Propos insignifiants

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 Décès de Bernard Frank

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LP de Savy
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MessageSujet: Décès de Bernard Frank   Mer 8 Nov 2006 - 17:20

Bernard Frank, libre et provocateur

Éric Neuhoff, le Figaro, 6 novembre 2006.


Écrivain, journaliste, chroniqueur, l'auteur de «La Panoplie littéraire» est décédé vendredi à l'âge de 77 ans.
QUAND il appelait un taxi, il disait toujours au téléphone : «Une voiture, même du plus loin». Bernard Frank était comme ça, il ne faisait rien comme les autres. Il est mort vendredi, dans un de ces restaurants qui étaient un peu ses résidences secondaires. Crise cardiaque. Le coeur, il le cachait, mais il en avait un.

La vie, il l'observait avec malice et gourmandise. Pour lui, elle résidait surtout dans les livres. Ils furent son manteau, sa passion, sa maison. Il avait tout lu, possédait une mémoire d'éléphant. Il était né à Neuilly en 1929, avait grandi dans le XVIIe arrondissement, habité chez ses parents jusqu'à un âge avancé. Il mena ensuite une existence d'adolescent prolongé, logeant chez ses amis, le plus souvent chez Françoise Sagan avec laquelle il partageait le goût du jeu, de l'alcool et de l'insouciance.

Avec lui, c'est une époque qui finit, celle où les écrivains comptaient encore, où l'on se disputait à cause d'une citation de Stendhal, où les droits d'auteur permettaient de s'acheter des décapotables ou des jetons de casino. Frank avait publié jeune, son talent avait attiré l'attention de Sartre avec lequel il se fâcha très vite pour des broutilles. Ses débuts en 1953, avec Géographie universelle, furent fracassants. «On écrit son premier livre comme un testament, pour dire que quelque chose n'allait pas et que cependant on n'était pas coupable.»

Ses livres étaient introuvables

Il enchaîna avec un roman, Les Rats, qui lui valurent d'être renvoyé des Temps modernes. C'est lui qui, dans un texte resté fameux, inventa l'expression «Hussards» pour désigner Nimier, Blondin et Cie.

Les titres se succédèrent jusqu'en 1958, date de la parution de La Panoplie littéraire consacré à Drieu La Rochelle. Après, ce fut le silence, l'exil dans le Midi, interrompus seulement par la publication d'Un siècle débordé en 1970.

Dans les années 1970, Bernard Frank était devenu malgré lui une sorte de légende pour toute une génération, ce qui avait le don de l'agacer. Ses livres étaient introuvables. Son nom se chuchotait comme un mot de passe. Il avait la dent dure : certains ne se sont pas relevés de ses éreintements.

En 1980, Solde le remit en selle. Depuis, il n'avait plus arrêté. Il collabora au Matin de Paris et au Monde. À partir de 1989, il livra chaque semaine sa chronique du Nouvel Observateur. Il y parlait avec dilettantisme et intelligence des Pléiades et de l'Occupation, des prix littéraires et des guides gastronomiques, de la mort et du temps qui passe, avec une méticulosité quasi proustienne.

Il feignait de traiter son oeuvre par-dessus la jambe. Pourtant, ses week-ends étaient sacrés, durant lesquels il rédigeait vaillamment ses cinq feuillets hebdomadaires. Le jeudi, il va nous manquer, lui qui n'établissait aucune différence entre un chapitre de livre et un article de journal. Il aimait les femmes, les cravates, le ducru-beaucaillou, le Lot et Varengeville. Il n'avait pas son permis, déménageait beaucoup, consultait dans les quotidiens d'abord les cours de la Bourse, était incollable sur les grands bordeaux.

Snob, généreux amical, imprévu

Il fut le contraire d'un notable, cultiva un esprit, une liberté qui ne courent pas les rues de ce Paris qu'il connaissait par coeur, même s'il refusait d'emprunter les transports en commun («On risquerait de s'habituer»). Il était snob, généreux, amical, imprévu. Vers la cinquantaine, il s'était marié et n'en revenait pas d'avoir eu deux filles dont il s'occupait avec une tendresse amusée. Ce faux paresseux avait finalement accumulé des pages et des pages. Elles sont comme lui : elles ne vieilliront pas. Sur les étagères, on les rangera entre les volumes de Léautaud et de Montaigne. Il faudra désormais s'habituer à vivre dans un monde sans Bernard Frank. On gardera de lui le souvenir d'un éternel jeune homme rabattant sans cesse une mèche sur son front, pouffant derrière sa main. Cette fois, le taxi va avoir un bon bout de chemin à faire pour le ramener.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Décès de Bernard Frank   Ven 20 Avr 2007 - 21:06

La chronique de Stéphane Denis : Frank et Poirot

Stéphane Denis, Le Figaro, 16 novembre 2006.

Je viens de trouver un livre que Bernard Frank m'avait envoyé avec cette dédicace : « À Stéphane Denis, à bientôt, Bernard Frank. » Nous y sommes. Je ne l'avais pas lu, je vais le lire. J'aurai attendu que Frank soit mort pour connaître de lui autre chose que ses articles sur lesquels Éric Neuhoff m'avait demandé un papier dont il n'est resté qu'un demi-feuillet. Je crains que ce n'ait pas été le bon. Les compliments étaient dans l'autre, celui qui a été coupé. Combien nous faisons-nous d'ennemis, combien naissent de ces circonstances qui ne sont jamais des malentendus, mais qui vont nous poursuivre toute notre vie ; je n'y pense pas sans regarder derrière moi.

J'ai commencé par le célèbre Grognards et Hussards des Temps modernes dans la version originale de la revue. Le nom de Frank y est écrit avec un « c », Bernard Franck, sur la couverture et à l'intérieur, soit à trois reprises, ce qui n'a pas dû lui faire plaisir. J'y vois la vraie cause de sa rupture avec Sartre. Son article est présenté comme un exposé, ce qui lui convient admirablement, Frank attaquant par une de ces affirmations qui sont la marque d'un certain âge (celui du bon élève qui n'est jamais très loin). Il est suivi d'un réquisitoire de René Guyonnet sur les Rosenberg. Nous ne nous souvenons plus de Guyonnet, nous nous souvenons de Bernard Frank dont l'article est toujours amputé de la moitié de son titre. Les grognards ont disparu. J'ai eu le sentiment très net que, pour Frank, grognards et hussards c'est du pareil au même. Les grognards sont un peu plus vieux et les hussards un peu plus jeunes. Parmi les premiers, François Mauriac, qui est certainement à l'origine du papier de Frank. Une controverse sur Benjamin Constant : « Ce qui m'inquiète, ce n'est point que mes cadets n'aiment pas Benjamin Constant, c'est qu'ils le trouvent comique et presque ridicule. » Frank se rebiffe, il aime Constant (il le prouvera par la suite) et c'est parti pour Mauriac (« Dites-moi, Mauriac, qui de nous se moque de Constant »), sur ce ton qui encore une fois indique l'âge tendre et la tête de bois. Le talent aussi.


Ce que voulait Frank, c'était entrer sans frapper dans la cour des grands et, pour ce faire, il a cogné. Et quoi de mieux que Mauriac. Il n'aurait pas supporté d'attendre davantage et de prendre son rang dans la file des jeunes gens. D'où la conclusion sur les hussards qu'il trouve agressifs, avec une âme d'écorché (c'est un autoportrait). La fin tombe sur Barrès, qui n'est pas à la fête en 1952, et se fait fusiller dans le genre solennel. Barrès se tait. Depuis sa mort, il adore les exécutions publiques, les procès, les jeunes gens en colère. Sous le Front populaire, les jeunes gens s'appelaient Aragon et Drieu ; après la Libération, ils s'appellent Frank. Barrès est heureux qu'on pense encore à lui. Parcours classique donc.


Frank aime la querelle, il continue. Le Dernier des Mohicans publié en 1956 dans la collection «Libelles» de Fasquelle (était-ce Jean-Claude en 1956, je ne vois pas qui d'autre), alors que Frank ne croyait pas aux collections (il l'a écrit quelque part, mais je ne peux retrouver où) tout en profitant des aubaines (et comme je le comprends), Le Dernier des Mohicans, donc, comporte un « contre Cau » de 1953 qui règle une querelle de la veille, la rupture avec Sartre dont je parlais tout à l'heure. Car c'est Jean Cau qui assimila Frank à un merdeux de droite avant de finir en supermerdeux d'extrême droite. C'est très vif et très intelligent, plein d'enseignement aussi sur le personnel de l'époque, de rappels comme pour les vaccins afin que nous n'oubliions pas tout à fait. Il y a aussi des allusions à Pierre Brisson sur lequel Jean-Marie Rouart et moi, l'autre jour, n'étions pas d'accord. Me voilà qui fait du Frank : cette contagion est la preuve de son talent. Décidément, je ne regrette pas de l'avoir lu, même si je vais mettre bon ordre aux effets dévastateurs de la contamination. Je n'ai pour conclure que le souvenir d'un déjeuner chez Balladur que Frank raconta dans L'Observateur d'une façon excellente. Cette version n'aurait pas été la mienne, mais je crois qu'il ne faut pas raconter les déjeuners où l'on vous invite. Cela faisait une seconde différence entre nous. La première est celle du talent, bien sûr, un mot dont je suis heureux de me servir, pour lui, pour la troisième fois.


Et voilà que téléphonant au journal la nouvelle de la mort de Bertrand Poirot-Delpech, je me suis aperçu qu'ils avaient le même âge : 77 ans ; parce que c'était leur genre. Poirot n'avait pas suivi la même route que Frank, il avait choisi l'Académie, mais il avait lu les mêmes livres. À l'époque où Frank et Poirot avaient commencé d'écrire, il y avait une droite et une gauche littéraire. Ces catégories étaient plus fortes que le sentiment d'appartenir à la même génération et divisaient les goûts. Les divisaient officiellement car Poirot qui tenait ce qu'on appelait un feuilleton, le feuilleton du Monde que Frank, commençant d'écrire, n'avait pas manqué de prendre à partie quand il était tenu par Henriot, Poirot restait sensible aux auteurs de droite qu'il avait admirés. Aujourd'hui, littérature de droite, littérature de gauche, cela ne veut rien dire. Avec Frank et Poirot se referme la parenthèse qui s'était ouverte avec Barrès. Il n'y a plus qu'un petit bout de littérature, et l'énorme reste qui ne vaut pas un rond.
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