Propos insignifiants

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 Benoît Duteurtre écrit dans Libé!

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Magnakaï
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Date d'inscription : 07/03/2006

MessageSujet: Benoît Duteurtre écrit dans Libé!   Lun 4 Sep 2006 - 10:54

Plutôt que de désigner comme «progrès» tous les changements, même les plus régressifs, la gauche devrait s'appliquer à sauvegarder le système tempéré de la social-démocratie.


De gauche, donc conservateur !
Par Benoît DUTEURTRE


QUOTIDIEN : Lundi 4 septembre 2006 - 06:00
Benoît Duteurtre romancier.


Dernière parution: Chemins de fer, Fayard.

J'ai beaucoup pris le train, cet été. Ce qui m'a permis d'admirer les prouesses du TGV... et m'a valu quelques poussées de colère : ici parce qu'une liaison secondaire était supprimée ; là parce qu'un train Corail semblait à l'abandon ­ voitures sales, climatisation en panne (le sort commun des lignes dont la SNCF souhaite se débarrasser) ; ou, plus généralement, parce que l'embrouillamini des tarifs rappelle de plus en plus les compagnies aériennes avec leurs promotions bradées et leur «business class» hors de prix. D'une conversation à l'autre, je me suis étonné qu'on délaisse ainsi (sans consultation démocratique) le sacro-saint principe du «service public» : même prix du kilomètre pour tous les citoyens, où qu'ils demeurent. Faut-il vraiment que la seule logique de rentabilité conduise ainsi à moduler les tarifs, à délaisser les pans trop coûteux du réseau ferré, sans parler du fret sacrifié sur l'autel de la «rentabilité» ­ au moment où chacun sait pourtant que le trafic routier contribue pour beaucoup à l'étouffement de la planète ?
Comme j'émettais ce genre de remarques, je me suis entendu répliquer : «Le vieux modèle ne fonctionne plus. «C'est la faute des syndicats, arc-boutés sur leurs privilèges [...]. Il faut être de son temps...» D'un glissement à l'autre, le fait de défendre une conception «exigeante» de l'entreprise publique me désignait ainsi comme un passéiste ; et avec moi les cheminots qui n'hésitent pas (ces salauds) à se battre pour protéger leurs droits... Curieux paradoxe puisque, désormais, mettre en avant le progrès social reviendrait à s'opposer aux forces supposées du «progrès économique» et vous renverrait dos à dos avec les ringards de tout poil... Bref, le «conservateur» ou le «réactionnaire» ne serait plus seulement l'homme de droite (attaché à un certain ordre bourgeois), mais toute personne refusant de s'en remettre aux seuls impératifs de l'économie néolibérale, tout esprit attaché à ces notions intolérables qu'on aurait seulement qualifiées trente ans plus tôt de timidement centristes : rôle régulateur de la puissance publique, droits des salariés et des usagers.
Quel est désormais le sens des mots ? Peut-on comprendre quelque chose à la politique si l'on oublie qu'à côté de la traditionnelle opposition droite-gauche (le pouvoir de l'argent contre le progrès social) s'est développée une autre échelle de valeurs, prônée aussi bien par la droite que par la gauche, qui désigne comme «progrès» tout ce qui épouse les tendances du jour, fussent-elles les plus régressives. C'est le culte de ce qui bouge contre ce qui stagne, l'obsession du changement contre le conservatisme ­ même quand ce qu'il faudrait conserver était meilleur. Un tel modernisme vidé de tout sens critique s'efforce de coller à la réalité du moment, comme Ségolène Royal colle à l'opinion publique. Cette religion de la nouveauté à tout prix s'est forgée d'abord ­ parfois à juste titre ­ autour des questions de société (la sexualité, les femmes...), pour combler un décalage entre l'évolution des moeurs et les vieux carcans de la morale. Elle contamine aujourd'hui notre conception de la politique, pour nourrir cette énormité selon laquelle la protection sociale, le service public seraient des notions dépassées, conservatrices d'un ancien ordre périmé, tandis que la pure dérégulation du monde contribuerait à aller de l'avant.
Dans son ouvrage le Grand Bond en arrière, Serge Halimi a bien montré comment le capitalisme moderne, par un solide travail de sape, a accaparé le discours du «mouvement», du «changement», de la «révolution», de l'«audace» ­ tout en accolant aux forces sociales les termes de «conservatisme», «frilosité», etc. Une gauche traditionnellement attentive à l'évolution de la société (dont Libération est l'emblème) peut ainsi se trouver piégée dans ses propres schémas si elle se contente d'opposer le camp de la réaction à celui du progrès. Car, après tout, dans cette époque bizarre, il serait presque logique que les «conservateurs» (qu'on confond par réflexe avec la droite) s'appliquent à sauvegarder le système tempéré de la social-démocratie, et que les «progressistes» (qu'on assimile hâtivement à la gauche) s'en remettent aux lois du mouvement, sur la voie d'un capitalisme décomplexé à la Tony Blair.
Peut-être faudrait-il plutôt que la gauche ­ une partie de la gauche ­ renonce à la religion du «changement» et à la lutte manichéenne de l'avant-garde contre la réaction, dont on voit quelles régressions elle peut cautionner. Peut-être faudrait-il examiner point par point, très concrètement, ce que l'humanité gagne ou perd à chaque mouvement, quitte à redécouvrir parfois les avantages de la conservation. On cesserait ainsi d'entretenir une confusion entre les intérêts de la population et les dogmes de gestionnaires prêts à tout sacrifier sur l'autel de la «réforme». Ces vrais intérêts n'ont pas changé : conditions de travail, protection sociale, qualité de l'enseignement, contrôle de l'économie et protection du monde contre les dégradations ; ils justifient des entraves aux folies qui empoisonnent nos existences ­ ainsi, parmi d'autres, la sauvegarde d'un vrai service public des transports contre les ravages de la circulation... On objectera que les marges d'intervention de l'opinion française sont très minces dans le contexte de l'économie mondialisée. Admettons plus modestement qu'on pourrait, de la sorte, proposer quelques mesures favorables à une reconstruction de l'Europe, sous la fière bannière d'une gauche conservatrice, opposée à ceux qui voient dans chaque destruction un pas en avant.
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Benoît Duteurtre écrit dans Libé!
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