Propos insignifiants

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 Le journal de Jacques Brenner

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LP de Savy
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MessageSujet: Le journal de Jacques Brenner   Ven 3 Nov 2006 - 22:59

"Journal, tome I et V" : la vérité des prix


Les 750 pages du tome V du Journal de Jacques Brenner (1922- 2001) sont un événement. Pour la première fois, on peut suivre, en direct, vues par l'un des protagonistes, des manoeuvres éditoriales généralement tenues secrètes. Mais ce livre, tout autant qu'une occasion de découvrir les dessous des grands prix littéraires attribués chaque automne, est un tableau, à la fois pathétique et repoussant, de la misère intellectuelle du milieu littéraire français contemporain.

Ce volume couvre les années 1980-1993 - ensuite Brenner interrompt son Journal. Bien sûr, on y apprend, par un homme qui le vivait, avec amertume, de l'intérieur, ce que des journalistes, comme les éditeurs exclus du système des prix, répètent depuis des années, en étant toujours démentis. Pour s'attacher des jurés, nommés à vie, certains éditeurs ont mis en place tout un réseau de compromissions : à-valoir excessifs, préfaces très bien payées, salaires pour un travail plus ou moins fictif, rééditions de livres oubliés, promesses diverses (comme publier le président du Goncourt, en 1983, Hervé Bazin, dans la prestigieuse "Pléiade" de Gallimard - cela n'a pas eu lieu). Et même mise sous contrat de conjoints, si nécessaire. Par exemple, note Brenner le 15 avril 1985, "pour remercier Robbe-Grillet d'avoir fait obtenir le Médicis à BHL (en 1984), on publiera un mauvais érotique de sa femme", chez Grasset.
S'y ajoutent des arrangements entre éditeurs "possédant" des jurés, du genre : tu me prêtes tes voix au Goncourt et je te donne les miennes au Renaudot... Anecdote du 6 novembre 1989 : "Déjeuner avec Berger", directeur littéraire chez Grasset. "Il m'explique la stratégie qu'il a imaginée pour faire obtenir le Goncourt à Vautrin (il l'a obtenu). En fait il a passé un accord avec Gardel (juré Renaudot, lié au Seuil). Celui- ci lui a promis les voix du Seuil à condition que pour le Renaudot les jurés Grasset votent pour Philippe Doumenc (auteur Seuil)."
Mais, pour éviter, à juste titre, qu'on occulte toutes ces années de la pitoyable existence de Brenner en cherchant seulement les révélations, Claude Durand, PDG de Fayard - et de Pauvert, qui publie ce Journal - a lui même rédigé les notes, souvent pertinentes (et, lorsqu'il est concerné, à son avantage), quelquefois fautives.


UNE VIE SINISTRE


Il faut donc lire ce compte rendu minutieux d'une vie sinistre dans ce qu'on ose à peine nommer la vie littéraire française. Ce n'est pas ennuyeux, mais asphyxiant. Si l'on peut regretter l'absence d'un index des noms, c'est parce qu'il aurait permis de voir d'emblée à quel point les romanciers et critiques passant pour être au-dessus de la mêlée - notamment Angelo Rinaldi et certains collaborateurs du Figaro littéraire de l'époque - sont présents dans le milieu décrit par Brenner. Au contraire, ceux que ces supposés purs ont désignés comme manipulateurs - dont les collaborateurs du "Monde des livres" de l'époque - en sont absents.
Comme un point d'orgue au destin contrarié qui fut le sien, voilà que Jacques Meynard, devenu Brenner, plutôt ignoré de son vivant, fait soudain sensation avec ce Journal posthume, dont on découvre en même temps le début et la fin. Et on aurait tort d'ignorer le tome I (1940-1949), titré Du côté de chez Gide, pour se concentrer sur le V, titré La Cuisine des prix, où Brenner, salarié de Grasset, puis membre du jury Renaudot (à partir de 1986), est aux premières loges pour assister aux manoeuvres et y participer lui-même tout en se disant "dégoûté".
La vie triste qui sera la sienne s'ouvre sur les états d'âme d'un garçon qui n'a pas encore 18 ans quand commence ce Journal, en mai 1940 (il a détruit les cahiers précédents) et a 27 ans quand il se termine. Il est à Rouen, d'abord lycéen, puis étudiant.
C'est un jeune homme boulimique de lecture. Surtout des romans, tant classiques que contemporains. Il place Gide au sommet de tout, sans pour autant manquer de curiosité pour les parutions nouvelles. Passionné de théâtre, il joue et met en scène, avec le groupe qu'il a créé, les Etudiants associés.
Le récit de cette décennie est très instructif. Le jeune Meynard déteste la guerre, méprise Pétain, mais ne songe pas à réellement prendre parti. On a à peine le sentiment qu'il vit dans un pays occupé. Quand on bombarde Rouen, il le note, sans commentaire. Le Débarquement du 6 juin 1944 occupe deux lignes. Il est ému par un discours de De Gaulle, et, tout en craignant les excès de l'épuration, affirme, en 1945 : "Je n'admets pas qu'on puisse croire qu'on a des excuses d'avoir suivi Pétain." L'ouverture des camps de concentration ? Le retour des déportés ? Silence.
Que désire-t-il ? Eviter le STO. Que la guerre finisse au plus vite. Etre écrivain et avoir une vie sentimentale avec les garçons qui le séduisent. Après des contacts avec Paulhan, et plusieurs refus de manuscrits, il est publié, en 1948, aux Editions de Minuit (Les Portes de la vie, une trilogie). Même si ce coup d'essai fait peu de bruit, il fait désormais partie du milieu littéraire.
On le retrouve en 1980 - on saura plus tard ce qui s'est passé entre-temps -, auteur d'une vingtaine de livres ne lui ayant assuré ni succès public ni véritable reconnaissance. Il est pauvre, a encore quelques amants, mais l'amour n'est pas au rendez-vous. Sauf celui de son chien. Le cocker Olaf meurt dans les premières pages (longue description de l'agonie et du deuil). Lui succédera Falco, un griffon, qui mourra lui aussi, en 1993.
Il est payé, modestement, par Grasset, pour faire le premier tri des manuscrits. Il se sent vieux avant l'âge. Si l'on excepte quelques-uns de ses cadets, en particulier Patrick Besson, il fréquente des hommes aussi prisonniers que lui, au quotidien, d'un système dont l'un des grands ordonnateurs est Yves Berger (1931-2004), qui, avec sa faconde et son accent méditerranéen, ne recule ni devant la brutalité ni devant le double discours. Ainsi, en 1984, il promet le prix Valery-Larbaud à la fois à Brenner et à René-Jean Clot. Certains jours, on prend ses manigances avec humour. Mais, parfois, l'humiliation est violente. Pourtant on se tait, car, avoue Brenner, qui pense ne plus avoir les moyens de se révolter, "la sécurité avant la dignité !".
C'est alors à son seul Journal qu'il confie ses désagréments de juré Renaudot aux prises avec des "stratégies éditoriales" sordides. Il ne défend plus que son chien (auquel il fait une vie meilleure que la sienne), se battant contre l'interdiction, par le gouvernement socialiste, des chiens dans le jardin des Tuileries. En 1985, il écrit un pamphlet Une humeur de chien (on aurait pu titrer ainsi le Journal). Mais a-t-il encore des passions, de la curiosité ? Il lit certains livres, mineurs, de ses contemporains. Ecoute-t-il de la musique (il a pourtant publié, en 1962, un Mozart vivant) ? Va-t-il au musée ? On l'ignore, il se montre seulement replié sur sa déploration, se condamnant lui-même : "Les ennemis des jurys ont bien raison quand ils parlent de magouilles et je donnerais ma démission du Renaudot si je n'en retirais moi-même quelques bénéfices." (16 octobre 1993). Il faut lire Brenner. Mais il est conseillé, ensuite, de sortir prendre l'air...

Le Monde, 3 novembre 2006.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Le journal de Jacques Brenner   Ven 3 Nov 2006 - 23:03

Claude Durand, éditeur "en rébellion"


Dans deux "notes" publiées en introduction des volumes I et V du Journal de Jacques Brenner, Claude Durand, PDG de Fayard, explique les raisons pour lesquelles il a décidé de publier ce qu'il qualifie de "source irremplaçable sur la vie littéraire en France dans la seconde moitié du XXe siècle". A sa mort, Jacques Brenner avait laissé une trentaine de cahiers représentant quatre mille pages imprimées. Son neveu et héritier en remit par priorité copie aux éditions Grasset, où son oncle avait fini sa carrière. "Après un délai assez long, ajoute Claude Durand, il lança par voie de presse un appel aux éditeurs intéressés à prendre connaissance de cette oeuvre en vue de sa publication. C'est ainsi que j'entrai en 2004 en possession de ce Journal."

Parmi les raisons qui ont poussé Claude Durand à publier ce Journal, il en est une, personnelle, qui tient au fait qu'en 1980, à peine nommé à la tête de Fayard, il avait refusé à Jacques Brenner un ouvrage sur la vie littéraire en France d'avant-guerre à nos jours, dont Grasset n'avait pas voulu. Selon Durand, les raisons du refus de Grasset "se résument à une seule : dans sa probité ingénue, Brenner ne parlait pas, ou parlait trop peu, ou parlait mal, dans ses ouvrages, d'auteurs - en particulier d'autres membres de jurys ou de critiques influents - qu'un éditeur de littérature n'a pas trop intérêt à indisposer". Pour sa part, il avait refusé le projet de Brenner parce que, écrit-il, "j'étais trop affairé à restaurer la vieille maison qu'on m'avait confiée et à la soustraire aux dépendances obscures qui la liaient à sa puissante voisine (Grasset) pour songer à ouvrir un nouveau front". Estimant avoir ainsi commis une "injustice" vis-à-vis de Brenner, Claude Durand aurait donc souhaité la publication posthume de son Journal.
Et puis, nous a-t-il expliqué mardi 31 octobre, il y aurait une autre raison tenant à "son sentiment de rébellion vis-à-vis du système des prix tel qu'il fonctionne en ce moment". Admettant que la publication de ces deux volumes à la veille de l'attribution des prix Goncourt et Renaudot - le 6 novembre - n'a rien de fortuit, Claude Durand ajoute qu'il "a tendance à penser que le système que décrit Jacques Brenner dans ses cahiers continue aujourd'hui. Je le vois à certains signes, à certains symptômes, à certains transferts d'une maison d'édition à une autre, à la persistance d'un véritable système de troc, qui fait, par exemple, que deux éditeurs vont s'échanger un prix contre un autre".
Pour autant, il affirme que la publication quasiment le même jour du Journal de Jacques Brenner et de celui de Madeleine Chapsal - lui aussi chez Fayard - n'est qu'une "coïncidence". "Relisez ce qu'a pu écrire Françoise Giroud ou ce qu'a pu déclarer Marie Susini à propos de certains choix de Dominique Aury, vous verrez alors que ce que décrit Madeleine Chapsal n'est en rien nouveau."


"JE NE ME FAIS AUCUNE ILLUSION"


A la question de savoir s'il n'y a pas quelque chose d'étonnant à voir un éditeur du groupe Hachette publier un livre somme toute assez critique sur les méthodes passées d'un autre éditeur du même groupe, Claude Durand convient que son attitude pourrait être prise pour de la "malveillance", alors qu'il "n'en est rien". Il ajoute "s'entendre très bien" avec l'actuel PDG de Grasset, Olivier Nora (1). Ce dernier nous a cependant fait savoir qu'il avait demandé il y a quelques semaines à son "confrère" de lui faire parvenir son édition, mais que ce dernier "n'avait pas jugé bon de la lui faire tenir avant publication"...
Lorsqu'on demande à Claude Durand s'il conviendrait de réformer le système actuel, il hésite, se contentant dans un premier temps de souligner toute la complexité du problème. Et puis finalement il se décide : "Je suis intéressé par le National Book Award, et plus généralement par les prix anglo-saxons, avec leur système de jurys tournants."
Au total, pense-t-il que la publication de ce Journal aura un quelconque effet sur le système actuel des prix ? "Ça ne changera rien. Je ne me fais aucune illusion. Regardez les jeunes prix qui se créent. Ils épousent les mêmes défauts que les anciens. Dès qu'on dispose d'une petite parcelle de pouvoir, on s'y accroche."

Franck Nouchi, Le Monde 3 novembre 2006.
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MessageSujet: Re: Le journal de Jacques Brenner   Mar 2 Jan 2007 - 23:23

Un témoignage sans prix

par Olivier Le Naire (L'express, 9 novembre 2006)


Le Journal de l'écrivain et éditeur Jacques Brenner fait l'effet d'une bombe dans le monde de l'édition. Le tableau accablant d'un demi-siècle de vie littéraire française



La vengeance est un plat qui se mange froid, dit-on. Claude Durand, patron des éditions Fayard et Pauvert, aura donc attendu un an, presque jour pour jour, après que son poulain, Michel Houellebecq, eut été évincé du Goncourt au profit de François Weyergans (auteur Grasset) pour publier cet édifiant Journal de Jacques Brenner. Cinq gros tomes (seuls le premier et le cinquième sont pour l'instant en vente) témoignant de la vie littéraire française de 1940 à 1993 et dont le dernier, intitulé La Cuisine des prix, embrassant la période allant de 1980 à 1993, raconte sans fard ni détour les turpitudes du milieu. Un texte choc qui règle une fois pour toutes son compte au système des prix littéraires français durant cette époque. Et fait écho au récent éclat des dames du Femina, qui viennent d'exclure Madeleine Chapsal du jury au motif qu'elle aurait critiqué le mode d'attribution de leur prix.

Pas étonnant, donc, qu'avant de raccrocher les gants Claude Durand, en fin connaisseur de la boxe littéraire, ait tenu à publier sans tarder, en même temps que le tome I (1940-1949), où Brenner raconte ses débuts, ce fameux tome V qui couvre l'époque où l'auteur fut juré au Renaudot et participa à la nauséabonde tambouille des prix en se bouchant le nez.

Il suffit de feuilleter ce pavé, d'en parcourir les croustillantes et navrantes anecdotes, pour mesurer combien ce texte est une bombe. Jusqu'à présent, les procès faits aux prix relevaient essentiellement de la péroraison. Or, ici, on trouve énoncés sans haine et sans crainte des noms, des dates, des chiffres, des faits. Clairs, précis. Accablants.
Exemples, puisés parmi cent autres, au temps où Brenner était un membre éminent de l'écurie Grasset et où Jean-Claude Fasquelle et Yves Berger, à la tête de cette maison, faisaient et défaisaient les prix:

Lundi 12 octobre 1981: «Comme ma vie - je devrais dire ma fin de vie - deviendrait socialement facile et agréable si mon livre paraissait enfin et si j'étais élu du jury Renaudot!»
Samedi 12 novembre 1983: «Yves Berger me dit avoir tenu ce discours à Vrigny: ''Au premier tour, tu votes selon ton cœur. Au deuxième tour, tu votes pour ton éditeur.''»
Vendredi 31 janvier 1986: «Je m'en fiche, du Renaudot! Mais ça me donnera du poids chez les éditeurs (je ne doute pas de voir mes livres au Livre de poche et en Folio) et ça fera grincer des dents aux gens qui ne m'aiment pas. La vérité est que je suis contre les prix (je n'en ai jamais reçu d'importants).»
Dimanche 27 novembre 1988: «Berger songe-t-il encore à me faire attribuer le grand prix littéraire de la ville de Paris? Ah, je m'en fichais bien de ce prix quand je pensais à la possibilité d'être couronné par l'Académie. Et maintenant j'y pense malgré moi: 100 000 francs, c'est toujours bon à prendre, et puis ça relèverait mon prestige aux yeux de quelques personnes (et d'abord les amis promeneurs de chiens aux Tuileries!).»
Lundi 6 novembre 1989: «Si Grasset obtient le Goncourt (et en partie grâce à moi), on me publiera n'importe quel ouvrage, par reconnaissance...»
Jeudi 21 octobre 1993: «Dîner avec Cabanis à la Brasserie Lutetia. Il souhaite, dit-il, que le Renaudot couronne Rinaldi, mais maintient qu'il ne peut voter pour lui dès le premier tour parce qu'Ambrière pourrait avoir une réaction violente. Il votera donc Bréhal sans se rendre compte qu'il apparaîtra ainsi, une fois encore, comme un agent de Gallimard. Pour sa part, Christian m'avouait clairement qu'il ne voulait pas, lui, déplaire à Roger, agent de Calmann. Ah! la cuisine des prix... Bien entendu, j'apparais comme un agent Grasset, puisque Rinaldi paraît maintenant chez Grasset.»

Tout le gotha germanopratin défile
Ce journal est d'autant plus dévastateur que son auteur ne se ménage pas, ce qui renforce sa crédibilité. Vieux, malade, seul ou presque, n'ayant plus d'illusions sur lui-même ni sur le milieu, Brenner ne s'intéresse plus qu'à son œuvre, à sa survie. Et à son chien, qu'il préfère à la compagnie des humains. Scribe fidèle de sa propre débâcle, il ne règle pas vraiment de comptes, comme jadis Léautaud au détour de son journal. Lui se contente de consigner au jour le jour les petits faits vrais de sa vie d'écrivain méconnu, de juré téléguidé, de critique fatigué. Nombre de ceux qui se sont découverts ou qui se sont ouverts sans méfiance à ce faux père tranquille doivent aujourd'hui s'en mordre les doigts et comprendre pourquoi son dernier livre s'intitulait... Le Flâneur indiscret. Car, écrivains, éditeurs, journalistes, chroniqueurs, jurés, tout le gotha germanopratin défile dans ce chamboule-tout qui n'épargne pas plus les vivants que les morts. Au point de nous laisser imaginer - à tort - que le milieu littéraire français ne serait plus capable d'un geste désintéressé ou, pis, de publier de bons livres.

Second fait à relativiser: Brenner transporte son lecteur au cœur du système Grasset (la maison a changé de patron, depuis), mais son journal est tout aussi accablant pour d'autres grands éditeurs, au temps où le fameux triumvirat Galligrasseuil faisait encore la loi. Depuis, l'étau s'est un peu desserré, et plusieurs qui, jadis, s'élevaient contre les prix sont entrés dans la danse. Mais les véritables dindons de cette mauvaise farce restent les lecteurs, d'ailleurs de moins en moins nombreux à acheter les romans primés. On se demande bien pourquoi.



Journal (1940-1949), t. I, Du côté de chez Gide. Journal (1980-1993), t. V, La Cuisine des prix, par Jacques Brenner. Pauvert, 790 p. et 750 p., 35 euros chaque tome.
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MessageSujet: Re: Le journal de Jacques Brenner   Mar 2 Jan 2007 - 23:56

Les souffrances du vieux Brenner


Patrick Besson

« La cuisine des prix » (Fayard, 35 E) est, comme son titre ne l'indique pas, un livre sur la vieillesse, la solitude, la maladie. Et la mort. Celle de deux chiens : Olaf, un cocker, et Falco, un griffon. C'est Falco qui est en couverture avec Jacques, alors qu'Olaf, que je n'ai pas connu personnellement mais dont m'avaient beaucoup parlé Jean-Louis (Curtis) et Roger (Vrigny), devait être plus mignon. Que Falco. Et Jacques. Les personnes qui ont vu dans « La cuisine des prix » une attaque contre les jurys littéraires sont de mauvaise foi ou doivent porter des lunettes.

Beaucoup de gens qui ont connu Jacques Brenner et qu'il a connus sont décédés. Petite visite du cimetière des éléphants germanopratins. Récemment encore Bernard Frank. Quand un grand écrivain meurt, on est content pour ses livres, qui pourront enfin vivre sans être handicapés par la mauvaise réputation de leur auteur. Frank aimait bien Brenner. Et réciproquement. Il faut dire que Bernard avait le prénom du seul chien béatifié : le saint-bernard. Si on voulait un bon article de Jacques, du temps où il écrivait dans des journaux non intimes, il fallait commencer par lui dire, si possible au restaurant La Frégate , qu'on aimait les chiens. Les chats, ça allait aussi. Moi, je faisais plutôt les chats. On en avait deux, avec ma première femme, Isabelle. Celle dont je dis, vers la fin des années 80, propos que Brenner rapporte fidèlement dans son livre : « Je ne divorcerai pas d'elle, mais peut-être que je la tuerai. » Finalement, je ne l'ai pas tuée, mais c'était moins une. Elle m'avait fait un si bel enfant. Celui qui, au bout du monde, m'appelle aujourd'hui pour me dire que sa copine et lui sont « short en cash ». Werstern Union des parents divorcés.
Les échotiers de la presse culturelle, babines mouillées à chaque rentrée littéraire par les échos des transferts d'auteurs, et donc de fonds, se plaignent des cancans de Brenner, alors que celui-ci raconte surtout comment on passe de 58 à 71 ans quand on s'intéresse à deux choses - lire et écrire - et à une bête. Je me souviens que j'aimais le peu de mots avec lesquels écrivait Jacques et le peu de sentiments qu'ils lui servaient à exprimer. Il a été aussi l'inventeur du roman homosexuel froid moderne, que continueront après lui, sur un mode plus réchauffé, Yves Navarre, Guy Hocquenghem, Hervé Guibert, François-Olivier Rousseau. « Trois jeunes tambours » (Julliard, 1965) et « Le rendez-vous de Bordeaux » (Albin Michel, 1971) racontent des histoires d'amour entre garçons avec le même naturel, le même calme que si c'étaient des histoires d'amour entre garçons et filles. Neuhoff et moi, à l'époque, on voulait en faire un pastiche, ça se serait appelé « Les enculés de Strasbourg ». Jeunesse.
Il y a les papes des lettres, cocottes poudrées de lieux communs se pavanant avec une tristesse sémillante dans leur fort tirage de cheminée, et les papas des lettres, gros messieurs érudits et tendres avec qui on restait à table jusqu'à l'heure du goûter de notre enfance. Jacques, comme Bernard, c'était la seconde catégorie. Il y en a un qui n'a pas fini de nous manquer. Et l'autre qui commence.



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