Propos insignifiants

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 Andrew Wylie, agent littéraire

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LP de Savy
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MessageSujet: Andrew Wylie, agent littéraire   Ven 6 Oct 2006 - 21:04

Andrew Wylie : "Je plaiderai toujours pour la complexité"


Le Monde, 5/10/2006

Lorsqu'on envoie, de Paris, le matin, un mail à Andrew Wylie, la réponse arrive un peu avant midi. Il n'est pas encore 6 heures à New York. L'agent littéraire le plus redouté et le plus respecté aux Etats-Unis et en Europe commence sa journée vers 5 heures, pour travailler avec le bureau londonien de son agence.


Cet homme de 59 ans a gardé de sa naissance et de son éducation en Nouvelle-Angleterre une allure, une retenue et un langage très bostoniens. Agent littéraire depuis 1980, il ne dit rien de son passé. Il est suffisamment mystérieux et dur en affaires pour en exaspérer certains autant qu'il en charme d'autres.

"C'est simple, Andrew a changé ma vie", dit Philip Roth, tandis que Roger Straus (1917-2004), longtemps éditeur de Roth, confiait avoir envoyé Wylie "se faire foutre" lorsqu'il a demandé pour celui-ci un colossal à-valoir. "C'est un emmerdeur,ajoutait-il, il a tous les défauts, mais il est très brillant, c'est vraiment le plus intelligent de tous les agents. Il sait lire, il a bon goût." De ses études à Harvard, il lui reste même une passion pour Rimbaud. Et, quand la conversation vient sur ses goûts littéraires, Andrew Wylie ne se contente pas de citer Joyce, il récite volontiers un passage de Finnegans Wake. Son agressivité, assumée, lui a servi à défendre les écrivains et l'avenir des livres, comme il le rappelle dans cet entretien.


Allez-vous à la Foire du livre de Francfort cette semaine ? Et est-ce vraiment utile pour vous ? Beaucoup d'éditeurs disent que désormais les transactions les plus importantes se font hors de cette foire.
Je vais à Francfort comme chaque année depuis vingt ans. Pour mes collaborateurs et moi, c'est extrêmement important. Nous avons un stand dans l'espace du Royaume-Uni, dans le hall 8 (H928). L'agence a sur place huit personnes, qui vendent des droits étrangers pour les 600 auteurs que nous représentons. Je sais que pour certains éditeurs cette Foire de Francfort n'est plus un réel enjeu. Pour nous, c'est tout le contraire, c'est le moment le plus fort de l'année.



On vous a longtemps considéré comme le plus agressif des agents du monde entier. On vous a traité de "chien enragé", surnommé "le Chacal", et vous avez revendiqué ces termes. Pourtant, il y a tout juste un an, à Barcelone, dans un colloque international sur l'avenir de l'édition, votre intervention a été applaudie et approuvée par une salle pleine d'éditeurs. On dirait que vous êtes devenu un sage, une conscience de l'édition.

Un sage... Une conscience... c'est généralement ce qu'on dit aux gens avant de les enterrer ! Quant à revendiquer d'être un "chien enragé", en effet, je l'ai fait, j'en avais assez d'entendre tous ces clichés à mon sujet. C'est ridicule. Le fond des choses, ici en tout cas - peut-être est-ce moins évident en Europe -, c'est le combat permanent entre les livres à pure visée commerciale, et la place qu'on leur donne, et la littérature, les livres de fond, et la place qu'on leur donne. J'ai créé cette agence dans un but bien précis : convaincre les éditeurs qu'il fallait en finir avec la pensée à court terme, avec la surévaluation des produits commerciaux et la sous-évaluation de la littérature. Et tenter de les rappeler à leur responsabilité intellectuelle.



Vous avez dit un jour vous être posé, en 1979, cette question : "Comment puis-je lire ce que j'ai envie de lire et gagner assez d'argent pour en vivre ?" Pourquoi alors n'avoir pas décidé d'être éditeur, comme l'était votre père ?

J'ai essayé. Je me suis rendu, pour un entretien d'embauche, chez un éditeur dont je tairai le nom. La femme qui m'a reçu m'a demandé ce que je venais de lire. J'ai répondu Thucydide. Elle m'a alors demandé si j'avais lu James Michener. J'ai dit que cela ne m'intéressait pas. La conversation était terminée. Je suis alors allé voir un ami en qui j'avais confiance, chez Random House. Il m'a conseillé de tenter ma chance comme agent. J'avais en tête une idée simple : si on arrive à convaincre les éditeurs de payer cher un livre de qualité, alors ils feront ce qu'il faut pour le vendre. C'est cela le nerf de la guerre. Je vais prendre pour exemple mon premier client, I. F. Stone, avec Le Procès de Socrate. Nous sommes en 1980. Je tente de le vendre à Random House. On me dit que personne ne sait qui est Socrate et que personne ne connaît I. F. Stone. J'ai donc racheté les droits de tous ses livres. J'ai vendu à un éditeur Le Procès de Socrate pour 100 000 dollars, ce qui, à l'époque, n'était pas une somme ridicule. Le livre a été un best-seller.

Je suis certain qu'il faut procéder ainsi. Si un éditeur dépense beaucoup d'argent pour un livre, il doit en faire un tirage important. Puis expliquer à ses représentants que c'est un enjeu pour la maison et qu'il faut veiller à lui donner de la visibilité en librairie. Or on sait que 30 % des achats se font sur impulsion. Et généralement, ce que le client voit en premier, ce sont les produits médiocres. Il faut au contraire mettre en avant la littérature. Je ne fais pas de triomphalisme, on ne réussit pas à chaque fois. Il m'est arrivé de vendre un livre pour deux millions de dollars et que l'éditeur s'en désintéresse totalement. Mais la plupart du temps, ce processus fonctionne et s'il y a une chose dont je serai fier au dernier jour de ma vie, c'est d'avoir réussi cela, d'avoir fait mettre en avant Philip Roth, Martin Amis et quelques autres, au lieu de Danielle Steel, Tom Clancy et les autres.
Je plaide, et je plaiderai toujours, pour la complexité. C'est pourquoi, à part quelques créations, par exemple, ici, ce que font George Clooney ou Steven Soderbergh, je préfère radicalement la littérature au cinéma. Je suis même assez allergique au cinéma. Tout est tellement prévisible, le rythme de l'action n'est jamais le bon. Cela m'est totalement insupportable.


A vos débuts vous aviez trente auteurs, et, avec vos principes, il devait être difficile de gagner beaucoup d'argent. Aujourd'hui vous avez le plus beau catalogue d'auteurs, certains disent le plus snob.
Assurément le plus snob !
J'ai perdu de l'argent pendant quelques années. J'ai cédé 50 % de mon agence à des Britanniques. Puis j'ai racheté ces parts. J'ai ouvert mon propre bureau à Londres. Puis un bureau à Madrid, que j'ai fermé au bout de trois ans, pour me concentrer sur Londres, où je passe une semaine par mois, et New York. Je défends les auteurs que j'aime. Je crois en l'avenir de l'édition. Je crois que le combat va continuer tel qu'il est, entre la littérature et le commerce. Je comprends que certains éditeurs soient parfois pessimistes, quand 70 % des gens qui font le métier d'éditer tentent de persuader tout le monde que le Da Vinci Code est quelque chose d'intéressant. Alors que c'est totalement inintéressant.
J'ai suivi tout ce qui s'est passé en France autour de la vente de Vivendi Universal Publishing, et qui ressemble à ce que nous connaissons ici. La volonté de concentrer, de jouer la carte commerciale. Pourtant je ne suis pas du tout pessimiste, je suis même tout à fait optimiste sur la capacité de résistance de l'édition de qualité. Et ce n'est évidemment pas par inconscience, ou parce que je serais un doux rêveur, ce qui ne correspond pas vraiment à ma réputation...
Je crois même que le circuit de vente des livres va se développer d'une manière très favorable aux livres de qualité. Les grandes chaînes de librairie, qui sont extrêmement néfastes, ne mettant en avant que des livres médiocres, à vente rapide, et négligeant totalement le fonds, sont en perte de vitesse. Grâce notamment à Amazon, qui est une révolution. Le marché va se partager entre Amazon et les librairies indépendantes, dont le réseau, aux Etats-Unis, a été bien endommagé, mais va se reconstruire. Je suis certain que les défaitistes se trompent.


Pour finir, la question qui fâche : pourquoi n'avez-vous pas d'auteurs français à votre catalogue ? Avez-vous un tel dédain pour la littérature française que pas un seul auteur ne vous semble digne d'intérêt ?
Absolument pas. D'une part le système éditorial français fonctionne différemment, les auteurs sont très peu représentés par des agents. Mais ce n'est pas le fond des choses. Les auteurs que je choisis de défendre, je les lis. Or, si je peux lire très convenablement en italien - et j'ai des auteurs italiens contemporains dans mon agence -, je ne peux plus vraiment lire en français, bien que j'aie jadis parlé le français assez correctement. Mais je suis triste que les auteurs français, actuellement, ne s'exportent pas mieux. Je sais qu'il y a beaucoup plus d'écrivains français contemporains intéressants que les rares qui parviennent à la connaissance des lecteurs américains. Mais si je veux représenter des Français, il faut que, de nouveau, je puisse les lire dans leur langue. Donc que je prenne du temps pour retrouver mon français.
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