»

Les dédicaces, justement. Des événements, à chaque fois, où des dizaines, sinon des centaines de lecteurs d'Amélie Nothomb se pressent pour rencontrer leur auteur fétiche, lui parler, essayer de la toucher... Elle-même entretient le lien avec son public: chaque matin, après ses quatre heures quotidiennes d'écriture, elle reprend la plume pour répondre à son courrier: «Qu'il vente ou qu'il neige, je m'astreins à répondre à au moins huit lettres par jour», dit-elle.

Ce qui frappe, dans son public, c'est sa jeunesse: entre 15 et 30 ans, pour la plupart, beaucoup de filles, mais aussi des garçons. Souvent à la sexualité imprécise, ou ambiguë. Un public qui évoque, par certains côtés, celui de Mylène Farmer. A tel point que dès mars 1995 l'édition allemande de Vogue (la chanteuse et la romancière sont également célèbres de l'autre côté du Rhin) organisait leur rencontre. «Amélie» et «Mylène» s'y criaient leur admiration mutuelle, Amélie Nothomb allant jusqu'à dire qu'elle rêvait d'une adaptation au cinéma d'Hygiène de l'assassin par Laurent Boutonnat (le réalisateur de tous les clips de la chanteuse) avec Mylène Farmer dans le rôle de la journaliste...

«Les ados s'identifient beaucoup à ses personnages, constate Julien Laparade de la librairie Dialogues. Amélie Nothomb a ainsi marqué toute une génération. Mais ce qui me frappe, c'est que le phénomène perdure, car il se renouvelle. Depuis peu, on voit désormais des professeurs de seconde la mettre au programme, et demander à leurs élèves de l'étudier comme ils étudieraient Maupassant.» «C'est normal, juge Jacques De Decker: une grande partie de son œuvre questionne le passage à l'âge adulte, la perception de l'adolescence...» «La quête identitaire, interrogation cruciale des adolescents et des jeunes, est au centre de son univers», renchérit Laureline Amanieux, qui a justement pu approcher la première fois Amélie Nothomb lors d'une séance de dédicace (au Bon Marché...), avant de figurer aujourd'hui au nombre de ses amies.

Mais dans quelle mesure devient-on vraiment l'ami(e) d'Amélie Nothomb? Elle-même reconnaît ne pas côtoyer d'écrivains, et cite une anecdote savoureuse: «Je me suis rendue, une fois, à une soirée littéraire où étaient conviés d'autres auteurs, dans une petite ville de Belgique où nous nous retrouvions tous ensuite à dormir dans la même auberge. Les cloisons étaient minces. De mon lit, j'ai entendu l'écrivain de la chambre d'à côté hurler à sa femme: "C'est moi le plus grand! '' Comment pouvez-vous avoir des relations avec des gens qui pensent tous qu'ils sont les plus grands?» Jacques De Decker n'a pas les mêmes préventions à son égard: «Quand on la fréquente un peu, on s'aperçoit très vite de l'authenticité du personnage. Elle est, comme ses livres, un peu étrange, bizarre, mais aussi désopilante, sans jamais forcer la dose. En fait, elle est née Amélie Nothomb.» «Sa personnalité est le prolongement de ses textes, ou le contraire», résume Laureline Amanieux, avant d'avouer: «Mais nos conversations s'arrêtent à la porte de l'intime. Elle entretient une vraie démarcation entre la vie sociale et la vie très privée; de ce côté-là, la porte est verrouillée. C'est quelqu'un qui aime le secret et refuse la transparence, à la manière de son personnage d'Hygiène de l'assassin.» Rien à voir, donc, avec une Christine Angot, qui orchestre chacun de ses livres comme une confession brutale, totale. Chez Amélie Nothomb, rien, au fond, n'est vraiment dévoilé: «Les œuvres très autobiographiques, comme la sienne, sont souvent celles où l'on se dissimule le plus, note encore Laureline Amanieux. Je suis convaincue que l'ensemble de son œuvre est une tentative pour reconstruire son identité, mais le "vrai'' accident de l'adolescence, il est à lire dans les silences ou les blancs de ses textes. Au fond, aussi paradoxal que cela paraisse, Amélie Nothomb est un écrivain du silence.»

1. Laureline Amanieux a publié Amélie Nothomb, L'éternelle affamée, chez... Albin Michel.
2. A l'occasion de la réédition du premier, Lire a publié un entretien avec l'auteur (numéro de mars 1995, p. 28).
3. Patrick Nothomb a raconté l'événement, en 1973, dans un ouvrage publié par l'éditeur belge Duculot: Dans Stanleyville.


Journal d'Hirondelle
Amélie Nothomb
Albin Michel
138 pages.
Prix : 14,5 € / 95,11 FF.
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